Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                               
 

Il reste quelques exemplaires de à commander à www.croitvif.com
133 pages, 15€. Epuisé, n'est plus en stock chez Editinter. Existe  encore dans la librairie du Croît Vif : croitvif.com tel 0546974652



                     Mémoires des autres guerres 

 
En des textes brefs, l'auteur "passe en revue" avec humour et sens du tragique quelques-uns des aspects humains les plus marquants de la guerre, quelle qu'elle soit.


 
                                      Des critiques :- Des hommes et des femmes au réalisme cru, qui ne cessent de se heurter avec violence et dont les histoires troublent, amusent, dérangent. En cela il semble que l’auteur ait réussi son pari : « Je veux que le lecteur se détende mais je veux (aussi) le prendre aux tripes ». Charlotte Collonges Sud Ouest du 22 août 2003 (Sur Mémoires des autres guerres.)
Mémoire des autres guerres est à lire sans tarder rien que pour contrebalancer la voix unilatérale des médias qui simplifie à outrance le traitement des drames … une sorte de peinture montrant les petits et grands travers de la vie militaire… M. T.  L’Hebdo de Charente Maritime 20 nov. 2003
…L’ouvrage, original par le choix des épisodes et l’inattendu de leur chute l’est aussi par le style imagé et extrêmement vivant qui emporte le lecteur au fil des pages. J-H L. L’écrivain combattant avril 2004 (Sur Mémoires des autres guerres.)
                                            

Voici, à l'exception de cinq textes, la totalité de " Mémoire des autres guerres"
 

    
Mémoires des autres guerres.
                                               Nouvelles
                                              

Sommaire :
 
La sentinelle.
L'astronaute.
Capitaine
Les tambours de guerre.
Raimond.
Le Règlement
Le pensionnat.
Histoire du sergent Diego.
Portrait du héros.
Chien de l'enfer.
Retour dans la maison de Pierre.
Un paysage.
L'hélicon.
Du sang pour la patrie.
Un après-midi plutôt chaud.
 Philomène Mouche
                                         

                                                La sentinelle.
 


 
   








    La sentinelle n'a que dix huit ans. C'est un tout jeune soldat que le sergent a placé en faction ; pas très aguerri non plus. Il est arrivé dans la compagnie depuis quinze jours, c'est tout juste s'il sait tenir correctement son fusil.
   – On compte sur toi, lui a dit le sergent en l'accompagnant jusqu'à son poste, dans la nuit noire et mystérieuse.
   Il sait que l'ennemi est en face, caché dans des trous, quelque part dans la pierraille, mais il ne sait pas s'il est loin ou proche. Un ennemi comme celui-la, ça bouge et ça fait ce qu'il veut par des nuits sans lune. Il peut même venir en rampant jusqu'à vos pieds. Le soldat écarquille les yeux et regarde ses chaussures. Il ne serait qu'à demi surpris d'y découvrir un salopard en train de ramper sur ses godillots.
    Les copains sont derrière lui, à cent mètres à peine. Ils dorment, naturellement, que peuvent-ils faire d'autre à trois heures du matin. En s'arrêtant ici, en fin d'après-midi, ils ont enfermé leurs prisonniers, dûment ficelés, dans l'un des "véhicules de l'avant blindé", que l'on appelle plus commodément VAB, des sortes de char d'assaut sans armement. Depuis le VAB, impossible de s'évader, le verrouillage des portes est tout ce qu'il y a de plus sûr.
   Heureusement, parce que les types en face c'est charognes, vicieux et compagnie. Ils affectionnent ce qu'il y a de plus traître, les mines, le lance-flammes, les pièges creusés dans le sol où l'on s'empale, les fils tendus au ras du sol qui dégoupillent une grenade quand on marche dessus. Ce n'est pas vous qui morflez, mais les copains derrière, sept secondes plus tard. Sans oublier le poignard ! Ils vous égorgent un homme comme un mouton.
    Normalement, ils devraient être deux pour monter la garde, mais le sergent a estimé que les gars étaient trop crevés et qu'ils devaient se reposer. Pas lui qui est censé être le plus frais dans la compagnie.
   - On te confie notre peau, a-t-il chuchoté encore à l'oreille de la sentinelle, avant de s'en retourner.
   Quatre heures de garde, ce n'est pas le bout du monde, bien que le règlement prévoie deux heures et même une heure seulement au contact avec l'ennemi.
     - Sommes-nous au contact ? avait-il demandé naïvement au sergent.
     - Tu les connais ! Tu les crois ici, ils sont là, insaisissables et invisibles, de vrai fantômes. Alors le contact, on ne sait jamais où on en est. Tous fumier et compagnie !
    Il trouvait que l'emplacement du camp avait été mal choisi, même pour une nuit. Il l'avait dit au sergent qui avait ricané. Il n'y était pour rien, il fallait le dire à l'adjudant, ou mieux au lieutenant. Ce mamelon pelé, sans arbre, où ils s'étaient installés ne lui disait rien qui vaille. Pas le moindre endroit pour se mettre à l'abri, en cas de tir de mortier ou de mitrailleuse ; à part les VAB, mais il y avait déjà les prisonniers.
    Il était certain qu'avec un appareil de vision nocturne on devait le voir comme en plein jour. Pour ne pas qu'il s'endorme, le sergent avait exigé qu'il reste debout. Alors il était planté comme un piquet, avec des fourmis dans les jambes, se détachant comme une cible de stand de tir.
    Où allaient-ils frapper ces salauds ? En pleine tête ? Il ramena son casque sur ses yeux. Au coeur ? Il portait un gilet pare-balles. Alors au ventre ou dans les roupettes ! Ils en étaient capables, rien que par méchanceté. Ils étaient assez adroits, avec leurs fusils à lunette, pour trouer une capsule de bière à cinquante mètres. Alors ses roupettes, ou tout autre chose, pensez donc !
    Il sentit la balle passer entre ses cuisses, pulvériser son pubis et déchiqueter son bas-ventre. Il eut vraiment mal et porta sa main à sa braguette. Il se rassura, il n'avait rien. Il sourit de ce geste instinctif, lui qui avait toujours peur d'avoir la braguette ouverte.
   C'est idiot ; je suis idiot de penser à ces tireurs, se dit-il. Pourquoi feraient-ils cela ? Pour délivrer leurs copains prisonniers, parbleu ! Quelle heure est-il ? Quatre heures, quatre heures et demie ? Une bonne heure pour surprendre le camp par une attaque surprise. Pourquoi était-il ici au lieu d'être chez lui, chez sa mère, à dormir peinard ? C'était le genre de question qui vous foutait le moral en l'air et qu'il valait mieux éviter de se poser si on voulait rester à son poste et ne pas s'enfuir au triple galop.
    Un bruit. Il eut chaud, tout à coup. Comme s'il venait de pénétrer dans un sauna avec tout son barda. Puis une eau glacée lui coula dans le dos. Il claqua des dents et ses genoux s'entrechoquèrent. Sa vue, si indispensable, se brouilla. Il se frotta les yeux. Il se souvint de l'antique recette dans ce cas : se balancer du tabac dans les yeux. Mais il ne fumait pas. Et puis c'était pour lutter contre le sommeil. Un énorme oiseau blanc le frôla d'un vol lourd et maladroit puis disparut derrière le mamelon. Un grand-duc. L'oiseau le ramena sur terre et il retrouva ses esprits.
    Sa température redevenue normale, ses yeux reprirent leur acuité. Il croqua des vitamines et du chocolat. Je n'ai même pas armé mon fusil quand le grand-duc m'a frôlé, constata-t-il honteux et humilié. Le sergent lui avait fait avaler un demi cachet d'amphétamine, c'était peut-être cette saloperie qui lui brouillait les idées au point de lui faire perdre ses réflexes.
     Il connaissait mal les effets des amphétamines. Il n'en avait pas l'habitude. Il n'aurait jamais dû les accepter. Elles étaient réservées à des moments exceptionnels et distribuées par un toubib, pas par un sous-off.
    Il eut l'impression d'entendre, en face, comme le vacarme d'un cailloux qui dégringole. Il tendit l'oreille. Un véritable concert de bruits furtifs, de brindilles brisées, de feuilles écrasées, d'herbe froissée lui parvint. A gauche comme à droite. Son sang, son propre sang, faisait lui aussi un fracas de rivière en crue. Il se força à respirer profondément et lentement.
   La nature qui se foutait de la guerre frémissait et s'épanouissait dans la plus minuscule touffe d'herbe. Un petit piaulement lui parvint, suivit d'une course légère. Une fouine pensa-t-il, c'est son heure de chasse. Le vent qui venait de se lever lui signala un feuillage, lointain, toute une forêt qu'il ne voyait pas. Pourquoi ne lui avait-on pas donné des lunettes de vision nocturne ? Encore bousillées probablement ! Dans les VAB, on se cognait aux parois à chaque cahot, à chaque virage et au moindre coup de frein. Pas étonnant que le matériel fragile soit cassé dans un malaxeur pareil !
     Un bruit ténu se fit entendre, un frottement râpeux qu'il reconnut soudain, avec une perspicacité de renard, comme étant celui d'un homme qui progresse le plus légèrement possible. Il devait être quelque part autour de lui, à vingt ou trente mètres, avançant à pas précautionneux. Comment était-il arrivé là, sans réveiller les autres ? Il arma son fusil et se recroquevilla sur lui-même, pour offrir le moins de volume possible à l'assaillant. Il surveilla sa respiration, la laissant filer sans bruit entre ses lèvres, lentement. Il repoussa le cran de sûreté. Il pivota ensuite sur lui-même, posément, l'oreille tendue, le doigt sur la détente. Il se sentait calme, froid et solide comme un mur de béton. Il effectua un tour complet. Les bruits avaient cessé. Il se redressa prudemment, toujours sur la défensive.
     – Qui va là ? Questionna-t-il d'une voix nette et claire qui ne frémit pas.
   Sa voix le surprit agréablement ainsi que son corps qui ne tremblait pas mais au contraire contrôlait chaque muscle, chaque nerf. Ce fut comme un bonheur, un vrai bonheur qui descendit en lui comme lorsque l'on mène à bien une tâche difficile. Ah, ils avaient bien raison de lui faire confiance et de dormir tranquille, les copains. Fugace, l'image de son ami Sergueï qui roupillait comme un bienheureux dans la petite tente qu'ils se partageaient, lui traversa l'esprit. Il pensa au lieutenant qui commandait la section et qui se reposait sur lui. La grandeur de sa mission lui apparut soudain. Tant de gens comptaient sur lui. Les chefs lointains, dans des états-majors, et les pères et les mères des copains, leurs femmes et leurs marmots peut-être. Oui ? Et bien ils peuvent aller se faire foutre ! Ma peau avant tout se dit-il. Qui va là, reprit-il en affermissant sa voix. Il fit jouer à vide la culasse de son arme. Il entendit un murmure de plusieurs voix.
    – Fais pas l'imbécile, c'est nous ! murmura le sergent en se glissant près de lui. Il avait le visage et les mains barbouillés au bouchon brûlé, Sergueï l'accompagnait ainsi que deux autres soldats qui se faufilèrent à sa hauteur. Derrière eux il crut voir les prisonniers s'aplatir sur le sol.
   – Mais qu'est-ce que vous foutez là ? bredouilla la sentinelle ébahie, j'ai failli vous tirer dessus ! ajouta-t-il en remettant le cran de sûreté de son arme.
    – Ecoute Simon, dit Sergueï, on est tous d'accord que ça ne peut plus durer comme ça. On en a déjà discuté tous les deux, souviens-toi...
     – Mais qu'est-ce que tu baragouines ? De quoi parles-tu ?
     – On s'en va, dit le sergent, tranchant. On fout le camp.
     – Comment ça ? Vous désertez ?
     – Appelle-le comme ça, si tu veux, dit un soldat, mais on en a marre de se faire trouer la paillasse pour un rouble par jour. En face, ils nous embauchent avec du galon et triple solde.
     – Qu'est-ce que tu décides ? chuchota Sergueï, tu viens ?
     – Allez vous faire voir. Rentrez au camp, je ne dirai rien demain, c'est entendu. Je ne t'en parlerai jamais, Sergueï. Mais rentrez, sinon dès que vous serez passés, je vous descends. Dans le dos.
    Il fixait Sergueï comme s'il voulait le persuader lui et lui seul. Il avait les yeux brillants, toute sa volonté passait dans ses yeux qui plongeaient dans ceux de son ami. Le sergent avait fait mine de s'éloigner, pas loin toutefois, mais assez pour pouvoir retirer son poignard de sa gaine sans que la sentinelle le voie. Il se retourna d'un bloc. La longue lame dentelée s'enfonça dans le flanc de Simon, entre les deux parties du gilet pare-balles. Elle transperça le coeur comme une pomme.
     Il s'écroula dans les bras de Sergueï. Ses yeux  écarquillés et incrédules regardaient la nuit comme surpris par la férocité du monde. Les autres s'élancèrent.
     – Pauvre con, murmura Sergueï en lâchant le cadavre. Pour un rouble... ! Puis il détala à son t our.

Jean-Bernard Papi ©
                                                 
                                                                       

                                                L'astronaute

 

    



    - Moi, astronaute, mais c'est complètement ridicule !
   La voix du commandant M. s'enfla dans le bureau de son colonel au point de traverser la porte capitonnée et de faire sursauter la vieille secrétaire-planton qui somnolait derrière sa petite table.
    - Voyons Emilio, répondit la voix conciliante du colonel, pense au régiment !
   - Je me contrefous du régiment, c'est à moi que je pense, répondit le dénommé Emilio. J'ai passé l'âge de faire le zigoto dans une machine infernale et je voudrais terminer paisiblement le temps qui me reste avant la retraite.
     - Mais, tu fus volontaire, n'est ce pas ?
    - Volontaire, oui, mais il y a vingt cinq ans de ça ! A l'époque j'étais encore un jeune homme. Tiens, regarde, je venais juste d'être promu lieutenant, cria le commandant qui agitait son livret militaire sous le nez de son supérieur.
    - Est-ce ma faute si l'état-major a mis autant de temps avant de se décider, soupira le colonel. Là-haut, au ministère, le personnel est beaucoup trop occupé. Trop de charges de service. J'y suis resté assez longtemps pour pouvoir t'en parler. On n'est au courant des dossiers qu'au bout de longues, longues années, et lorsqu'on commence à comprendre, paf, on est muté ! Mon pauvre Emilio, ils ne te laissent même pas le choix. Lis toi-même.
    Le commandant saisit nerveusement le message et lut d'une voix lasse : "M., Emilio, Commandant au X° Régiment des Grenadiers Aéroportés, abandonnera son poste de responsable de l'Aumônerie et du Foyer du soldat pour rejoindre, dans les anciens haras de San Lucia, l'école des astronautes en cours de création. Il servira d'élève témoin pour les premiers cours. Il pilotera également notre première navette spatiale, lorsque celle-ci sera en état de voler."
   - Te rends-tu compte, soupira M. à l'adresse de son chef, une école d'astronautes parmi les bourrins !... Et puis qu'importe, je te le répète, piloter une navette n'est plus de mon âge. J'ai pris une trentaine de kilos, j'ai de l'arthrite, des rhumatismes et un lumbago chronique. Sans compter mes difficultés à m'endormir et à me réveiller, mes digestions pénibles et ma lenteur à la selle...
    - Ils savent tout cela mon bon, trancha le colonel mais c'est toi qu'ils veulent et pas un autre. Je vais mettre le petit Marino à ta place à l'aumônerie, qu'en penses-tu ?
 
    Le commandant M., sanglé dans son uniforme le plus récent, qui le serrait néanmoins autour de la ceinture, se présenta le matin du lundi suivant, aux haras de San Lucia. Là, un concierge civil, aimable et familier, lui fit suivre une allée entre deux rangées d'écuries où piaffaient des chevaux, allée qui le mena à l'Ecole Interarmes des Astronautes qu'une équipe de matelots achevait de peindre aux couleurs nationales, c'est à dire en blanc et bleu. C'était un vieux manège désaffecté dans lequel les marins en question entassaient, depuis une quinzaine de jours, les matériels et les machines nécessaires à la formation des futurs chevaliers de l'espace.
  L'amiral qui commandait cette école le reçut dans un bureau flambant neuf gardé par deux hallebardiers réglementaires. Il le fit dans une simplicité courtoise qui n'excluait nullement le respect de la hiérarchie. C'est ainsi qu'il pria M. de se présenter selon le manuel, c'est à dire après un salut à six pas. Il l'invita ensuite à boire une tasse de thé de Chine que le commandant ne put refuser.
    - Mon cher, lui confia l'amiral, vous étiez le seul volontaire ! Et je doute qu'il y en ait d'autres dans l'avenir ! De toute façon ce n'est pas grave, notre navette n'aura qu'une place. Venez, je vais vous faire les honneurs du bord.
    Tout l'espace intérieur de l'ancien manège était occupé par les différentes machines destinées à mettre à l'épreuve la résistance physique et les réflexes du futur astronaute. C'étaient des sortes de balistes et de catapultes perfectionnées, fabriquées à partir d'éléments dits "sophistiqués", récupérés sur des bidules de pointe.
    - Notre service d'espionnage s'est particulièrement montré à la hauteur, tous les plans de ces engins ont été dérobés aux Américains et aux Russes, pavoisa l'amiral... A propos, de quelle école d'officier êtes-vous issu ? C'est pour vous placer à ma table.
   L'amiral, aimablement, poussa M. vers " la Centrifugeuse", une sorte de cage à oiseaux qui tournait folle sur son axe, à l'origine une machine à faire cailler le lait. En plongeant la tête à l'intérieur de cette cage, d'apparence aussi agréable et confortable qu'un chevalet de torture, Emilio eut un haut le corps avant de s'éponger le front de son grand mouchoir blanc réglementaire.
     Ils examinèrent ensuite "l'Ascenseur" qui tombait depuis la grande verrière du toit pour remonter dans la foulée, impétueusement hissé par un cheval au galop.
      - Vous y subirez au moins 20 g positifs et négatifs, certifia l'amiral.
      - Ah bon, très bien, très bien, bredouilla M.
     Ils s'arrêtèrent devant "le Cercueil", dans lequel serait enfermé l'élève astronaute, deux ou trois jours de suite, pour y subir des températures alternativement tropicales et sibériennes.
      - Veinard, soupira l'amiral, vous allez maigrir.
     Plus loin ce dernier s'extasia sur l'ingéniosité de "la Poubelle", un lourd cube métallique, un coffre-fort désaffecté, que l'on faisait rouler sur un plan incliné, au grand dam du malheureux ficelé à l'intérieur. L'image d'un dé jeté sur une piste de 421 vint aussitôt à l'esprit du commandant. Elle l'obséda si bien qu'il n'entendit rien des explications de son mentor sur les utilités d'une pareille machine dans la formation des astronautes.
    En pénétrant dans le laboratoire médical, l'amiral proposa une pause-café car il était dix heures précises. Dans des casiers grillagés posés sur des étagères, grouillaient des rats d'expérience surveillés par des matelots-laborantins. En voyant entrer le futur astronaute, ces malotrus ricanèrent, se donnèrent des coups de coude tout en se montrant du regard une photographie d'Armstrong marchant sur la lune collée près de la porte. Alors que M. lapait à petits coups un café très léger, pour éprouver sans doute sa détermination à boire le calice jusqu'à la lie, deux matelots-laborantins agitèrent presque sous son nez des fioles remplies d'un liquide mousseux et rougeâtre.
    - Les repas pour astronaute, sourit l'amiral. Nous les testons en ce moment. Sur des rats, ajouta-t-il.
    Le parcours à l'intérieur du laboratoire était fléché. Emilio suivit d'un oeil dolent et en s'efforçant de contenir le tremblement qui s'était emparé de ses genoux, les explications d'une grosse dame en blouse blanche qui tournait autour d'une table nickelée en faisant claquer dans le vide les ceintures et les bracelets de maintien dont la table était équipée.
   - Rhéostats... entropie... syndrome de Coch... nombre de Mach... accélérations... fluidité du sang... oxygénation du cerveau... débitait la grosse dame d'une voix mécanique.
    Elle abaissait, pour les besoins de ses commentaires, de robustes manettes sur des panneaux chromés, ce qui avait pour conséquence de faire bondir de mystérieuses aiguilles noires sur des cadrans découpés en zones vertes, jaunes et rouges.
   M. l'interrompit, parla de violents maux de tête et pria l'amiral de lui montrer ses quartiers. Le ragoût de mouton servi la veille dans le train l'avait incommodé, dit-il pour couper court. L'amiral, en regagnant son bureau, se demanda si le futur astronaute était suffisamment courageux et aguerri pour affronter ce qui l'attendait. Il se jura de rassurer Emilio en lui rappelant que le Président, qui tenait à ce que son pays soit l'égal des grands, n'exigerait pas de second vol si le premier était réussi.
    M. passa la nuit à pleurer sur le confort et la sérénité de son Aumônerie ainsi que sur son cher Foyer du soldat qu'il avait mis tant de temps à installer et qu'il ne retrouverait plus jamais. Il se vit tournoyer d'une étoile à l'autre dans une "Poubelle" en folie et attendit l'aube en faisant le décompte des années de service qui lui manquaient pour prendre sa retraite. Il se leva au matin, les jambes flageolantes et les yeux rouges. Il se coupa plusieurs fois en se rasant, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Il pensa qu'il s'agissait là d'un signe défavorable du destin ; un de plus.
     Il retrouva un amiral pimpant et lotionné qui l'attendait dans son bureau, devant une tasse de thé. Après l'avoir salué, M. se laissa tomber dans un fauteuil en gémissant sourdement afin d'écouter sa première conférence. Un capitaine de corvette, jeune, mince, élégant et spirituel, lui retraça les péripéties ayant accompagné les débuts de la conquête de l'espace. Il fit le compte des rats, des chiens et des singes morts pour la science, des volontaires égarés dans le cosmos, des accidents, des incendies et des pannes qui avaient touché aussi bien les moteurs de propulsion que le plus annexe des gyroscopes.
      Il termina en réclamant une minute de silence à la mémoire des victimes du devoir en général, et de l'espace en particulier. L'amiral se mit aussitôt au garde-à-vous, le regard enflammé. M. mit quelques secondes avant de pouvoir se dresser sur ses jambes, incommodé et gêné par un début de colique qui lui transperçait l'abdomen comme un poignard.
     Quand la nuit fut venue, sa décision était prise. Le lendemain, sans prévenir personne, il prit le train pour la capitale. Avec pour seul sauf-conduit son titre d'astronaute officiel, il exigea d'être reçu par le chef d'état-major en personne. Celui-ci interrompit une réunion à laquelle il participait concernant la longueur des jupes des sous-officiers féminins et alla lui-même lui ouvrir la porte.
     - Mon cher ami, dit-il à M., après que ce dernier ait exposé ses craintes concernant son aptitude à être astronaute et ses doléances sur son avenir de soldat, que puis-je faire pour vous ? Je ne peux pas vous promettre d'être mieux payé, car vous ne servez pas pour de l'argent, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas un mercenaire tout de même ? Le chef d'état-major fit une abominable grimace en disant cela. M. naturellement, approuva.
     - Vous promettre le grade supérieur, si vous réussissez, n'est pas dans mes attributions. On me prête des pouvoirs que je ne possède pas, voyez-vous. C'est très compliqué l'avancement, il y a des gens ici qui se tuent à faire cela proprement. Je ne peux pas intervenir dans leurs affaires sans tout chambouler. Non, ça, je vous l'assure, c'est impossible, d'ailleurs, ils ne me le permettraient pas. L'avancement, c'est chacun à son tour, mon vieux.
      M., qui tortillait entre ses doigts son mouchoir réglementaire, était abattu.
    - Mais, reprit le chef d'état-major soudain enthousiaste, il vous reste la gloire, mon cher ! Venez. Il prit M. par les épaules et l'accompagna jusqu'à la fenêtre qui donnait sur la plus belle avenue de la capitale noire de monde à cette heure de fin du travail dans les bureaux. Ah, la gloire ! La foule qui vous reconnaît dans la rue et vous acclame, qui vous accompagne en vous bousculant amicalement jusqu'à votre autobus, les photographes, la télévision ! La gloire mon cher ami, c'est le vrai salaire du héros, et du soldat ! Pensez à Gagarine ! Pensez à notre pays, petit certes mais si valeureux. Pensez au Président, à tout ce que cela coûte au contribuable. Un astronaute, même un seul, ça coûte cher... Moi-même, si j'avais votre âge...
     Quand M. eut passé la porte, regonflé à bloc et bombant le torse, le chef d'état-major s'épongea le front et retourna à sa réunion. En passant devant son adjoint chargé du personnel, il lui dit :
   - Lorsque ce M. en aura terminé avec ses voyages dans l'espace, vous me le muterez à l'exploration sous-marine, sur notre foutu Nautilus qui tombe toujours en panne ! Ça lui apprendra, nom de Dieu de nom de Dieu, à venir m'emmerder avec ses états d'âme ! Est-ce que je me plains moi et pourtant il y aurait de quoi !

Jean-Bernard Papi ©