Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
   
 
                         

Mes nouvelles...

                           Quelques nouvelles primées 
1- Le Général des mouches : Prix national de la Nouvelle de Saint Quentin (Aisne) 1995
2- Le Bon Blanc : Prix de la nouvelle de Val de Reuil 1996 .
3- La femme sur la passerelle. (in Odyssée Saintaise 2001 éd. Bordessoules)
4- Vieillesse heureuse.  2ème prix de la nouvelle Hazebrouck 1995)
à suivre....
                                          

                                                                  



                                                                                                                        

                          Le général des mouches. 

 


 
  



  Vous avez certainement entendu parler des déboires du lieutenant-colonel Lebouc ? Non ? Souvenez-vous, ce type était entré en disgrâce dès son arrivée au ministère. Je ne me souviens plus à propos de quoi, par exemple ! On entrait en disgrâce pour un oui ou pour un non. Plus souvent pour un non. Surtout quand ce non était jeté au visage d'un de ces ministres, écervelés et transitoires, qui croyaient détenir une Vérité Divine et vous contrariaient à tout bout de champ à propos de l'emploi des hommes ou de l'affectation des matériels. Bref, Lebouc avait déplu et s'était retrouvé en "arabesque latérale" selon Peter, c'est à dire qu'il fut éjecté, après une promotion au grade supérieur, dans un bureau magnifique mais sans occupation d'aucune sorte. Il n'avait rien à faire, et, quand je dis rien à faire, c'était réellement rien, strictement rien. Quand il leur posait la question, ses supérieurs répondaient évasivement, lui laissant entendre que plus tard peut-être, mais que pour l'instant... A part s'occuper du photocopieur, ils ne voyaient pas...  
   N'ayant aucun personnel sous ses ordres, et donc non assujetti à donner l'exemple, Lebouc  se permit d'arriver et de repartir de son bureau aux heures qui lui convenaient. Quand il faisait beau, au lieu de s'engouffrer avec les autres sous le porche sévère du ministère, il flânait le long de la Seine et visitait les monuments de la capitale. La tenue militaire n'étant guère pratique pour faire du tourisme, il s'habilla en civil. Ces sortes d'activités irritèrent fort un certain nombre d'envieux, car Lebouc s'était fait des ennemis implacables en disposant, contre toute logique, du plus beau bureau du ministère. C'était une pièce vaste et claire, dont les fenêtres donnaient sur la cour d'honneur, presque à l'aplomb du bassin où évoluent les canards qui portent le nom des ministres qui se sont succédés dans les lieux. Ces envieux, tous officiers de haut rang, le dénoncèrent comme étant l'occupant très épisodique d'un bureau confortable, spacieux etc.
    Le général Martineau. le convoqua, le pria de se remettre en tenue militaire, puis le sermonna vertement. On était en juin, dans la cour d'honneur les rosiers explosaient en bouquets, les vieux platanes hébergeaient tous les merles du quartier et, canes et canards s'offraient des fêtes nautiques et vénitiennes dans leur bassin. Touché par tant de grâce et de beauté, Lebouc décida de devenir un occupant modèle. L'après-midi même, il découvrit, sur sa table de travail, la présence bourdonnante et affairée d'une grande quantité de mouches ordinaires qui y avaient pris pension en son absence. Muni d'une tapette, il s'adonna alors aux joies distinguées de la chasse. Il nota sur son agenda, et ceci dès le premier soir, ses résultats sous la rubrique "Destruction de parasites divers" : dix mouches, deux guêpes et une punaise des bois.
    Le lendemain il nota : temps orageux, seize heures, dix-sept mouches, une abeille, trois guêpes et un taon. Et ainsi de suite chaque jour. Par nécessité, il étudia les diptères brachycères de la famille des muscidés au point de savoir, au bout de quelques semaines, distinguer la mouche commune (musca domestica), de la mouche espagnole (cantharide du frêne, hé hé !), mais aussi des lucilies vertes et bleues, des mouches à merde (stercoraires), de la célèbre drosophile et de la mouche des urinoirs (teichomysa fusca). Il fut conquis par le monde merveilleux de monsieur Fabre qui s'épanouissait au cœur du ministère de la guerre. Il se comporta alors en véritable savant, tint des statistiques, rapprochant la présence de telle ou telle mouche avec les WC bouchés, la mauvaise viande de la cantine, le cheval du général de Quatrefigues. (cas d'une mouche hypoderme) lequel attendait, de temps à autre, son cavalier dans la cour d'honneur.
   En deux mois il en sut assez et l'idée d'en faire un rapport à ses chefs se mit à le titiller. Il établit d'abord, et démontra en trois points, la nécessité impérative de suivre la population des muscidés pour des raisons d'hygiène, de surveillance du territoire et de stratégie. Car il était clair qu'en ces temps troublés, n'importe quel ennemi pouvait introduire de redoutables maladies dans le ministère, par l'intermédiaire de ces insectes ailés. Il dressa ensuite le tableau des mouches trucidées, par familles, en fonction de la température extérieure, de l'hygrométrie et de l'aérologie en général. Il introduisit des variables dépendantes des WC, de la cantine et du général de Quatrefigues. Sa conclusion, favorable à la poursuite des statistiques, devint une référence en matière de démonstration positive. Elle se terminait par une phrase lourde de conséquences : La population des muscidés variait-elle d'un bureau à l'autre ?
    Le rapport tenait en vingt pages d'écriture serrée. Il fut adressé au ministre et transmis par la voie hiérarchique. Le premier à le lire fut le général Martineau. Comme en semblable cas, il se contenta de lire la première ligne et la dernière qui l'alarma fort. Sans trop savoir de quoi il en retournait réellement, il retranscrivit la question fondamentale sur une fiche d'avis destinée au ministre : "La population des muscidés varie-t-elle d'un bureau à l'autre ?" Il ajouta même finement : "Si oui, c'est très grave." Il y annexa quelques appréciations sur la manière de servir du lieutenant-colonel Lebouc, comme c'était l'usage. Ne sachant quelle était la couleur politique de ce dernier, le général Martineau. s'arrangea pour que ses appréciations soient parfaitement insipides et totalement dépourvues d'aspérités
    Après lui, le rapport parvint chez le chef de service qui émit un avis favorable et établit une fiche en reprenant les idées de Martineau. auxquelles il ajouta une considération aigre-douce sur les chevaux, car c'était un artilleur qui détestait les cavaliers. Le ministre s'indigna qu'il y eut autant de sortes de mouches dans son ministère et approuva l'extension de l'expérience à tous les bureaux. Il signa le soir même la note de service.
    En un mois, Lebouc fut submergé par les statistiques de ses collègues et les cadavres de leurs mouches. Le général Martineau accepta très volontiers de lui affecter deux secrétaires. Le bureau de Lebouc, six mois plus tard, fut un des premiers à être informatisé. Il diffusa alors des tableaux pré-imprimés où il suffisait de remplir les cases. Ses machines bourdonnèrent du soir au matin en réclamant sans cesse, de plus en plus de grain à moudre. On fit des heures supplémentaires pour que le rapport hebdomadaire parvienne à temps au ministre. Il pesa jusqu'à trois kilogrammes. On négligea le travail de préparation à la guerre, on oublia les plans de réforme, les plans de mobilisation et les plans d'équipement. Cependant, vu de l'extérieur le ministère était une ruche excitée, exactement comme si un conflit était devenu imminent.
    Satisfait de travaux qui avaient le mérite de coûter très peu et de donner des résultats immédiats, le ministre fit un briefing à ses collègues lors d'une réunion interministérielle. Comme on avait eu la bonne idée de classifier les documents "Secret Défense", très peu de curieux, et encore moins de journalistes, furent admis à y fourrer leurs nez. Quelques mois plus tard l'Education Nationale et la Santé déléguèrent quelques hauts cadres qui vinrent s'instruire chez Lebouc. Celui-ci fut contraint de mettre sur pied un centre de formation qui termina d'occuper tout le premier étage, et qui ne désemplit pas semaine après semaine. Toujours plus à l'étroit, ses services, ses machines, son personnel technique et son personnel opérationnels se virent affecter un immeuble tout neuf de onze étages. Le général de corps d'armée Lebouc est depuis demeuré à la tête de son vaste commandement en serviteur zélé de la patrie. Mais beaucoup de ses amis pensent qu'il est temps pour lui de briguer un poste à sa mesure et sous-entendent qu'un jour, dans le bassin du ministère, un canard portera son nom. 

© Jean-Bernard Papi (in Sapriphage n°30- 1997)

                                              
 
 
                                             Le Grand-Homme.                              
 
Aux dames journalistes de Paris. 


 
      Simon remarqua l’étrangère qui grimpait à pied la colline, entre les rangs de vigne. Il arrêta son tracteur et ouvrit la porte de la cabine, histoire de voir de quoi il en retournait. L'étrangère, de loin, lui fit des signes de la main comme pour dire : attendez-moi ! ou quelque chose comme ça. Le dur soleil de fin d'après-midi chauffait l'étroit chemin de calcaire et ce n'étaient pas les quelques haies de ronces et de prunelliers qui pouvaient lui faire de l'ombre. Simon supposa qu’elle avait dû abandonner son auto en bas, près de la nationale. La quarantaine bien sonnée, un visage hommasse à peine maquillé, le cheveu noué en chignon, elle venait vers lui d’un pas mou et fatigué. Par cette chaleur, elle était vêtue comme une bureaucrate, tailleur gris, chemisier blanc et chaussures plates. Rien d'une pin-up, mais pas désagréable à regarder quand même. De belles hanches, constata Simon. Elle tenait sa veste pliée sur son avant-bras.
  – Vous vendez bien du pineau ? cria-t-elle.
   Simon lui fit signe que oui.
  – Je viens aussi pour louer votre maison d'en bas, celle du village. Je suis arrivée hier au soir, je n'ai pas voulu vous déranger. En attendant je loge à l’hôtel. Le notaire a dû vous parler de moi, je suis la Parisienne qui...
Simon eut un geste apaisant, Parisienne, Bordelaise, Charentaise, il ne faisait pas de différence. Il ouvrit la barrière de bois et l'étrangère lui tendit la main qu’il serra.
  – Je suis journaliste et écrivaine, dit-elle. Je veux faire un livre définitif sur le Grand-Homme, notre François M. C'est pourquoi je suis venue vivre ici pour quelque temps, dans le pays où il est né et où il est enterré.
   Simon lui indiqua du geste sa demeure, une maison basse de paysan datant du siècle dernier, qui se dressait au fond de la cour, entre deux longs chais à cognac. Dans la salle commune, ils s'installèrent sur des bancs lisses et patinés de part et d'autre d'une grande table de merisier ciré, utilisée jadis, entre autres usages, pour les repas de fin de vendanges. Les contrevents de bois de la fenêtre et ceux de la porte vitrée étaient mi-clos, en tuile comme on dit ici, et laissaient passer seulement un rai de feu venant de la cour. Une barre de fer chauffée à blanc. Il faisait frais dans la maison et la journaliste soupira d'aise. Simon posa sur la table trois bouteilles de pineau qui sortaient de la cave, du rosé, du blanc, du supérieur et des verres ordinaires, d'anciens verres à moutarde
  – Je le fais moi-même, dit-il. Puis il servit pour la dégustation et appela sa femme.
   La journaliste, par-dessus ses lunettes en demi-lune examina Simon. La soixantaine et beaucoup de cheveux encore, musclé et le torse hâlé. En professionnelle elle nota la chemisette Lacoste neuve, déboutonnée au col et fourrée à la diable dans un jeans lessivé et plaqué de cambouis. Le visage était avenant et souriant, l'homme avait de belles dents et son oeil pétillait derrière ses épais sourcils à l'idée de boire et de vendre surtout, le pineau maison. Un homme en qui on pouvait avoir confiance, pensa-t-elle, rassurée.
   Sa femme apparut. Elle paraissait plus jeune. Le corps libre dans une robe de coton bleu marine. Elle resta debout, appuyée contre l'épaule de son mari. Elle ne porte pas de soutien-gorge, constata la journaliste amusée. Mais des ploucs quand même, qu'elle allait manœuvrer à sa guise.
  – Certains ici ont connu le Grand-Homme, François M. dit la journaliste.
  Plutôt une affirmation qu'une question. Elle renversa la tête pour boire une gorgée de pineau. Elle eut une mimique de surprise.
  – C'est délicieux, dit-elle.
   – C'est vrai, répondit seulement Simon, sans préciser. L'œil continuait de pétiller sous les sourcils bourrus. Il se fout de moi, songea la journaliste.
  –  Et vous ? l'avez-vous connu ?
  – Un peu. Nous étions voisins. Il était plus vieux que moi de quelques années. Mais nous jouions ensemble, oui, quand nous étions gosses.
  – Comment était-il à cette époque ?
  – Comme moi.
  La journaliste parut désemparée. Elle but d'un trait le reste de son verre et alluma une cigarette.
  – C'est peu...Pour écrire un livre…
  – Bon. On volait des billes et des sucettes chez la mère Bouteiller. On tripotait les filles après l'étude du soir, derrière la palisse du Péret-aux-ânes. On pissait dans l'eau bénite de l'église avant d'aller servir la messe...
  – C'est vrai ?
  – Non, rien n'est vrai, bien sûr. À part les filles...
  Sa femme eut un rire clair.
  – Vous devez être contents, tous les deux, dit la journaliste.
  – Contents de quoi ? s’étonna Simon.
  – Et bien, que le Grand-Homme soit né chez vous, dans votre village, et y soit enterré. C’est une bonne pub.
  Simon eut un sourire léger. Le village était plein de célébrités. Il n'y avait qu'à lever le nez pour lire leurs noms sur le monument aux morts de 14-18, de 39-45 ou d'Algérie. Mais le plus célèbre, incontestablement, c'était Jean-Jules Céraise, surnommé Benurâ, Le Bien-heureux ou Le Satisfait, comme on voudra. Jean-Jules avait écrit en patois une foule de choses, des pièces de théâtre, des chansons, des monologues... Autant qu'un académicien dans sa vie. Simon se souvenait de l'avoir vu sur scène, dans la salle des fêtes, plus de dix fois, tout le monde se tordait de rire en l'écoutant. Pour ce qui était du Grand-Homme, celui-là n'avait jamais fait rigoler personne.
  – Il y a eu Jean-Jules Céraise, murmura sa femme qui lisait dans ses pensées.
  – Quoi ? demanda la journaliste en oubliant sa grammaire.
  – Il est mort maintenant, mais c'était un marrant. Il faisait rire tout le village et on venait de loin pour l’écouter…
  – Connais pas. Revenons au Grand-Homme, vous étiez son voisin ? A propos, je peux prendre une photo ?
  La journaliste sortit un petit appareil de son sac à main et photographia Simon qui tenait son verre de pineau entre ses deux mains et regardait dedans comme pour y lire l'avenir.
  – Il était studieux ?
  – Fallait bien, soupira Simon, à cause des parents... Il avait été reçu premier du canton à l'entrée en sixième. Il y avait un concours à l'époque.
  La journaliste jubilait et prenait des notes.
  –  Et vous, vous avez été reçu à ce concours, demanda-t-elle pour être aimable.
  –  Oui, plus tard. Premier aussi.
  La journaliste fit la grimace.
  – Y a-t-il des femmes qui l'ont connu au village. Disons intimement ?
  La femme de Simon refit le plein des verres. À ras bord.
  – Probablement, dit-elle, mais on ne parle pas de ces choses-là, à cause des maris et des enfants. Personne ne vous renseignera là-dessus.
  – Peut-être la boiteuse, avança Simon.
  – La boiteuse, c'est pas pareil. Tout le monde couche avec depuis qu'elle a ses règles. Je me souviens de les avoir vus ensemble. Souvent même. J’étais gamine à l’époque. En ce moment elle vit avec un marocain de vingt ans plus jeune, un chômeur. Si vous souhaitez la rencontrer, ils habitent près de l'église. Dans l’ancien presbytère.
  La journaliste plongea le nez dans son verre. Heureusement qu'il y a le pineau, pensa-t-elle.
  –  Comment ressentiez-vous son ascension politique ? demanda-t-elle à Simon.
  – C'était loin, ça se passait à Paris et surtout dans le Cantal, un pays d'attardés où même le printemps a de la peine à arriver à l'heure... Que voulez-vous que cela change pour nous qu'il soit député, président ou qu'il reste avocat ? La planète aurait pu tourner sans lui ; elle tournera bien maintenant qu'il est mort. Et puis, autant poser cette question à un Sénégalais ou à un Japonais. Ils vous répondront, comme moi, qu'ils s'en foutent, qu'ils ont d'autres chats à fouetter. Si vous les bousculez un peu, ils sortiront les deux ou trois clichés que les journaux ont imposés, sa culture, son sens de l'amitié, son côté machiavel. Tu parles, sa culture ! Je suis persuadé qu'il ignorait même à quel siècle avait vécu ce Machiavel. Il faut du temps pour se cultiver et lui, il était toujours pressé. Ce qui les intéresse, les gens d'ici, ce sont les gelées, la pluie, le vent, le soleil... Et votre Grand-Homme n'avait pas de prise sur ces évènements-là, par bonheur.
  La journaliste regardait Simon sans le voir, la bouche entrouverte, un mince filet de salive coulait sur son menton. Un chien, un épagneul, bâilla bruyamment près d’un vieux buffet et se rendormit.
  – Ça fait toujours la même chose, la première fois dit Simon.
  – Quoi ? Qu’est ce qui fait la même chose ? demanda la journaliste en s'ébrouant.
  – Le pineau. C'est traître quand c'est glacé.
  – Mais il y a l'histoire, reprit-elle. Le Grand-Homme va entrer dans l'Histoire de France. C'est important ça !
  – Oui, je me souviens de gars dont mon arrière grand-père parlait avec admiration. Les Emile Loubet, les Combes, qui entraient dans l'histoire comme vous dites et dont il ne reste que des noms, pas toujours très lisibles, sur des plaques de rue ou sur des façades d'écoles. Promenez-vous dans notre chef-lieu et demandez aux gens ce que Louvel, Wilson, d'Aguesseau, signifie pour eux et vous verrez. Même de Gaulle finira par être oublié, il suffit d'attendre un peu. Les idées se démodent vite de nos jours, soupira Simon, alors les hommes qui les ont lancées... Votre livre définitif ? Il sera condamné au pilon dès sa sortie si vous mettez plus de six mois à l'écrire.
  La journaliste eut un hoquet et tendit son verre à la femme de Simon. Puis elle le vida d'un trait.
  – C'est bon, dit-elle.
  – Une recette dont on ne connaît pas l'inventeur. Comme pour la roue, la trempe de l'acier, le verre et un tas d'autres trucs bien utiles. De l'eau-de-vie dans du moût de raisin de la meilleure qualité. On laisse vieillir et on sert frais.
  – Mon métier à moi est difficile ; si vous saviez... Si je vous achète, mettons, cinquante litres de pineau vous achèterez mon bouquin ?
  – Pour cinquante litres, je ferai un effort, répondit Simon sans sourire.
  – Farfait, bredouilla la journaliste. Je vais me mettre au boulot tout de suite.
  Elle se leva, chancela et se retint à la table. Puis elle rafla sa veste, son sac à main et fonça vers la porte. Sur le seuil, le soleil la cueillit d'un coup en traître. Un uppercut de boxeur. Elle marcha malgré tout à travers la cour, vers le portail, d'un pas de plus en plus pesant et chancelant. Puis elle s'effondra avant de l'avoir atteint.
  Simon se coiffa de son chapeau de paille et courut jusqu'à elle. Il la prit sous les bras et la tira vers la maison.
  – Annette, prépare la chambre du premier, s'il te plaît ! C’est bientôt les vendanges et comme ça elle verra du monde. Demain matin, elle viendra avec moi dans les chais et m'aidera à lessiver les tonneaux, à les soufrer, et à couper le bois pour l'alambic. Si elle travaille correctement, dans une quinzaine, je lui en ferai cadeau de ses cinquante litres de pineau... Je ne veux pas qu'elle nous prenne pour des sauvages, tout de même !
 
     Jean-Bernard Papi © (in Saintonge Littéraire- Le Boutillon))