Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                          Science fiction décalée.
    
La conquête de Mars.
               

                   
                    Par Platon le mutant.    

                         
 
   La réunion prévue depuis le 28 avril débuta le 2 mai à 15 heures précises au trentième étage du Lipstick Building, à l’origine siège d’une innocente fabrique de rouge à lèvres et début du développement prodigieux de la Grande-Maison par le renommé chimiste M.C Gwennoledge. Entreprise qualifiée aujourd’hui par les médias d’entreprise-univers ou d’entreprise-monde tant ses productions sont importantes et touchent à tous les domaines, santé, énergie, matières premières, militaire, espace etc. 
  
Le Président du Directoire de la  Grande-Maison,  ouvrit la séance. Son discours fut simple et direct.
  – Comme vous le savez nous manquons de sources d’énergie, asséna-t-il la mine sombre. Si nous ne nous sortons pas de ce mauvais pas, c’est la fin de notre entreprise et la mise à pied de plusieurs dizaines de millions de nos ouvriers et employés. Nous avons exploité tout ce qu’il était possible d’exploiter en matière de mines et de forages sur terre, sur mer et sur même sur la lune. Il faut maintenant nous tourner vers d’autres possibilités d’approvisionnement. Aussi je vous propose de diriger nos efforts vers la conquête des planètes, Mars pour commencer, puis Jupiter et ses satellites et enfin, plus tard bien plus tard, la conquête  de la galaxie. Pour y parvenir nous avons mis au point un programme de recherche ambitieux. Je cède la parole à notre Directeur de la Recherche humaine qui va vous expliquer tout ça.
   Le Directeur de la Recherche humaine, un bel homme d’une trentaine d’année qui faisait tourner les têtes de toutes les laborantines célibataires, grand, brun, musclé et, bronzé comme un jeune premier des débuts du cinéma américain, prit la parole.
   – Les humains conformes aux canons de la beauté grecque du siècle de Périclès, c'est-à-dire bâtis comme vous et moi, ne tiendront physiquement et moralement pas le coup durant un voyage de plusieurs mois, voire de plusieurs années dans l’espace. Ceci dans l’état actuel des transports interplanétaires. Nous avons peiné à atteindre la lune et plus encore peiné à nous y installer. Ceci étant posé, il nous faut trouver d’autres solutions. Nous étudions et nous cherchons en ce moment, et depuis plusieurs dizaines d’années, une manière d’humain, un surhomme si l'on peut dire, capable de résister aux longs voyages interplanétaires. Notre vivier a bien rempli son rôle et nous sommes sur le point de commencer à sélectionner nos futurs astronautes. Je ne puis vous en dire plus car nos recherches sont secrètes mais je vous donne rendez-vous dans un an au moment de la sélection de l'équipage qui comportera des filles et des garçons mais aussi des gays et LGBT pour ne pas s'attirer les foudres des associations défendant la diversité. Il y aura aussi des rats... La sélection se fera sur la débrouillardise des candidats selon un processus complexe que seul notre psychologue en chef est à même d'expliquer. 
  Un brouhaha suivit les exposés manifestement un peu secs mais qui furent étayés de graphiques et de bilans projetés en trois dimensions. Bilans et graphiques qui ne changeaient rien à l’affaire mais qui faisaient prendre conscience aux cent-trente membres du Conseil d’administration qu’il était plus qu’urgent pour la Grande-Maison de trouver de nouvelles sources d’énergies. D'aucuns pensaient à l’uranium devenu rarissime sur terre, aux composés du phosphore ou du silicium, encore abondants mais pas pour longtemps, et même à ce bon vieux pétrole si facile d’emploi disparu depuis des centaines d'années. Le jeune Directeur de la Recherche humaine, sans rien dévoiler de son projet, répondit de bonne grâce aux interrogations, et aux craintes, des membres du Conseil d’administration. Il ressortit qu’il ne pouvait être question d’envoyer des robots dans l’espace à la place des hommes.
  
– Depuis les fantaisies de Hal, souligna le Directeur de la Recherche, depuis tant d’autres robots expédiés aux confins de notre univers, nous sommes convaincus que les robots sont tout au plus compétents pour entretenir et nettoyer à bon escient les toilettes des vaisseaux spatiaux. Bien sûr, moyennant un pactole de nabab et des salaires de PDG, les volontaires humains ne manquent pas mais lorsqu’ils découvrent ce qui les attend, ils fichent le camp à toutes jambes. Nous avons maintenant mieux que des robots même animés par l'Intelligence artificielle. Mieux que ces ferrailles et que les gentlemen pusillanimes... 
Un ans plus tard, Platon : 
Aujourd'hui se déroule le concours annuel du recrutement de la Grande-Maison, l’entreprise-univers chère à nos cœurs. Mon papa dit que si notre dieu, après avoir crée l’univers s’est reposé le dimanche, c’était pour permettre à la Grande-Maison et à monsieur M.C Gwennoledge de prendre le relais. De fait, c’est toujours un dimanche qu’ont lieu les concours de recrutement de la Grande-Maison. Réussir ce concours, c’est le seul moyen d'appartenir à l'élite qui gouverne notre beau pays. C’est l'objectif de chaque jeune un tant soit peu ambitieux, et instruit. Réussir, pour moi, représenterait le couronnement d'une préparation obstinée, intense et journalière, jamais relâchée. Pourtant, à quelques minutes de l’ouverture du concours le découragement m'envahit et la futilité de mes efforts m'apparaît aussi clairement que je vois la nuque scintillante et l’abondante chevelure bleu marine du candidat assis devant moi. Suis-je fait pour mener l'existence des élites ? J'ignore d'ailleurs à quoi ressemble cette existence. Maman dit que l’on y mène une vie agréable où le moindre effort nous est évité ; c’est une sorte de paradis fondé sur le sexe, le luxe et les loisirs. Suis-je fait pour le luxe et les loisirs ? À vrai dire j’en doute, car je suis naturellement travailleur et foncièrement économe. Mais c’est le vœu de maman et de papa alors…
   Dans cette salle, nous sommes deux mille postulants, au moins, pour guère plus de cent places. C’est dire la difficulté des épreuves qui nous attendent. En ce qui me concerne, cela fera bientôt huit années que j'étudie dans la perspective de ce jour mémorable. Encore que je sois un privilégié. J'ai la chance d'avoir un fort QI, ce qui me donne une intelligence très supérieure à la moyenne. Grâce à cela j’ai brûlé quelques étapes au cours de ma scolarité. Par exemple l’étude de la cosmogonie de la Grande-Maison, laquelle  depuis sa fondation en 1960, c'est-à-dire depuis trois siècles, est au centre de notre galaxie avec un paquet d'étoiles et de planètes qui tournent autour. Cette cosmogonie est une science très particulière qui réclame, pour son apprentissage, plus d’une année de travail. On y apprend notamment les pensées et la vie exemplaire de tous les directeurs qui se sont succédés depuis Gwennoledge et Asimov le Grand jusqu’à Belzebuth le Gros, en passant par Guillaume Porte et Stève Boulot. Pour les gens ordinaires, c’est à dire de QI moyen, il faut compter un total de dix à douze années passées à s’instruire avant d’aborder le concours.
   Comme si celui-ci n’était pas assez difficile en lui-même, chaque année le programme est modifié et l'on doit, pour se mettre à jour, travailler de nouvelles matières et en abandonner d'autres. On ignore d’ailleurs le pourquoi de ces modifications. Asimov le Grand a écrit un jour, dans un des petits livres qu’il pondait avec la régularité d’une reine d'abeilles ses oeufs, « Que nous n’étions dans le fond que des rats de laboratoire, et rien d’autre que des rats ! ». Aphorisme qui fait toujours s’esclaffer ceux qui n’y voient qu’une moquerie vacharde ; du moins ceux qui comprennent le sens de la phrase. Cependant il n’est pas une génération d’écoliers en cosmogonie qui ait osé se dispenser d’apprendre cet aphorisme par cœur. Papa me le cite souvent. Ce qui nous plonge ensuite l’un et l’autre dans un océan de perplexité, car un rat de laboratoire, qui en a vu ?... Pour en revenir au concours, personnellement je trouve qu’il est normal qu’une si vaste entreprise sélectionne les meilleurs. Même si la finalité de cette sélection n’apparaît pas clairement. Nous devons passer par « les fourches Claudine » des recruteurs de la Grande Maison, dit maman qui emploie souvent cette expression en assurant qu’elle ne veut rien dire mais qu’elle en vaut une autre. Cette Claudine fourchue aurait vécu un peu avant 1930, c'est-à-dire vers la fin de l’Antiquité. 
   Je vous donne un exemple du mépris dans lequel nous tiennent les recruteurs. Cette année le sujet d’étude « la promenade dans les bois » a été supprimé. Je connaissais la matière sur le bout des doigts, étant un grand amoureux de la nature et un parfait écologue. Il a été remplacé, tenez-vous bien, par « la promenade à bicyclette » beaucoup plus technique. On s'est tous demandés où ils étaient allés chercher ça. Il a fallu d’abord trouver des bicyclettes. Plus personne n'en vendait depuis des centaines d’années. Nous avons dû explorer des milliers de greniers et visiter autant de brocanteurs et de musées pour dénicher les vélos, c'est ainsi que les initiés les appellent, en état de rouler. Et pour trouver un professeur, je ne vous dis pas ! Mais en haut lieu on se fiche bien de nos problèmes. Ça fait partie de la préparation ! nous répond-on avec morgue quand on parvient à interroger un commis de la Grande-Maison. Ces commis, des gens comme vous et moi, ou comme mon papa et ma maman, jouent les importants et se croient investis d’une mission sacrée. Pffff ! Nous avons quand même réussi à trouver un professeur dans le district de Los Angeles où nous habitons, par chance. Un seul professeur pour plus de cinq cents étudiants, quelle misère ! Encore que j'aie entendu parler d'endroit, comme en Suisse ou en Chine, où l'on n'a trouvé personne. Dans ce cas, les étudiants apprennent par eux-mêmes. Autant dire qu'ils ont peu de chance d'obtenir une bonne note. On ne peut apprendre seul des choses aussi difficiles, même à trente-cinq ans lorsque l’on est comme moi dans la fleur de l’adolescence et en pleine possession de ses moyens intellectuels et physiques.
  Notre professeur était un bicentenaire asthmatique et disproportionné, un vrai monstre. Il mesurait plus d’un mètre soixante-dix, avec une toute petite tête, et était aussi large d’épaules qu’une porte avec des cuisses et des bras comme des jambons. Il prétendait avoir couru un "Tour de France" vers la fin du siècle précédent. Une compétition sportive dont personne n'a entendu parler mais qui faisait s’agglutiner des tas de gens au bord des routes. Courir ! Pas facile quand on a comme moi des jambes de soixante centimètres. À cette époque, nous a assuré le monstre en ricanant, tout en nous expédiant des jets de salive glaireuses sur la tête, « la sélection artificielle » n’avait pas encore débuté. Encore une phrase incompréhensible. Il passait un seul élève par jour et nous prenait des sommes astronomiques pour nous apprendre à tenir sur ces fichues « bécanes », un mot qui lui servait à désigner ces machines. Il riait aux éclats, accompagné d’un bruit sec de dents qui s’entrechoquent -un rire identique à celui des robots présentateurs de la télévision- quand je tombais et je tombais souvent. En fait je tombais dès qu'il me lâchait. J’ai encore son rire dans l’oreille, tac tac tac. Il paraît, c'est lui qui le dit, que nous n'avons plus les jambes faites pour pousser sur le pédalier et que notre tête est devenue trop volumineuse, donc trop lourde, pour que nous tenions l'équilibre sur ces deux roues. Des tricycles auraient fait l’affaire disait-il, à condition d’être électriques.
   C'est vrai que l'on s'est beaucoup transformé en quelques générations. J'ai appris cela sur un magazine médical, une revue porno vendue sous le manteau qu'un copain m'avait prêté. Si nous avons changé, était-il écrit, c'est un peu par accident, en raison des ondes électromagnétiques dans lesquelles nous baignons, de plusieurs accidents nucléaires et des bombardements neutroniques venus des étoiles. C’était aussi, et surtout par la volonté de nos parents, obsédés jusqu'à la folie par le désir d'avoir un enfant plus beau, différent et surtout plus intelligent que celui du voisin. En ce qui me concerne mes parents peuvent être satisfaits, car je suis plutôt beau garçon avec mes yeux bleus quadrillés de rose, mes cheveux frisés d’un jaune tirant sur le vert, ma haute taille de près d'un mètre cinquante et mon tour de tête de cent-vingt centimètres. J'en vois de plus moches et de plus disproportionnés. Par exemple mon nez ne fait que dix centimètres alors que nombre de jeunes gens se promènent avec un appendice frisant les trente centimètres. Ils sentent, parait-il, des odeurs que j’ignore. La belle affaire, je me rattrape sur l’ouïe, tout simplement. J’entends le grattement souterrain d’une taupe à cent mètres et le glissement d’un lombric sous mes pieds, mais à vrai dire cela m’embête plutôt et je m’efforce de ne pas écouter. Je suis dans la moyenne nationale, m'a dit triomphalement maman, à l’issue d'une visite médicale. Ce qui veut dire que je suis comme tout le monde.
  Le concours a lieu dans un grand amphithéâtre de plusieurs milliers de places. On y jouait au tennis dans le temps. C'est ce que raconte, pendant que tout le monde s’installe, l'ordinateur central chargé de nous expliquer l'organisation des épreuves. Des clichés et des films projetés sur nos écrans personnels montrent ce qu'est devenu ce sport aujourd’hui pratiqué essentiellement par des robots de la Grande-Maison. C’est un beau sport mais qui n’est pas fait pour moi car pour la course je ne suis pas avantagé à cause de la faiblesse de mes jambes et je me fatigue très vite en raison de mon unique poumon, esthétique du thorax oblige. Je ne suis pas très adroit non plus, bref je ne suis pas un athlète comme ces robots tennismen aux muscles gonflés à l’azote liquide. Par contre je pratique assidument le « Qui-gratte-perd » un sport intellectuel très ancien dont j’expliquerai un jour les règles complexes. Sachez seulement qu’il se pratique à l’aide d’une grille en carton et d’une pièce d’un écu.
   Mais revenons au concours. Chaque candidat dispose d'un clavier d’ordinateur et de son propre écran en plus d'un énorme sur le mur, en face de nous. On ne voit personne de la Grande-Maison, mais on se sait observé, épié à travers des sortes de petits hublots disposés sur les murs. Les questions que nous devons traiter apparaissent sur nos écrans et l'on doit répondre en utilisant le clavier. C’est un modèle simplifié muni d’une dizaine de touches seulement, ce qui est largement suffisant. Les épreuves écrites ne durent que la matinée et se succèdent à une vitesse vertigineuse. L’après-midi est consacré à l’oral et aux épreuves physiques. Toutes les épreuves se déroulent en une seule journée. Heureusement car nous ne pourrions pas supporter plus ; la fatigue et l’énervement auraient raison de nous. Papa m’a parlé d’un concours qui avait duré deux jours. « Il fallait voir la pagaille le deuxième jour. Il manquait la moitié des candidats et la moitié présente était si énervée que personne ne tenait en place. Par bonheur les robots surveillants ont distribué des calmants et tout est rentré dans l’ordre. Presque tout le monde s’est endormi. » Tout de même je me crois capable de tenir deux jours et plus, n’ai-je pas joué au « Qui-gratte-perd » quatre jours d’affilé ?  
   Vers midi, nous nous rendons au sous-sol où des machines distributrices de plats cuisinés sont installées. C'est la Grande-Maison qui régale. J'ai pris une omelette d'algues aux grains de soja grillés avec une boite de quoquaquola « Grande-Maison » millésimé, un délice hors de prix. C'est à ces petites choses que l'on mesure la générosité de la Grande-Maison et le plaisir que l'on aura à travailler pour elle, dans la plus haute sphère du pouvoir si possible. Et si on réussit le concours évidemment. Le plus singulier, c'est que nous ne sachions rien sur ce qui adviendra de nous en cas d'échec. Maman m’a dit que j’irais au paradis si je réussissais, et en enfer dans le cas contraire. Ce qui ne me renseigne guère car papa et maman ignorent tout de cet enfer ou de ce paradis, ils se contentent de répéter ce qu’ils ont entendu. Ce ne sont pourtant pas des gens mal informés, au contraire. Tous deux ont un bon emploi dans un hôpital de la ville. Papa est conducteur de chariot-robot et maman mère porteuse. Ils n'ont jamais passé le concours car leur QI, suite à une erreur génétique inexplicable, est monstrueusement élevé.   
 
à suivre,