Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      



              Platon l’androïde.    

                              (Inédit)
 
 
 
 
   La réunion prévue depuis le 28 avril débuta le 2 mai à 15 heures précises au trentième étage du Lipstick Building, à l’origine siège d’une innocente fabrique de rouge à lèvres et début du développement de la Grande-Maison par le renommé MC Gwennoledge. Le Président du Directoire de la dite Grande-Maison, entreprise qualifiée aujourd’hui par les médias d’entreprise-univers ou d’entreprise-monde tant ses productions étaient importantes et touchaient à tous les domaines, santé, énergie, matières premières, militaire, espace etc., ouvrit la séance. Son discours fut simple et direct.
   – Comme vous le savez nous manquons de sources d’énergie, asséna-t-il la mine sombre. Si nous ne nous sortons pas de ce mauvais pas, c’est la fin de notre entreprise et la mise à pied de plusieurs millions de nos ouvriers et employés. Nous avons exploité tout ce qu’il était possible d’exploiter en matière de mines et de forages sur terre, sur mer et sur même sur la lune., Il faut maintenant nous tourner vers d’autres sources d’approvisionnement. Aussi je vous propose de diriger nos efforts vers la conquête des planètes, Mars pour commencer puis Jupiter et ses satellites et enfin dans la galaxie. Pour y parvenir nous avons mis au point un programme de recherche ambitieux. Je cède la parole à notre Directeur de la recherche humaine qui va vous expliquer tout ça.
   Le Directeur de la recherche humaine, un bel homme d’une trentaine d’année qui faisait tourner les têtes de toutes les laborantines célibataires, grand, brun, musclé et, bronzé comme un jeune premier du début du cinéma, prit la parole.
   – Comme vous le savez, les humains conformes aux canons de la beauté grecque du siècle de Périclès, c'est-à-dire bâtis comme vous et moi, ne tiendront physiquement et moralement pas le coup durant un voyage de plusieurs mois, voire de plusieurs années dans l’espace. Ceci dans l’état actuel des transports interplanétaires. Nous avons peiné à atteindre la lune et plus encore peiné à nous y installer. Ceci étant posé, il nous fallait trouver d’autres solutions. Nous étudions et nous cherchons en ce moment, et depuis plusieurs dizaines d’années, une manière d’humain, un surhomme, capable de résister aux longs voyages interplanétaires. Notre vivier a bien rempli son rôle et nous sommes sur le point de sélectionner nos futurs astronautes. Je ne puis vous en dire plus.
   Un brouhaha suivit cet exposé manifestement un peu sec mais qui sur le terrain fut étayé de graphiques et de bilans projetés en trois dimensions par des appareils holographiques. Bilans et graphiques qui ne changeaient rien à l’affaire mais qui faisaient prendre conscience aux cent- trente membres du conseil d’administration qu’il était plus qu’urgent pour la Grande-Maison de trouver de nouvelles sources d’énergies. Chacun pensait à l’uranium devenu rarissime sur terre, aux composés du phosphore ou du silicium, encore abondants mais pas pour longtemps, et même à ce bon vieux pétrole si facile d’emploi disparu depuis des lustres.
   Le jeune Directeur de la recherche humaine répondit de bonne grâce aux interrogations, et aux craintes, des membres du conseil d’administration. De ses réponses il ressortit qu’il ne pouvait être question d’envoyer des robots dans l’espace à la place des hommes. Depuis 2001, martelait-il, et les fantaisies de Hal, depuis tant d’autres robots expédiés aux confins de notre univers, nous sommes convaincus que les robots sont tout au plus compétents pour entretenir et nettoyer à bon escient les toilettes des vaisseaux spatiaux. Bien sûr, moyennant un salaire de nabab et des primes de PDG, les volontaires humains ne manquent pas mais lorsqu’ils découvrent ce qui les attend, ils fichent le camp à toutes jambes. Nous avons maintenant mieux que des robots souligna le Directeur de la recherche. Mieux que ces ferrailles et que les gentlemen pusillanimes
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   Un ans plus tard.
  
   Aujourd'hui se déroule le concours annuel de la Grande-Maison, l’entreprise-univers chère à nos cœurs. Mon papa dit que si notre dieu, après avoir crée l’univers s’est reposé le dimanche, c’était pour permettre à la Grande-Maison et à monsieur MC Gwennoledge de prendre le relais. De fait, c’est toujours le dimanche qu’ont lieu les concours de recrutement de la Grande-Maison. Réussir ce concours, c’est le seul moyen d'appartenir à l'élite qui gouverne notre beau pays. C’est l'objectif de chaque jeune un tant soit peu ambitieux, et instruit. Réussir, pour moi, représenterait le couronnement d'une préparation obstinée, intense et journalière, jamais relâchée.
   Pourtant, à quelques minutes de l’ouverture du concours le découragement m'envahit et la futilité de mes efforts m'apparaît aussi clairement que m’apparait la nuque scintillante et l’abondante chevelure bleu marine du candidat assis devant moi. Suis-je fait pour mener l'existence des élites ? J'ignore d'ailleurs à quoi ressemble cette existence. Maman dit que l’on y mène une vie agréable où le moindre effort nous est évité ; c’est une sorte de paradis fondé sur le sexe, le luxe et les loisirs. Suis-je fait pour le luxe et les loisirs ? À vrai dire j’en doute car je suis naturellement travailleur et foncièrement économe. Mais c’est le vœu de maman et de papa alors…
   Dans cette salle, nous sommes deux mille postulants, au moins, pour guère plus de trente places. C’est dire la difficulté des épreuves qui nous attendent. En ce qui me concerne, cela fera bientôt huit années que j'étudie dans la perspective de ce jour mémorable. Encore que je sois un privilégié. J'ai la chance d'avoir un fort QI, ce qui me donne une intelligence très supérieure à la moyenne. Grâce à cela j’ai brûlé quelques étapes au cours de ma scolarité. Par exemple l’étude de la cosmogonie de la Grande-Maison, laquelle Grande-Maison, depuis sa fondation en 1960 c'est-à-dire depuis trois siècles, est au centre de notre galaxie avec un paquet d'étoiles et de planètes qui tournent autour. Cette cosmogonie est une science très particulière qui réclame, pour son apprentissage, plus d’une année de travail. On y apprend notamment les pensées et la vie exemplaire de tous les directeurs qui se sont succédés à sa tête depuis Gwennoledge et Asimov le Grand jusqu’à Belzebuth le Gros en passant par Guillaume Porte et Stève Boulot. Pour les gens ordinaires, c’est à dire de QI moyen, il faut compter un total de dix à douze années passées à s’instruire avant d’aborder le concours.
   Comme si celui-ci n’était pas assez difficile en lui-même, chaque année le programme est modifié et l'on doit, pour se mettre à jour, travailler de nouvelles matières et en abandonner d'autres. On ignore d’ailleurs le pourquoi de ces modifications. Asimov le Grand a écrit un jour, dans un des petits livres qu’il pondait avec la régularité d’une reine des abeilles, « Que nous n’étions dans le fond que des rats de laboratoire et rien d’autre ! ». Aphorisme qui fait toujours s’esclaffer ceux qui n’y voient qu’une moquerie vacharde ; du moins ceux qui comprennent le sens de la phrase. Cependant il n’est pas une génération d’écoliers en cosmogonie qui ait osé se dispenser d’apprendre cet aphorisme par cœur. Papa me le cite souvent. Ce qui nous plonge ensuite l’un et l’autre dans un océan de perplexité, car un rat de laboratoire, qui en a vu ?...
   Pour en revenir au concours, personnellement je trouve qu’il est normal qu’une si vaste entreprise sélectionne les meilleurs. Même si la finalité de cette sélection n’apparaît pas clairement. Par contre nous devons passer par « les fourches Claudine » des recruteurs de la Grande Maison dit maman qui emploie souvent cette expression en assurant qu’elle ne veut rien dire mais qu’elle en vaut une autre. Cette Claudine aurait vécu un peu avant 1960, c'est-à-dire vers la fin de l’Antiquité. 
   Je vous donne un exemple du mépris dans lequel ils nous tiennent. Cette année le sujet d’étude « la promenade dans les bois » a été supprimée. Je connaissais la matière sur le bout des doigts, étant un grand amoureux de la nature et un parfait écologue. Elle a été remplacée, tenez-vous bien, par « la promenade à bicyclette » beaucoup plus technique. On s'est tous demandés où ils étaient allés chercher ça. Il a fallu d’abord trouver des bicyclettes. Plus personne n'en vendait depuis des centaines d’années. Nous avons dû explorer des milliers de greniers et visiter autant de brocanteurs pour dénicher les vélos, c'est ainsi que les initiés les appellent, en état de rouler. Et pour trouver un professeur, je ne vous dis pas !
   Mais en haut lieu on se fiche bien de nos problèmes. Ça fait partie de la préparation ! nous répond-on avec morgue quand on parvient à interroger un commis de la Grande-Maison. Ces commis, des gens comme vous et moi, ou comme mon papa et ma maman, jouent les importants et se croient investis d’une mission sacrée. Pffff ! Nous avons quand même réussi à trouver un professeur dans le district de Los Angeles où nous habitons. Un seul professeur pour plus de cinq cents étudiants, quelle misère ! Encore que j'aie entendu parler d'endroit, comme en Suisse, où l'on n'a trouvé personne. Dans ce cas, les étudiants apprennent par eux-mêmes. Autant dire qu'ils ont peu de chance d'obtenir une bonne note. On ne peut apprendre seul des choses aussi difficiles, même à trente-cinq ans lorsque l’on est comme moi dans la fleur de l’adolescence et en pleine possession de ses moyens intellectuels et physiques.
   Notre professeur était un bicentenaire asthmatique et disproportionné, un vrai monstre. Il mesurait plus d’un mètre soixante dix, avec une toute petite tête, et était aussi large d’épaules qu’une porte avec des cuisses et des bras comme des jambons. Il prétendait avoir couru un Tour de France vers la fin du siècle précédent. Une compétition sportive dont personne n'a entendu parler mais qui faisait s’agglutiner des tas de gens au bord des routes. Courir ! Pas facile quand on a comme moi des jambes de soixante centimètres. À cette époque, nous a assuré le monstre en ricanant, tout en nous expédiant des jets de salive sur la tête, « la sélection artificielle » n’avait pas encore débuté.  Encore une phrase incompréhensible.
   Il passait un seul élève par jour et nous prenait des sommes astronomiques pour nous apprendre à tenir sur ces fichues « bécanes », un mot qui lui servait à désigner ces machines. Il riait aux éclats, accompagné d’un bruit sec de dents qui s’entrechoquent, un rire identique à celui des robots présentateurs de la télévision, quand nous tombions et nous tombions souvent. En fait nous tombions dès qu'il nous lâchait. J’ai encore son rire dans l’oreille, tac tac tac. Il paraît, c'est lui qui le dit, que nous n'avons plus les jambes faites pour pousser sur le pédalier et que notre tête est devenue trop volumineuse donc trop lourde pour que nous tenions en équilibre sur deux roues. Des tricycles auraient fait l’affaire disait-il, à condition d’être électriques.
   C'est vrai que l'on s'est beaucoup transformé en quelques générations. J'ai appris cela sur un magazine médical, une revue porno vendue sous le manteau qu'un copain m'avait prêté. Si nous avons changé, était-il écrit, c'est un peu par accident, en raison des ondes électromagnétiques en grande quantité dans lesquelles nous baignons, également de plusieurs accidents nucléaires et des bombardements neutroniques venus des étoiles. C’était aussi et surtout par la volonté de nos parents, obsédés jusqu'à la folie par le désir d'avoir un enfant plus beau, différent et surtout plus intelligent que celui du voisin.
   En ce qui me concerne mes parents peuvent être satisfaits, car je suis plutôt beau garçon avec mes yeux bleus quadrillés de rose, mes cheveux frisés d’un jaune tirant sur le vert, ma haute taille de près d'un mètre cinquante et mon tour de tête de cent vingt centimètres. J'en vois de plus moches et de plus disproportionnés. Par exemple mon nez ne fait que dix centimètres alors que nombre de jeunes gens se promènent avec un appendice frisant les trente centimètres. Ils sentent, parait-il, des odeurs que j’ignore. La belle affaire, je me rattrape sur l’ouïe, tout simplement. J’entends le grattement souterrain d’une taupe à cent mètres et le glissement d’un lombric sous mes pieds, mais à vrai dire cela m’embête plutôt et je m’efforce de ne pas écouter. Je suis dans la moyenne nationale, m'a dit triomphalement maman, à l’issue d'une visite médicale. Ce qui veut dire que je suis comme tout le monde.
   Le concours a lieu dans un grand amphithéâtre de plusieurs milliers de places. On y jouait au tennis dans le temps. C'est ce que raconte, pendant que tout le monde s’installe, l'ordinateur central chargé de nous expliquer l'organisation des épreuves. Des clichés et des films projetés sur nos écrans personnels montrent ce qu'est devenu ce sport aujourd’hui pratiqué essentiellement par des robots de la Grande-Maison. C’est un beau sport mais qui n’est pas fait pour moi car pour la course je ne suis pas avantagé à cause de la faiblesse de mes jambes et je me fatigue très vite en raison de mon unique poumon, esthétique du thorax oblige. Je ne suis pas très adroit non plus, bref je ne suis pas un athlète comme ces robots tennismen aux muscles gonflés à l’azote liquide. Par contre je pratique assidument le « Qui-gratte-perd » un sport intellectuel très ancien dont j’expliquerai un jour les règles complexes. Sachez seulement qu’il se pratique à l’aide d’une grille et d’une pièce d’un dollar US.
   Mais revenons au concours. Chaque candidat dispose d'un clavier d’ordinateur et de son propre écran en plus d'un énorme sur le mur, en face de nous. On ne voit personne de la Grande-Maison mais on se sait observé, épié à travers des sortes de petits hublots disposés sur les murs. Les questions que nous devons traiter apparaissent sur nos écrans et l'on doit répondre en utilisant le clavier. C’est un modèle simplifié muni d’une dizaine de touches seulement, ce qui est largement suffisant. Les épreuves écrites ne durent que la matinée et se succèdent à une vitesse vertigineuse. L’après-midi est consacré à l’oral et aux épreuves physiques.
   Toutes les épreuves se déroulent en une seule journée. Heureusement car nous ne pourrions pas supporter plus ; la fatigue et l’énervement auraient raison de nous. Papa m’a parlé d’un concours qui avait duré deux jours. « Il fallait voir la pagaille le deuxième jour, disait-il. Il manquait la moitié des candidats et la moitié présente était si énervée que personne ne tenait en place. Par bonheur les robots surveillants ont distribué des calmants et tout est rentré dans l’ordre. C’est à dire que presque tout le monde s’est endormi. » Tout de même je me crois capable de tenir deux jours et plus, n’ai-je pas joué au « Qui-gratte-perd » quatre jours d’affilé sans rien gagner, hélas ! 
   Vers midi, nous nous rendons au sous-sol où des machines distributrices de plats cuisinés sont installées. C'est la Grande-Maison qui régale. J'ai pris une omelette d'algues aux grains de soja grillés avec une boite de quoquaquola « Grande-Maison » millésimé, un délice hors de prix. C'est à ces petites choses que l'on mesure la générosité de la Grande-Maison et le plaisir que l'on aura à travailler pour elle, dans la plus haute sphère du pouvoir si possible. Et si on réussit le concours évidemment.
   Le plus singulier, c'est que nous ne sachions rien sur ce qui adviendra de nous en cas d'échec. Maman m’a dit que j’irais au paradis si je réussissais, et en enfer dans le cas contraire. Ce qui ne me renseigne guère car papa et maman ignorent tout de cet enfer ou de ce paradis, ils se contentent de répéter ce qu’ils ont entendu. Ce ne sont pourtant pas des gens mal informés, au contraire. Tous deux ont un bon emploi dans un hôpital de la ville. Papa est conducteur de chariot-robot et maman mère porteuse. Ils n'ont jamais passé le concours car leur QI, suite à une erreur génétique inexplicable, est monstrueusement élevé.
   Il faut que je vous parle plus longuement de mon papa et de ma maman. Ce sont des êtres exquis mais plutôt brusques et nerveux. Ils sont beaux, tous les deux et possèdent presque toutes les qualités que l’on espère de deux êtres humains de sexe opposés. Leurs parents les ont choisis dans le meilleur des catalogues, et un mois avant leur naissance, d’un commun accord ils les ont appariés, ou unis si vous préférez. Pourtant leur création quasi simultanée a foiré. La Grande-Maison s’est excusée mais le mal était fait : ils étaient anormalement intelligents.
   Dès qu’ils ont été adultes ils ont eu du travail dans un des laboratoires de la Grande-Maison, avec la permission de procréer à leur tour. Maman est grande et bien faite, verte de peau et bleue de cheveux, un bleu azur très sexy et pour papa c’est l’inverse, il est bleu de peau et sans cheveux. Tous les deux mesurent un mètre quarante. Un des directeurs, par une lettre signée de sa main leur a donné le nom de famille de Schtroumf. Je m’appelle donc Platon Schtroumf si je me fonde sur un usage antique, rarement appliqué de nos jours, qui veut que les enfants portent le nom des parents. Mais revenons une fois de plus au concours.
    Après le repas nous passons aux épreuves physiques qui se déroulent dans de petites salles en sous-sol. Ma première épreuve a consisté à remonter un seau d'eau d'un puits. Je n'ai presque pas fait tomber d'eau et l'examinateur, un gros type kaki de peau et d’un mètre trente qui sentait l’oignon de contrebande a eu l'air satisfait. Hélas, les épreuves suivantes furent désastreuses, en particulier la bicyclette. Je suis tombé sur le derrière au deuxième tour de roue. La promenade du chien n'a pas été plus glorieuse, j'ai failli me faire mordre en lui marchant sur la patte. J’ai ensuite bafouillé le discours d’anniversaire que je connaissais pourtant par cœur et je me suis brûlé la paume de la main en allumant la bougie du gâteau. J’étais probablement ramolli par la digestion du soja grillé, ce qui expliquerait ma maladresse. Mais soyons philosophe comme on disait dans le temps, attendons la suite car les épreuves sont difficiles pour tout le monde.
   Les résultats nous sont donnés le soir même et à l’issue de la dernière épreuve. En attendant, une horloge déroule un compte à rebours sur l'écran de l'ordinateur. J'aurais pu m'occuper en jouant à un jeu électronique comme celui de « Mario, le plombier redresseur de tubes » mais je me sens vidé et incapable de me concentrer. Je suis très impatient aussi. Le rouquin verdâtre qui est derrière moi me demande si j'ai bien marché. Je hausse les épaules et lui fait comprendre d’un geste de la main que je suis fataliste. Nous avons passé deux des épreuves physiques ensemble. Il est tombé avant même d'avoir grimpé sur le vélo et se sait éliminé. Le pauvre garçon porte maintenant un gros pansement au front et un bandage au genou droit.
 
   Dehors, le vent qui vient de la plaine du nord s'est levé, comme tous les jours à dix neuf heures dix, avec son chargement de pierrailles et de mauvaises odeurs. De temps à autre, il projette du sable contre les fenêtres et les têtes se tournent vers ce crépitement pourtant habituel. Le compte à rebours est maintenant terminé et les noms des admis commencent à défiler. Le mien n'y est pas. Je me retiens de pleurer. On entend des cris dans la salle. Quelques exclamations de joie mais surtout des clameurs de désespoir. Certains se cognent la tête contre la table ou contre l'écran de l'ordinateur, d'autres se jettent contre les murs, tête la première. Par bonheur nous avons les os du crâne épais. J'interroge la machine pour confirmation. Elle confirme en effet mon échec et me donne les notes obtenues à chaque épreuve. Mon seau et mon puits ne m'ont pas rapporté ce que j'escomptais, même pas la moyenne. J'aurais peut-être dû remplir complètement le seau. De toute façon je suis recalé et, n’en pouvant plus de me retenir, j'éclate en sanglots.
   Derrière moi, le rouquin, pourtant prévenu de son sort, pousse des gémissements terribles et se ronge les poings. Les reçus, pendant ce temps, se sont mis en rang dans les allées et sur les quatre escaliers. Ils se tiennent par les épaules et chantent un vieux chant de victoire de nos ancêtres, la fameuse « Coincoin’s danse », tout en se dirigeant vers une petite porte qui vient de s'ouvrir au fond de l'amphithéâtre. Sur le pourtour de cette porte une multitude d'ampoules de couleur, assemblées en forme de cœur, scintillent en cadence pendant que les heureux élus s'engouffrent par l'ouverture en nous faisant de grands signes d'amitié. Je reconnais le fils du chef de district avec qui j'ai appris à monter sur la bicyclette. Le veinard, il n'était pourtant pas plus doué que moi sur cette foutue bécane.
   Une voix synthétique et masculine s'élève soudain et couvre le brouhaha. Elle exige sèchement que nous sortions dans la cour. Je me rends compte alors, et j'en suis bouleversé, que j'ai uriné sous moi pendant mes manifestations de chagrin. Maman va me le reprocher vertement car il y a plusieurs mois que cela ne m'était arrivé. Puis la voix synthétique parvient à calmer tout le monde par des paroles de consolation et de réconfort chuchotées doucement, presque maternellement. « Des consignes vont vous être données dehors » dit-elle gentiment.
   Je suppose qu'il s'agit de consignes pour préparer le concours de l'année prochaine, et peut-être pour le réussir cette fois. Je me lève avec mes voisins qui reniflent, s'essuient les yeux et se mouchent à grand bruit. Un escalier extérieur nous conduit derrière l'amphithéâtre sur une sorte de terrain vague, très grand, borné par des haies et des buissons que l'on distingue au loin dans une légère brume crépusculaire, car le vent s'est calmé. Un endroit habituellement interdit qui est gardé par des chiens transgéniques à huit pattes. Une large route longe le terrain et des centaines de camions sont garés sur un côté de la route. Ils sont rouillés et déglingués, maculés de boue avec des plates-formes ouvertes au vent et équipées de bancs de bois. Les moteurs sont coupés, mais on devine les chauffeurs en place dans les cabines. Quelques-uns parmi nous se sont remis à pleurer. Je pleurerais bien moi aussi mais mon incontinence m'a totalement déboussolé et je me tiens tranquille en serrant les jambes sur mon short mouillé. Comble de malheur, j'ai oublié en partant ce matin d'emporter des couches jetables.
   Un haut-parleur grésille soudain au-dessus de nos têtes et la voix synthétique de tout à l'heure nous ordonne de faire silence. Quand le bruit est raisonnable, un individu monte sur une estrade. Il est éclairé par des projecteurs qui font effet de loupe et ainsi grossi, on le distingue très bien malgré la distance. C'est un être monstrueux qui ressemble aux mannequins de la revue porno. Il est plutôt jeune avec un corps démesuré et longiligne, une tête négligeable et des cheveux noirs en broussaille. Un physique humain débraillé et grossier comme celui de nos ancêtres d'il y a trois ou quatre cents ans. Ou comme le professeur de bicyclette, le fameux champion cycliste, mais en nettement plus jeune. Il est habillé, comme sur les photographies de cette époque, d'un pantalon de gros velours beige, d'un pull de laine marron, de bottes en caoutchouc vertes et il tient à la main un casque jaune identique à ceux qui sont exposés dans les musées de l'industrie.
   Un cri de surprise s'échappe ne nos poitrines en voyant ce spécimen que nous savons en voie d’extinction. Quelle mère indigne a engendré un pareil monstre ! Il est bien réel cependant et il s'adresse à nous, juché sur un gros bidon rouge.
   – Je m'appelle Karl et je suis le responsable de l’un des cent mille chantiers de la Grande-Maison. (Nouveau cri de surprise de notre part car nous ne nous attendions pas à ce que ce monstre occupe un poste aussi éminent.) Puisque vous n'avez pas réussi le concours, continue Karl, je suis chargé de vous offrir une situation en rapport avec vos modestes mérites. Mes adjoints vont vous répartir entre les différents sous-chantiers. Ensuite, vous embarquerez sur les camions. Si dans dix ans les dirigeants sont satisfaits de votre travail, vous deviendrez alors des citoyens à part entière, vous aurez un emploi définitif et, heureux jeunes gens, vous pourrez vous marier et, peut-être même, vous reproduire.  
   Avoir entendu ce Karl m'a rendu heureux, figurez-vous ! Devenir un citoyen et se marier, puis copuler, c’est le but de tout le monde… Et le mien bien sûr. Plein d'espoir et de confiance dans mon avenir, je me dirige vers les kapos, soulagé d'être débarrassé à tout jamais du concours. Qu'auraient-ils inventé l'année prochaine pour nous faire bisquer : Escalader un rocher synthétique pointu ou abattre un arbre en plastique ? Merci bien ! Mon short est presque sec et j'ai finalement digéré les graines de soja grillées. Je commence à mieux comprendre mon papa quand il me dit que le vrai bonheur se trouve dans les actes les plus simples de la vie quotidienne, comme conduire un robot nettoyeur dans un hôpital. Je remercie mes chers parents que je ne reverrai pas de si tôt et peut-être plus du tout, mais c'est la vie n'est-ce pas.                    
   Avec un peu de réussite, et, comme semble le sous-entendre Karl, si la Grande Maison est satisfaite de moi, je me marierai et j'aurai un enfant, un seul comme le prévoit la loi. Lorsque nous le choisirons sur le catalogue, ma compagne et moi, avec l’aide du sélectionneur, nous le choisirons évidemment à notre image, mais plus beau encore et pourvu de talents nouveaux et originaux. Dix doigts à chaque main par exemple ce qui est très pratique pour tourner les pages des catalogues. Et puis un ou deux gènes additionnels intéressants comme le gène du kangourou, pour le côté sportif ou du rossignol pour le chant. Alors comme mes parents l'ont fait pour moi, quand il sera grand, vers la quarantaine, je l'aiderai de toutes mes forces à préparer le concours afin qu'il accomplisse à son tour des choses utiles pour la Grande-Maison. C’est cela notre avenir. Mais je lui dirai aussi : « Tu sais, je n’ai jamais réussi le concours et je ne m’en porte pas plus mal et comme disait ton grand-père, le vrai bonheur est dans l’accomplissement des choses simples de la vie, comme vider les bassins dans un hôpital… »
 
   Les kapos nous ont séparés en deux groupes à peu près égaux. J’appartiens au groupe de ceux qui vont travailler de leurs mains. Le deuxième groupe est formé de ceux qui vont travailler dans les laboratoires de la Grande-Maison. Un troisième groupe, moins important, est dirigé d’emblée vers la douche. Il s’agit probablement de gens qui ne se lavent jamais, ça existe parait-il. Des gens dont l’avenir est mal connu. C’est le rouquin qui me l’a dit, celui qui était derrière moi et qui n'a pas su grimper sur le vélo. J'appartiens au sous-chantier 9g.025, je loge dans le baraquement G47 avec le rouquin lequel se prénomme Olivier. Moi, comme je l’ai dit plus haut, c'est Platon, un beau prénom je trouve. Le bâtiment G47 est une sorte de haute tour à l'intérieur de laquelle se trouvent des alvéoles desservies par un escalier en colimaçon et de nombreux ascenseurs. Chaque alvéole, en réalité une chambre pour deux, comprend deux lits escamotables, un distributeur de nourriture escamotable, un système de renouvellement d'air, un appareil de nettoyage des corps et une armoire escamotable. Nous disposons aussi d'un ordinateur quantique individuel. Le mien est en panne mais j'ai bon espoir de le voir réparé bientôt.
   Il nous a fallu une journée entière pour nous installer. Une jeune fille distinguée à la peau violette a pris nos mesures pour nous tailler un uniforme de sortie et des vêtements de travail. Une autre nous a expliqué le fonctionnement de la machine à nettoyer les corps. « Eh ! Oh ! a grogné Olivier, nous ne sommes pas des demeurés ! » Vexée la jeune fille a tourné les talons et a quitté la pièce.
   C’est bien embêtant car il y a des robinets et des appareils dont nous ignorons l’usage. Olivier a dit que nous n’avions pas besoin de nous laver. « On finira comme les autres sous la douche » je lui ai fait remarquer sombrement. Une autre fille, une peau rouge, est venue nous proposer ses services. « Pour vous faire n’importe quoi », a-t-elle dit avec des clins d’œil de chouette surprise par la lumière. Ni Olivier ni moi ne savons ce qu’est ce n’importe quoi, et c’est bien embêtant, alors on lui a dit que nous n’avions besoin de rien. Elle nous a traités de nigauds et elle est allée dans la chambre voisine proposer ses services. Nous aurions dû lui demander pour les robinets et les appareils.
   Maman m'a téléphoné avant que je m’endorme pour m'encourager à me montrer discipliné, obéissant et courageux. Je lui ai demandé ce que nous voulait la fille de cet après-midi avec ses « n’importe quoi », mais elle a fait celle qui n’avait rien entendu et a continué à m’exhorter à devenir un bon travailleur dont les autres, et elle la première bien sûr, seront fiers. « Tu travaille pour le bonheur des masses laborieuses », a-t-elle conclu avant de raccrocher. Ce « n’importe quoi » m’a tout l’air d’être un truc pas facile à expliquer pour que tout le monde s’esquive.  Olivier pense qu'il ne s'agit pas de nos mères mais d'une voix synthétique, un robot. Dans le fond, en réfléchissant, je préfère. Cette voix me paraît plus attentive et affectueuse que celle de ma mère. « De toute façon écouter notre mère ou cette voix où est la différence », fait observer Olivier.