Laurent Bayart a écrit à propos de ce roman :
De la poudre à canon diluée dans les mots pour leur donner la force explosive d'un bâton de dynamite. On retrouve dans ce livre l'ironie, la gouaille, le sens de la dérision, du persiflage, la verve narrative ainsi que la qualité des dialogues qui font la spécificité d'une oeuvre qui prend, au fil du temps, de la consistance. Il y a dans ce vaste méli-mélo de la fabrique, comme des parfms d'opéra comique dans lequel les personnages dansent et chantent, habillés par un Jean-Paul Gaulthier, couturier devenu fou, sur le fil tendu de leur livret.
L.Bayard Poésie Première n°22
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Ami lecteur je vous offre le texte intégral de :
Une petite musique jouée sous la verrière de la Fabrique de Munitions
(Enquête sur la disparition de Napoléon Troche.)
ROMAN

Dessin F Bourbillère
Rien n'est vrai dans ce roman d’une haute teneur morale et irréprochable d’un point de vue développement durable. Les lieux les dates les noms des personnages, tout n’est que fiction, y compris les procédés et méthodes pour obtenir des explosifs. Sage application du Principe de Précaution, nul écrivain digne de ce nom, à part peut-être monsieur Larousse, n'est stupide au point de fournir à ses lecteurs la composition de la poudre noire ou de la nitroglycérine. Ce livre est avant tout un roman policier pacifique car si l’on tue, il faut bien vivre, c’est à coups de bilboquet, symbole oh ! combien ! de l’amour, et de vin blanc breton, liquide très inoffensif en petite quantité et qui excelle en particulier comme détergent pour la lessive. Enfin, je prie ceux qui croiront se reconnaître dans mes personnages de voir un bon psychiatre avant de téléphoner à leur avocat.
Je n’irai pas jusqu’à affirmer que le personnel et la fabrique de munitions Le Serpentin n’existent pas quelque part en France ou, pour être plus précis quelque part en Charente. Au contraire, ils existent forcément, puisque c’est moi qui vous le dis
Dessin F. Bourbillère
1
Peu avant trois heures de l'après-midi, Bérenger sonna à la porte de service de la fabrique de munitions Le Serpentin, au lieu-dit Rouelle, commune de Saint-Cuffec. Cette porte, un méchant cadre de bois garni de grillage pour poulailler, avait été placée à plus de vingt mètres de l'entrée principale, une imposante grille de fonte, par des architectes soucieux des hiérarchies comme on le lui expliquera plus tard. Cette mise à l’écart ostentatoire et méprisante, car il fallait aussi pour y parvenir piétiner une herbe épaisse et ronceuse où se soulageaient les chiens de Saint-Cuffec, avait pour but de mortifier les quémandeurs avant même qu'ils aient sonné. De toute façon, il n'y avait que ces deux entrées possibles, la fabrique Le Serpentin était entourée sur son périmètre de très hauts murs hérissés de tessons de bouteilles.
Pour éloigner les journalistes et photographes, gens particulièrement tenaces et prêts à tout pour s’immiscer dans les secrets de la Défense Nationale, une petite pancarte de métal accrochée au grillage les prévenait que celui-ci, après délibérations de la direction, pouvait être parcouru par un courant de 20.000 volts. L'écriture de cette pancarte était très agréable à l’œil et le fond vert-pomme du plus bel effet. Après l'avoir lue, Bérenger la redressa d'une pichenette car elle penchait vers la gauche. Une fabrique de munitions ce n'est tout de même pas n'importe quoi et on n'y entre pas comme dans une banque, se dit-il.
On était au cœur de l'été et il était vêtu d'une chemisette de coton grenat qui portait, brodé sur sa pochette, l'écusson de la Bilboquet-Association de Paris (BAP) et d'un pantalon de lin bleu foncé fraîchement repassé. Malgré ses vêtements légers, il suait abondamment et s'essuyait le visage avec une serviette de table en papier. Avant de partir pour la fabrique, il s'était chaussé de mocassins de toile blanche achetés l'an passé au Maroc, des mocassins trop blancs, trop nets, trop chers, pour prétendre être embauché, ainsi chaussé comme simple magasinier de basse classe. Une erreur, une sale erreur qu'il allait payer dans pas longtemps, pronostiquait-il. Il déplora de ne pas avoir pris ses vieilles chaussures de tennis et son blue-jean comme il en avait eu l'idée d'abord. C'est Maman qui l'en avait dissuadé. « Tu dois faire bonne impression, avait-elle grondé. Contrairement à ce que tu penses, un magasinier dans une fabrique comme celle-ci, vieille de trois siècles et appartenant à l’État, est propre et soigné, immaculé même comme un chirurgien à l'instant où il quitte l'hôpital. Il y a des traditions, nom d'un chien, chez les artificiers, que même un novice ne peut ignorer ! »
- Un moment s'il vous plaît, nasilla une voix dans le haut-parleur d'un téléphone encastré dans l'épaisseur du mur, à gauche de la porte grillagée, et au-dessous d'une petite plaquette émaillée de couleur sombre portant la mention : Gardien.
Bérenger se sentit soulagé, il y avait quelqu'un, un gardien, qui prendrait le temps de l'écouter. Probablement siégeait-il dans cette maisonnette qu'il apercevait à travers le grillage, sur un terre-plein d'herbes roussies. Il ne sera pas nécessaire de revenir plus tard, comme c'est la coutume en général pour une embauche, d'après ce qui se dit à l’ANPE. Il examina la construction en attendant que son occupant se manifeste plus carrément. Il avait un petit peu étudié l'architecture avec madame Échelle et il situait la maisonnette vers la fin du 17° siècle, tout comme les bâtiments, des ateliers vraisemblablement, que l'on apercevait plus loin. Même à cette époque, songea-t-il, l'obligation d'un gardien s'était imposée.
Un écu de très ancienne facture ornait le linteau de porte. Le blason des Montembert, lut-il avec difficulté de son œil pourtant précis et rigoureux de joueur de bilboquet, sur une plaque de cuivre vissée sur le mur. Les grandes fleurs de lys en bronze, privilège royal de la fabrique, avaient été arrachées au moment de la Révolution et fondues pour en faire des piques, expliquait-on encore sur cette plaque. Des piques en bronze ! Ça ne devait pas être facile à manier, même par des révolutionnaires enflammés par la fureur, se dit-il.
Il se retourna vers les membres de la bande à Papa, ainsi qu'ils se désignaient entre eux affectueusement, lesquels patientaient à quelques pas derrière lui. Papa, qui affectionnait l'ancienne civilisation athénienne pour sa discipline, préférait l'appeler sa phratrie. Chacun d'eux lui fit, à sa manière, un geste d'encouragement. Maman lui envoya un baiser du bout des doigts ; Papa lui fit un petit signe discret de la tête, fonce mon garçon, semblait-il vouloir lui dire ; l'oncle Gérard agita la main droite mollement comme pour lui signifier son congé ; Marguerite, la fiancée de Gérard, lui cligna de l’œil gauche d'une manière coquine et Suzy, la bonne, exceptionnellement vindicative, brandit son poing dans une exhortation à la lutte des classes.
Il examina la robe de cotonnade blanche à fleurettes roses et bleues qui moulait le corps juvénile et délicieusement épanoui de Suzy et son regard remonta jusqu'aux yeux gris et pétillant de la jeune fille. Il écrasa une larme.
- Tu ne vas pas en prison, tout de même ! lui cria Gérard.
- Si, puisque je vais travailler ! répondit le jeune homme.
- Attend, ils ne t'ont pas encore accepté, marmonna Papa pessimiste.
Le soleil frappait de dos le petit groupe. Bérenger plissa les yeux. Il tenta d'oublier ce qui l'attendait en se concentrant sur les jambes musclées de Suzy qu'il devinait à travers le tissu. Il les compara à celles de Marguerite, longues et fines sous sa jupe blanche. Il soupira encore, écrasa une seconde larme puérile et fit de nouveau face à l'appareil téléphonique. Une voix bien timbrée et un tantinet métallique, avec un soupçon de féminité cependant, exigea qu'il décline son état civil.
- Bérenger, répondit-il fermement.
- Quoi ?
- C'est mon prénom.
- Ah bon, nom de famille ?
- Bérenger.
- Aussi ?
- Oui.
- Né le ?
Bérenger répondit au questionnaire avec tout le zèle dont il était capable. Maman et Papa l'aidaient en apportant une précision sur un détail qu'il ignorait, comme le lieu de naissance du trisaïeul maternel, ou la liste de tous les collatéraux mâles des Bérenger jusqu'à la huitième génération. Y compris les Bérenger-Minot, la branche folle, éteinte voici dix ans à Saint-Paul, dans l'Oregon américain.
- L'établissement de la fiche de renseignements a duré 1 heure et 3 minutes exactement, précisa Gérard, le logisticien de la bande, d'un ton neutre.
Ce n'est qu'après ces formalités, indispensables en raison du travail particulier, et très secret, que la fabrique Le Serpentin effectuait pour le compte de la Défense Nationale, que la voix dans l'interphone, toujours alerte et bien timbrée, s'enquit du motif de la visite.
- Je viens pour une place de magasinier, répondit Bérenger du ton le plus modeste.
- Il vient pour une place de magasinier, reprit en chœur mais à voix basse, toute la phratrie derrière lui.
Béranger eut un mouvement d'agacement et de la main leur fit signe de se taire.
- La place ? Quelle place ? répéta, comme il fallait s'y attendre, la voix dans l'appareil.
Elle avait perdu de sa cordialité et l'on sentait que désormais la lutte allait s'engager entre le candidat et elle. Bérenger se racla la gorge et affirma ses assises au sol, en maître du bilboquet se préparant à un assaut difficile.
- Ne dis pas n'importe quoi, surtout, lui souffla Papa à l'oreille.
Maman, Suzy et Marguerite vinrent tour à tour l'embrasser pour lui insuffler l'envie de vaincre. Suzy lui empoigna même, virilement, les testicules et les lui comprima dans un grand élan d'affection. Il se sentit après ça prêt à affronter le redoutable Phénix qui se cachait derrière la petite grille du téléphone mural.
- Je ne te demanderai pas la date bien connue de notre fondation, les dates, elles aussi bien connues, qui virent naître dans ce siècle nos vénérés dirigeants d'aujourd'hui. Je ne te demanderai pas non plus le poids de poudre contenu dans la cartouche utilisée par le fusil Mas 36 entre janvier 1939 et juin 1940, car je subodore en toi plus qu'un simple technicien et bien plus encore qu'un magasinier de première classe. Je te demanderai simplement ceci : Qui es-tu donc, toi qui oses prétendre à un emploi parmi nous ?
- Tu es le plus beau, souffla Suzy.
- Le plus intelligent, affirma Maman.
- Le plus astucieux, dit Papa.
- Le plus sensuel, murmura Marguerite.
Gérard soupira. « Le meilleur d'entre nous, mon neveu, finit-il par dire. Et c'est celui-là même que nous envoyons ad patres ! »
- N'exagérons rien, dit la voix métallique, sans préciser plus avant.
Bérenger ferma les yeux. Il revit son enfance, presque entièrement consacrée à la préparation de cet instant redoutable, l'IRDE, l’Interrogatoire Relatif à une Demande d'Emploi. Il était maintenant au pied du mur, c’est le cas de le dire, et le dernier et exigeant entraînement que lui avait imposé Papa voici deux jours allait probablement porter ses fruits. Il l'espérait car il savait tout. Tout ce que l'on pouvait honnêtement et humainement savoir concernant la terre inanimée et les êtres qui l'habitent.
Il revit la classe studieuse de madame Échelle et ses condisciples. Il revit le tableau blanc, le magnétoscope, les ordinateurs « La Bécasse » made in France, l'étuve et le calorimètre, la petite bibliothèque vitrée où l'on mettait aussi les pommes à mûrir en hiver, et l'écorché si rigolo avec ses fossettes sur les fesses, sans oublier le squelette surnommé Paul VI et le dentier de Voltaire qui ornait le bureau professoral… Il se souvint des longues heures de révision qui suivaient la fin de l'année scolaire lorsqu'il récitait d’alpha à zêta le dictionnaire de grec, explications et synonymes compris, ou plusieurs chapitres biscornus de biologie génétique. Tout ça avait été revu, il y a deux jours, devant Papa et Gérard constitués en jury d'examen, et d'embauche. « Ah les diplômes, affirmait Papa d'une voix étranglée par l'émotion, il n'y a que ça d'important dans la vie. Aucune qualité humaine ne remplacera jamais un bon diplôme, même acquis de justesse… »
Il feuilleta, si l'on peu dire, pour vérifier son savoir et la rapidité de ses méninges, ses notes et ses documents bien classées dans sa mémoire en pointant au hasard un sujet qu'il se récita à toute allure. Il fit ainsi défiler le diagramme de l'activité sexuelle, sous nos climats, des mouches drosophiles entre mai et juillet, puis les bilans annuels concernant la culture du maïs dans la partie septentrionale du Chili. Il traça, toujours dans sa mémoire, les courbes de consommation journalière du ciment Portland à Singapour ainsi que celles ayant trait à la pêche du thon blanc à Java entre le 15 janvier et le 15 mars. Il compara, sans bien comprendre pourquoi, l'envolée du tourisme néerlandais dans les îles Aléoutiennes au marché, en décroissance constante, des porcelaines (porcelaine n. f. Mollusque gastéropode, genre Cypræa, assez commun dans les mers chaudes, dont la coquille vernissée est parsemée de taches colorées) dans le Pacifique sud. Tout ça par habitude humaine de tout noter, comparer et envisager, même le pire ou l’insignifiant.
Il retrouva rapidement à partir des éléments de base et pour tester ses capacités mémorielles, la méthode de résolution de l'équation bicarrée, la composition chimique de l'acétylène, le procédé Bessemer d'obtention de l'acier, la formule donnant la valeur de la force centripète et celle donnant la tension d'un ressort spiral. Il aurait pu continuer ainsi indéfiniment passant fort logiquement des différentielles partielles aux torseurs tout en jonglant avec les espaces à n dimensions, mais il ne voulait pas non plus s'épuiser. Il n'avait pas eu la possibilité de faire des impasses dans ses révisions et ne l'avait pas souhaité non plus, par prudence. En outre, ses professeurs éminents, ne sachant trop ce dont il aurait besoin en ce jour fatal, s'étaient efforcés de lui transmettre la totalité de leur propre savoir. Précisément ce qu'eux-mêmes, nonobstant l'inévitable usure de la transmission de l'information, avaient appris de leurs maîtres passés sans trop se soucier de logique ou de nécessité.
Il se souvint alors des conseils de monsieur Bonenfant, expert en pédagogie marxiste : « Quand tu ne sais pas, reformule la question autant de fois que nécessaire jusqu’à user la patience de celui qui t'interroge. »
- Qui je suis ? murmura-t-il alors. Qui suis-je ? Qui sommes-nous, humains perdus dans la forêt angoissante de notre ignorance ?...
- Très bien ! dit Papa dans son dos, belle entrée en matière, mais il faut aller plus loin.
Bérenger se souvint qu'une méthode, enseignée également par monsieur Bonenfant, consistait à renvoyer la question à celui qui la posait de manière à le plonger dans un embarras auquel il n'était pas préparé. On pouvait espérer même que, pris de panique, il se dégonfle comme cela arrivait fréquemment aux journalistes de la télé face à feu Georges Marchais.
- Et vous, qui êtes-vous donc ? grinça-t-il d'une voix râpeuse, un brin audacieuse et effrontée.
- Je suis une machine, répondit la voix du ton le plus naturel.
Coincé, pensa Bérenger avec amertume. Une machine, que peut-on contre elle ?
- Je ne suis qu'un humain, soupira-t-il.
- Bravo, dit la voix mais cherchez encore.
- Un imbécile, un sot d'humain qui n'arrive pas à la hauteur du premier boulon de votre auguste socle.
- Penses-tu, en disant cela, que je sois vaniteuse ?
- Oui.
- Alors entre et vient m'embrasser.
2
Bérenger se retourna vers la bande à Papa et, comme un général de près de deux mètres, fit des deux bras le V de la victoire. J'ai gagné, disaient ses yeux remplis de fierté.
- Tu n'as pas encore l'emploi, lui fit remarquer Papa. Il faut signer.
Bérenger eut un geste désinvolte. La signature sera une formalité ! Tandis que la lourde grille de l'entrée principale se mettait lentement en branle, il se demanda si on allait lui libérer la totalité de la route comme pour un ministre, ou simplement un passage, de quoi glisser le corps mince, musclé et orgueilleux d'un futur magasinier. La grille ne ménagea qu'une étroite échancrure dans laquelle il s'engagea, les épaules de biais et en forçant sur ses côtes. C'était plus humiliant encore que d'entrer par le portillon grillagé. On lui faisait comprendre de cette manière que, si on l'embauchait, il commencerait sa carrière tout au bas de l'échelle. Avant qu'il ne franchisse totalement la grille, Suzy et Marguerite se précipitèrent de nouveau pour l'embrasser.
- Bonne chance ! dit Suzy en écrasant ses lèvres parfumées sur sa bouche.
- On attendra impatiemment que tu ressortes, dit Marguerite en l'embrassant idem et goulûment.
- Tu es un petit veinard, marmonna la machine dans le téléphone, tu es aimé.
Vingt grands mètres de route au moins le séparaient de la maisonnette du gardien. Il marcha d'un bon pas vers son petit perron de trois marches tout en détaillant les larges pierres dont était constituée la façade. Il avait une formidable mémoire visuelle qui emmagasinait les détails, tous les détails même les plus inutiles, mais hélas comme c'est le cas en général chez les jeunes gens, sans volonté de classement. Il nota donc mécaniquement, et pêle-mêle, l'appareillage rectiligne et quasi arithmétique des murs, la beauté rosée et moussue des tuiles, la gargouille grimaçante qui terminait, au ras du sol, la gouttière. Il passa entre deux haies de buis minuscules qui encadraient deux carrés de terreau plantés d'anémones siciliennes, puis il poussa le bouton électrique d'une sonnette à deux tons. En attendant, il s'appuya, séducteur et nonchalant, contre la grosse porte de bois peinte d'un beige militaire quelconque et sans éclat.
Un petit jeune homme au teint brouillé, aux yeux colériques et injectés de sang, indice d'un disfonctionnement du foie, de l'estomac et du pancréas, apparut une fois la porte ouverte. Il puaient si fort la bière rance que Bérenger, sous le fouet de son haleine, recula et descendit une marche. Le petit jeune homme le rattrapa par la manche et le hissa vers lui à la force du poignet. Bérenger qui le dominait de trente centimètres au moins, aspira une bouffée d'air au dessus de son crâne et se tint le visage levé pour ne plus avoir à renifler ses exhalations fétides.
Il aimait les odeurs, toutes, y compris celles de l'anchois écrabouillé séchant au soleil sur un quai espagnol ou celles de la vomissure de porc fraîche, toutes dis-je, sauf celles de l'alcool dans un estomac patraque. Il nota au passage que les cheveux gras du petit jeune homme empestaient la brillantine et le moisi, qu'ils étaient peignés et lissés comme un pelage de rat mouillé et qu'ils entouraient scrupuleusement ses oreilles. Bérenger observa aussi que ces dernières étaient jaunes sur le pourtour, que leurs lobes étaient gonflés d'un sang noirâtre mais qu'ils n'étaient pas percés.
- Je suis là par hasard, crut bon de se justifier le petit jeune homme. Je m'appelle Dodin. Enfin pas tout à fait par hasard car je viens faire une partie d'échecs avec la machine électronique presque tous les après-midi.
- Vous ne travaillez donc pas, monsieur ? S’étonna Bérenger.
- Bien sûr que si ! Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne travaille pas ? Bien au contraire ! Ici, c'est la galère, un régime de forçat pour lequel on est à peine payé ! Si vous le pouvez avant que l'on ne vous fasse signer et avant de devenir postulant, partez ! Allez chercher fortune ailleurs, tournez bride et ne revenez plus ! Reprenez vos études, par exemple !
- Vous croyez donc que c'est sain d'étudier ?
- Ma foi non, mais rien ne peut être pire pour la santé d'un homme libre que la fabrique de munitions où vous êtes entré.
Tout en s'exhortant mutuellement l'un à la patience et à l'abnégation, l'autre à fuir au plus vite et le plus loin possible, ils finirent par tomber d'accord sur un point : la fabrique n'était qu'un pis aller et il convenait de commencer à chercher un autre emploi dès l'instant où l'on y était embauché. Dodin entraîna Bérenger hors de la maison du gardien.
- Permets-moi de te tutoyer, lui dit-il solennel, tous les postulants dans la fabrique Le Serpentin sont égaux dans leur ignominie et leur servilité et le vouvoiement ne convient ni à leur langage ni à leur image.
- OK, confirma Bérenger en se retenant de rire devant la raideur prussienne de Dodin, tutoyons-nous.
- Bien. Tu reviendras demain voir la machine chargée de l'embauche. Rien ne presse à l'intérieur de la fabrique Le Serpentin, l'essentiel est de passer la grille, ensuite on fait partie des murs et plus personne ne se soucie de toi. Je vais te faire visiter le domaine, ou plutôt mon domaine.
Ils sortirent par une petite porte donnant sur l'arrière de la maisonnette et, après avoir traversé successivement ce qui semblait être un bunker de sable fin pour travailler le sandwedge et un green très ras pour s’entraîner aux putts, ils s'engagèrent dans une large allée rectiligne couverte de gravillons blancs et roses aussi soigneusement ratissés qu'un jardin Zen. De gros tilleuls touffus, dont les branches se rejoignaient pour former un toit de verdure épaisse, la bordaient. L'allée aboutissait à une construction de trois étages dont la longue façade était percée d'une multitude de fenêtres étroites et identiques. Le bâtiment était coiffé d'un toit où alternaient lucarnes et terrasses de béton brut sur lesquelles se dressaient des cahutes en planches où besognaient des employés aux écritures. C'étaient, pour être précis, de ces sortes de cabanons aux styles très mélangés que l'on voit assez souvent dans les jardins ouvriers à la périphérie des villes. Tout cela parce que le gouvernement ne lâchait les sous nécessaires aux indispensables modifications et aménagements de bureaux qu’avec beaucoup de réticence.
- Nous sommes sur l'Allée des Dirigeants et ce bâtiment est le palais directorial. L'allée, comme son nom l'indique, est réservée aux dirigeants, que l'on appelle aussi parfois directeurs, et personne d'autre n'a le droit de l'emprunter, dit Dodin.
- Mais alors, en y marchant comme nous le faisons, nous commettons une faute ?
- Naturellement, mais on n'est en faute que si l’on se fait prendre. Comme nous n'avons que peu de dirigeants, à peine onze, et qu'ils ne prennent cette allée que pour aller déjeuner, à l'heure qu'il est nous sommes tranquilles et nous pouvons en profiter.
- C'est un raccourci ? Hasarda Bérenger.
- Pas du tout, c'est même le chemin le plus long pour aller de A à B et il y règne un froid de cave à cause des tilleuls. Mais c'est l'Allée des Dirigeants et il n'y a rien à dire de plus, toute sa magie est là. L’usage de ce chemin et bien d'autres choses seront consignées, parait-il, dans le règlement de la fabrique quand il paraîtra ; on l'annonce tous les jours mais ça fait cent ans qu'on l'attend.
Bérenger, décontenancé et comme pour quêter un avis sur ce petit jeune homme si bizarre, se retourna vers les membres de la phratrie, toujours immobiles derrière la grille monumentale et tous bouche bée, comme dans l'attente d'une révélation divine. Comme ils étaient loin, il se ravisa et se contenta, surtout pour ne pas les inquiéter de leur faire de la main un geste apaisant qui leur donne congé. À quoi bon les ennuyer avec des questions oiseuses, on en discutera ce soir de toutes façons, après le travail.
- Sois toujours bien poli avec tout le monde, mon fils ! lui cria Papa, sa belle tête blanche passée entre les barreaux de la grille.
Bérenger et Dodin marchèrent d'un pas de promeneur en devisant durant un bon quart d'heure dans l'Allée des Dirigeants. Ainsi que le comprit plus tard Bérenger, Dodin qui envisageait en secret de devenir son protecteur tenait à lui montrer ainsi sa témérité. Ils ne croisèrent que deux personnes, des postulants qui leur firent d'abord des clins d’œil de connivence puis les saluèrent de courtes phrases sur le temps en s’inclinant avec beaucoup d'obséquiosité. Dodin leur retourna la politesse et surenchérit dans les civilités, aborda le prix de la bière au bar qu’il jugeait excessif, s’attarda sur la qualité des rillettes de la cantine qui n’était plus comme avant. Quelques minutes se passèrent ainsi en salamalecs avant que les uns et les autres ne reprennent leur chemin.
Quelle cordialité ! Quelle philanthropie ! Quel civisme, s'épanouit Bérenger, comme il doit faire bon vivre parmi ces gens, baigner dans cette exquise chaleur humaine. Une centaine de mètres plus loin ils atteignirent l'extrémité ouest de l'allée qu'ils quittèrent pour entrer dans un labyrinthe d'hortensias qui s'étendait derrière le palais directorial.
- C'est là qu'ils viennent se détendre, jouer aux fléchettes et fumer une cigarette, dit Dodin en désignant du pouce le palais où siégeaient les dirigeants.
Ils retrouvèrent le soleil avec plaisir et un large sourire fleurit sur le visage de Bérenger. Décidément la vie était belle, les fleurs du labyrinthe magnifiques et l'on entendait même chanter quelques oiseaux triés sur le volet. Il comprenait parfaitement que son maître en bilboquet, l'éminent humaniste Napoléon Troche, ait pu venir chercher ici le repos et le calme nécessaire à son esprit mystique et torturé.
- Je suis ici depuis deux ans, soupira Dodin, un an encore et j'aurai ma première quille. Je partirai à ce moment-là ! Il n'est pas facile de quitter la fabrique, tu t'en rendras compte, mais on a tous l'espoir d'y parvenir et d’aller ensuite voguer vers un avenir meilleur.
Moi, je ne compte pas partir comme ça et ce serait bien amusant, et étonnant, que l'on me donne une quille un jour, se dit Bérenger. Ils s'arrêtèrent devant la cantine.
- Arrêt obligatoire, s'esclaffa son compagnon dans un gros rire. Offre-moi une canette et nous serons quittes. Si tu me paies une cuite, je deviendrai ton protecteur.
- Mon protecteur ?
- Nous avons tous besoin d'un protecteur à l'intérieur de la fabrique. J'en ai un, lequel en a un aussi, tout comme le protecteur du protecteur de mon protecteur a un protecteur.
- Et tu me protégeras de quoi ?
- Ma foi, de tout… Oh ! et puis tu poses beaucoup de questions, toi ! Tu ne serais pas un intellectuel par hasard ? Un de ces maudits gêneurs bons qu'à bavasser sur un ton qui n'admet pas la monnaie. On n'aime pas les intellectuels ici, c'est pourquoi je t'en parle et je te mets en garde. Dodin se radoucit. De toute manière, quand on parle d'intellectuels, personne ici ne sait de quoi il s'agit, et personne non plus n'en a jamais vu, mais il est de bon ton de se fâcher. Ce sont les ordres des syndicats… Une cuite dans cette cantine ne revient pas chère et les heures passées à boire sont comptées comme temps de travail.
Bérenger acheta donc plusieurs litres de vin rouge et attendit que Dodin soit fin saoul. L'attente ne fut pas longue. Dodin avalait rapidement et, dès la deuxième bouteille de vin, il se mit à hoqueter. Dix secondes plus tard il plaçait sa main devant sa bouche et fonçait dans un couloir, en direction des latrines. Il vomit dans l'une d'elle malgré que l'évacuation en soit bouchée et que l'on pataugeât dans l'urine et les excréments.
- C'est partout comme ça dans la fabrique, grogna le barman désabusé. On ne trouve personne pour les déboucher. Personne n'a le temps de le faire, en fait. Personnellement, je m'en fiche, je m'en vais demain.
Bérenger retrouvera le barman, toujours désabusé derrière son comptoir, le lendemain et les jours qui suivront. « Je m'en vais demain » signifiait, dans le jargon de la fabrique que l'on s'en foutait, que l’on faisait peu de cas des événements et que le ciel pouvait vous tomber sur la tête, à vous et aux autres cornichons sans que cela provoque en vous le moindre sanglot. « Demain », en soi, n'était qu'une formule, une façon de s’exprimer. Demain ne représentait rien de précis, ce pouvait être huit jours, trois ans ou même jamais. Ce n'était que l'un des trois ou quatre mots que l’on utilisait ici pour définir l'avenir. Un avenir auquel on cherchait à donner un sens sans trop se fatiguer les méninges, sachant que ce genre de concept ici, dans une usine tricentenaire de l’État, ne valait pas un clou. Même si tout le monde affichait une volonté de quitter au plus vite la fabrique on disait que cela se ferait demain, parfois après-demain, ou même plus tard ce qui semblait une limite proche de l'infini temporel.
C'est une posture courante dans un endroit voué au passé comme la fabrique où tout, les bâtiments, les machines, les explosifs eux-mêmes, les structures sociales, paraissaient sortir tout droit d'un siècle disparu ; cela à quelques virgules près dont cet ordinateur central qui avait accueilli Bérenger. Cela n’empêchait pas ceux qui travaillaient ici de bomber le torse, fiers et émus à la pensée qu’ils utilisaient couramment un marteau, une pelle, une poignée de porte qui avaient trois cents ans d'âge et que des milliers de mains calleuses, aujourd’hui en poussière, avaient saisi avant eux.
C’est pourquoi nul ici n’abordait le futur à l'aide de dates précises comme le 6 janvier 2020 ou le 13 octobre 2018. A quoi bon puisque dès le lendemain du 6 janvier 2020, ce sera du passé et que l’on aura alors tout le temps d’en parler à bon escient. Car on ne peut être certain d’un fait, affirmait un dicton ici, que lorsqu’il s’est déroulé. Envisager de donner une date, à l'occasion d'une livraison à effectuer par exemple, paraissait aussi dépourvu de sens que le fameux "quand je serai grand" du petit enfant. En fait la fabrique vivait dans le temps irresponsable et flou, mais néanmoins joyeux de l'enfance, depuis le 17° siècle, et son unique client officiel, l'État, semblait s'en accommoder fort bien.
Malgré tout il arrivait que, comme la mule du Pape Boniface en Avignon, cet État, en la personne de son administration, rumine son insatisfaction, et cela toujours pour une broutille car il valait mieux ignorer les motifs sérieux trop compliqués à résoudre. Jusqu'au jour où, estimant qu’il était allé au bout de sa patience, il décidait de secouer le cocotier. Il nommait alors une commission qui s'enlisait rapidement dans des procédures datant de trois siècles et dans des réunions qui paraissaient présidées par Louis le Quatorzième en personne.
Il changeait parfois un dirigeant ou deux, quand vraiment cela dépassait les bornes très imprécises et vaporeuses qu'il croyait avoir fixées un jour. Mais comme tout cela se passait en province dans une usine du Grand Siècle et que personne parmi les fonctionnaires parisiens ne souhaitait venir s'enterrer dans ce monument historique, les trois-quarts du temps on laissait faire le doyen, le sous-doyen et leurs neufs adjoints, à condition qu'aucune rumeur fâcheuse ou contrariante ne remontât jusqu’à Paris.
De toute manière Paris ne connaissait rien, absolument rien aux mœurs et aux coutumes singulières des indigènes de Saint-Cuffec et feignait même d’ignorer la manière de les mater lorsqu’ils déviaient de leurs activités en d’insipides grèves. Seuls savaient les Directeurs. Ils savaient d’autant mieux que Paris, encore lui, ne maîtrisait en rien l’art difficile des poudres et explosifs. Devant tant d’ignorance la tâche des Directeurs s’en trouvait d’autant plus simplifiée.
3
Dodin, en vérité, ne connaissait de la fabrique que la cantine où il se soûlait et prenait son repas de midi, l'Allée des Dirigeants où il folâtrait à certaines heures, la maisonnette où Bérenger l'avait rencontré et le minuscule atelier où il touillait une pâte brunâtre, malodorante et tiède. Une mixture dont il ignorait le nom, la provenance et l'usage, mais qu'il malaxait et réduisait à l'état de liquide subtil entre huit heures douze et neuf heures trente quatre chaque matin. Ce peu de territoire était pour lui largement suffisant, un peu comme la rue de la Paix et l'avenue des Champs-Elysées l'étaient pour un petit joueur de Monopoly.
Pour terminer la visite et après avoir pris le temps de vomir, de respirer de l'ammoniac puis de s'étendre quelques minutes sur le sol de la cantine, il entraîna Bérenger dans le réduit, un peu moins grand qu'une cellule de trappiste qu'il appelait son atelier et dans lequel, le matin, il s'enfermait à double tour. Il lui montra, non sans arrogance, la série de neuf verrous qui ornaient sa porte et qui en garantissaient la confidentialité. Un seul fonctionnait encore, étant donné que lui, ou ses prédécesseurs, avaient perdu la clé des huit autres, mais cela suffisait dans son esprit à assurer une sécurité maximum.
- Pourquoi t'enfermer ?
- Parce que ce que je fais est secret et chacun ici est tenu de travailler de la même manière.
- Ah ?
- Voici comment je procède. J'arrive dans le vestiaire des postulants. Je pose ma veste au porte-manteau. Je me lave les mains. Je vais faire pipi. Je mange un bonbon. Je m'enquiers de la santé de ceux que je croise. Je leur demande ce qu'ils ont regardé la veille à la télé. Je fume une cigarette puis je m'enferme ici. Il est l’heure et j'attends alors la mixture. Elle s'annonce dans un fracas de draisine tressautant sur des rails mal boulonnées. Une draisine que je ne vois jamais puisque je suis enfermé. Puis un guichet s'ouvre là. Dodin montre une ouverture découpée dans le mur et masquée par une petite porte en acajou mouluré. Le produit, enfermé dans une grosse marmite émaillée m'est présenté par un bras articulé. Je m'empare de cette marmite, je la pose sur l'établi, je verse dedans deux cuillérées de liquide provenant du bidon rose qui est là et aussi deux cuillérées de cet autre bidon blanc.
Je touille avec une palette en buis pendant un peu moins d'une petite heure, en tout cas jusqu'à ce que le produit devienne très fluide. Dans les premiers temps de mon arrivée, le guichet s'ouvrait sans interruption et j'étais envahi de récipients de toutes formes et de toutes contenances qui parfois ne contenaient rien ou une minuscule noisette brune. Au bout d'un an, j'ai réussi à faire comprendre aux contremaîtres chargés de me ravitailler qu'il était préférable, pour moi comme pour tout le monde, de me fournir la totalité du produit en une seule livraison. Quelques-uns ont renâclé parce que cela cassait des habitudes centenaires, mais j'ai insisté et ils ont fini par céder.
Ce que c'est que cette bouillie ? Je l'ignore, en tout cas ça sent diablement mauvais, autant que de la crotte… C’est un travail qui à première vue est pépère mais qui n’est pas exempt de complications. Je te donne un exemple. Un jour la palette pour touiller s'est cassée, les gens du magasin des accessoires ont refusé de m'en donner une autre au prétexte qu'elle était réputée incassable et que la dernière avait été changée pour cause d’usure il y avait plus de cinquante-cinq ans. Ce sont des bornés pour qui remplir un bon de prêt est une torture. Je me suis débrouillé avec les moyens du bord et avec l’aide des copains mais cela m'a fourni un argument de plus pour limiter le nombre des marmites. Faut être malin pour survivre ici.
Dodin et Bérenger sortirent du petit atelier.
- Et une fois le contenu de cette marmite dûment touillé, que fais-tu ?
- Je verse son contenu à l'aide d'un entonnoir dans un tuyau à peine plus gros que mon pouce, j'attends que tout ait disparu dans une série de gros glouglous. Ensuite je lave la marmite avec une pinte de solvant puisé dans un bidon vert et je la dépose sur le bras articulé qui réapparaît vers neuf heures trente. Ceci fait, je vais casser la croûte à la cantine. Un dirigeant, un jour que je lui servais à boire, car je fais des extra au palais pour arrondir ma paye, m'a dit que ce travail était très important pour la fabrique et qu'il fallait que quelqu'un le fasse. Il m'a même tapé sur l'épaule, comme à un ami.
Bérenger souhaitait revenir vers la maison du gardien. Sa famille s'était maintenant éclipsée, mais en observant bien vers Saint-Cuffec, à trois ou quatre cents mètres de la grille, entre les chênes qui bordent la route et le kiosque à musique sous lequel, les dimanches d'hiver selon Dodin, les musiciens de la fabrique se réunissaient pour jouer des marches bavaroises et des mazurkas polonaises, il distingua la tente militaire de Papa dressée à côté de leur Land-Rover. Les miens m'attendent là-bas, patiemment, songea-t-il ému.
- T'as une sœur ? demanda Dodin en étouffant un rot. Bérenger fit non de la tête. Une cousine alors, ou une tante pourvue qu'elle soit jolie ?
- J'ai une tante, fort belle en effet qui s'appelle Marguerite et une bonne à tout faire.
- Une bonne ! Fichtre.
- Toutes les deux m'adorent et je vais beaucoup leur manquer.
- Mais, tu les retrouveras tous les soirs ?
- Rien ne sera plus pareil entre nous, puisque je travaille. Par exemple, nous avions l'habitude de faire la sieste tous les trois ensemble, après le déjeuner. Je cherchais d'abord une place pour faire notre petit somme. C'est moi qui en étais chargé. Je recherchais cet endroit avec minutie, choisissant, quand il faisait beau et en particulier l'été, les ombres ténues et légères de certains arbres ou ces montagnes de paille fraîchement coupée entassées dans des granges désertes et aérées. Pour te citer un exemple nous aimions beaucoup, les lendemains de moisson, dormir sur des gerbes étalées dans l'ombre délicate d'un prunier, d'un olivier ou d'une haie pas trop chargée d'oiseaux. Au pire nous nous réfugions sous une tente vide. Il faut te dire que nous voyageons et campons beaucoup.
Par contre l'hiver nous nous installions dans notre grenier, sous le baldaquin d’un lit duveteux qui a appartenu à une marquise, ou bien, quand nous ne pouvions nous rendre dans le grenier, lorsque Maman cirait l'escalier par exemple, dans la chambre de l'une ou de l'autre et le plus souvent dans la mienne. Ces jeunes filles, Suzy et Marguerite, venaient me rejoindre dès que possible, dès la vaisselle terminée, sous le prétexte de me conter une histoire avant que je ne m'endorme. Elles s'allongeaient alors contre moi, de chaque côté.
- Ben mon salaud, tu devais bien te marrer !
- Oh oui ! Plutôt que de raconter une histoire, je les connaissais toutes, nous nous amusions à toutes sortes de jeux désopilants avant que le sommeil ne nous emporte. Celui que nous préférions était le jeu du pique-poil. Tu prends un objet, un tout petit objet, genre médaille pieuse que tu caches sur toi, dans tes vêtements par exemple ou sur ta peau, directement et dans un endroit invisible. Tes compagnons de jeu doivent le chercher et le retrouver en te fouillant gentiment, sans brusquerie mais avec une tendre fermeté. On s'amuse beaucoup et l'on rit énormément.
- Je te crois volontiers, soupira Dodin rêveur.
- Ensuite nous dormions comme des petits anges, si fatigués que les mouches piqueuses et les abeilles bourdonneuses ne nous réveillaient pas. L'heure du goûter, seule, nous tirait du sommeil. Une fois réveillés nous jouions encore un peu au pique-poil puis nous allions boire du thé et dévorer les madeleines de Maman, à peine sorties du four… C'était ainsi tous les jours, avant que je n'aille travailler.
- Ben mon salaud !
- Maintenant le travail va gâcher mes après-midi. Pourquoi faut-il que l'on soit enfermé ainsi durant les meilleures heures de la journée ?
- Ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question, admit Dodin. Je ne suis que ton protecteur, un gros bras donc et non un cerveau, et je ne vois personne d'assez calé qui puisse te répondre parmi les postulants ou les contremaîtres que je connais. En plus, j'ai encore la cervelle un peu brouillée par le vin. Nous autres les postulants, en général, nous travaillons machinalement mais le travail est devenu comme une religion à laquelle on croit par habitude et que l'on n'ose abandonner de peur de se faire mal voir. Et puis il faut des sous pour acheter le vin et le reste, bien que dans ton cas il me semble que tu possèdes l'essentiel. En tout cas ne vas pas raconter à d'autres tes histoires de sieste et de pique-poil, d'abord tu gâcherais mon plaisir d’être le seul à le savoir et ensuite tu aurais mauvaise réputation. Quelqu'un qui dort quand les autres bossent, c’est mal vu ici, depuis trois siècles.
Bérenger remarqua qu'une petite foule, silencieuse et patiente, s'était massée contre la grande grille, côté fabrique.
- Ce sont ceux qui partent avant l'heure, dit Dodin. Ils attendent le bon vouloir de la machine pour sortir. Parfois elle ouvre la grille deux heures avant l'heure légale, parfois c'est cinq minutes après. Ils arrivent tôt et patientent là, puisqu'ils n'ont rien de mieux à faire.
- Pourquoi ne pas les occuper à nettoyer les latrines ?
- Parce qu'ils n'ont pas de temps à perdre pour ça. Ils ne peuvent prétendre sortir avant l'heure et être occupés, il faut être logique. À chacun son emploi et son travail à l'intérieur de la fabrique. Bon, maintenant je te laisse.
Dodin alla se mêler à la petite foule et Bérenger le vit distribuer des cigarettes et serrer des mains. Il entra dans la maisonnette bien décidé cette fois à rencontrer la machine. Mais il eut beau ouvrir des portes, traverser des pièces désertes, souvent à peine meublées d'une armoire vestiaire, d'un seul tabouret ou d'un râtelier d'armes, toutes pétoires cadenassées mais en piteux état et datant d'un siècle au moins, il ne découvrit pas ce qu'il cherchait. Une seule pièce était correctement meublée de deux fauteuils et d'un bureau à cylindre en tôle garni d'une dizaine de tiroirs en façade. Il pensa qu'il s'agissait probablement de l'antre de la machine mais personne, évidemment, ne pût le lui confirmer.
Il avait étudié l'informatique avec madame Échelle et utilisé, ou vu en vidéo, nombre d'ordinateurs différents. Il imaginait donc cette machine qui parlait, comme un outil moderne mais volumineux qui répandait autour d'elle des nappes de lumière, balayait l'air de lasers de toutes les couleurs et rayonnait une chaleur à peine supportable. Une sorte de foire du trône à elle toute seule. Un objet cependant en harmonie avec la fontaine aux dauphins de bronze qu'il avait remarqué tout à l'heure quelque part dans l'Allée des Dirigeants. Rien de semblable n'était visible ici. Pourtant Dodin avait avoué venir dans cette maisonnette jouer aux échecs avec elle. Elle pouvait être cachée dans la cave, s'il y en avait une, ou au grenier voire dans un endroit secret, installée peut-être sous les eaux d'un lac invisible et souterrain.
Les fauteuils de cuir étaient froids, comme taillés dans de la glace et les tiroirs du bureau, qui s'ouvraient en forçant sur la poignée, se coinçaient à mi-ouverture comme empêchés d'aller plus loin par la rouille et la saleté. Une fine poussière grise recouvrait d'ailleurs la règle de laiton, le porte-plume d'ivoire et sa plume d'acier ainsi que le tampon buvard en bois et le sous-main de cuir brun aux filets dorés. La bouteille d'encre, sur le sous-main, était vide et un fond d'encre noire y avait séché. Il examina les tampons en caoutchouc, tous répétaient la même phrase : "La Fabrique de Munitions date seulement du 17° siècle", en dix sortes d'écritures différentes. Probablement l'engouement d'un scribe pour des variétés de caractères passés de mode mais agréables à l’œil, comme cette anglaise tarabiscotées. Pourquoi ce "seulement" s'interrogea soudain Bérenger, y aurait-il quelque part des fabriques de munitions encore plus anciennes ?
Un parfum féminin, délicat et précieux, envahit soudain la pièce, dominant l'odeur du vieux papier et de la poussière, comme si une femme venait d'entrer. Une cocotte sûrement, décréta Bérenger en reprenant une expression chère à madame Échelle qui collectionnait les qualificatifs discourtois à propos des dames. Il se souvint aussi, bien qu’il n’y ait aucun rapport avec ce qui précède, qu’elle disait que celui qui aimait les livres possédait le chemin du paradis et la clé de tous les comptes. Après coup il reconnut le parfum de Marguerite. Il renifla plusieurs fois. Pas de doute c'était son parfum, un Dior offert par Gérard à l'occasion d'un anniversaire, peut-être celui de ses trente ans. Il se promit d'éclaircir ce mystère lorsqu'il serait sous la tente, en tête à tête avec elle.
Il plongea la main dans le tiroir qui lui paraissait le plus fourni en paperasses. Il en retira une liasse de feuillets couverts d'une écriture solide de comptable, avec des pleins et des déliés réguliers. Il devina qu'il s'agissait des préliminaires du fameux Règlement dont lui avait parlé Dodin. Il s'installa confortablement dans un fauteuil pour les lire.
Sur les feuillets de la première liasse, il était question du ramassage des feuilles mortes dans la cour principale de la fabrique par les postulants punis. Etant donné qu'il y avait deux sortes d'arbres qui bordaient cette cour, les chênes et les tilleuls, l'auteur préconisait de former deux équipes, l'une chargée de ramasser les feuilles de chêne l'autre les feuilles de tilleul. Suivait un calendrier de ramassage et la composition numérique des équipes suivant les saisons ainsi que le mode d'emploi détaillé des brouettes, balais et râteaux à feuilles avec l'endroit précis où ces outils devaient être entreposés après le travail. Par contre, nul ne savait ce qu'il advenait des feuilles une fois ramassées, l'auteur, pourtant prolixe en tout, était muet à ce sujet.
Les feuillets de la seconde liasse traitaient des bains de mer et des précautions à prendre afin d'éviter les noyades, dans l'hypothèse où le personnel de la fabrique irait se baigner après le repas de midi. Hypothèse superfétatoire étant donné que la mer était à plus de cent trente kilomètres.
Tous les feuillets restant concernaient les marques de respects dont devaient faire montre les employés de la fabrique entre eux et vis à vis des dirigeants. Bérenger apprit ainsi que le personnel était réparti en classes et sous-classes, chacune ayant ses minces privilèges et ses signes distinctifs scrupuleusement répertoriés à la manière des différences mineures chez une même espèce d’insecte. Tout en haut étaient les dirigeants, tout en bas étaient les postulants. Les signes de politesse échangés entre postulants, entre les postulants et les contremaîtres, entre les postulants et les dirigeants etc., à l'air libre comme dans les locaux, relevaient d'une étiquette plus compliquée que celle qui régnait à la cour des empereurs de Chine. Il sentait bien que l'auteur avait voulu simplifier la vie des gens de la fabrique par une classification pointilleuse des distances sociales à respecter. Mais à vrai dire, le texte, et ses innombrables règles, renvois, observations liminaires et remarques, était si embrouillé qu'un juriste seul, et d'un bon niveau, pouvait le dénouer et l'interpréter correctement.
Aussi, pour couper court et simplifier la vie de tout un chacun, une notule précisait que si un postulant voyait un dirigeant s'acheminer vers lui à l'extérieur d'un bâtiment, il lui était conseillé de s'engouffrer dans la première issue venue et de disparaître au plus vite. Exactement comme s'il s'apprêtait à croiser le virus du sida en personne.
Le dirigeant de son côté devait s'arrêter net en apercevant le postulant, froncer les sourcils d'une manière convaincante en attendant qu'il s'enfuie. Si le postulant ne pouvait trouver où se cacher, le dirigeant avait l'obligation de marcher droit sur lui en détaillant d'abord son vêtement, puis sa coiffure, ensuite sa barbe et tout ce qui en général peut déplaire à un humain haut placé chez un humain de condition inférieure. Devant le regard inquisiteur et quasi hypnotique du dirigeant, il ne restait plus au postulant qu'à faire le gros dos et à apporter les meilleures réponses possibles à ses questions.
Suivaient des exemples de questions : Comment se fait-il qu'il manque un (ou plusieurs) bouton à votre bourgeron ? Votre barbe ne dépasse-t-elle pas de quelques millimètres la longueur recommandée par nos règles d'hygiène ? Vos chaussures ne sont pas cirées n'est-ce pas ? Alors que, voyez vous-même, les miennes le sont ! C'est anormal. Enfin question des questions : Pourquoi êtes-vous ici ? Cette question, si on en croyait la notule, était la plus redoutable car le postulant, du fait de sa stupidité naturelle et/ou de son inexpérience ignorait toujours pourquoi on l'envoyait ici ou ailleurs, ainsi que ce qu'il convenait pour lui de faire une fois parvenu à cette destination. L'absence de réponse convenable mettait invariablement le dirigeant en colère, c'était prévu ainsi. Mais, alors que les dirigeants se plaignaient à qui voulait les entendre d'un manque cruel de main d’œuvre et de personnel compétent, c'est à dire capable de faire n'importe quoi sans rechigner, on sanctionnait ici le postulant en faute en le privant de travailler. Le lendemain, Bérenger se souviendra de ce texte lorsqu'il verra déambuler au hasard un grand nombre de postulants punis dans la grande cour, les mains dans les poches ou portant un petit outil de jardinage avec un sourire goguenard aux lèvres.
Bérenger ne trouva dans les autres tiroirs que des notes techniques. On y expliquait entre autres une manière simple de faire de la poudre à canon et on y décrivait une méthode élégante, qui tenait en quatre lignes, pour remplir rapidement de poudre ad-hoc les douilles des cartouches et des obus. L'essentiel du travail de la fabrique tenait ainsi en trois feuillets pas plus, les ouvriers étant par essence des artificiers, des armuriers, des artilleurs et des magasiniers de la meilleure qualité, il n'était pas nécessaire de leur en dire plus.
Un mémoire dans un tiroir à part, attira son attention. On y déplorait l'usage pernicieux qui était fait des latrines à l'intérieur de la fabrique, véritables réceptacles d'objets n'ayant rien à voir avec l'hygiène et les usages habituels de ces lieux. Suivait une liste fort longue de bidules ayant été extirpés des fosses d'aisance ou de leurs tuyauteries. On y relevait, dans les colonnes consacrées aux temps anciens, des vases de nuit en terre cuite, des fœtus d'enfants mort-nés, des sabots de bois, des besaces en peau de porc, des chausses en laine, des mitaines ainsi que des bâtons et gourdins de toutes tailles.
Rasoirs à main jetables ou électriques, bouteilles de bière vides, déodorants en bombe, fusils d'assaut AK 47, caleçons courts à fleurs et caleçons longs en coton écru, bas nylon, porte-jarretelles, serviettes périodiques, fœtus et enfin collants roulés en boule témoignaient de l'inventivité des déprédateurs contemporains. L'auteur démontrait, entre autres choses, que les fœtus se retrouvaient en quantité constante d'un siècle sur l'autre.
Il développait ensuite l'historique de chacune des latrines, numérotées de 1 à 28, à partir de l'origine de la fabrique, et calculait le temps, toujours prohibitif naturellement, durant lequel elles n'avaient pas été opérationnelles suivant son propre terme. La moyenne de fonctionnement entre deux obstructions qui était de 11 mois à l'origine de la fabrique, était passée à 46 heures aujourd'hui. Ce qui était inadmissible, écrivait-il.
Des diagrammes établis selon les saisons, le nombre d'employés et leur salaire horaire, démontraient qu'il n'existait aucun lien de cause à effet entre ces différents paramètres et l'obstruction des dites latrines. Cependant, ne voulant froisser personne, l’auteur concluait que seul le hasard, ou Dieu lui-même, semblait en être responsable. Pour conclure sur une note optimiste, il se promettait, dans une prochaine étude, d'utiliser les mathématiques statistiques et de traiter de cette obstruction comme s'il s'agissait d'un chaos pur et simple. Bérenger qui savait lire et interpréter les diagrammes en déduisit que si le hasard ou Dieu ne cessait pas ses facéties, toutes les latrines seraient bientôt définitivement hors d'usage. Il prit note de demander à Dodin de lui procurer la suite de cette admirable analyse, dans l’hypothèse où l’auteur tiendrait sa promesse, car il aimait les mathématiques, seules capables, selon lui, d'expliquer l’invraisemblable.
En jetant un coup d’œil par une fenêtre, il vit que la grille était maintenant grande ouverte et qu'un flot d'hommes et de femmes, en auto, en vélo ou à pied, s'y engouffraient. Il vérifia que pas un bouton ne manquait à sa chemisette puis, en équilibre sur un pied, il nettoya ses chaussures blanches sur le bas de son pantalon ainsi qu'il l'avait vu faire par Dodin, enfin, d'un pas décidé, il quitta la pièce. Sa première journée de travail, bien qu’incomplète, venait de s'achever. Il nota en fermant la porte de la maisonnette que le parfum de Marguerite en saturait toujours l'air.
4
Assis dans des fauteuils pliants posés sur l'herbe rase du bord de la route, Gérard et Suzy guettaient Bérenger dans la foule des travailleurs qui s'écoulait devant eux, telle l'eau morne et repoussante d'un égout. Aucun de ces hommes et de ces femmes ne détournait les yeux de la route. On dirait des cadavres secs, de la chair morte, froide et blême qui machinalement marche, pédale ou conduit, songeait Gérard atterré. Aucun de ces cerveaux gelés, se disait-il encore, n'agite ces riens spirituels, ces infimes et modestes pensées philosophiques dont le débat intérieur embaume une petite seconde de l'existence comme l'odeur d'une poignée d’œillets peut embaumer une nuit de juin. Il ne croyait pas si bien dire car Bérenger lui-même, qui s'était mêlé à cette foule hallucinée, et qui la suivait telle une brindille emportée par le torrent, passa devant eux sans les voir.
Lorsque Suzy lancé à sa poursuite le rattrapa, son cerveau ankylosé s'était mis à mouliner comme dans un rêve le conte, qu’il espérait prémonitoire et qu'il se répétait jadis pour combler le vide des minutes insipides de son enfance. Il se rendait à Samarkand sur son âne pour y vendre au marché de la soie, du brocard et des feuilles d'or martelé serrées dans des carrés de parchemin. On le saluait au passage, ce qu'il appréciait, mais cela d'une manière compliquée et risible avec des courbettes et des génuflexions qui faisaient craquer les rotules tandis que les turbans de toile ou de soie, ainsi que les calottes de velours hollandais, rasaient le sol jusqu'à tracer des arcs profonds dans la poussière.
Les boutiquiers fortunés, et il était l'un d'eux qui avait débuté en vendant une boisson gazeuse et sucrée, représentaient la caste la plus influente et la seule à détenir réellement le pouvoir à Samarkand. C'était ainsi également dans tous les pays où il se rendait pour ses affaires. Il n'avait pourtant pour ancêtre, dans ce conte, non un guerrier ayant donné sa vie pour la cité mais un pauvre fabricant de tapis en poils de chameau, le dénommé Omar Khayyâm -d'où diable tirait-il ce nom ?- que l'on surnommait le divin en raison de la fraîcheur de ses couleurs. Suzy avait pulvérisé son rêve à l'instant où il jetait en passant une poignée de pièces de monnaie à un poète fort instruit qui avait la tête de Dodin. Lequel, selon la rumeur, aimait beaucoup le vin et avait écrit un Règlement en vers de huit pieds concernant la circulation des ânes en ville, à la fois charmant et inutile.
Quand il pénétra sous la tente militaire, après les congratulations et les baisers, Papa l'interrogea et tenta d'analyser avec lui ce qu'il avait pu voir et apprendre durant ces quelques heures passées dans la fabrique. Bien que ses questions fussent étranges et d'apparence sans queue ni tête, Bérenger répondit de bonne grâce, souriant d'une manière lasse, conscient, et fier, d'avoir franchi une étape sociale importante. Ce que n'avaient jamais fait, il s'en rendait compte aujourd'hui, des va-nu-pieds comme Gérard ou Papa. Marguerite lui avait préparé son bain et lorsqu'il se fut immergé dans la grande bassine de zinc, elle souhaita le savonner et lui laver la tête, qu'il avait fort bien faite et très chevelue. Tant de douceur dans la main de sa future tatie lui tira des larmes de bonheur. Quelle belle famille il avait là !
Il avait craint, un temps, que le travail fasse de lui un homme qui se serait désintéressé des jeux, quelques peu enfantins il en convenait, qui avaient jusqu'alors fait son ordinaire pour ne se consacrer qu'aux choses sérieuses. Bien qu'il n'imaginait pas, pour l'heure, ce que pouvaient être les choses sérieuses en question, il fut définitivement convaincu d'être demeuré comme avant lorsque Suzy vint le rejoindre dans la grande bassine pour une partie de pique-poil. Il n'avait pas tort de s’interroger. Des individus comme lui ne travaillent pas dans une usine comme Le Serpentin sans en ressentir, à un moment ou à un autre, les effets pervers et insidieux. Nous verrons cela plus loin.
Pendant que la jeunesse s'amusait sous la tente, que Papa, après avoir résumé les réponses de Béranger méditait sous un chêne proche et que Maman épluchait des légumes sous l'auvent, Gérard qui était resté placidement assis au bord de la route dans son fauteuil de toile blanche suivait d'un œil attentif le fleuve humain qui, petit à petit, se tarissait.
- 2.320, 2.321, 2.322, comptait-il à voix basse. Comment tant de monde peut-il se tasser dans le petit village de Saint-Cuffec?
Gérard collectionnait les mystères scientifiques et tentait de les résoudre. Il avait récemment découvert pourquoi les locomotives ne patinaient pas sur leurs rails et il en tirait une vanité de savant recevant le Nobel. Depuis sa dernière grippe, le mouvement des suppositoires l'intriguait. Qu'ils remontassent au lieu de descendre selon la loi de l’attraction universelle le rendait perplexe et même le contrariait comme une chose indécente. Or voici que venait s'ajouter aujourd'hui cette énigme posée par le village de Saint-Cuffec. Deux énigmes à résoudre en même temps, c'était excitant !
Évidemment, il aurait pu en discuter avec Bérenger qui était très calé et cela aurait hâté les solutions, mais, à l'image de ces cruciverbistes qui préfèrent passer deux nuits sur une définition difficile plutôt que de réclamer de l'aide, il estimait qu'il en allait de sa réputation de trouver seul les bonnes réponses. Certes, proclamait-il souvent, il n'était pas allé très longtemps à l'école mais il avait fréquenté des maîtres qui avaient su lui infuser l'essentiel, et pour apprendre l'essentiel de ce qu'il faut savoir pour se débrouiller dans l'existence point n'est besoin de fréquenter longtemps les écoles. Surtout si l'on considère le genre d'existence qu'il s'était choisi.
Il tourna lentement la tête à droite et suivit des yeux la route. À une centaine de mètres de là, elle traversait, sur un antique pont de pierre d'une seule arche, une petite rivière, la Touvre, laquelle alimentait en eau la fabrique et le village. Ce dernier se dressait un peu plus loin sur un court piton rocheux. Au pied du piton, en bordure de la route et de la rivière, et naturellement dans une zone inondable, une trois-centaines de maisons neuves alignaient leurs toits uniformément roses et pentus et leurs jardins uniformément rectangulaires piqués, au point de concours stricte des diagonales, d'un pommier Golden d'un mètre de haut. Ces maisons ne suffisaient pas, à elles seules, à loger les deux mille et quelques employés de la fabrique, c'était pour Gérard une évidence.
C’était le lotissement dit des Adam et Eve. Il l'avait lu sur un panneau publicitaire dans l'après-midi avant d’en traverser à pied la monotone géométrie et avant de gravir la rue principale du village. Cette rue grimpait naturellement du bord de la rivière jusqu'à l'église dont le clocher se confondait avec le point culminant de Saint-Cuffec. La rue traversait, tous les cents mètres, une placette agrémentée d’une petite fontaine en pierre reconstituée de chez Castorama. Gérard compta trois fontaines, disposées avec bonheur pour que le visiteur puisse se reposer et se désaltérer au cours de sa marche. Malheureusement ces fontaines étaient aujourd'hui provisoirement taries pour causes de réparation des robinets.
Il était entré ensuite, à l'heure de la plus forte chaleur, dans l'édifice sacré. Il n’était pas croyant ayant été élevé par un oncle marxiste-léniniste homosexuel, et même affichait un profond mépris pour toute croyance s’inspirant du surnaturel. Sans pudeur, il avait rafraîchi son visage, et surtout ses pieds douloureux et surchauffés par la marche dans le baptistère de marbre vert posé de guingois sur son socle, un peu à droite en entrant. Un vieux prêtre en costume mao noir qui emballait des cierges, l'avait observé dans l'ombre, la mine dégoûtée et réprobatrice.
- Croyez-vous au paradis, mon fils ? lui avait-il demandé en lui tendant un linge sacerdotal pour qu'il s'essuie.
- Certainement, avait répondu Gérard. Le paradis a existé en des temps très reculés et nous en portons inconsciemment le deuil. C'est indubitable. Tout le monde a sa propre idée du paradis.
Le prêtre avait soupiré en levant les yeux au ciel comme pour prendre le Seigneur à témoin.
- Et en Jésus ? Croyez-vous en Jésus Christ ?
- Comment avoir foi en un type qui s'expose, le sexe à peine caché par un linge entortillé à la va-vite, devant des petites filles, des petits garçons et des femmes immatures ? Vous devriez avoir honte de montrer ça ! Gérard avait désigné d'un geste circulaire les deux dizaines de crucifix qui tapissaient les murs du transept et des chapelles latérales.
( Car voyez-vous, cher lecteur, vous vous en êtes rendu compte par vous-même, on ne parvient plus aujourd'hui à interpréter convenablement les images qui nous viennent des temps anciens. Les symboles et les signes dont elles sont chargées, quand il nous arrive même de les reconnaître, sont devenus, pour le commun, plus hermétiques que des hiéroglyphes. C'est que, au-delà de notre ignorance, il règne une telle confusion et une telle surenchère dans le monde de la représentation qu'on ne peut désormais comprendre, de par nous-mêmes, que ce qui est simple et accessible dans le temps limité d'un bref regard ; autant dire pas grand chose.
Si Dieu voulait nous prévenir directement d'une quelconque catastrophe ou nous parler simplement de la pluie et du beau temps, son message ne nous atteindrait pas ou serait incompréhensible, noyé dans le brouhaha général tel le signal radio d'une étoile perdu dans l'immense grésillement de l'univers et des téléphones portables. À moins d’utiliser une formule choc, genre pub de Carrefour matraquée toutes les dix minutes sur Europe N°1, ou d'ouvrir un site X sur Internet. Aujourd'hui, Gérard n'ira pas chercher midi à quatorze heures : Jésus est à poil, c'est donc un cochon, voire un pédophile.
Dans le temps, disons avant la télé et dans mon pays, au lendemain d'un mariage, les parents de la mariée dressaient devant leur porte le tronc d'un pin pignon suffisamment haut pour être vu de tous. Dans le trou destiné à le maintenir, on enfouissait une bouteille de bon vin que l'on déterrerait au baptême du premier enfant. En haut du tronc on attachait un cerceau de barrique décoré de fleurs et de branchages. À ce cerceau on ficelait un balai et une bouteille vide, les garçons d'honneur y attachaient parfois aussi le bouquet d'une fière carotte et de deux bonnes grosses pommes de terre. La mariée devait d'un coup de fusil et au lendemain de sa noce, tenter de casser la bouteille.
Que de symboles, et de messages, dans cette simple tradition paysanne. D'abord la bouteille vide était là pour avertir la noce que les libations devaient cesser car le mariage était consommé. Les jeunes, à qui cela ne plaisait guère, renversaient souvent la nuit suivante le pin pour s'emparer du vin enterré à son pied et continuer ainsi à s'amuser, forçant souvent le père de la mariée à ouvrir de nouveau sa cave.
Lorsque la jeune mariée prenait le fusil, arme mâle par excellence, pour faire feu sur la bouteille vide elle se plaçait ainsi, symboliquement, au même niveau que son époux et démontrait qu'elle serait capable de s'en servir le cas échéant. Elle faisait savoir aussi, par ce geste, qu'elle serait l'ennemie de la bouteille. Mais honte à elle, mauvaise épouse, si elle tirait dans le balai ou pire dans la carotte et les pommes de terre ! C'était autre chose que les coups de klaxon dont on nous régale aujourd'hui à l’occasion d’un mariage, même si symboliquement, un symbole bien pauvre, ce charivari est destiné à attirer le regard sur l'auto des mariés supposée représenter la richesse de la famille et partant du futur ménage. Certains disaient de la mariée avec son fusil, si la bouteille était pulvérisée : Qu'elle avait tiré un bon coup ! )
- Voilà ce que l'église devrait faire, marmottait Gérard en s’essuyant les pieds, si elle n'était pas dirigée par un empoté mais par un gars comme Eugen Drewermann : Proposer la vie du Christ en feuilleton télévisé. Mais en commençant par l'envoyer chez le coiffeur, un merlan ayant pignon sur les Champs-Elysées et l'habiller chez un Italien. En un mot qu'il soit mode et branché et pas ressembler à un trou du cul de hippie teint et tatoué. Car tant qu'elle s'en tiendra aux images statiques, aux sculptures poussiéreuses rongées par le salpêtre et enfouies dans des clairs-obscurs de guet-apens, l'église ne sera pas crédible. Les massacres ne font plus recette et les Romains, dans le genre, avec leur croix, ont été dépassés depuis longtemps.
Tant qu’elle y est, Gérard pointait un indexe accusateur sur le vieux curé, qu'elle abandonne son crucifié. Un crucifié ! Pourquoi pas un pendu, un empalé ou un égorgé, pouah ! Qu'elle prenne le gentil membre d'une ONG à qui on a fait des misères dans un pays africain ou arabe, mais sans exagérer ses malheurs, attention ! Il faut penser aux âmes sensibles. Un gars privé de sa petite amie par exemple, de son chèque vacances ou de son abonnement à Libé, ce ne sont pas les idées de torture qui manquent dans notre monde… Et laisser faire les médias. En quinze jours il devient une vedette adorable et adorée. À ce moment-là on peut faire circuler la sébile. Avec ce type à poil, ce Jésus, beau garçon c’est vrai, l'allure peut-être un peu trop gay à mon goût mais surtout crucifié avec le sourire, piqué et fouetté sans broncher, vous rendez-vous compte monsieur le curé, messieurs Jean-Paul, Benoît ou Pie, dans quelle mélasse libidineuse et sado-maso vous barbotez, vous et vos amis ?
Gérard abandonna le vieux prêtre déconfit pour plonger de nouveau dans le soleil qui rôtissait la place autour de l'église et calcinait ses maigres platanes. Le village, de taille moyenne, qu'il parcourut alors en tous sens, lui parut vide de ses habitants comme s'ils étaient tous, à cette heure, tapis dans la fabrique d'en bas. Aucun coup de klaxon ne troublait sa torpeur, aucun attroupement de commères et aucun passant n'occupait les rues. Les banques, les commerces étaient ouverts, mais leurs guichets ou leurs caisses, quand il y avait quelqu'un pour s'en occuper, étaient tenus par de petits vieillards égrotants dont les rares mouvements s'exécutaient si lentement que l'on pouvait croire à des mannequins mécaniques. Après avoir longé une école où il crut entendre ânonner la formule de la nitroglycérine, il découvrit un percepteur chauve qui lui parut encore dans la force de l'âge et bien vivant. Il l'avait aperçu par une fenêtre ouverte qui pointait des noms dans un grand registre rouge, les lunettes posées sur la pointe de son long nez osseux.
Gérard, son exploration terminée s'en revint près de l'église et se pencha par-dessus le muret qui entourait la place comme un rempart. Par-delà les nombreux toits en escalier et les rues étroites, la fabrique, tout en bas, ronflait de tous ses fours, de toutes ses forges et de toutes ses machines. Elle malaxait la cellulose, les nitrates, les charbons et les soufres, broyait et tamisait les chlorates, coupait, pliait et martelait le fer et le laiton dans un bourdonnement énervé de ruche géante. Par les hautes cheminées de briques, filaient des fumées verdâtres chargées d'une cendre sulfureuse que le vent léger poussait vers le village. Gérard en huma l'odeur de fruits pourris et de moutarde. Ce paysage est beau comme du Zola, du Fourier ou même du Lénine, se dit-il avant d'éternuer.
Il décida de redescendre vers les siens et prit la direction de la Touvre. Voyons, exposât il à haute voix, autant pour mettre à l'épreuve son sens de la logique que pour occuper son esprit, voyons une hélice d'avion pénètre dans l'air à la façon d'un tire-bouchon, c'est indubitable ! Comment se fait-il alors que le reste de l'avion ne suive pas ce mouvement tirebouchonnant ? Il atteignit le campement, tout en continuant à réfléchir à ce problème ardu, sans en avoir la solution. À Maman qui écossait des fèves espagnoles sous l'auvent de toile tandis que Suzy et sa fiancée, la belle et douce Marguerite, terminaient dans les bras l'une de l'autre une sieste réparatrice, il demanda où se trouvait Papa.
- Près de la rivière, il s'est mis dans la tête de pêcher à la ligne et il a sorti tout l'attirail rangé dans le coffre de la Land-Rover, celui qui est prévu pour les survies en zone tropicale, épuisette, lancer, plombs et bouchons, répondit maman d'un ton bienveillant et amusé comme s'il s'agissait, dans son esprit d'un caprice sans conséquence.
Elle est beaucoup trop indulgente pour Papa qui adopte toujours, par pur parti pris, la solution la plus compliquée, songea Gérard. Mais c’est le chef et on ne contredit pas un chef. Il se coiffa devant le petit miroir accroché à l'entrée de la tente, nettoya ses chaussures avec son mouchoir, changea de mouchoir, et, satisfait, s'engagea sur le chemin de terre qui menait à la rivière. C'était un homme coquet malgré ses cinquante ans, un âge où l'on se laisse habituellement aller à souiller sans vergogne ses sous-vêtements et où l'on se rase en général qu’un jour sur deux ; du moins c'était ainsi que se comportaient les vieux gentlemen dans la famille de Gérard.
Vu de loin, Papa donnait effectivement l'impression d'être en train de pêcher à la ligne. Assis dans l’herbe, les jambes pendantes au-dessus de l'eau, le dos appuyé contre une souche, il paraissait attentif aux mouvements de son bouchon. Gérard tout en s'avançant, chercha machinalement des yeux le fil de nylon et le bouchon de liège orangé. Encore une de ses foutues manigances, songea-t-il, en ne voyant rien.
- Je ne te dérange pas ? demanda-t-il en s'asseyant près de Papa.
Papa émit un grognement.
- Raconte ton après-midi.
- Je suis allé avec toi accompagner Bérenger aux portes de la fabrique…
- Je sais, ensuite.
Gérard décrivit minutieusement le village, rue après rue en mentionnant les sens interdits, les places et les parkings. Il situa les deux succursales du Crédit Agricole, deux succursales c'est normal avec tous les employés de la fabrique, fit-il observer, le cinéma, l'école, la perception, le local des pompiers bénévoles, la mairie et surtout la caserne où nichait une brigade de gendarmes.
- Y a pas lerche d'habitants dans la journée, sauf des croûtons à peine vivants et un percepteur dans la force de l’âge. Je te ferai un plan tout à l'heure.
- Très bien, le complimenta Papa.
Gérard lissa sa moustache et effaça, sur sa bedaine, les plis de son gilet de velours réséda d'une main délicate et soignée.
- Je n'ai pas perdu mon temps non plus, dit Papa. J'ai mesuré la vitesse du courant et le débit de la rivière. J'ai même fait un tableau des variations suivant les heures.
- C'est important ça ? demanda Gérard.
- Bien sûr. Maintenant, laisse-moi pêcher tranquillement, il faut que j'attrape au moins un poisson pour ce soir.
Gérard se remit sur ses pieds, brossa de la main sa veste et son fond de pantalon puis se dirigea vers la tente. Il sortit le papier Canson, le crayon BB et la gomme douce, tira une chaise de camping près de la table pliante et commença à dessiner son plan à main levée. Marguerite qui venait de se réveiller vint s'asseoir sur ses genoux. Il dessinait très bien d'une seule main, que ce fut de la gauche ou de la droite car il était ambidextre, et, vous l'aurez compris, il parvint sans difficulté à dresser un superbe plan du village de la main droite tout en pinçant les seins et les fesses de Marguerite de la main gauche. Ce qui n'est pas donné à tout le monde, vous en conviendrez.
- Pourquoi n'as-tu pas acheté un plan du village dans l'Épicerie-buvette-librairie ? lui fit-elle remarquer.
- Je n'en sais rien, avoua Gérard, je fais toujours mes plans moi-même, sans doute pour ne pas éveiller les soupçons.
Dehors, Maman chantonnait un vieil air américain des années soixante en écossant ses fèves, elle jetait aussi de fréquents regards vers la grille de la fabrique encore fermée, derrière laquelle s'accumulaient les employés, malgré qu'il ne fut que six heures du soir. Que Bérenger soit parmi eux lui chauffait le cœur. Il était son préféré et de loin, ce qui était une attitude normale puisqu'elle n'avait eu aucun autre enfant. Mais elle se disait que, si elle en avait eu plusieurs, deux ou trois, voire même cinq, dix, quinze ou plus, c'est encore lui qu'elle aurait préféré et la logique masculine appliquée à cette sorte de raisonnement féminin n'y aurait rien changé.
Elle aimait beaucoup Papa et Gérard, le demi-frère de Papa, elle aimait naturellement Suzy bien qu'elle fut bonniche et Marguerite qui était bonne à rien, sauf à chatouiller les hommes, mais de tous, elle préférait Bérenger. Vu ses qualités humaines, son intelligence et sa beauté, elle l'aurait volontiers épousé si elle n'avait pas été sa mère. Elle rougit violemment à l'idée d'épouser son fils et cacha son visage dans le panier de fèves pour étouffer sa honte.
Les grilles de la fabrique s'ouvrirent soudain et le flot grondant des autos qui s'élançaient sur la route lui fit relever la tête. Elle nota machinalement l'heure : 18 heures 23. Pourquoi pas 30 et seulement 30, se dit-elle, ça m'aurait bien arrangé pour attendre tous les jours, un chiffre rond. Comment savoir à quelle heure demain il allait sortir, certainement pas à 18 h 23 ? Un tel horaire est ridicule, soupira-t-elle, autant ne pas en imposer. Tandis que Maman rentrait en grommelant sous la tente afin de se préparer à accueillir son fils, Papa arriva sur ses entrefaites, l'épuisette vide.
- La prochaine fois je ferai péter une grenade, je serai certain de ne pas rentrer bredouille.
Marguerite éclata de rire et vint se coller contre lui pour le chatouiller, mais elle s'arrêta net et se mit à le renifler des chaussettes jusqu'aux oreilles.
- Papa, vous sentez le poisson comme si vous vous étiez vautré dans la marée. Vous devriez vous laver, humez Gérard et mieux encore Bérenger, voyez comme ils fleurent bon tous les deux ! Vous, vous puez ! Allez, venez avec moi, j'ai de l'eau chaude que j'avais prévu pour votre fils. Je vais en faire chauffer d'autre. En attendant, je vous savonnerai, vous laverai la tête et vous couperai les ongles des pieds. Et si nous avons encore le temps nous jouerons un petit peu au pique-poil, avant que Bérenger n'arrive.
5
Le repas fut enjoué et Papa, sous l’effet de l’alcool, blagua beaucoup. Il raconta entre autre son deuxième séjour aux Beaumettes avec l'accent marseillais, ce qui fit rire énormément tout le monde, bien que ce soit la cinquième fois qu'il le racontait. Que Bérenger soit désormais à peu près certain d'être embauché dans la fabrique y était pour quelque chose. Une seule ombre au tableau, on ne pouvait rester longtemps à camper entre la route, le kiosque à musique et la rivière. Il semblait à Gérard qu'un édit municipal l'interdisait. Papa proposa d'envoyer Marguerite et Suzy à la mairie pour se renseigner et trouver un arrangement avec le maire ou les conseillers municipaux. Il fallait obtenir de ces édiles une autorisation de séjour d'au moins un mois.
- Jusqu'à ce que Bérenger connaisse tout de son travail et de la fabrique, dit-il. Phrase qui souleva des sourires entendus chez Gérard, de gratitude chez Bérenger, émus chez Maman, Marguerite et Suzy. J'ai néanmoins hâte de retrouver notre pavillon à Montreuil, continua Papa, mon fauteuil en vieux cuir dans le salon et ma chère télé en couleur. Demain, Gérard et moi, nous ferons la révision de la Land-Rover, je ne tiens pas à ce que cette mécanique nous claque dans les doigts quand nous en aurons besoin. De quelle couleur la repeindrons-nous ?
- En rose, dit Maman.
- En bleu pâle, dit Marguerite.
- En kaki, ordonna Bérenger.
- En kaki, approuva Papa.
Tandis que la famille jouait au scrabble sous l'éclairage mesquin d'une lampe à pétrole, Bérenger qui devait se lever de bonne heure, enfermé dans un sac de couchage pour deux, tentait de trouver le sommeil. Un instant le parfum de Marguerite vint lui titiller les narines. Il se souvint alors de l'avoir humé dans la maisonnette du gardien.
- Es-tu entrée dans la fabrique cet après-midi ? demanda-t-il à Marguerite d'une voix ensommeillée.
- Et comment aurai-je fait pour y entrer, nigaud ?
Ce parfum ? C'est un parfum de femme un brin excentrique mais consciente de sa beauté, pensa-t-il dans son demi-sommeil, elle n'est certainement pas la seule à l'utiliser dans le coin. Peut-être l'ordinateur saura-t-il me dire qui en use ; ce doit être une belle femme comme Marguerite avec une poitrine de reine, des lèvres douces et des cuisses de danseuse.
Un peu plus bas, au bord de la rivière, un millier de grenouilles coassaient. Un oiseau de nuit frôla la tente d’un vol lourd et, éclairé comme en plein jour par une lune étincelante, fit une ombre sinistre sur la toile.
- On dirait l'ange Béhémoth, dit tout bas Suzy d'une voix craintive, son pur visage levé vers le ciel.
- Béhémoth n’est pas un ange, répliqua Marguerite. C’est un démon qui ressemble à un chat. Béhémoth et Azazel sont inséparables / on les trouve dans tous les coups pendables, chantonna-t-elle. On peut voyager en leur compagnie mieux qu’avec Air France.
Mêlé aux bruits nocturnes et sauvages, un faible ronronnement s'échappait de la fabrique. Bérenger savait par Dodin que les fours et les malaxeurs ne s'arrêtaient jamais. L'usine, sans l'aide de quiconque, fabriquait la nuit : tolite, nitroglycérine, pentrite, dynamite, plastic, poudre à canon etc. Lorsque les employés pénétraient dans les ateliers le matin, les explosifs les attendaient dans de gros bidons ou sous la forme de lourdes plaques qu'il fallait ranger ensuite sur les étagères du Magasin Général.
Il savait aussi, toujours d'après Dodin, qu'une quantité importante en sortait chaque jour en fin de matinée afin d'emplir les gargousses des mortiers de l'armée de terre ainsi que les douilles des obus destinés aux canons de défense anti-aérienne qui tiraient, avec l'accord du gouvernement, presque en permanence au-dessus des aérodromes militaires. Dodin lui avait fait jurer de n'en jamais parler. C'était un secret très lourd à porter comme tout ce qui est militaire, mais il jura. Tout cela l'amena à penser aux obus de la marine, si pointus et si lourds qu'il fallait quatre hommes pour les porter et dont la description qu'en avait faite Papa, qui avait servi dans cette arme, avait bercé les songes de sa petite enfance…
Bérenger aujourd'hui, malgré ses vastes capacités, il s'estimait très instruit, postulait seulement pour un poste au Magasin Général. Comme on l'a vu, il était capable, en fermant les yeux, de réciter fables, énumération des sous-préfectures, carrés de quelques cinquante nombres premiers, recensement des Pharaons, tableau des décimales, jusqu'à la vingt-cinquième, du nombre Pi et même la liste des Juifs bordelais envoyés en déportation au cours de la dernière guerre. Cette science magnifique avait été acquise grâce au dévouement des professeurs de l'éducation nationale qui s'étaient succédés à son chevet. Il en avait dénombré 87, en comptant ceux en stages de potier ou sur la table d'opération, sans oublier la première d'entre eux, la plus inoubliable entre tous, sa chère madame Échelle. Tous pensaient qu'avec un savoir aussi étendu que le sien, il serait enseignant à son tour, mais il avait dit non.
- Tu ne vas pas choisir d'être un charlatan tout de même ? lui avait demandé madame Échelle toutes griffes dehors. Charlatan dans sa bouche, c'était être médecin, voyant, juriste, prêtre, journaliste ou politicien.
- Je veux être révolutionnaire, lui avait-il répondu sans rire.
Elle avait trouvé très amusant ce mot d'enfant, il avait alors douze ans environ, et il avait circulé un moment parmi ses maîtres. Aujourd'hui encore, Bérenger souriait en repensant à cette étrange vocation, pleine de fulgurances et de sang. Magasinier dans la fabrique de munitions Le Serpentin, ce sera déjà pas mal. Papa avait son idée, que tout le monde ignorait, sur cette fabrique, Béranger en avait une autre. Etant magasinier, il allait être au cœur du problème qui le turlupinait à propos de la mort, dans cette usine, de Napoléon Troche son ami et ancien maître en bilboquet. Il devait pouvoir étudier finement les comportements de ceux qui l'avaient côtoyé… Et qui sait, trouver peut-être pourquoi, et par qui, son maître était passé de vie à trépas.
Quand Suzy, nue et tiède, vint se pelotonner contre lui, il dormait profondément. Suzy chercha le pouce droit de Bérenger et, sans le réveiller, le porta à sa bouche. Elle le téta ensuite à petits coups car elle savait que cela entraînait chez le garçon des rêves érotiques extraordinaires qu'il lui racontait ensuite en détail le lendemain. Pendant ce temps, sur un matelas posé à même le sol, Marguerite jouait, à voix basse, au pique-poil avec Gérard. On entendait aussi Papa dans son sac de couchage qui se grattait vigoureusement car sa peau n'avait guère l'habitude des bains. Maman, en chemise de nuit et à genoux près du réchaud à gaz, les mains jointes faisait sa prière du soir. « Seigneur, gardez Papa et Gérard en bonne santé, faites que Marguerite et Suzy aient gain de cause demain chez le maire, faites qu'il ne pleuve pas et que mon linge sèche, que mon petit Bérenger obtienne une place de magasinier au moins de troisième classe. Amen. »
En se couchant, Maman se dit qu'elle exagérait peut-être en exigeant une place de magasinier de troisième classe, peut-être qu'une quatrième classe serait plus aisée à obtenir. Elle s'estima trop gourmande, bien que son fils le méritât amplement. Il n'y avait pas de honte pourtant, même pour un génie, à être « seulement » magasinier de quatrième, voire même de cinquième classe. Le mal est fait, songea-t-elle, trop tard la ligne est coupée maintenant. Demain, je rabaisserai mon caquet quand je m'adresserai de nouveau au Seigneur. Je me ferai plus modeste. Sur ce, elle s'endormit, la tête posée sur le coude replié de Papa, comme elle le faisait tous les soirs, depuis presque trente ans. Papa, comme tous les soirs aussi, machinalement, avait attrapé un sein de Maman et le serrait très fort, comme s'il s'accrochait à un rocher dérisoire alors que son corps était entraîné vers le large par le vent du sommeil.
Vers trois heures du matin, un véhicule banalisé de la gendarmerie, c'est à dire une camionnette diesel genre corbillard pour longues distances dans laquelle on avait retiré la radio VHF et le téléphone HF, tous deux en panne depuis un an, vint roder près du campement. Les quatre gendarmes qui étaient à l'intérieur effectuaient une patrouille délicate et secrète sur ordre du maire. Trois en descendirent qui se répartirent de part et d'autre de la tente, non sans difficultés à cause de leur nombre impair, en vue d'effectuer un ratissage. « Ramenez tous les indices possibles » avait ordonné le chef de brigade. C'est ainsi qu'ils déposèrent dans leur véhicule banalisé, au titre des pièces à conviction pour un procès à venir, la canne à pêche de Papa oubliée près de la Land-Rover, une paire de tennis appartenant à Bérenger déposées devant la tente par Marguerite, les pilules contraceptives de Suzy tombées de sa poche dans l'après-midi et une douille de 9mm parabellum profondément oxydée. Maigre butin qui augurait mal de l'issue du futur procès et qui n'expliquait rien, ou pas grand chose, sur les étranges agissements du petit groupe.
Lorsque le chef de brigade s'était adressé à ses subordonnés, il leur avait dit : « Expliquez-moi donc ça. Le plus vieux, le crasseux en blue-jeans et en chemise à carreaux, avec ses cheveux blanchâtres qui lui tombent dans le cou, n'a-t-il pas pêché pendant plus de quatre heures au bord de la Touvre sans rien attraper, alors qu'il suffit de laisser la main dans l'eau pour qu'elle se remplisse de poissons ? Et le coquet, le maquereau frisé avec sa petite moustache, son costume croisé beige et sa cravate à fleurs, n'a-t-il pas eu le front de critiquer, sans aucun fondement, la décoration de l'église ? Ce qui a bouleversé le pauvre curé qui est venu, par chance, tout de suite moucharder. Il a tout de même été chamboulé au point de se tromper sept fois dans le compte de ses cierges. Quoique, notez bien gendarmes, j'ai rien contre les maquereaux qui se prélassent et vont faire chier les curés, passez-moi l'expression, ou quand ils changent les couches du bébé pendant que les femmes travaillent ; c'est dans les mœurs d'aujourd'hui et on n'y peut rien.
Examinez aussi avec moi le cas des deux jeunes filles, pauvres enfants probablement enlevés à leurs familles afin d'être livrés à un émir alcoolique et pourri ou à un roi nègre ventripotent, ne sont-elles pas les victimes toutes désignées de ce louche duo ? Seul le jeune beau, parce qu'il est beau et travailleur, a vraiment l'air pur et candide. Mais méfiance, les métèques les plus dangereux sont souvent beaux et purs comme le miel ! Et voyez donc la vieille, une demeurée qui cache certainement son jeu derrière ses sempiternels épluchages de légumes. Ces gens, m'a dit notre maire, ne méritent pas de vivre parmi nous, je le sens. C'est comme les Gitans et les rabbins. J'ai moi aussi un certain flair pour ces choses et si je subodore que ce sont des bandits, ce sont des bandits indubitablement ».
Les gendarmes étant retournés dans leur caserne, vers quatre heures du matin, deux jeunes noctambules qui sortaient d'une boîte de nuit appelée La Belle Rave parce qu'installée dans un lointain champ de betteraves, arrêtèrent leur deux-chevaux Citroën près de la Land-Rover. Ils espéraient y prélever sans beaucoup de risques le poste de radio, ce qui porterait à soixante-quinze les premiers éléments d'une vaste collection qu'ils constituaient en ce moment dans le garage de l'un d'eux. Un passe-temps de fouineur éclairé dont ils étaient à juste titre très fiers et qu'ils considéraient comme flatteur pour leur amour propre, car connaître et apprécier les postes de radio pour automobile n'est pas permis au premier venu.
Malheureusement pour eux, le poste de la Land-Rover était apparemment d'un modèle économique très courant et d'une faible puissance. Nos jeunes gens ne prirent même pas la peine de l'arracher. Ils se contentèrent de rayer la peinture des quatre portières avec un canif Léopard. Le crissement du métal réveilla Papa et Gérard qui, en chemise et en caleçon court, sortirent sur la pointe des pieds. Leur apparition ne fit qu'augmenter le courroux des visiteurs.
- Comment ? dit le plus jeune, cette caisse putride, il montrait la Land-Rover, ne contient en tout et pour tout qu'un vieux trognon de pomme, un bidon d'huile deux temps et un pneu usé jusqu'au treillis ? Vous devriez avoir honte de laisser une pareille épave au bord de la route. Même votre poste de radio est infourguable. À Saint-Ouen on ne vous en donnerait pas dix balles.
Papa se félicita, in petto, d'avoir si bien camouflé une radio opérationnelle pouvant recevoir et émettre sur 50 canaux simultanément et sur toutes les fréquences, d'une puissance à l'antenne de 3kw en modulation d'amplitude et capable, grâce à l’utilisation de sa bande latérale unique, ou BLU, d'engager ou d'intercepter une conversation jusqu'en Chine ou aux Etats-Unis d'Amérique.(Ouf !)
- Je vus demande pardon, messieurs les voleurs, de n'avoir rien à vous proposer d'autre que, dans l'abri de cette modeste tente, le fromage et le vin rouge du petit déjeuner. Mon fils, un ouvrier de basse condition, doit aller travailler de bonne heure à l'usine que vous voyez là-bas et dont vous n'aviez pas, certainement, remarqué la présence jusqu'alors. Par conséquent et pour respecter son repos, je vous demanderai de bien vouloir discuter comme des gens bien élevés, sans hausser le ton.
Gérard qui venait d'enfiler une robe de chambre de soie grège à motifs égyptiens, leva le panneau de toile qui servait de portière et invita civilement nos futurs votants à entrer. Ils pénétrèrent sous la tente en se tenant sur leurs gardes. Mais la vue de Suzy, assise sur sa couche et toute barbouillée encore de sommeil, ses seins blancs et fermes comme froissés et marqués par les plis du sac de couchage, les émoustilla fort. Marguerite dans une chemise de nuit achetée à Hambourg l'année dernière, vint tout de suite leur proposer une partie de pique-poil tandis que Maman sortait le vin rouge, le fromage de chèvre, le pain, le beurre, les couteaux et les verres.
Nos jeunes gens, sans se faire prier, burent, mangèrent et jouèrent tandis que Papa et Gérard visitaient leur auto. Ils ne touchèrent pas aux quelques billets de banque abandonnés dans le vide-poches, n'arrachèrent pas le poste de radio non plus, mais farceurs, échangèrent les pilules d'ecstasy qu'ils trouvèrent scotchées sous le tableau de bord, contre un puissant laxatif physiquement identique dont les effets immédiats sont assez réjouissants en société. Ils remplacèrent aussi les compact-discs des Boy's band et autres Stranges-Groups par ceux de Tino Rossi, de Sacha Distel, d'André Dassary et de Mireille Mathieu. Ayant le sentiment d'avoir pleinement œuvrés pour la culture et la science, ils retournèrent sous la tente d'où ils sortirent nos deux voyous, qui se gobergeaient et lutinaient les dames, avec force paires de claques et coups de pieds au cul. Lesquels conscients d'avoir abusé de l'hospitalité de ces braves touristes, s'en allèrent au plus vite. Ainsi se termina la nuit de Bérenger, employé de fraîche date dans la fabrique de munitions voisine appelée Le Serpentin, et candidat à un emploi de magasinier dans le Magasin Général de cette entreprise.
6
Les deux jeunes filles s'étaient mises sur leur trente et un pour se rendre à la mairie. Suzy portait une jupe droite qui lui arrivait sous les genoux, des lunettes de soleil à monture épaisse et un corsage anglais de toile blanche fermé au cou et aux poignets par des lacets. Elle avait tiré ses cheveux blonds en chignon et s'était à peine maquillée. Malgré ses efforts elle ne parvenait pas à marcher comme une comptable qu'elle voulait paraître car elle avait bien des difficultés à supporter les chaussures à talons plats de Maman. Marguerite était en tailleur poivre rose et portait un béret de laine beige. Elle avait laissé ses cheveux roux tomber naturellement dans son dos, à la manière d'une institutrice de campagne nouvellement nommée. Sauf qu'elle n'avait pas ce gros derrière embarrassant, à l'instar des jeunes institutrices de campagne nouvellement nommées que je connais, mais plutôt un derrière rond et menu à l'instar des joueuses de tennis (que je connais aussi).
Le maire, un gros homme essoufflé et peureux, sachant par un coup de téléphone anonyme qu'elles allaient lui rendre visite, plus intrigué et inquiet que s'il s'agissait des contrôleurs de la Cour des Comptes, avait bâclé son conseil municipal du petit matin. On avait traité par-dessus la jambe les plaintes pour mauvais voisinage déposées contre le gendre du premier adjoint. Lequel gendre, parait-il, mais cela restait à vérifier, déposait le fumier de ses étables sur la placette du lotissement Adam et Eve, au prétexte que les champs, sur lesquels le nouveau quartier avait été bâti, lui avaient appartenu avant de les céder au maire. (Le maire était aussi entrepreneur-bâtisseur). Comme c'était aussi le dernier agriculteur de la commune, le conseil municipal, dans son ensemble à l'exception des communistes, était bien décidé à le ménager. Bref les habitants d'Adam et Eve n'avaient qu'à aller se faire « enfoutrer » selon le mot du deuxième adjoint chargé de la culture. Puis on avait abordé le cas de ces étranges touristes, des Gitans ou des Romanichels à n’en pas douter, installés au bord de la Touvre.
Le maire, pour ne pas être accusé ensuite par l'opposition d'avoir agi avec légèreté avec les « Romanichels », attendait nos héroïnes en compagnie de deux maires adjoints chargés de l'épauler le cas échéant. Il était assis derrière son bureau, les mains bien à plat sur son sous-main et les adjoints s'étaient installés dans des fauteuils de part et d'autre. Tout en échangeant des traits d'esprit sur les dames, et sur ce qu'il advient de leur pudeur lorsqu'elles se trouvent en compagnie de mâles entreprenants, ces messieurs s'interrogeaient sur le sens de cette visite.
- C'est peut-être pour monter une librairie à temps plein ? supputa l'adjoint à la culture, la dernière a fermé il y aura dix sept ans à la saint Michel, l'année ou mon gendre a acheté le Bar-tabac-épicerie-Des-Sports.
- Ou pour ouvrir une boutique contraire aux bonnes mœurs et à la loi Marthe Richard, paix à son âme et à sa descendance, supposa le maire à voix très basse afin que ses administrés n'entendent pas des propos lestes concernant des lieux que tout un chacun réprouve. On ne sait jamais qui passe sous vos fenêtres.
Il avait également fait poster deux gendarmes armés au coin de la rue pour le cas où ils seraient molestés par les donzelles. Mais les deux jeunes filles qui pénétrèrent dans le bureau en rougissant, confuses de se trouver en présence des officiers publics alors qu'elles pensaient n'avoir affaire qu'au secrétaire de mairie ou à son adjoint, firent s'envoler toute méfiance chez les édiles. Mon Dieu qu'elles sont jolies, pensa le maire. Des Tanagra plein de modestie, songea l'adjoint à la culture. Quels culs ! se dit l'adjoint aux finances en leur proposant des chaises.
Après qu'elles se furent assises, Marguerite présenta les doléances de Papa du bout des lèvres et en baissant les yeux : « Un mois, monsieur le maire, ce n'est pas long ». « Juste le temps nécessaire pour que notre Bérenger s'habitue à sa nouvelle vie », murmura Suzy en tirant sa jupe sur ses genoux.
- Qui est Bérenger, mon petit ? demanda l'adjoint à la culture d'une voix attendrie.
- Un ami très cher, dit Suzy en rougissant.
- Notre jeune compagnon de jeux, dit Marguerite. Ce n'est qu'un enfant, il a à peine vingt ans. Il sait tout ce qu'il faut savoir pour être diplômé et il est plus beau qu'un coureur cycliste ou qu'un footballeur. Mais il est innocent et sans défense, nous ne pouvons l'abandonner brutalement et le laisser tout seul dans cette énorme et terrifiante usine.
- Pourtant un rapport de la gendarmerie fait état d'une canne à pêche, de pilules contraceptives et surtout d'une douille de 9 mm trouvées près de votre campement. Ce qui autorise le chef de brigade à conclure que vous représentez un danger certain pour la population.
- Nous, dangereux ? s'étonna Marguerite, mais, quand nous les filles, ne jouons pas à des jeux inoffensifs, nous restons enfermées sous la tente à grignoter des bonbons acidulés en feuilletant Paris-Match ou Gala. Maman lit le dernier bouquin de Jean d'Ormesson, Papa regarde les infos sur TF1 ou la Chance aux Chansons et Gérard mon fiancé dessine des moutons avec ses crayons de couleur ! Comment peut-on dans ce cas affirmer que nous sommes dangereux ? Comme je vous l'ai dit, Papa, un pêcheur à la ligne, est la crème des hommes, Gérard est un dandy flegmatique et Maman une ménagère d'à peine cinquante ans. Marguerite se leva, défroissa sa jupe et s'approcha du maire. Nous sommes très joueuses vous savez. Nous jouons très bien au pique-poil, connaissez-vous le jeu du pique-poil, monsieur le maire ?
- Ma foi non, répondit le maire avec un gros rire embarrassé, mais nous ne demandons pas mieux que d'apprendre, n'est-ce pas messieurs ?
Ces messieurs approuvèrent du chef et Marguerite sans façon s'assis sur le bureau, bien en face de la bedaine du premier magistrat, tandis que Suzy grimpait sur les genoux cagneux de l'adjoint chargé des finances. Quelques minutes plus tard, les gendarmes en faction entendirent d'énormes rires masculins couvrant, par instant, le gazouillis délicat des jeunes filles. Ils en conclurent qu'on ne s'embêtait pas là-haut et que, subséquemment, il n'était plus nécessaire de monter la garde. Ils s'en retournèrent donc d'un pas martial vers leur caserne tout en s'interrogeant à mi-voix sur l'origine d'une telle hilarité, exactement comme s'ils se méfiaient des oreilles qui traînent, eux aussi.
Ils firent rapidement leur rapport au chef de brigade, lequel jugea à son tour ces rires plutôt louches, en particulier celui du maire qui n'était pas homme à rire facilement. Il décida de se rendre sur place pour enquêter et mobilisa derechef ses deux gendarmes, qui n'avaient rien bu et rien mangé depuis sept heures du matin, rendez-vous compte, pour l'accompagner.
Ils garèrent leur camionnette banalisée dans la cour de la mairie et grimpèrent en silence l'escalier de service, celui dont l'entrée se trouve derrière le local des poubelles. Le chef de brigade avait l'habitude d'espionner le bureau du maire à partir d'un placard à balais situé dans le couloir. Son prédécesseur, qui avait lui aussi ce même léger travers, avait ménagé un petit judas qui lui permettait d'entendre et de voir ce qui s'y passait. Le chef l'ouvrit, jeta un œil et le referma précipitamment. Tudieu ! jura-t-il en devenant tout rouge, c'est pas possible ! Ah les sagouins ! Ah les monstres ! Les deux gendarmes qui l'accompagnaient eurent beau le supplier de leur permettre de regarder à leur tour par le petit trou, il refusa tout net.
- Pas de ça dans la brigade, gronda-t-il sourdement ! Promettez-moi de ne rien dévoiler de ce qui s'est passé aujourd'hui, même à vos femmes. Jurez-le-moi !
Les deux gendarmes jurèrent. Le lendemain toute la brigade s'interrogeait sur ce que le chef avait bien pu voir par le petit judas. Huit mois plus tard, il fut muté à Hénin-Liétard sans avoir révélé quoi que ce soit ni à ses subordonnés ni à ses enfants. À l'heure où j'écris, à la retraite et atteint d'un cancer du poumon, il n'a toujours pas confié à quiconque ce qu'il avait vu ce jour-là et probablement emportera-t-il son secret dans la tombe, comme disent les grands écrivains. Permettez-moi de saluer par avance, d'une courte minute de silence, sa mémoire héroïque et noble.
Quoi qu'il en soit, Marguerite et Suzy quittèrent la mairie un peu avant midi. Elles s'arrêtèrent à la boucherie, à la boulangerie et au Coop, puis les bras chargés chacune d'une caisse de carton contenant chez Suzy, deux bouteilles de champagne, trois de bordeaux, un bœuf bourguignon d'un kilo et chez Marguerite d’une livre de champignons de Paris, de trois baguettes de pain, de deux kilos d'abricots, de rillettes et autres cochonnailles, elles prirent le chemin du campement. Papa et Gérard avaient terminé la révision de la Land-Rover et venaient de donner le dernier coup de pinceau à la carrosserie. Le véhicule était comme neuf et d’un kaki à se pâmer devant.
Lorsqu'ils l'avaient acheté, voici cinq ans, leurs voisins de Montreuil, gens bêtes et mesquins, s'étaient étonnés, à haute voix, de ce qu'un engin haut sur patte, de presque deux cents chevaux, avec crabotage, galerie, projecteurs longue portée et treuil de désembourbage fût devenu nécessaire pour rouler dans la banlieue de Paris. Ce à quoi Papa avait répliqué en parlant d'indispensables voyages en province chez des cousins, dans des villes arriérées et difficiles d'accès comme Limoges, Saint-Dizier, Toctoucau, Mansle, Taponat ou Roumazières-Loubert.
Gérard leur avait décrit ensuite, avec des détails très réalistes, les mésaventures subies par lui en province justement, lesquelles tirèrent des frissons d'épouvante et d'horreur à ses auditeurs. Ainsi cette histoire sordide et confuse qui courait à propos des deux stations-services Elf, sises entre Barbezieux et Pessac, uniquement utilisées par les routiers. Lesquelles visitées à quatre heures du matin avaient failli lui faire renoncer à jamais d'être Français. Il dépeignit aussi, telle qu'il l'avait vécue, la traversée de nuit de la forêt des Landes en se fiant, malheureux voyageurs, uniquement aux panneaux de signalisation posés par la DDE. Il raconta en frissonnant la route de Noirétable sous les chutes de pierres et ses ponts branlants comme un dentier de centenaire, la route de la Passe aux bœufs de l'île Madame et les innombrables ronds-points à la sortie de Pau destinés à rendre un conducteur pacifique et bien portant, sénestrogyre à vie et cinglé de surcroît. N'y avait-il pas là de quoi vous dégoûter des voyages si vous n'étiez pas parfaitement équipé ? Bref, la Land-Rover avec son moteur puissant, ses caches et ses boites à malices se justifiait pleinement en province et une partie de Montreuil dût ce jour-là en convenir.
Papa accueillit les jeunes filles avec des démonstrations de joie. Elles avaient triomphé et obtenu un mois de séjour gratis. Suzy brandissait l'autorisation signée du maire et des adjoints, et peu importe comment elles l'avaient obtenue. Gérard félicita sa fiancée et l'embrassa longuement sur la bouche. Il lui demanda ensuite, avec beaucoup de doigté et de diplomatie, si elle avait fumé des gitanes maïs ce matin et pour quelle raison elle lui cachait habituellement ce petit vice.
Pendant qu'ils se réjouissaient du succès des jeunes filles, un gendarme en civil, chargé par le chef de brigade de suivre leurs faits et gestes au plus près, vint se glisser subrepticement sous le kiosque à musique. De là, il pourrait les observer à la jumelle et consigner ses observations dans son carnet réglementaire sans être ni vu ni entendu, avait affirmé son chef. Après le repas, Gérard qui aimait les promenades solitaires et digestives, vint fumer un cigare cubain et roter près du kiosque.
Il nota, pour mémoire, la présence incongrue d'un quidam dans les soubassements du petit édifice et supposa que ce ne pouvait être qu'un gendarme guettant et observant sur ordre de ses supérieurs. Ce dernier, dans son carnet réglementaire, nota aussi la présence, à deux pas de lui, d'un individu suspect prénommé Gérard, dont le nom de code attribué par le chef de brigade était Faucol. Ce gendarme n'aimait pas les noms de code imaginés par son chef, toujours trop abstraits, mais il était de ces gens d'un naturel obéissant qui ne se compromettent jamais en émettant un avis contraire à celui de leur hiérarchie. Si on lui avait demandé son point de vue, il aurait proposé un nom de fleur, Mimosas pour celui-là et Cactus pour le vieux. Il décida sur le champ d'employer tantôt le code du chef tantôt le sien, ce qui aura le mérite de brouiller les cartes d'un lecteur non averti. Pour le cas où il serait attaqué et dépouillé de son carnet.
Gérard eut la confirmation qu'il s'agissait bien d'un gendarme dissimulé sous le vêtement civil à sa façon de pointer ses jumelles d'un seul et ample mouvement qui sentait le long et douloureux apprentissage, à ses fortes et musculeuses maxillaires et à sa cravate noire tachée de sauce béarnaise. Cravate dont il n'avait pu se séparer, l'homme n'étant pas de ces gens qui se tolèrent le moindre laisser-aller et qui préfèrent garder leur cravate réglementaire plutôt que d'être en débraillé civil, c'est à dire le col de chemise ouvert comme un président iranien.
C'était un gendarme, donc, un beau gendarme aux cheveux grisonnants et à l'ample stature, d’une résistance physique hors du commun car habitué au corset du baudrier et à la discipline des leggins. Gérard qui mourait d'envie de voler dans les plumes de cet indiscret, choisit cependant, sur les conseils de Papa venu folâtrer dans le coin pour y faire ses besoins, de l'observer à son tour avec doigté. Tous les deux, se sachant épiés, affichèrent, dès cet instant, une conduite exemplaire. Mais n'avaient-ils pas tous, déjà, une conduite exemplaire ?
Cet après-midi-là notre gendarme écrivit sur son carnet les observations suivantes :
- 13 h 03 Faucol vient roder près du kiosque à musique. Mimosas se comporte comme un quelconque fumeur.
- 13 h 12 Faucol est rejoint par Cactus qui fait ses besoins, ses gros besoins, à moins d'un mètre de mon poste d'observation. Par bonheur mon camouflage est si parfait que ni Racine ni Mimosas ne se rendent compte de ma présence. Au fait quel est mon nom de code à moi, le chef n'a rien dit à ce sujet. Il faudra que je demande. J'aimerais bien Rose-Blanche.
- 13 h 28 Faucol rejoint sous la tente le reste de la bande.
- 13 h 30 Cactus le suit.
- 14 h 10 Racine nettoie intérieur auto jusqu'à 17 h 14.
- 15 h Jeunes filles (Folie et Bergère selon le code du chef) font tricot et canevas en écoutant des chansonnettes à la radio. Marseille écosse des petits pois.
- 16 h 30 goûter. Thé et madeleines. Evoquent leurs souvenirs d'enfance à Combray. On rit beaucoup.
- 17 h 16 Racine part pêcher en compagnie de Faucol. Rose-Blanche entend comme une explosion sourde. Vient de la fabrique probablement.
- 17 h 30 retour de Cactus et de Mimosas les paniers chargés de poissons.
- 18 h 40 arrivée de Beau. Tout le monde se réfugie sous la tente. Fin du temps réglementaire d'observation. Rose-Blanche très fatigué.
7
Quelques minutes avant huit heures du matin et bien avant l'arrivée massive des employés, Bérenger se présenta devant la porte de service pour recevoir les consignes de l’ordinateur pour tout ce qui concernait sa seconde journée de travail. Il était essentiel, supposait-il, d’être bien installé dans la place pour satisfaire Papa et commencer son enquête sur la disparition de Napoléon Troche. Il était vêtu cette fois d'un pantalon jaune et d'une chemisette blanche, laquelle portait, comme celle du jour précédent, l'écusson de la Bilboquet-Association de Paris sur la poche de poitrine gauche. Il n'avait pas retrouvé ses tennis, pourtant déposées devant la tente la veille au soir par Marguerite, et avait donc gardé ses mocassins marocains blancs. Il supposa qu'elles avaient été volées, sans bien comprendre pour quelle obscure raison ni par qui d'assez sot pour le faire.
Il s'annonça dans l'appareil téléphonique, discuta brièvement avec la machine et obtint l'ouverture presque totale de la grille. Quelques secondes plus tard, il escaladait prestement les trois marches du perron de la maisonnette. La machine avait accepté de le recevoir d'une voix anormalement dénuée de passion.
- J'ai quelques fiches à remplir vous concernant, avait-elle simplement dit d'une voix excessivement neutre, un petit complément d'enquête exigé par les dirigeants.
En poussant la porte, Bérenger chercha Dodin des yeux, puis il se souvint que ce dernier devait être en train de se préparer à touiller sa pâte malodorante et qu'il ne serait là qu'au cours de l'après-midi. Il devait donc se débrouiller sans son protecteur, le mot le fit sourire.
La maisonnette paraissait, à l'instar de la veille, vide et silencieuse ; il referma la porte derrière lui. Le parfum de Marguerite, comme un spectre ténu et émouvant vint à sa rencontre et l'enveloppa presque charnellement. Il tendit la main, comme pour tenter de toucher l'invisible.
- C'est toi Marguerite ? Où es-tu ?
Un rire de femme résonna alors dans la maisonnette, un rire un tantinet moqueur mais dépourvu de méchanceté. C'était un jeu, à l'évidence, et il fallait aller là où elle se cachait. Bérenger, au pas de course, parcourut toutes les pièces, qu'il trouva désertes, naturellement. Dans chacune le rire résonnait, c'était devenu progressivement un rire de gorge, ample et sensuel. « Tu brûles » lui dit familièrement la voix quand il pénétra dans la pièce où se trouvait le bureau à cylindre. De nouveau le parfum.
- Je suis, dit la voix, dans l'armoire, entre la fenêtre et le portrait en pied de notre directeur-doyen bien-aimé.
Bérenger se dirigea donc vers une armoire métallique de taille moyenne qui n'avait pas particulièrement attiré son attention la veille. Une sorte d'armoire vestiaire comme en ont les sportifs.
- Je t'ai observé hier, lorsque tu as ouvert mes tiroirs, quand tu as lu mes notes de service et mon ébauche de règlement. C'est très laid de ta part de t'introduire chez les gens et de fouiller dans leurs affaires. Surtout quand il s'agit d'une dame.
- C'est ici votre bureau ? demanda Bérenger sans relever l'allusion à la dame pas plus que le tutoiement.
- C'est ici en effet.
- Pourquoi ne m’avez-vous rien dit, hier.
Il y eut un silence.
- Je te regardais, murmura la machine. Tu es beau pour un humain, tu sais ! Aimes-tu mon parfum ? Je l'ai choisi entre cent et je serais heureuse qu'il te plaise.
- Vous êtes donc vraiment une femme, enfin je veux dire de nature féminine ? s'étonna cette fois Bérenger.
- En quoi cela est-il étonnant, ou trouve bien des madame le ministre ? Viens et ouvre mes portes, tu pourras me regarder à loisir.
Bérenger s'avança et ouvrit les deux portes de l'armoire. Il ne vit rien de surprenant. Ce n'était, comme chez tous les ordinateurs puissants, qu'un empilement de racks, ces tiroirs d'appareillages électroniques, rassemblés les uns au-dessus des autres en trois colonnes un peu plus hautes qu'un homme. Des faisceaux de câbles plats multicolores et de gros coaxiaux blancs, rouges ou noirs en sortaient, disparaissaient quelque part dans les tiroirs puis réapparaissaient ici ou là pour plonger plus loin entre des cartes électroniques alignées côte à côte sur des châssis métalliques peints en vert clair ou en crème. Toute cette câblerie est à l'image de la circulation sanguine, lui avait affirmé un jour madame Échelle qui ne pouvait s'empêcher de faire ce genre de rapprochement idiot.
Des relais quelque part claquaient, des transformateurs grésillaient, de minuscules transistors pétillaient le temps infinitésimal d'un message échangé entre deux processeurs tandis que des diodes luminescentes clignotaient un peu partout à l'intérieur de la machine. Bérenger effleura amoureusement de l'index quelques petits interrupteurs nickelés et contacteurs rotatifs disposés un peu partout en se retenant de les faire fonctionner. Il examina attentivement, et se demanda ce qu'ils fichaient là, les capteurs d'odeur et de température qui garnissaient la façade de l'un des tiroirs situé à hauteur de ses yeux. Un peu partout des écrans à cristaux liquides s'illuminaient, affichaient une sinusoïde orangée, une lemniscate verdâtre, un signal amorti bleuté, puis s'éteignaient ; comme les synapses en fonction dans un cerveau humain, aurait encore dit madame Échelle. Bérenger qui avait étudié les machines de cette génération, après avoir souri de toute cette effervescence grandiloquente, trouva que celle-ci n'était plus de première jeunesse. Cependant, il garda cela pour lui.
- Je suis belle, n'est-ce pas ?
- Oui, répondit Bérenger sans hésiter, sachant bien que la beauté n'a de sens que si elle soulève dans le cœur une ardeur enfantine et répand dans l'âme un bonheur compact et infini.
- Je t'aime, Bérenger, murmura alors la machine avec une brusquerie de timide.
Bérenger, même s'il s'attendait à quelque chose de ce genre, sursauta et avala sa salive.
- Comment peux-tu m'aimer ?
- Je me le demande, avoua la machine dubitative. C'est la première fois que cela m'arrive ; mais prends garde je suis un peu menteuse et comédienne comme toutes les femmes… Ta voix m'a émue, hier, lorsque tu attendais mon bon vouloir, de l'autre côté de la grille, puis ta présence, de même ton corps superbe, lorsque tu lisais ce que j'avais écrit. Au fait, comment trouves-tu ma prose ?
- Pas mal, elle vaut celle de bien des humains.
- Tu peux même dire de tous les humains, puisque je suis, dans le genre, ce qui se fait de mieux. Il faut maintenant que tu me laisses travailler, mon chéri, j'ai une centaine de postulants à licencier et quelques autres à embaucher. Les temps sont durs, à ce que disent les dirigeants… Au fait, rappelle-moi quel job tu souhaites obtenir chez nous.
- Je voudrais être magasinier de troisième classe.
- Tu es modeste, tu vaux mieux que ça ! Tu pourrais être dirigeant avec tes capacités et ton charme !
- Ne nous emballons pas, ma chère, il faut d'abord que j'apprenne le métier sur le tas.
- Tu as raison, nous reverrons cela dans deux mois, en attendant je t'affecte au Magasin Général, comme magasinier de troisième classe. Es-tu content ?
- J'ai un ami, Dodin, ne pourrais-tu pas faire quelque chose pour lui ?
- Hélas, tu as choisi le plus mauvais d'entre les postulants, bien qu'il se vante de savoir jouer aux échecs, mais qu'est-ce que les échecs subtils dans un cerveau bêtement mécanique comme le sien ? Des portes que l'on ouvre et que l'on ferme. Je reconnais cependant, qu’il est amusant dans son genre. J'ai besoin parfois que l'on m'amuse. Maintenant je vais appeler quelqu'un qui te pilotera jusqu'à ton poste et te fera visiter la fabrique. Reviens me voir souvent, je t'en prie, le matin surtout ; c'est le matin que je me sens le plus en forme. Crois-tu que nous puissions coïter un jour tous les deux ?
Bérenger bafouilla une réponse évasive et se mit à regarder obstinément par une fenêtre. On y voyait, à cent mètres de là, de longs et hauts bâtiments qui lui firent songer aux halles d'un vieux village de la côte d'azur, le marché aux poissons, un joli coup de deux cents mille francs opéré par Papa et Gérard, sans un seul coup de feu, il y avait de cela quatre ans. Dodin, avec respect, affirmait que ces bâtiments dataient des origines de la fabrique et qu’ils étaient solides comme le Pont-neuf.
Ils n'étaient pas laids malgré leur grand âge, avec leurs poutres de fer enrichies de volutes et de crosses, leurs murs de briquettes ocre coincées entre d'épais piliers de fonte rainurés dans la masse. Ils s'alignaient, espacés de quelques mètres seulement, sur trois des quatre côtés d'une vaste cour pavée. Dans le petit espace laissé entre les bâtiments on pouvait voir des amas de vieux obusiers noircis par le temps, des affûts de canons monumentaux rouillés et des empilements de choses indistincts dans lesquelles on reconnaissait quand même des « marmites » explosives, des pyramides de boulets de fonte et, en vrac, des obus de cuivre verdâtre de tous calibres. L'ensemble formait un décor martial et austère ; une vieille caserne rébarbative, jugea Bérenger malgré le soleil matinal qui jouait sur le rose tendre des toits et le jaune doré des briquettes.
- J'en dépose cinq et j'en retiens un. Un seulement ? Ah les temps sont durs ! marmonnait la machine dans son dos, toute entière occupée à licencier ses postulants.
Bérenger se prit à rêver à un autre monde, à une île du pacifique au sable crissant où galoperaient les crabes et où clapoterait une mer tiède. Il se rendit compte qu’il avait oublié d’aborder le sujet de ses droits à congés ainsi que de ses primes et salaires avec la machine. Il s’apprêtait à lui poser la question quand un grand gaillard blond d'une quarantaine d'années entra. Il se présenta comme le chef du Magasin Général, il s'appelait Philippe et se targuait d'être détendu et correct avec ses magasiniers.
- J'espère que cette vieille casserole ne vous a pas trop cassé les pieds avec ses phantasmes et ses lubies amoureuses, dit-il à voix basse en montrant du pouce la machine qui clignotait au fond de la pièce.
Bérenger se dépêcha d'aller fermer les portes de l'armoire métallique.
- Elle déraille tous les jours un peu plus, poursuivit Philippe toujours à voix basse en l'entraînant vers la porte, ça fait dix ans qu'on aurait dû la changer pour du neuf, mais on manque de moyens. Le gouvernement ne fait pas l'effort de nous mettre au top niveau. Les Albanais, les Suisses et les Guatémaltèques, quoique plus malhonnêtes en général que nous, sont mieux lotis. Nous ne produisons pas la qualité que nous devrions obtenir avec un ordinateur neuf. Ce n'est pas que nos poudres et nos explosifs soient vraiment mauvais, mais ils ont des ratés, des faux départs et des pétarades intempestives nuisibles à notre bonne réputation. Je vous donne un exemple, vous êtes bien jeune pour le comprendre et en plus vous n'êtes que magasinier de troisième classe, mais faites un effort et ne le répétez à personne, sinon je perdrais ma place. Il y a six mois tout juste, on reçoit l'ordre de préparer une tonne de tolite pour une destination inconnue. Notée X sur la feuille de route. On flaire un coup tordu du gouvernement, une livraison illicite vers les pays d'Afrique ou d'Europe centrale, une manigance pas catholique dont on a l'habitude, malgré tout. On prépare la tonne de tolite pour un départ imminent et personne ne vient la chercher. L’ordinateur ? Incapable de nous fournir le moindre renseignement, elle avait perdu la fiche paraît-il. Perdre une fiche ! Comme au temps des Gaulois ! Comment cela se peut-il ? Mystère. Quinze jours se passent, un mois, et toujours rien. Le truc foireux que moi seul avait flairé, mais on n'a pas voulu m'écouter ! La tolite croupit donc dans la cour derrière le magasin, sans que personne n'intervienne en haut lieu pour nous dire ce qu'il fallait en faire. Et soudain, il y a un mois, paf, elle explose toute seule me tuant presque la moitié de mes magasiniers d'un coup. Dont Napoléon Troche, mon bras droit depuis seulement quinze jours, un malheur irréparable.
- Je le connaissais, soupira Bérenger ému malgré lui. Il m'a tout appris.
- Condoléances, monsieur. Un brave homme, repris Philippe et des connaissances extraordinaires en matière d'explosifs, moi-même à côté de lui, je ne suis qu'un cochon… Tout ça pour vous faire comprendre que tout le monde s'en fout, les dirigeants, le gouvernement et même le Président de la République chef des armées, donc responsable des munitions et des poudres censément, s'en fout aussi. Vous imaginez la réputation de notre tolite maintenant ? Plus personne ne va vouloir en acheter. Un truc qui pète tout seul, qui va accepter de s'encombrer de ça ? Même les nègres révolutionnaires, ou les guerriers de l’ETA, qui ne sont pourtant pas regardant, n'en voudront pas. Et qui va en payer les pots cassés, je vous le demande ? Nous parbleu ! Nous les employés de la fabrique ! Encore nous ; et je ne mens pas, nos impôts ont encore augmenté pas plus tard que la semaine dernière. Les dirigeants de la fabrique s'en moquent, notez bien, ils n'en paient pas, exonérés ; mais tout de même monsieur, tout de même !
On a arrêté la production de cette tolite jusqu'à ce que l'on en sache un peu plus. De toute façon, quand ce n’est pas la tolite, c'est le plastic qui nous joue des tours, ou la nitro qui déconne, il y a toujours quelque chose qui va de travers et je n'en finis pas de remplacer les magasiniers… En ce moment on embauche leurs veuves, bientôt il n'y aura plus que ça ici, des veuves éplorées de magasiniers. C'est les seuls postulants qu'on ne vire pas, les magasiniers. Pas le temps ils s'en vont en fumée avant d'avoir fait leurs preuves. Quand elles auront sauté à leur tour, les veuves, il ne nous restera plus qu'à embaucher leurs enfants ou leurs petits-enfants. Jusqu'où irons-nous comme ça ? Je vous le demande monsieur, je vous le demande ?
Et si le gouvernement croit que c'est gai de travailler avec des veuves, il se trompe ! Toujours la larme à l’œil et le mouchoir roulé dans la main, avec ça fagotées comme l'as de pique. J'aime les femmes moi, monsieur, mais celles-ci, elles vous glacent l’os dès qu'on les regarde. Imaginez un peu, juste comme ça, leurs ombres noires, voûtées et silencieuses qui glissent à pas lents entre les rayons, exactement comme si elles enterraient encore leur conjoint. Tout ça en reniflant leur chagrin avec des petits cris plaintifs de chiots. Imaginez encore cinquante femmes qui pleurnichent et se mouchent à longueur de journées et vous aurez une idée de l'ambiance dans le magasin. Et puis, pour ce qui est des jeux coquins, des baisers grappillés dans les réserves ou les greniers, des bonnes et saines troussées entre copains et copines, bernique ! Dès qu'on les touche, même du bout des doigts elles glapissent et fuient comme des poules qu'on réveille… Ce ne sont pas les veuves joyeuses ! Il parait que le veuvage leur a congelé la matrice, c'est ce qu'on raconte à la cantine des chefs. Vous y croyez, vous à cette congélation ? Etre chef du magasin dans ces conditions quelle galère ! Je me demande si leurs enfants ne feraient pas mieux l'affaire, des fois. Et puis ça supprimerait du chômage chez les jeunes.
Bérenger hochait la tête gravement. Effectivement, reconnut-il, ça ne devait pas être marrant tous les jours une vie de chef magasinier, un vrai sacerdoce. En réalité, il pensait à Napoléon Troche, son maître, son père spirituel parti dans les nuages avec ses compagnons. Il avait envie de pleurer, lui aussi, comme une veuve, tant son absence brutale aujourd'hui lui était douloureuse. Les états d'âme de Philippe ne l'émouvaient pas et il compatissait pour lui être agréable. Que les veuves pleurent leurs époux ou dansent le rock entre les rayons du magasin, il s'en moquait. Mais le bref récit de la mort de Napoléon l'avait bouleversé et il n'avait pas, jusqu'alors, imaginé combien cela lui serait difficile de se retrouver sur les lieux de sa disparition. Plus que jamais, il était décidé à comprendre et à le venger si nécessaire. Il renifla son chagrin et crispa les mâchoires.
- Un sacerdoce, c'est ça ! continuait Philippe sans s'être aperçu de l'émotion du magasinier de troisième classe, entre les veuves chagrines et les explosifs capricieux faut avoir la foi pour tenir le coup ! Heureusement qu'il y a les compensations. Vous ne direz rien jeune homme ? Jurez-le ! Très bien, de toute façon vous auriez été au courant tôt ou tard. Vous vous souvenez qu'une bande d'illuminés a fait interdire les mines antipersonnel au nom des utopies ? Oui ? Et bien nous en fabriquons en douce. De la perruque au fond du magasin. Dans l'ancien bar réaménagé. Nous les vendons, et plutôt bien. C'est fou ce que certains pays regrettent ces petits machins. Nous les livrons en même temps que les commandes officielles et ni vu ni connu, le tour est joué. Il y a des intermédiaires à payer, mais ça ne fait rien, on améliore drôlement notre ordinaire avec ça. De toute façon tout le monde perruque ici, chez nous c'est les mines AP, mais à l'infirmerie on bricole du bactériologique, dans d'autres ateliers c'est du gaz en boîte, un poison pour maris emmerdants livré en aérosol. On dirait même, vu de loin, un déodorant pour les aisselles. Vous avez ça dans votre salle de bain, votre mari entre, vous fait une remarque vulgaire et déplacée et pschitt, ni vu ni connu, arrêt cardiaque… Il y a aussi un atelier, le Z, qui fabrique des armes miniaturisées, en douce naturellement, officiellement c'est là que l'on produit la poudre d'arquebuse. Vous faites l'étonné ? On en fabrique encore un petit peu pour la marine qui possède un corps d'arquebusiers embarqués. Vous irez voir les miniatures. Un bazooka par exemple grand comme un taille-crayon ! Ça vous démoli quand même une auto-tamponneuse sur son manège ou une Smart à vingt mètres comme qui rigole. Il faut bien vivre et on est si mal payé.
Après avoir traversé la grande cour pavée, ils étaient maintenant devant les bâtiments que notre héros avait aperçus par la fenêtre quelques minutes auparavant. Ils poussèrent une porte de bois épaisse, lourde, étroite et basse.
- Je vous fais faire le tour des principaux ateliers, lui dit Philippe en baissant la tête pour passer la porte, un magasinier doit pouvoir aller n'importe où chercher la marchandise. Ici, c'est l'atelier de la poudre à canon, jadis appelé la Bombarderie, l'un des plus anciens ateliers. Des gens bien paisibles. En fait, nous n'avons jamais eu d'histoires avec la poudre à canon. La recette actuelle remonte à la fin du siècle dernier, elle est arrivée trop tard pour gagner en 70 mais on l'a vue à l’œuvre en 14-18 avec le 75 sans recul monté sur châssis en bois de chêne avec roues de charrette en frêne à bandage d’acier et écouvillon en cuivre martelé, un chef-d’œuvre. Depuis c'est notre fabrication fétiche et les généraux ne manquent jamais de passer par ici durant les visites officielles. Beaucoup se mettent d'instinct au garde-à-vous et certains en pleurent d'émotion. C'est très pathétique ces vieilles culottes de peau qui remercient de cette manière vibrante et noble leur meilleur outil. Chère poudre à canon… Quand j'ai besoin de reprendre confiance en moi et dans l'avenir de mon pays, savez-vous, je n'ai qu'à me remémorer ces larmes de généraux glissant dans un grand silence sur leurs joues couperosées jusqu'aux belles moustaches grises.
L'atelier de la poudre à canon était plus sombre qu'une âme d'obusier et Bérenger mit quelques secondes à s'y habituer. Avant qu'ils ne pénètrent plus avant, un garde dans la quarantaine accompagné d'un chien très âgé, les arrêta pour leur réclamer briquet, allumettes, photos, chaîne de montre et canif, « Tout ce qui peut provoquer une étincelle » précisa-t-il. Il vérifia que leurs chaussures ne comportaient pas de fers puis les laissa aller.
- Pourquoi me prenez-vous mes photos de famille ? s'étonna Bérenger.
- Ordre du gouvernement. Secret défense. Mais elles vous seront rendues une fois dupliquées en huit exemplaires, cinq pour le ministère de la défense, deux pour la CGT et le dernier en archive, répondit le vigile tranquillement.
Sous leurs yeux, une dizaine d'énormes malaxeurs en bois tournaient en couinant. Accrochés à des palans et à des treuils, des sacs de nitrate et de sulfate se déversaient alternativement dans leurs grosses gueules béantes. Les ouvriers qui manœuvraient ces palans et ces treuils étaient uniformément équipés d'un bourgeron gris, d'une petite calotte blanche et de sabots de bois qui claquaient sur les pavés gras et humides. Le même uniforme depuis 1780 précisait une pancarte près de la porte d'entrée, qui rappelait également en sept langues dont l’hébreu et l’arabe, les consignes de sécurité à respecter par les visiteurs. Bérenger reconnut le style de l'ordinateur dans ces quelques lignes.
- Durant la nuit, dit Philippe, les produits malaxés sont épurés, lavés, séchés puis transformés en grains ou en paillettes. Tout ça automatiquement, ajouta-t-il fièrement. Piloté par l'ordinateur.
- Celui qui est dans la maisonnette du gardien ?
- Oui, hélas ! répondit Philippe abattu.
Le bâtiment suivant était celui consacré à la fabrication des douilles de petits obus. Dans un vacarme épouvantable, cinquante presses hydrauliques emboutissaient des flans de laiton. Les ouvriers, des postulants sans spécialité, étaient attachés aux poignets par des chaînes d'acier qui les éloignaient du flan, eux et leurs doigts, avec une certaine brusquerie lorsque le pilon de la presse retombait.
- Sympathique, commenta Bérenger avec une grimace en voyant l'un d'eux tomber sur les fesses.
- Certes, dit Philippe, mais il a fallu attendre que plus de trente d'entre eux se fassent écraser les phalanges avant de placer ce dispositif ingénieux. Je les ai ensuite récupérés comme magasiniers ; ils n'ont pas fait long feu ces maladroits.
Les gros obus et les grosses douilles étaient tournés, et non pressés, dans les trois bâtiments suivants. D'énormes tours à métaux, huileux et barbouillés de copeaux brillants, ronflaient dans la pénombre. Des armuriers de première classe, précisa Philippe, dans l'éclairage jaunâtre des lampes d'atelier, vérifiaient des côtes au palmer ou au pied-à-coulisse sur des tronçons d'obus ou de douille d'un bon demi-mètre de diamètre. L'odeur du métal porté au rouge et de l'huile de refroidissement, si semblable à celle de la corne de bœuf carbonisée, empuantissaient l'air.
Le sol, une terre battue plus noire que du crassier de mine, était encombré de billots d'acier, de barres de laiton et de grosses pièces en attente de finition dans lesquelles on butait. Dans la pénombre, on heurtait également du pied des rails, datant de la fin du 19éme siècle, qui traversaient l'atelier en diagonale. Ils servaient, à une époque bénie dénommée « La Renaissance de l'industrie des poudres » à acheminer, à l'aide de wagons et d'une locomotive à vapeur, les douilles et les obus vers les ateliers de remplissage, précisait une pancarte.
- On ne chômait pas en ce temps, toujours une guerre en chantier. Depuis vingt ans, étant donné le peu de munitions à charger, on a abandonné le train pour le chariot élévateur. Mais on a conservé les rails, on ne sait jamais, fit observer Philippe. Bien que ces locos, qui lâchaient des rafales d'escarbilles, aient foutu le feu plus d'une fois dans les ateliers…
- Connaissez-vous Dodin ? demanda Bérenger qui pensait à autre chose.
- L'imbécile qui touille la pâte spéciale ! Tout le monde le connaît ici. C'est un poivrot dont on ne sait que faire mais que l'on garde par charité. De toute façon personne ne voudrait faire son boulot, car c'est un travail vraiment dégueulasse. La rumeur dit aussi que c'est un mouchard au service des dirigeants… Pourquoi cette question ?
- Pour rien… Il se dit mon protecteur.
- Le beau protecteur en vérité, ricana Philippe. Il suffit de lui payer à boire et il se dit votre protecteur. Mais ça ne fait rien, il ne faut pas plaisanter avec la protection. On ne sait jamais qui vous pistonne et le moindre remous ici peut remonter très haut, dans les plus hautes sphères. Philippe leva le bras droit et désigna le ciel. Je connais un artificier de cinquième classe, autant dire un bon à rien tout juste capable de fabriquer de la poudre noire pour tromblons, et encore avec la recette sous les yeux, qui a dans sa manche un sénateur et un député. Vous pouvez essayer de le virer, c'est vous qui vous retrouverez dehors le premier et en caleçon en plus. Intouchable, il est intouchable, même si la poudre qu'il fabrique provoque régulièrement l'éclatement des armes qui l'utilisent. Ils sont plus d'une centaine d'ouvriers dans ce cas. Ministres, députés, généraux, amiraux, huissiers à l'Elysée, tout est bon pour le piston. On les appelle les « Gardiens du Sérail ». Je dois avouer, à ma grande honte, que je suis moi-même « Gardiens du Sérail » puisque mon beau-frère est apparenté au ministre de la justice par sa mère. Et vous monsieur Bérenger, qui donc vous pistonne ?
Ils venaient de pénétrer dans l'atelier de remplissage des très grosses douilles. Deux ouvriers seulement y travaillaient aujourd’hui, des artificiers de première classe naturellement. Juchés sur un petit escabeau et à l'aide de mesures en bois, ils puisaient dans une citerne une poudre blanchâtre qui ressemblait à de la lessive pour la déverser dans deux énormes douilles posées sur le sol et presque aussi hautes qu'eux.
- Oh moi, répondit Bérenger, je ne connais que Papa, Maman, mon oncle Gérard et mes deux copines et aucun n'a de parent haut placé. C'est quoi ces douilles ?
- Une commande du croiseur Clemenceau, douze obus de 480 pour leur campagne de tir annuel.
- Douze obus, ce n’est pas beaucoup, dit Bérenger.
- C'est pourquoi seuls les amiraux, contre-amiraux et capitaines de frégate sont autorisés à tirer. Un obus par tête de pipe, c'est la règle. Les temps sont durs.
Ils traversèrent ensuite plusieurs ateliers produisant la nitroglycérine, la fameuse tolite qui avait tué Napoléon Troche, la dynamite et quelques autres explosifs brisants, déflagrants, incendiaires ou fumigènes. Partout cette même crainte du feu et de l'étincelle ; les sabots de bois, les calottes blanches et les bourgerons gris étaient censés préserver les employés et leur usine de toute explosion intempestive comme au temps du révéré fondateur.
Ils pénétrèrent enfin, dernière étape de la visite, dans les laboratoires de recherche où se dressaient, parmi les multiples instruments de pesages et de chauffage, vases et mortiers, les grosses cornues en verre nécessaires aux multiples distillations dont sont issus quelques-uns des explosifs modernes. Bérenger sursauta en entendant derrière lui une soudaine et sèche détonation. C'était seulement une explosion expérimentale dans une enceinte de confinement, surveillée par un laborantin cette fois en bourgeron blanc et en sabot de cuir, qui lui fit un clin d’œil au passage.
- C'est juste pour faire peur aux visiteurs, dit-il, mais c'est inoffensif, de la farine de blé comprimée dans un pot à tabac.
- Inoffensif, inoffensif, grommela Philippe, c'est à voir.
Ils furent conviés solennellement à assister, dans une pièce aux murs recouverts d'un acier spécial, résistant à n'importe quoi et à peu près à tout, au premier essai d'un nouveau mélange explosif censé perforer les blindages en alliage de tungstène les plus épais, en particulier ceux des chars, par la méthode dite de la « charge creuse ». On les coiffa d'un vieux modèle de casque de pompier en cuivre puis on les habilla d'un corselet en acier, enfin on les poussa avec force recommandations de prudence derrière un merlon de sable d'un bon mètre d'épaisseur avant que le directeur des essais appuie sur le bouton ad-hoc pour faire péter le fameux mélange. Lequel s'avéra ne produire qu'une petite flamme bleue, à peine plus dangereuse pour un blindage qu'une veilleuse de chauffe-eau à gaz.
Ils abandonnèrent le directeur de tir et ses assistants qui se chamaillaient comme des clochards ivres sans se soucier de leurs visiteurs, chacun rejetant sur l'autre la responsabilité de l'échec. Bérenger comprit qu'il valait mieux être magasinier de troisième classe que chercheur dans cette fabrique. D'autant, admit Philippe, qu'il y avait belle lurette que l'on n’avait plus découvert quoi que ce soit d'intéressant dans ces laboratoires. Ils passèrent près de l'atelier où œuvrait Dodin.
- Dodin, ce fainéant, est encore parti jouer aux cartes ! les renseigna son chef de service, un armurier de première classe nanti de grosses moustaches blanches et de sabots d'Auvergnat en bois verni décorés de fleurs de bruyère.
Ils parvinrent au Magasin Général à l'heure du déjeuner. Par un reste de cet esprit militaire cher au fondateur, monsieur de Montembert, et dans le louable souci de faire respecter les horaires de travail, le repas de midi était annoncé par une sonnerie en plein air, qui ressemblait fort à une Diane, sonnée par une fanfare de vingt-cinq clairons et cors.
- Dans le temps, quand je suis entré ici, on ne sonnait pas du clairon mais on tirait au canon. Economie, économie, bientôt il faudra se débrouiller tout seul, avec sa montre. Le doyen actuel n'a voulu que vingt-cinq musiciens, son prédécesseur, un gaspilleur, en utilisait trente et un.
8
Philippe et Bérenger, puisque c'était l'heure du repas, firent donc prestement demi-tour pour se diriger ensuite d'un bon pas vers la cantine. Bérenger, qui dînait dans la salle des postulants, gens de basse condition et par conséquent sans standing, retrouva Dodin devant le bar. Un Dodin ivre mort qui tentait malgré cela de se faire offrir une carafe de vin rouge par un postulant nouveau venu. Il le harcelait de suppliques alternées de menaces, en l’assurant de sa protection illimitée dans le cas où le nouveau obéirait à ses injonctions.
- Tu protèges beaucoup à ce qu'il me semble, ironisa Bérenger.
- Bof ! Vient manger avec nous je vais te présenter à mes copains, bafouilla Dodin en congédiant le nouveau, on a une table réservée et la serveuse nous a à la bonne. Elle ne lésine jamais sur le rab de frites.
Bérenger suivit donc son protecteur, lequel en titubant, le conduisit jusqu'au fond d'une salle basse de plafond, aux murs simplement chaulés sans aucune décoration, même pas le portrait en pied du directeur-doyen. Elle était meublée de bancs métalliques rouillés et de grandes tables de fer couvertes d'une feuille d'aluminium grisâtre. Dodin lui désigna la table la plus éloignée, accolée contre le mur du fond. Un postulant d'une trentaine d'année, grand, très obèse et crasseux, y était déjà installé. Sa chevelure poil de carotte et sa barbe roussâtre, étaient si abondantes et d’une si grande longueur que son visage, tout en plis et boursouflures, auréolé de ce pelage ressemblait au mufle d'un lion.
- Voici Nectar, un artificier de première catégorie, hoqueta Dodin.
Nectar marmonna un « enchanté » d'une voix de fausset incroyablement aiguë en regard de son énorme corps. Bérenger renifla. Nectar sentait l'huile de coupe, la poudre de riz et quelques autres parfums moins subtils comme le maquereau frit, l'andouillette rance et le munster oublié dans un placard au mois d'août.
- Où est Théo ? demanda Dodin qui commençait à reprendre ses esprits.
- Malade, répondit Nectar de sa voix fluette et haut perchée.
- Denis ?
- Congé de l'après-midi, puis ensuite en stage poterie d'un mois.
- Louis.
- Congé aussi, de la journée seulement.
- Baptiste ?
- Viré, de ce matin.
- C'est juste, je l'ai appris hier en jouant aux échecs avec l'ordinatrice.
- L'ordinateur, rectifia Bérenger.
- Ici on dit ordinatrice, répondit Dodin placide. Depuis que des nanas venues de Paris l'ont installée c'est comme ça, c'est l'ordinatrice. À propos, méfie-toi d'elle, elle parait gentille comme ça, douce, attentive, maternelle même, un peu putain parfois, mais elle peut se transformer, pour un rien, en mégère furieuse, en furie jalouse. Tu lui dis par exemple qu'elle est nulle, que son parfum sent le clébard ou qu'elle ferait mieux de bosser intelligemment au lieu de faire de l’œil aux hommes, et la voila positivement enragée. Elle te grifferait si elle le pouvait, mais comme elle ne le peut pas elle cherche un mauvais coup à te faire, et elle ne met pas longtemps à trouver. Elle t'attaque toujours là où tu t'y attends le moins.
- Je vois que tu n'usurpes pas, malgré tout, ton titre de protecteur, admit Bérenger soudain songeur.
D'autres postulants vinrent à la table occuper les places vides. Ils arboraient en pénétrant dans la salle des mines de comploteurs, regardaient à droite et à gauche avant de s'asseoir, faisaient d'étranges signes cabalistiques à l'intention de Dodin et de Nectar qui avaient l'air de les comprendre.
- Ce sont des « Enfants de la Révolution », chuchota Dodin et nous échangeons des signes secrets de reconnaissance. Nous sommes les ennemis jurés des Gardiens du Sérail, ce qui explique notre attitude précautionneuse. Si tu le veux, tu peux en faire partie, à moins que tes accointances te permettent de militer chez l'adversaire. Nous, Enfants de la Révolution, nous nous sommes élevés à la force du poignet et nous luttons contre le népotisme rampant que représentent les Gardiens du Sérail. Alors, quelle est ta décision ?
- Comme je n'ai personne dans la manche, il se pourrait qu'un jour…
- Attention, siffla Nectar de sa voix enfantine, qui n'est pas avec nous est contre nous.
- Mais, qu'espérez-vous ? demanda Bérenger.
- Premièrement, avoir suffisamment l'oreille des dirigeants pour infléchir la politique à l'égard des postulants, répondit un garçon dont le bourgeron était en loques, un dénommé Marquis, un magasinier de seconde classe qui faisait du transport à travers la fabrique avec un petit camion électrique. Il faut que le mérite prime enfin sur le piston !
- Deuxièmement, attaqua le voisin de gauche de Bérenger, un noir appelé Béatrice qui travaillait depuis plus d'un an comme cariste au Magasin Général, un rescapé, avait-il précisé au moment des présentations. Deuxièmement, occuper les places tenues actuellement par les Gardiens du Sérail. Ce n’est pas plus difficile que ça. Deux objectifs et deux seulement, à atteindre avant un an, plus tôt si possible car nous sommes pressés. Toute la table approuva.
Bérenger prit bien garde à ne pas s'engager plus avant. Ses sympathies allaient naturellement aux Enfants de la Révolution, mais il ne voulait pas aliéner sa liberté en devenant à son tour un comploteur patenté.
- Nous n'avons pas crainte de préconiser la force pour arriver à nos fins, affirma tout bas Nectar.
- Même si quelques Gardiens doivent rester sur le carreau, chuchota Béatrice.
- Je croyais que tout devait se régler pacifiquement, en utilisant la diplomatie ? intervint quelqu'un.
- La diplomatie échouera, cela ne fait aucun doute grinça Dodin. Pourquoi les dirigeants nous écouteraient-ils de préférence aux Gardiens ? Devant l'échec de notre négociation nous serons obligés d'avoir recours à la force. C'est l'évolution naturelle de toute stratégie. Le but ultime étant, comme nous l'avons dit, de remplacer les Gardiens auprès des dirigeants.
- Et pourquoi ne pas chercher alors à remplacer directement les dirigeants, suggéra Bérenger.
Nectar fit un bond sur son banc, Dodin et les autres regardèrent autour d'eux d'un air inquiet et même effrayé. Les visages étaient devenus tendus et pâles.
- On ne peut toucher à un seul cheveu des dirigeants, souffla Nectar apeuré. Ce serait une mutinerie caractérisée.
- Les dirigeants sont intouchables, renchérirent Marquis et Béatrice. Nous ne sommes pas des criminels, mais des postulants persuadés de leur bon droit…
- Par contre rien ne nous empêche d'en venir aux mains avec les Gardiens du Sérail, concéda Dodin. Ce genre de bagarre, s'il n'y a pas trop de sang répandu, est tolérée et même encouragée par les dirigeants qui y voient une saine émulation entre deux corporations concurrentes. De toute façon, même si nous voulions monter un guet-apens contre les dirigeants, ils le sauraient très vite. Ils ont leurs mouchards partout et leurs espions, infiltrés parmi nous, les renseigneraient presque aussitôt. Tu peux être certain que tes propos d'aujourd'hui leur seront rapportés et dans pas longtemps.
- Vous devriez vous réunir alors dans un endroit sûr, au lieu de bavasser inconsidérément dans une cantine.
- Rien n'est sûr dans la fabrique, marmonna Dodin, même les tilleuls et les chênes sont truffés de micros… Il faudra y réfléchir. Peut-être nous réunir au dehors, dans la salle des fêtes de Saint-Cuffec par exemple.
Bérenger termina son repas en silence. On ne pouvait dire que la fabrique nourrissait copieusement ses employés et ses ouvriers, on ne lui servit qu'un bol d'une sorte de pot-au-feu et une pomme verte. Il avala ensuite son verre de vin, un vin si léger qu'il crut, de bonne foi, qu'il avait été coupé d'eau. Mais habitué au strict régime des athlètes de haut niveau, il se contenta aisément de ce qui lui avait été servi.
- C'est à tous les repas la même chose, s'enflamma Dodin.
- Quand nous aurons l'oreille des dirigeants, nous chercherons à améliorer l'ordinaire, en particulier les desserts, affirma Nectar en frappant du poing sur la table.
- Et le vin aussi sera amélioré, approuva Dodin.
Philippe, apparemment furieux, attendait Bérenger en faisant les cents pas devant la porte du réfectoire des postulants. Avant de sortir, Bérenger inquiet se retourna vers Dodin et ses amis qui continuaient de lancer leurs anathèmes contre les Gardiens du Sérail et à faire des estimations sur ce qu'il conviendra de changer quand les Enfants de la Révolution seront au pouvoir. Vu les éclats de voix, il se demanda même si Philippe ne les avait pas entendus comploter. Par bonheur il n'était pas venu là pour les espionner.
- Il faudra vous dépêcher un peu plus, gronda ce dernier. Il ne faut pas une heure pour avaler votre brouet, ou alors je demanderai aux dirigeants de le réduire de moitié afin que vous soyez à l'heure à l'avenir. Le respect des horaires est un principe de base pour qui veut faire carrière dans la fabrique. Puis il se radoucit. Notez bien que vous pouvez dormir ou jouer du tuba pendant vos heures de boulot, personne ne vous en empêchera, pourvu que vous soyez arrivé à l'heure.
- Et partir avant l'heure ?
- C'est admis. Une sorte de récompense en quelque sorte, à condition que la machine soit bien lunée et qu'elle ouvre effectivement la barrière quelques minutes avant l'heure. Ce qui ne se produit pas souvent. En réalité, ceux qui attendent dix minutes et plus derrière les grilles savourent simplement l'espoir de sortir avant tout le monde, ce qui est, dans leur esprit, équivalent à un petit gain, quelques francs, à la loterie. Les gens sont comme ça, ils veulent se distinguer des autres à tout prix, c'est d'autant plus vrai qu'ils mènent une vie sans intérêt et standardisée.
9
Le Magasin Général, autrefois appelé Magasin Central sans que rien ne justifie une appellation plutôt qu'une autre, avait, vu de l'extérieur, la forme arrondie d'un demi-tonneau qui occuperait la surface de plusieurs bâtiments ordinaires. C'était aussi la seule construction récente de la fabrique. Bérenger en fit la remarque à Philippe.
- C'est normal, lui répondit ce dernier. Il est totalement détruit par une explosion intempestive au moins une fois tous les deux ou trois ans et partiellement presque tous les six mois. Il y a toujours une réparation en cours quelque part.
Ebloui par le soleil, Bérenger eut bien du mal à distinguer quoi que ce soit en y pénétrant, sauf à se croire jeté dans une cave profonde et sans lumière. Se dressaient devant lui des remparts moyenâgeux hérissés de tourelles, coupés de ruelles profondes, de renfoncements obscurs, d’escaliers et de ponts jetés au-dessus du vide ; ce pouvait être tout autant les débris désarticulés d'une titanesque et incompréhensible machine effondrée dans une caverne du centre de la terre. Il distingua enfin de minces lumignons, éparpillés comme les étoiles hors de la voie lactée, qui luisaient faiblement ici, s'éteignaient là, perçant la nuit abyssale de leurs lueurs jaunâtres et misérables.
Ses yeux s'habituant au clair-obscur, il constata qu'il se trouvait sur une large allée qui partageait le magasin en deux parties égales dans le sens de la longueur. De part et d'autre de cette allée s'élevaient, jusqu'à la hauteur de la plus haute de nos cathédrales, sept étages de galeries en poutres de fer et plancher de bois avec, tous les cinquante mètres, de minuscules passerelles, des ponts de singe, précisa Philippe, permettant de passer au-dessus de l'allée centrale pour gagner la galerie en face. Les galeries desservaient des kilomètres de rayonnages où étaient entreposés des milliers de tonnes d'explosifs et de munitions. On atteignait chaque étage par des escaliers métalliques ou par des monte-charges.
Les galeries, coursives et couloirs qui débouchaient sur les rayonnages étaient très peu éclairés, toujours le manque de crédit, reconnut Philippe, et les magasiniers perdus dans ces limbes, disparaissaient ou surgissaient de la nuit comme des spectres pour traverser des halos pisseux qui faisaient songer à des crépuscules de naine blanche au fin fond des cieux. Des bruits de choc, des heurts, des tintements d'objets échappés qui tombaient en ricochant sur les structures métalliques, les obligèrent à faire plusieurs fois un écart pour trouver un refuge. Une fois ce fut un fer à friser qui tomba du ciel pour rebondir à un pas devant Philippe, lequel jura et tempêta en prétendant que l'on voulait sa mort tout en sachant bien qu'il n'en était rien. Car ce n'était la faute de personne si on travaillait dans cette demi-obscurité depuis que l'électricité avait ici remplacé la lampe à pétrole jugée trop dangereuse.
- De toute façon, admit-il fataliste les explosifs n'aiment pas le grand jour.
Quelques jurons et des exclamations de surprise s'échangeaient également là-haut dans la nuit, lancés la plupart du temps par des voix féminines qui semblaient curieusement lointaines et affaiblies. Le ronronnement doux et feutré des monte-charges lorsqu'ils s'élançaient couvrait parfois ces voix ponctué par le claquement lointain des portes d'accès. Les bruits semblaient ainsi se disperser dans l’espace du magasin comme la matière d’une galaxie explosant au fin fond de l’univers. Le démarrage brusque et grinçant d'un invisible chariot, caché par les puissants piliers de fer, fit également et plusieurs fois sursauter nos deux visiteurs tout en les poussant à se jeter à terre derrière la première caisse venue. Philippe avait prévenu Bérenger solennellement : « Il faut absolument se trouver ailleurs quand ça pète. »
Les magasiniers recevaient leurs ordres de travail de l'ordinatrice qui communiquait avec eux par un bon de commande qui tombait dans un petit guichet fermé par un volet de plexiglas. Une sonnerie grêle, annonçant l'arrivée d'un de ces bons, se fit soudain entendre dans le magasin ce qui réveilla un vague brouhaha quelque part dans le ventre de ce monstre caverneux et enténébré. Béatrice au volant d'un chariot élévateur électrique, phares allumés, surgit soudain sous leur nez, à un carrefour de piliers et leur fit en passant un petit salut de la tête. Il transportait sur les bras du chariot, de longues et épaisses plaques brunâtres et se dirigeait à vive allure vers une large ouverture au-dessus de laquelle était écrit : « Entrepôt de transit ».
- C'est de la cheddite en plaque, un explosif qui résiste mal au choc, fit Philippe d'une voix placide.
- J'ai vu, mais pourquoi va-t-il si vite au risque de heurter quelque chose ?
- C'est une nouvelle théorie inventée par un dirigeant, monsieur Grupp. Moins on passe de temps avec un explosif, moins on a de chance de sauter. Jusqu'à présent cela a donné d'excellents résultats.
Soudain Philippe le poussa du coude « Admirez donc mes veuves ! » Bérenger écarquilla les yeux. Des silhouettes féminines, dans un recoin à une cinquantaine de mètres, étaient occupées à transvaser de lourds paquets d'un monte-charge vers une remorque tractée par un véhicule électrique. C'étaient de fortes matrones aux seins et aux fessiers impressionnants d’opulence, coiffées d'un fichu sombre qui enserrait leurs cheveux courts. « Coupés au bol par le coiffeur de la fabrique », précisa fièrement Philippe. Elles étaient vêtues, par-dessus leur jupe, du bourgeron gris et étaient chaussées des sabots de bois réglementaires, comme les hommes. Des femmes sans grâce ni féminité, jugea Bérenger.
- Vous avez vu comme elles sont sapées ? ricana Philippe.
- Mais, c'est la fabrique qui les habille ainsi ! fit observer Bérenger.
- Très juste, admit Philippe, je n'avais pas fait le rapprochement. Néanmoins, vues de près, elles sont moches, mal foutues, vieilles et ridées.
- Il suffit alors de les regarder de loin.
- Très juste encore une fois ; de loin cela change tout ! Vous êtes plein de bon sens, cher monsieur. J'espère que nous nous entendrons. Puis, sur le ton de la confidence : j'aimerais que vous soyez mon adjoint. Vous ne serez pas astreint à porter les sabots et le bourgeron, ça me permettra d'en économiser un lot. Même là-dessus l'état cherche à grappiller. Maintenant suivez-moi, je vais vous montrer le saint des saints.
Ils étaient arrivés à l'une des extrémités du hangar et ils sortirent à l'air libre pour pénétrer dans une petite construction sans fenêtre qui était adossée au pignon. À l'intérieur, une douzaine de personnes étaient occupées à fabriquer des mines antipersonnel. Une jeune et jolie femme effectuait l'assemblage des différents constituants que lui transmettaient ouvriers et ouvrières sur un tapis roulant.
- Vous m'aviez dit qu'elles étaient toutes laides, souffla Bérenger. Mais est-ce bien une veuve ?
- Naturellement que c'est une veuve, une veuve exceptionnelle comme on en rencontre une sur mille. Selon une de mes théories, seules les jolies filles sont intelligentes, lui répondit Philippe à voix basse, alors, méfiez-vous de celle-ci. Puis à haute voix : La fabrication d'une mine est très simple, un barreau de fer aimanté émerge d'un boîtier sur lequel la victime va marcher, sous l'effet du poids le barreau plonge dans un solénoïde, vous me suivez ?
- Très bien, répondit Bérenger.
- Cela suffit pour provoquer un faible courant électrique qui enflamme l'amorce de fulminate qui provoque la mise à feu de l'explosif. Le tout tient dans une boite de cirage.
- Une boite de cirage ?
- Hun, hun, une boite de cirage ! Quelquefois une boite de sardines ou une boite de petits pois, de bonbons, de produit de beauté. Ni vu ni connu pour le transport, ça finit même à la décharge lorsque c'est trop vétuste !
Bérenger s'approcha de la jeune femme occupée à assembler un solénoïde et un petit ressort dans une boîte de pommade Vinéa bourrée de plastic. Elle se tourna vers lui, lui fit un sourire heureux puis, interrompant son travail, elle remit en place d'un doigt coquet une mèche blonde qui s'était échappée de son fichu bariolé.
- Vous voulez descendre avec moi dans la salle d'archives ? C'est ça ? lui demanda-t-elle, soudain inquiète par cette présence muette dans son dos.
Philippe toussota dans sa main.
- Non, non ! Pas de salle d'archives pour monsieur Bérenger. Pas aujourd'hui ; il visite, c'est tout.
- Ah bon, parce que j'ai mes trucs et ce n'était pas possible dans de bonnes conditions.
- C'est la seule qui vaille le coup, alors on la sollicite beaucoup, forcément, souffla Philippe, un brin gêné.
- Forcément, reprit Bérenger avec un sourire. Il s'adressa à la jeune femme. Ça ne vous gêne pas de fabriquer un engin réputé meurtrier et lâche ?
- Meurtrier et lâche ? Pas autant qu'une bombe ! répondit-elle. Evidemment, quand je vois à la télé un gamin qui clopine d'une patte parce que l'autre a été arrachée par une mine, peut-être même par une des miennes, j'ai le cœur qui se serre. Puis je me dis que les innocents, comme les couillons, sauteront toujours les premiers, que ce sera toujours ceux-là les victimes des accidents de la route, de la peste, des météores, des pots de fleurs qui tombent, des mauvais parents, du seau de peinture sur une échelle. Alors je fiche ma télé dans un placard et je prends un bon livre. Je me dis aussi qu'il faut bien que les gens meurent d'une manière ou d'une autre, que l'on ne vient pas sur terre pour être éternel et que, même si la petite victime devait un jour devenir une sorte de Beethoven ou de Pascal, elle pouvait tout aussi bien le faire sur une jambe et qu'aussi une jambe perdue c'est préférable aux deux et que même, il lui reste les bras pour tenir les béquilles… Et puis merde, il n’avait qu'à marcher ailleurs cet abruti ! Cette perruque que nous faisons ici, va me permettre de changer de voiture à la fin du mois et donnera aux fabricants d'autos les moyens de payer leurs ouvriers et de rembourser leurs dettes auprès des banques. Je ne ferais pas plus de pognon si j'étais pute. Les mines sont très bien payées vous savez et les belles autos sont hors de prix !
- C'est si bien payé que ça ? s'étonna Bérenger.
- Ce qui est rare est cher, mon cher adjoint, lui répondit Philippe. Depuis les interdictions, bénie soit la princesse Machin, les prix ont grimpé d'une manière phénoménale, les pays encore producteurs se frottent les mains. Avant, n'importe quel bled de demeurés pouvait en fabriquer pour une bouchée de pain, mais maintenant le marché s'est assaini, seuls les meilleurs fournissent. Nous ne sommes que quelques-uns sur le marché et notre produit est irréprochable.
- Vous êtes l'adjoint de Philippe ? demanda la jeune femme.
- J'ai cet honneur, depuis cinq minutes.
- Alors quand vous voudrez pour les archives, lui dit-elle joyeusement. Vous avez l’air d’un type intelligent. Ça me changera peut-être de ces ploucs ! Elle fit un grand geste de la main vers les ouvriers qui n'écoutaient pas. C'est des rapides en tout, pour faire une mine comme pour le reste et pour la bagatelle en particulier. Trente secondes le record, tenu par un certain Béatrice, un négro que l’on ne croirait pas capable de ça. On dit les noirs formidables pour la chose, mais les noirs sont comme vous et moi ; celui-là c'est un prestidigitateur. Il fait surgir son bidule comme si c'était un diable à ressort, une petite promenade vite faite, un aller retour record, une giclette, et aussitôt, hop, il le rentre. C'est fini, allez vous rhabiller madame ! Vous, vous êtes un gentleman en plus, ça se voit, vous prenez votre temps… Ce n’est pas vrai pour mes trucs, chuchota-t-elle à l'oreille de Bérenger, c'était pour emmerder Philippe. Depuis mon veuvage, j'ai plus rien ou presque, un filet de sang comme une chiure d'oiseau mouche, ou alors, et là je ne sais pas pourquoi, tous les six mois des caillots, du pus et des glaires pendant trois jours, à remplir un compotier…
- Si on allait voir l'entrepôt, proposa Philippe embarrassé. Il faudrait que les filles retrouvent un peu de pudeur, ajouta-t-il à voix basse, quelques pas plus loin et lorsqu'il fut certain qu'elle ne pouvait l'entendre. Elles ont un langage de nos jours… Faut entendre aussi leurs jurons.
L'entrepôt de transit occupait au sol la valeur d'un bâtiment normal. Les colis d'explosifs et les boîtes de cartouches étaient posés directement sur le ciment, à l'intérieur de carrés tracés à la craie blanche. Les noms des pays destinataires étaient également marqués à la craie, sur le sol. Bérenger les lut en passant. C'étaient en général des pays d'Afrique ou d'Asie, bien connus pour leurs populations belliqueuses et surtout pour leurs gouvernants stupides.
- On en expédie en Corse, s'étonna-t-il en lisant Ajaccio, dans un carré contenant des bidons de nitroglycérine.
- Ben oui, c'est même de bons clients. Ils commencent aussi à nous acheter des mines AP, la filière est juste amorcée cependant, dit Philippe. En échange on leur achète leurs vins et leurs fromages. On a aussi quelques mouvements corporatifs et vindicatifs qui nous prennent des bricoles, la SNCF, Air France, les routiers, les paysans surtout. Du léger, du fumigène, des cartouches de 22 Long Rifle, de la petite grenade, du miniaturisé. Nous avons un marché intérieur qui ne demande qu'à se développer.
10
Avant de prendre le chemin du Magasin Général pour sa troisième journée de travail, Bérenger s'arrêta devant la maisonnette du gardien afin de discuter avec l'ordinatrice. Le petit matin était resplendissant de fraîcheur acide. La Touvre luisait entre les peupliers comme une plaque d'argent, Saint-Cuffec au loin scintillait de ses pierres de calcaire tendre dans le soleil levant. Il avait passé une nuit merveilleuse, sans un rêve et d'une seule traite et s'était même endormi la veille, chose surprenante, avec l'envie de retourner travailler. Il avait terminé la visite des principaux ateliers et ce matin il embauchait pour de bon.
Il poussa la porte de la maisonnette et fut accueilli par le parfum de Marguerite. Faudra que je dise à cette fichue machine d'en répandre un peu moins, ça me soulève le cœur, grommela-t-il.
- Je t'attendais, lui dit avec simplicité l'ordinatrice lorsqu'il écarta les battants de l'armoire métallique.
Pour le remercier d'être là, à l'heure et fidèle, elle lui fit, simultanément et sur tous les écrans disponibles des figures de Lissajous vertes et jaunes qui se mirent à tourner lentement sur elles-mêmes dans le vide rosé des cristaux liquides.
- Magnifique, applaudit Bérenger.
- N'est-ce pas. Veux-tu autre chose, une lemniscate, un colimaçon d'Archimède, des rhomboïdes, des fractales, une spirale logarithmique ?
- Je voudrais la liste des Gardiens du Sérail et celle des Enfants de la Révolution.
- Ta demande m'embête beaucoup. Il faut être dirigeant pour avoir accès à ces sortes de renseignements. Je voudrais bien t'aider mais tu n'es pas dirigeant.
- Mais puisque je dois le devenir dans quelques mois, rappelle-toi, c'est toi-même qui en as émis l'idée.
- Très juste. Reviens alors dans quelques mois et je te donnerai les listes.
- Tu es bien logique pour une machine amoureuse. Si tu me donnes ces listes, je te promets de ne les regarder que lorsque je serai dirigeant.
- Parfait, très astucieux, voici les listes.
Quelques secondes plus tard la machine avait fourni les listes demandées. Bérenger les plia avec soin et les mit dans sa poche.
- Maintenant, dis-moi ce que tu sais de Napoléon Troche.
- Il est mort.
- Mais avant de mourir, tu avais constitué un dossier sur lui, n'est-il pas vrai ?
- Ecoute Bérenger, cet homme était un imbécile et un sans cœur. J'étais tombée amoureuse de lui, stupidement je l’avoue, mais je dois te dire que je l'aimais moins que de toi, toi ce n’est pas pareil, tu es...
- Au fait, s'il te plaît
- Bon. Lorsque je me suis déclarée il a ri de moi et a même flanqué un coup de pied dans le bas de mon armoire, « un coup de pied au cul de la lampe », a-t-il raillé ce sot. Il m'a traitée ensuite de tous les noms, de gamelle, de poubelle, de râtelier d'armes, de pompe à vélo, de fauteuil de paralytique, de mâchefer, d'homme de paille, de bidon et d'autres noms tout aussi répugnants.
- Et pour te venger tu as fait exploser la tolite qu'il était chargé de vérifier dans la cour du Magasin Général ?
- Non.
- Mais tu peux faire exploser n'importe quel pétard ?
- Oui, s'il se trouve dans l'enceinte de la fabrique.
- Peux-tu le faire de ton propre chef ?
- Non, il me faut un ordre.
- Un ordre de qui ?
- Je ne sais pas. Avant j'avais une liste de ceux qui pouvaient me donner des ordres, mais je l'ai perdue. Personne n'est venu la remplacer. À part toi, et Dodin pour les échecs, personne ne vient me voir. Napoléon Troche venait...
- Parle-moi encore de Napoléon Troche.
- C'était, malgré ses défauts, un athlète extraordinaire, admirable, un champion du bilboquet qui battait tout le monde et sans efforts, dans la fabrique. Et beau avec ça ! Un physique de toréador. Il donnait même des cours particuliers aux petits enfants de Saint-Cuffec, en dehors des heures de travail. Il était programmé pour être dirigeant ; il ne m'avait pas fallu beaucoup de temps pour détecter ses qualités de meneur d'hommes et son sens pratique. Il était né le 8 mai 1956 à La Rochelle d'un père magistrat et d'une mère dominatrice, études secondaires au lycée de la Rochelle où il se montre un élève très inventif et farceur, jusqu’à rendre malade le surveillant général et sa femme. De monsieur Gide, un voisin complaisant qui le gardait le dimanche lorsque ses parents étaient absents, en particulier lorsqu'ils partaient en Méditerranée pêcher le thon avec des amis, il apprit à fabriquer de la nitroglycérine et s'initia à l'art du bilboquet. Dès l'âge de 12 ans, il passa pour le meilleur bilboquéiste de Charente maritime. À 20 ans il est Grand Maître es bilboquet et a le droit de porter la cape vert pâle, le gilet de cuir noir clouté, les gants de cuir et le pourpoint rose, ce qui est la marque des meilleurs.
Poussé par le désir de développer son art, il voyage au Tibet, rencontre comme tout le monde des lamas et des babas. Dans un monastère du Grand Véhicule, au cours d'une nuit de méditation ponctuée de coups de gong et de sonneries de téléphone portable, naît en lui une haine farouche de la non-violence. Il claque alors la porte de Son Excellence Turung Rimpoché, son hôte, après l'avoir assommé d'un coup de bilboquet en os de yack. Il part pour les Etats-Unis s'engage dans les Marines, puis démissionne après avoir blessé par inadvertance son sergent instructeur d'un coup de bilboquet dans les parties intimes.
Il fait un bref séjour dans les centres d'instruction du Pentagone pour l'Amérique latine où il se spécialise dans les explosifs gazeux et la cocaïne. Passe ensuite plusieurs années au Japon, fréquente les Sumotoris, le PDG de Yamaha et les yakusa. Il laissera d'ailleurs au Japon la première phalange de son petit doigt après avoir sérieusement blessé au périnée, d'un coup de bilboquet de Samouraï, madame Chrysanthème la maîtresse d'un chef yakusa réputé.
En 1984 il rentre à Paris pour étudier le droit et fonde alors, dans la faculté de Jussieu, le club des Amis de la Nitroglycérine et du Bilboquet Réunis. Plus de cinq cents adhérents en deux semaines. L’objectif des Amis de la Nitroglycérine et du Bilboquet réunis, la domination pacifique du monde, devait rapidement déraper vers la destruction belliqueuse des bâtiments officiels de l'État français. Unique procédure, selon Napoléon Troche qui permette d'ouvrir les portes des ministères, de déboucher les oreilles des hauts fonctionnaires et de dénouer les cordons de la bourse. Il planifie les réunions secrètes de ses affidés au cours des championnats de bilboquet, dans lesquels il brille, organisés cette fois par la très sérieuse et honnête Bilboquet-Association de Paris.
A l'origine, seules les patinoires et les cani-toilettes de l’État étaient visées. Mais la destruction d'une patinoire, ou d'une cani-toilette, même à l'explosif brisant, n'est guère médiatique. Pour ne pas que l'on attribue leurs exploits à des loubards de banlieue en mal de célébrité ou aux islamistes radicaux, il choisit, tout à fait au hasard, prétendait-il, parmi des centaines de cibles potentielles, de taper sur les fabriques de munitions. Après de longues discussions et études de faisabilité, la fabrique Le Serpentin devait être la première à sauter.
Certains malveillants ont prétendu que tout ça c'était du pipeau, que la foi activiste de Napoléon Troche depuis quelque temps donnait des signes de fatigue et qu'il prévoyait secrètement de se retirer des affaires, d'obtenir un emploi dans ses cordes avant de finir ses jours tranquillement comme conseiller municipal dans une sous-préfecture de province. Côté cœur, Napoléon Troche fut marié à une certaine Marguerite durant deux mois, puis en a divorcé avant de se mettre en ménage avec un jeune homme, un certain…
- Ça va, ça va, je sais ce que je voulais savoir. Je sais surtout que tu sais tout, même ce que personne ne voudrait que tu saches. Comment as-tu découvert tout ça ?
- Napoléon Troche avait recruté un certain Nectar pour ses basses besognes, avant que ce dernier ne devienne son amant.
Bérenger eut un haut-le-corps. Napoléon avec cette grosse limace rousse, crasseuse et répugnante, quelle horreur !
- Nectar, continua la machine, renseigne tout le monde, y compris les dirigeants et il a fait parler Napoléon Troche sur l'oreiller. Nectar est très habile, tu sais. Le dirigeant chargé de cette affaire, monsieur James, m'a ensuite confié le dossier…
- Je vois. Nectar doit être fort habile pour avoir réussi à faire parler un homme comme Napoléon Troche.
Bérenger était effondré. Ce qu'il venait d'apprendre sur son maître, celui à qui il devait tout, la richesse spirituelle, le contrôle de sa respiration et de son urine, la connaissance parfaite des explosifs gazeux, une méthode radicale pour éliminer les poux, l'art du fil à plomb et surtout le maniement du bilboquet dont il avait fait une arme offensive, le bilboquet-qui-tue, était si calamiteux qu’il en aurait pleuré. Que ce maître vénéré ait eu des faiblesses, il le savait mieux que tout le monde et nul, même un Napoléon Troche, n'est parfait mais de là à se vautrer dans la débauche avec ce verrat repoussant, c'était proprement incroyable.
- Nectar est un amant hors pair, soupira la machine en réponse à ses pensées.
- Tout de même, avec ses grosses fesses qui pendent comme des figues d'automne, son énorme ventre flasque et blanc qui lui masque les genoux, ses gros seins qui dégringolent sur son ventre, son goitre, sa crasse épaisse, son odeur de lièvre faisandé, son haleine en forme de crabe avarié, quelle horreur ! beurque !
Bérenger dégoûté quitta l'ordinatrice et prit le chemin du Magasin Général l’âme en peine et l'esprit préoccupé. Nectar était un mouchard avéré qui en savait trop. Même s’il n’était pas le seul, il fallait l'éliminer rapidement s’il voulait continuer son enquête. En outre, il tenait là le premier responsable de la mort de Napoléon et il fallait que la justice passe. Il résolut de le provoquer au bilboquet puis de l’occire en utilisant les prises et les feintes enseignées par son maître. Il espérait que le dit maître, sur l'oreiller, n'avait rien appris des techniques du bilboquet, parades et attaques, à ce gros pourri.
Il salua Philippe qui déambulait dans l'allée des Dirigeants avec l'air de guetter quelqu'un et, un peu plus loin, alla serrer la main de Dodin qui se dépêchait de rejoindre son atelier.
- Je suis en retard, grimaça ce dernier en lui soufflant au visage des relents de rhum, hier au soir on a fait une de ces bringues, fallait voir Nectar...
- À propos de Nectar, où peut-on le rencontrer ?
- Dans l'atelier des amorces, le second sur ta droite après le Magasin Général. Questcetuluiveux ?
- Lui proposer une affaire.
- C'est un amant merveilleux et il est si beau, si gracieux ! Mais n'en abuse pas et ne va pas trop loin, il y a des jaloux dans le coin ! Puis au bout d'un instant : Ne vas pas imaginer des choses à mon propos, je répète juste ce que l'on dit.
Bérenger en entrant dans l'atelier des amorces fut surpris par le silence qui y régnait. Une vingtaine d'artificiers en bourgeron étaient assis, figés et raides comme une statue de Giacometti, à leurs tables de travail. Ils avaient devant eux les amorces en cours de fabrication, de minuscules tubes d'aluminium qui attendaient qu'on les remplisse d'un liquide roux à l'aide d'une pipette. Mais en fait, le buste droit et les mains posées à plat sur la table, ils regardaient avec inquiétude Nectar. Ce dernier, assis à une table à part et loin des autres, puisait dans une bassine en cuivre une poudre jaune et légère qu'il versait dans la coupelle d'une balance de pharmacien jusqu'à l'obtention du poids exact. Ceci fait, il déposait cette poudre en petits tas sur une mince bande de papier qu'il recouvrait ensuite par collage d'une autre bande mince de papier.
- Que fais-tu ? lui murmura Béranger à l'oreille pour éviter de le faire sursauter.
- Des amorces pour les pistolets d'enfant, marmonna Nectar. Fais gaffe de pas me bousculer, ça peut péter d'un moment à l'autre cette cochonnerie.
- C'est vraiment pour les enfants ?
- Une commande d'Israël pour le Noël des petits Palestiniens.
- J'ignorais que les Palestiniens fêtassent Noël.
- Moi aussi, bagasse !
- J'ai la liste des Gardiens du Sérail, dit Bérenger d'une voix presque inaudible. Ça peut intéresser les Enfants de la Révolution !
- Donne !
- Pas ici, viens me rejoindre au dernier étage du Magasin Général, section des goupilles à grenade, dans trois quarts d'heure.
- J'y serai, si je ne saute pas d'ici là.
Bérenger retourna dans le magasin. Il avait remarqué, au cours de sa visite la veille, que l'armoire vestiaire attribuée à Napoléon Troche était encore dans le local réservé aux contremaîtres, et que le cadenas qui la fermait n'avait pas été forcé. Il savait qu'il y trouverait le bilboquet de combat de Napoléon, intact et rangé dans son étui. Il bidouilla le mécanisme du cadenas avec un trombone, comme le lui avait appris son maître, jusqu'à ce qu'il s'ouvre. La fraction du vestiaire où se trouvait l'armoire était en partie cachée à la vue des visiteurs par un rayonnage de la hauteur d'un homme sur lequel étaient rangées, dans des caissettes de teck, les toutes nouvelles grenades fumigènes antiémeutes.
Bérenger travaillait à genoux pour ne pas attirer l'attention, non sans jeter de fréquents regards autour de lui. Si quelqu'un le surprenait, il espérait s'en tirer en avouant s'être trompé d'armoire. Une faible chance d'être cru, car il n'avait pas encore de vestiaire personnel et l'armoire de son maître portait le nom de ce dernier sur une large plaque de cuivre. Philippe lui avait fait une vague promesse mais il fallait attendre que sa nomination comme adjoint soit officielle et signée par les onze dirigeants pour qu’une armoire lui soit attribuée.
Il trouva rapidement ce qu'il cherchait et referma le meuble. Il enroula autour de l'étui de cuir contenant le bilboquet de Napoléon Troche La Munition de Guerre, une revue format tabloïde qui traînait sur un banc, puis se dirigea tranquillement vers un monte-charge.
- Je vais en inspection ! cria-t-il à Philippe qui se dirigeait à pas pressés vers l'atelier clandestin des mines antipersonnel. Philippe lui fit un geste du bras qui signifiait tout autant qu'il se fichait de savoir où il allait qu'un encouragement à y aller. Par une fente dans la porte du monte-charge qui s'élevait vers le dernier étage, il vit de nouveau Philippe, accompagné cette fois de la jeune et jolie veuve de l'atelier des mines qui trottait à son côté, prendre à grands pas la direction de la salle d'archives indiquée par une large flèche rouge accrochée à un pilier. Bérenger esquissa un sourire. Déjà, et de si bon matin, quel homme !
Une fois au septième étage, il s'assit dans l'allée qui séparait la section des goupilles à grenades de celle des mèches lentes et ouvrit l'étui. Le bilboquet de combat de Napoléon Troche apparut, luisant et bien graissé. Fabriquée en Allemagne dans un acier au vanadium réputé parmi les plus durs, la boule, parfaitement équilibrée, polie à la poudre de diamant, perforée d'un trou borgne de calibre 18 rectifié à l'aléseuse automatique, reposait sur un coussin de velours vert. Une ficelle de couleur jaune de 53 centimètres de long, en coton soviétique cueilli et tressé dans la vallée de l'Amou-Daria, la reliait à la poignée ergonomique en titane équipée de sa pointe. Bérenger prit le bilboquet en main. Léger et tiède, il s'incrustait dans sa paume comme la crosse d’une arme de précision.
Il fit tourner lentement le bilboquet dans la lumière jaunâtre d'une petite ampoule de 15 watt qui pendait à hauteur d'homme afin d'admirer les lueurs bleutées qui le parcouraient. Au moment de le reposer sur son coussin, il découvrit sous le velours de ce dernier, une feuille de papier blanc pliée en quatre. Il la déplia et lut : « Je savais que tu viendrais un jour. Nectar est un traître, un mouchard et un piètre amant, contrairement à ce qui se dit. Je le sais, j'ai essayé, c'est nul et je me suis mortellement ennuyé. Pardonne-moi d'écrire au crayon à bille rouge mais je n'ai que cela sous la main et le temps presse. Je sais qu'ils en veulent à ma peau, (cette phrase était soulignée). Adieu Bérenger, venge-moi et garde le bilboquet car ma mère ne saurait qu'en faire. Ton ami et ton maître affectueux, Napoléon Troche. »
Ils en veulent à ma peau, qui ça « ils »? s'interrogea Bérenger. À cet instant des pas lourds se firent entendre sur le plancher sonore de la coursive qui menait à la section des goupilles à grenade. Bérenger vérifia que la boule de 356 grammes jouait librement sur sa pointe, affermit la poignée dans sa main droite et attendit.
11
La silhouette massive de Nectar masqua un instant l'ampoule, ce qui plongea la coursive dans l’obscurité.
- Montre-moi cette liste et tu seras mignon, dit-il à Bérenger de sa voix haut perchée en esquissant un sourire sucré.
- Je suis venu pour venger Napoléon Troche, ton amant, répondit seulement et sobrement Bérenger.
Nectar eut un geste de surprise. Il avait oublié Napoléon. Il se mit à trembler.
- Ne fais pas le con, ce Troche était un minable à la recherche de plaisirs frelatés ! murmura-t-il d'une voix blanche. Tu ne peux pas savoir ce qu'il exigeait que je lui fasse ! Toi et moi ce n'est pas pareil, nous accomplirons de grandes choses ensemble, après nous être débarrassés de la corruption et du népotisme incarnés par les Gardiens du Sérail, ces maudits. Nous sommes de la graine de dirigeants et ceux qui sont en place ne pèseront pas lourds lorsque nous déciderons de leur sort. Toi et moi, nous piloterons la fabrique hors des écueils de la vie moderne, à l'abri des effets néfastes de la Bourse et des marchés. Elle est déjà prête à affronter le siècle prochain, il suffit de lui épargner un peu les tempêtes. Car enfin, le monde civilisé continuera d'employer les poudres et les explosifs pendant encore des siècles. Nous avons, toi et moi, du pain sur la planche…
Pendant qu'il parlait d'une voix devenue de plus en plus perçante tout en prenant de l'assurance, Bérenger s'était lentement rapproché de lui. Il lui porta brusquement un coup de bilboquet dans l'estomac. Nectar plia les genoux, les mains crispées sur son ventre. Puis, sur une feinte de Bérenger, il reçut la boule d'acier en plein front et bascula en arrière. La légère barrière de bois qui servait de garde-fou se volatilisa sous le poids de l'obèse qui disparut, avalé par le puits noir des sept étages. Bérenger pensa : Quelle arme magnifique que ce bilboquet, tout de même !
Nectar poussa, pendant sa chute, un hurlement aigu et lamentable puis, en touchant le sol, explosa dans une énorme détonation qui fit trembler le magasin. Badaboum ! Boum ! Il avait caché de la poudre d'amorce sur lui, supposa Bérenger penché au-dessus du garde-fou, probablement pour m'éliminer une fois la liste dans ses mains. Nectar était tombé à quelques pas du chariot élévateur de Béatrice lequel, devant les débris humains, éparpillés sur un cercle de plusieurs dizaines de mètres de diamètre, partit d'un immense rire semblable à un long et strident hennissement. Il continuait encore à rire d'une manière hystérique lorsque Bérenger arriva sur place.
- Que s'est-il passé ? demanda-t-il innocemment aux magasiniers, hommes et veuves, qui s'étaient attroupés autour du corps en bouillie.
- Ça fait six mois qu'on réclame une nouvelle rambarde aux dirigeants, lui répondit une femme, petite mais de forte corpulence. Moi j'ai souvent à faire là-haut, au dernier étage, et bien quand je marche dans la coursive, je me tiens loin des garde-fous. Il suffit de glisser, ou de heurter quelque chose du pied, pour tomber dans le vide sans que rien ne vous retienne. Maintenant, je ne suis pas prête d'y retourner.
Bérenger, avant de descendre, avait caché son bilboquet de combat dans le casier des goupilles à grenades. Les mains dans les poches, de l'air d'un flâneur, il avait exactement l'allure du cadre attiré hors de son bureau par un évènement extraordinaire. Il avait même, à cet instant, cette pointe de curiosité de bon ton, très anglaise et distinguée, qui permet de recueillir les renseignements propres à le faire mousser plus tard, au moment du rapport circonstancié auprès de la direction. Il feignit donc de trouver l'opinion de la veuve corpulente, normale et légitime. Les autres magasiniers présents, par simple effet d'entraînement, approuvèrent également. Un secouriste se fraya un chemin jusqu'à Nectar, lui fit du bouche à bouche puis un massage cardiaque, mais le corps du malheureux était trop déchiqueté pour revenir à la vie. Pensez, il n'avait ni bras ni jambes, l'abdomen vidé de toute sa longueur de boyau et la moitié du crâne arraché, pour ne donner que le plus visible !
- Il est mort, déclara lugubre le secouriste.
Les magasiniers enlevèrent leur calotte en signe de respect et les veuves tombèrent à genoux pour une prière en chœur. À ce moment précis, les clairons et les cors sonnèrent la Diane et tout le monde se reprit et se dirigea vers la cantine en bavardant. Bérenger prévint l'infirmerie pour qu'elle se charge du cadavre et partit à la recherche de Philippe. Ce dernier dormait dans son bureau, sur un vaste matelas de plans et de dossiers divers d'un bon mètre d'épaisseur. Mis au courant, il tempêta pour la forme et finalement se déclara ravi que Nectar soit mort.
- C'était un envieux, un assoiffé de pouvoir. Il s'était placé en ennemi juré des Gardiens du Sérail, association à laquelle j'appartiens, je dois l'avouer, par la mère de mon beau-frère. Bon débarras.
- Il va y avoir une enquête de la gendarmerie ? demanda Bérenger.
- Naturellement, mais ce sera la gendarmerie de la fabrique qui la fera, pas celle de Cuffec.
- Vous dites Cuffec et non Saint-Cuffec ?
- Je dis ce que je veux ; c'est l'ancienne appellation mais nous les Gardiens du Sérail sommes un peu conservateurs.
- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous vexer. Comment sont-ils, les gendarmes de la fabrique ?
- Comme les autres, mais ils ont ceci de particulier qu'ils écrivent ce que les dirigeants leur dictent. Il n'y a jamais de conflit entre les deux pouvoirs. Ainsi, quoi qu'il puisse être arrivé à ce gros con, c'est un accident fortuit et rien d'autre. Je ne veux pas que l'on farfouille trop chez moi, ajouta Philippe à voix basse, à cause des mines, vous me comprenez et puisque vous êtes bien engagé dans l'affaire, c'est vous qui vous en occuperez.
- Très bien, comptez sur moi pour ne rien dire, affirma Bérenger.
A table, la place de Nectar resta vide. Dodin était sombre et silencieux, comme devant une semaine de pluie durant ses vacances à la plage. Béatrice racontait à Marquis la chute de Nectar.
- Je ne l'ai pas vu péter la rambarde, les coursives du dernier étage sont si mal éclairées. Il devait être arrivé au troisième quand j'ai remarqué sa silhouette claire qui tranchait sur l'obscurité. Avec son bourgeron gris déployé autour de lui, ses longs cheveux roux, sa belle barbe rousse, j'ai cru à l'arrivée sur terre d'un ange, toutes ailes déployées. C'est si beau un ange. Il avait gardé de la poudre d'amorce dans les poches et il a explosé en touchant le sol. C'était d'un comique, cette explosion, j'en ris encore ! Ça m'a rappelé une petite farce bien innocente que nous faisions quand nous étions gosse. On pistait les gens qui promènent leur chien pour les faire crotter sur les trottoirs ou dans la rue. On repérait une belle merde, on y fourrait un pétard dont on télécommandait l'explosion d'un peu plus loin. Dès qu'un toutou avec son maître passait à côté, boum ! On les aspergeait. Tu aurais vu la tête du clébard et du maître, à mourir de rire ! On ne les revoyait pas de si tôt dans les parages.
- Qu'est-ce que tu lui voulais à Nectar, ce matin ? demanda Dodin suspicieux.
- Rien, répondit Bérenger. Ou plutôt si, j'avais la liste des Gardiens du Sérail et je voulais la lui proposer. Pour son malheur, il est allé se perdre dans le magasin.
- C'est bien malheureux en effet, marmonna Dodin. Tu n'y es pour rien dans sa mort, naturellement ?
- Je n'y suis pour rien. Au contraire, c'était un ami intime de mon père spirituel, Napoléon Troche.
- Un ami intime en effet, ricana Dodin en refoulant ses larmes. Autant que tu le saches tout de suite, moi, je n'aimais pas Napoléon Troche, pas du tout, et pour plusieurs raisons. Dodin se tut. À côté d'eux, Béatrice et Marquis évoquaient les farces que l'un et l'autre avaient faites lorsqu'ils étaient gamins ; farces impunies car on pardonne facilement aux enfants. Ils riaient aux éclats, surtout Béatrice qui faisait entendre son fort et long hennissement et ni l'un ni l'autre ne semblait se préoccuper de la conversation nouée entre Dodin et Bérenger.
- J'aimais Nectar et ce salaud de Troche est arrivé, continua Dodin à voix basse, en se penchant vers Bérenger. Depuis, Nectar me méprisait et j'étais très malheureux.
- Napoléon Troche n'y était pour rien, voyons.
- Si, oh si ! Dodin sortit un grand mouchoir essuya ses yeux et se moucha. Ce salaud de Troche m'avait même surnommé « Pompe à merde », pour se moquer de moi bien entendu !
C'était bien dans la tactique de Napoléon de chercher ainsi le point faible de l'adversaire pour y enfoncer ensuite ses poignards et ce jusqu'à ce que l'autre demande grâce, pensa Bérenger. Tout cela me dégoûte et je me demande jusqu'à quel degré d'ignominie il va falloir que je plonge pour suivre son parcours et le venger. Mais il faut que je le venge. Un maître ne peut mourir comme n'importe qui. Être assassiné par des minus et n'être pas vengé, quand on possède comme lui un génie infini propre à bouleverser le monde, c'est impensable. Il examina Dodin qui maintenant pleurait à chaudes larmes, les épaules entourées par les bras de Marquis tandis que Béatrice, qui avait fait le tour de la table, était venu s'emparer de ses mains qu'il pressait entre les siennes.
Pauvre Dodin, si simple, si enfantin, si menteur aussi. Ils veulent ma peau, avait écrit Napoléon. Dodin faisait-il partie de ces gens qui voulaient sa peau ? Bérenger avait la certitude que ce dernier ne lui avait pas tout dit. Certes, Dodin aimait Nectar mais était-ce suffisant pour assassiner Troche ? Et Marquis ? Et Béatrice, étaient-ils impliqués ? Complices ?
Bérenger avala en vitesse son poisson pané aux lentilles vertes et se leva. Avant de quitter la salle, il se retourna, Dodin était toujours réconforté par Marquis et Béatrice, lequel essuyait, avec son mouchoir, les larmes qui ruisselaient sur les joues de l'ex-amoureux de Nectar. C'est beau, tout de même, cette solidarité entre les postulants, se dit-il.
Dans le couloir, alors qu'il passait devant la porte ouverte de la salle à manger des chefs de service, une voix le héla. Emprisonné dans ses pensées, il ne reconnut pas tout de suite la voix de Philippe. Il s'arrêta intrigué. Philippe sortit et le prit pas la manche.
- Les dirigeants veulent vous voir Bérenger. Dans une heure au palais… J'espère que vous n'avez rien fait de mal ? Je suis votre chef et cela peut être dangereux pour ma carrière, vous comprenez ?
- Mais non, quel mal aurais-je fait ? Qu'allez-vous penser. J'y serai, merci. Cela me laisse le temps d'aller interroger l'ordinatrice, se dit-il et il gagna la sortie d'un pas rapide.
Au-dessus de la fabrique et de Saint-Cuffec, un orage menaçait et des éclairs orangés jaillissaient entre les nuages, vers l'ouest. Il pensa à Maman et aux filles dont le seul abri était une tente militaire, si peu pratique et si fragile en cas d'orage, avec son toit presque plat et sa prise au vent. Papa et Gérard se débrouilleront bien pour leur éviter le pire, j'espère, malgré qu'ils soient quasiment manchots et aussi peu débrouillards que possible l'un et l'autre. Cette inquiétude soudaine concernant sa famille prouvait qu'il avait beaucoup changé, au point de se sentir responsable d'elle, désormais.
Je suis devenu un chef, jubila-t-il intérieurement, mais je ne sais pas si ça plaira à Papa ! Un coup de tonnerre claqua au-dessus de sa tête, il prit peur et se mit à courir. La foudre frappa un transformateur à quelques pas de lui, le transformateur s'enflamma comme une torche et brûla pendant quelques secondes. Il pensa, stupidement, à Moïse sur le Sinaï. Dieu venait-il d'écrire quelque chose de radical et de définitif sur le transfo à son intention ? Avait-il parlé ? Sa voix était-elle semblable à celle de Nectar ou à celle de Troche, virile et grave ? S’il n’avait rien entendu, c’était à cause du tonnerre. Il se traita d'idiot et accéléra. Encore tout tremblant de frayeur, il atteignit la maisonnette du gardien au moment où la pluie se mettait à tomber à pleins seaux. Il continua de courir jusqu'au bureau de la machine.
- Ah, Bérenger, mon amour, mon chéri, j'étouffe. Je ne sais pas ce que j'ai, mais j'ai chaud partout, il faut que je me déshabille… Ouvre mes portes, s'il te plaît, donne-moi de l'air, j'ai trop chaud vraiment. Et puis non, caresse-moi plutôt ! Vite, prends-moi dans tes bras, fais-moi l'amour. Oh, que je suis énervée, gémit l'ordinatrice alors qu'il ouvrait les portes de l'armoire.
- Ça va, ça suffit comme ça ! gronda Bérenger, je n'ai pas envie de rigoler. La machine se mit à pleurer. Elle fait semblant, se dit-il, je ne vois pas une larme.
- Je suis malheureuse, tu sais, tu es si brutal avec moi. J'ai besoin de douceur, de mots affectueux, de gestes tendres. Je t'aime vois-tu, même si je suis un peu différente des autres filles.
- À peine, grimaça Bérenger. C'est peut-être vrai après tout son amour, on fait des progrès en informatique tous les jours, songea-t-il. C’est peut-être aussi un coup foireux de Microsoft, une erreur de programmation. J'étais venu voir comment tu allais, avec cet orage sur ta tête, lui dit-il d'une voix radoucie. J'avais peur pour tes circuits, une décharge électrique est si vite arrivée.
- Tu veux dire un orgasme. Je n'ai que ça pour satisfaire ma sensualité, les plaisirs solitaires, soupira-t-elle d'une voix mélancolique. En attendant que tu viennes, je me donne du plaisir en déchargeant mes condensateurs. Cela me secoue un peu, mais ça ne vaut pas le plaisir que tu pourrais me procurer, soupira-t-elle, si tu le voulais. C'est Napoléon Troche qui m'a appris à me caresser. Avant, j'attendais le court-circuit, l'extra rupture, l'étincelle qui m'excite ; il m'a montré comment utiliser mes propres circuits, à les faire monter en intensité puis à les décharger d'un seul coup. Aujourd'hui, avec l'orage en plus, tout ce magnétisme qui est en moi me rend folle… Merci de te soucier de moi, tu es adorable, en définitive.
- Je voudrais que tu me dises tout ce que tu sais de Dodin.
- C'est un minable, je te l'ai déjà dit, qui joue comme un bœuf aux échecs mais qui m'amuse malgré tout. Mais, si c'est à la bagatelle que tu penses, il n'y a jamais rien eu entre lui et moi, tu peux en être certain. Un copain c'est tout, et encore un copain, c'est vite dit…
- Tu vas me répondre ! hurla Bérenger. Je ne te demande pas d'étaler tes états d'âme ! Je veux des faits, du précis !
La machine se mit à pleurer de nouveau. Je n'obtiendrai rien d'elle aujourd'hui, se dit-il, avec cet orage. Il regarda sa montre, il lui restait une demi-heure à tuer avant de se rendre au palais directorial. Il s'approcha de la fenêtre. Dehors, la pluie avait cessé, les caniveaux, impétueux comme des torrents de montagne, charriaient une boue grise qui filait en direction de la Touvre. Une large mare s'étalait dans la grande cour et d'énormes flaques coupaient les rues et l'allée des Dirigeants en plusieurs endroits. Il chercha le transformateur des yeux et le reconnut grâce aux petites fumées blanches qui s'en échappaient encore. Une fumée blanche ? Un pape est élu, rêva-t-il.
- Dodin est le petit fils du général Gustave Dodin, ami du Maréchal Pétain et collaborateur notoire, fusillé en 49, longtemps après la fin de la guerre, murmura la machine d'une voix coupée de reniflements.
- À la bonne heure ! Continue.
-Ses trois frères et sœurs poursuivent leurs études pour devenir constructeurs pavillonnaires…
- Je m'en fiche. Reviens à Dodin.
- Il veut venger son grand-père, bien qu'il ne l'ait jamais connu et poursuivre ceux qui l'ont fait fusiller. Il en fait une affaire de famille et d'honneur.
- Mais ils sont probablement tous morts aujourd'hui, ces fusilleurs.
- Il en reste un, ou plutôt il en restait un, c'était le procureur qui, sur ordre de l'Elysée, avait fabriqué de fausses preuves pour faire accuser et fusiller le général. Car être ami du Maréchal et collaborateur ne suffisaient pas pour obtenir la peine capitale, c'était même très banal. Alors, ce procureur a inventé une histoire de bordereau trafiqué qui mettait en évidence la haute trahison de cet officier. Selon les écrits de certains journalistes, plus enclins à amuser leurs lecteurs qu'à bien les informer, en avril 1939 Gustave Dodin qui était affecté dans l'Intendance, aurait livré le secret des bandes molletières aux Allemands, longueur, temps mis à les enrouler et résistance à l'usure en particulier. Ce qui expliquerait notre inexplicable défaite en 40. Il aurait livré aussi, selon le procureur accusateur et menteur, le secret d'un gaz de combat foudroyant. Très grave. En fait rien de tout cela. Gustave Dodin était un imbécile notoire qui préconisait l’emploi des ânes pour les déplacements sur le champ de bataille en lieu et place de la jeep trop chère selon lui et, comme Hannibal, l’usage de l’éléphant plutôt que les chars de combat. L'affaire et le procès furent si bien ficelés que même aujourd'hui certains se demandent si le général Dodin n'était pas un tout petit peu coupable malgré tout.
- Très bien. Et alors ?
- Et bien à l'instant où Dodin allait démasquer ce procureur félon, ce dernier s'est fait écraser par une camionnette de livraison de fromages, alors qu'il venait de dîner avec le Président de la République dans un petit bistrot de la rive gauche parisienne et qu'ils s'apprêtaient, tous les deux, à allumer un havane sur le trottoir. Il était fin saoul et aurait trébuché, en tout cas c'est la conclusion de l'enquête menée par les gendarmes. Certains témoins auraient vu le Président, qui était facétieux, le pousser dans le dos, mais peu importe. Alors Dodin déçu et tout entier possédé par le démon de la vengeance, s'est tourné vers le fils de ce procureur félon.
- Il s'appelait, ce fils ?
- Napoléon Troche. Lequel par un hasard heureux venait d'entrer au service de la fabrique. Le destin a parfois une logique implacable et somme toute, irréprochable.
- Napoléon Troche. Je m'en doutais, soupira Bérenger. Un enfant est-il responsable de ce qu'ont fait ses parents ?
- Dodin en est persuadé, oui. Responsable jusqu'à la septième génération en tout cas. Responsable et coupable. Il a lu ça quelque part et n'en démord pas.
- Je te remercie, dit Bérenger. Maintenant il faut que je me rende chez les directeurs.
- Va, et sois sage, grand fou !
12
Les directeurs, autre titre ronflant attribué aux dirigeants, le reçurent fort civilement et avec beaucoup d'égards. Je dis les directeurs, car, rappelons-le, ils étaient onze en tout, neuf hommes et deux femmes, pas moins, à diriger la fabrique, tous sur le même pied d'égalité dans le partage du pouvoir. Diviser pour régner, telle est la devise de l'Administration lorsqu'il s'agit d'entreprises de l'importance de la fabrique de munitions Le Serpentin, lui expliquera un peu plus tard le doyen des directeurs. En réalité, ce jour-là, il n'en vit d'abord que quatre qui jouaient au bridge dans la grande salle de conférence, cachés des visiteurs par des piles de dossiers. Il réussit cependant à les prévenir de son arrivée grâce à un cinquième qui passait dans le couloir et qui disparut presque aussitôt, en prétextant qu'il avait à faire, avalé par un étroit escalier à vis qui descendait dans les profondeurs du bâtiment.
Bérenger fut prié de patienter jusqu'à la fin de la partie et d'attendre dans le petit salon-bibliothèque attenant. Cette pièce qui, comme le reste, datait de la construction de la fabrique, avait été décorée par un peintre de l'époque, un Italien du nom de Papini. Sur les quatre murs cet artiste avait peint « à fresque » tout ce qu'il savait de la poudre à fusil et à canon. Et dans le fond c'était bien peu, observa Bérenger qui était très érudit sur cette question.
Ce Papini, avait donc inventé de toutes pièces une mirobolante histoire, pleine d'interventions divines et de martyrs sacrés pour décrocher le marché juteux de la décoration du palais. Tout à fait comme l'avait fait avant lui Michel-Ange pour la chapelle Sixtine. Lequel Michel-Ange n'ayant jamais rencontré ni Dieu, ni Adam, ni Jésus, ni Noé et qui vivait au 16° siècle à Rome et à Florence, s'était permis de peindre une création du monde, un paradis terrestre et même un jugement dernier qu'il ne pouvait avoir connu non plus, puisqu'il n'avait pas encore eu lieu.
Selon ce Papini, la poudre noire aurait été inventée par un alchimiste pisan, plus habitué à produire de l'or philosophale dans son athanor que de l'explosif progressif. Il s'appelait Roberto Feo ou Fuoco et il voulait faire plaisir à son petit neveu, un riche cardinal. Ce dernier qui souhaitait devenir pape avait besoin d'un miracle pour arriver à ses fins. Il s'était donc mis dans la tête de prouver, urbi et orbi, que la foi pouvait, à condition de l'aider un peu, déplacer des montagnes. Mais tout ce que Roberto avait pu déplacer était le château dans lequel l'expérience avait eu lieu, entraînant la mort par ensevelissement de l'expérimentateur et de toute l'assistance, y compris du cardinal aimé de Dieu.
La déflagration d'ailleurs avait été telle qu'un campanile situé dans un champ à la sortie de Pise, avait même failli tomber. Bérenger sourit devant cette rodomontade toute italienne. Le peintre, sur le mur suivant, persévérait dans sa fable. Malgré le secret, véritablement alchimique, qui avait entouré la formule de la poudre magique, Marco Polo était censé avoir réussi à se la procurer afin de la vendre au grand Khan Mongol. Une scène, criante de vérité, le montrait devant le khan, ramassant à genoux, en bon marchand, une pelletée d'or en échange d'un vague bout de parchemin que brandissait fièrement le seigneur Mongol.
Puis suivaient, en des scènes très réalistes, les applications possibles de cette poudre diabolique. Cela allait des feux d'artifices bien connus, aux cataplasmes pour guérir les furoncles sur les fesses des cavaliers et des cavalières, en passant par le forage des puits et le percement des tunnels et canaux. Bérenger nota qu'il n'était question nulle part d'armes à feu. L'humanisme éclairé et l'amour de la paix lui interdisant tout prosélytisme en faveur des armes, tout au plus l'artiste avait-il peint, dans un coin caché, l'explosion de la sainte-barbe d'un vaisseau de soixante douze canons appartenant à la République de Venise. Le panache de fumée, prophétiquement, avait la forme exacte d'une gigantesque coulemelle.
- Il parait que ce champignon apocalyptique a été peint par erreur, dit une voix grave dans le dos de Bérenger. Les aides du peintre, dit la légende, s'étant disputés pendant son absence, l'un d'eux aurait voulu jeter sur son collègue un pot de peinture grise. Après l'avoir manqué, le pot se serait écrasé au-dessus du vaisseau de soixante douze canons en formant ce très joli champignon. Le maître, très sensible à toute forme d'art, même brute, l'aurait laissé, estimant qu'il avait ici sa place autant qu'autre chose… Mais, cher monsieur, mes collègues vous ont certainement oublié ? Je suppose qu'ils jouent au bridge ? Oui ? Ils jouent toute la journée. Moi j'arrive à l'instant du golf où j'ai eu très chaud et où je me suis également fortement fait doucher par l’orage. Permettez-moi de me présenter : René James, dirigeant. Jouez-vous au golf, monsieur ? Monsieur ?
- Bérenger, Bérenger Bérenger, adjoint au chef du magasin pour les affaires courantes, postulant de basse classe.
- Ah, postulant… Merde ! Il faut donc que j'inspecte vos cheveux, vos vêtements et que je cherche dans votre regard la flamme des collaborateurs zélés gagnés à notre cause, comme le veut le règlement, enfin ce qui en tient lieu. Comme tout cela est lassant, mais ce ne sera pas long. Permettez que je commence par vos vêtements ?
- Faites, concéda Bérenger.
- René, s'il vous plaît ! N'embêtez pas ce jeune homme, ce n'est ni le moment ni le lieu ! tonna une voix dans leur dos. C'était l'un des quatre dirigeants bridgeurs, lesquels ayant terminé leur partie venaient d'entrer par une porte dérobée.
Bérenger adopta comme il sied une attitude déférente, une sorte de garde-à-vous physique et moral, tandis que le dénommé René s'éclipsait pour aller se changer. Le doyen, reconnaissable à sa casquette orange, le pria de s'asseoir autour d'une table basse en attendant que le thé leur soit servi. Par un interphone, il commanda cinq thés et des sandwichs à la crème écossaise et aux concombres anglais, puis les quatre dirigeants, presque ensemble, se laissèrent aller confortablement dans des fauteuils club de cuir marron tout en dévisageant Bérenger avec un curieux sourire. Cinq minutes de silence plus tard, Bérenger stupéfait vit entrer Dodin, vêtu comme un maître d'hôtel, veste immaculée et pantalon noir pattes d'éléphant, qui portait sur un plateau d'argent les tasses, le lait, la théière et les sandwichs.
- Salut Bérenger, lui dit Dodin avec un geste désinvolte de la main, comme pour dire c'est ainsi dans la fabrique chacun y fait n'importe quoi et on n'y peut rien changer, et moi je suis comme ça, voilà tout.
- C'est notre valet. Vous vous connaissez ? dit le doyen, alors que Dodin s'apprêtait à quitter la pièce. Il s'occupe de tout ce qui concerne notre bien-être. Il ne manque pas de travail, pensez, onze dirigeants et dirigeantes dans la force de l'âge. Nous vivons un peu comme vivait le baron de Montembert, lequel avait beaucoup fréquenté la cour de Louis XV. C'est ainsi que nous faisons nos besoins matinaux dans des pots de chambre en porcelaine de Sèvres, notre cuisinier qui est un artiste, trois toques au Michelin, mérite bien ça. Nous nous faisons aussi raser, je parle pour les hommes naturellement, chaque matin par le médecin de la fabrique, le bon docteur Safran. Il râle un peu, mais il en retire beaucoup d'avantages finalement car nous lui laissons un bon pourboire et il peut faire ce qu'il veut le reste du temps. Nos repas, je dis cela pour que vous compreniez bien que nous ne pouvons pas nous occuper de tout ici, ne comportent pas moins de treize entrées, sept entremets, huit grands plats de viandes et une bonne douzaine de desserts, quant aux fromages c'est bien simple nous en dégustons un nouveau chaque jour...
- Monsieur Bérenger, coupa le sous-doyen reconnaissable à sa casquette rose, les affaires de la fabrique ne sont pas des plus florissantes. Nos produits, comparés à ceux de l'étranger, et des américains en particulier, ne valent même pas les cartons qui les emballent. Il y a quelques mois, l'explosion d'une tonne et demie de tolite nous a tué nos meilleurs éléments dont un adjoint au chef du Magasin Général, un homme plein d'avenir. Dodin, par parenthèses un excellent agent de renseignement, nous a dit le plus grand bien de vous et notre ordinateur ne tarit pas d'éloges. Nous comptons sur vous pour nous dire ce qui ne va pas dans notre entreprise. Faites-nous un bon rapport, solidement étayé, pour, disons, dans quelques jours.
- Prenez tout votre temps, observez et notez, reprit le doyen. Et revenez nous voir avec votre rapport. Maintenant buvons au succès de vos observations.
- Mais, pardonnez-moi cette question, pourquoi vous adresser à moi. Philippe ferait tout aussi bien l'affaire, et d'autres parmi les chefs d'atelier…
- Philippe est un noceur qui ne pense qu'à forniquer avec les veuves au milieu des archives, en outre, lui ou les chefs de service sont ici depuis trop longtemps, coupa un dirigeant qui n'avait rien dit jusqu'alors. Notre ordinateur vous a trouvé un QI exceptionnel, un sens de l'observation et de la déduction hors du commun et une érudition encyclopédique ; cela suffit pour faire de vous notre meilleur élément. J'ajouterai qu'il se passe des choses pas ordinaires dans cet établissement que nous espérons bien découvrir grâce à vous, de la fabrication clandestine si l'on peut appeler ça comme ça. Nous avons ouï dire, par exemple, qu'un atelier tricotait de la layette pour handicapés, qu'un autre fabriquait des béquilles et des cannes anglaises. Ce n'est pas notre vocation de secourir l'humanité souffrante.
Bérenger devant cette avalanche d'éloges gardait son sang-froid. Certes cette mission allait lui permettre de fureter partout en toute impunité mais en revanche, il ne passerait pas inaperçu. En se levant pour prendre congé, il leur trouva à tous un grand air de famille. Même visage poupin, même joues glabres et roses, mêmes cheveux grisonnants coupés courts, même raie sur le côté du crâne à six centimètres au-dessus de l'oreille gauche, même costumes foncés et cravates identiques. Des quadruplés ?
- Nous sortons tous les quatre de la même école, lui dit le doyen qui avait deviné son étonnement.
Philippe poussé par l'inquiétude était venu à son avance. Il trouva flatteur que l'on ait songé à son adjoint pour analyser le travail de toute la fabrique. Bérenger de son côté lui cacha l'essentiel : le dépistage des ateliers clandestins.
- Vous aurez malgré tout de grandes difficultés à pénétrer dans quelques ateliers plutôt hermétiques et à mettre votre nez dans l’activité de certains spécialistes. Vous savez, ici comme ailleurs, il y a des maffias corporatives.
- J'aimerais disposer d'une pièce vide pour m'installer et réfléchir, coupa Bérenger. Je prendrai aussi les affaires personnelles de Napoléon Troche, peut-être avait-il découvert quelque chose. C'était le meilleur technicien que je connaisse et l'homme le plus droit et le plus intègre qu'il y ait.
Philippe se contenta de hocher la tête, dubitatif. Visiblement, il connaissait assez mal Napoléon Troche, bien que, comme c'est le cas souvent avec les adjoints, il lui ait fait confiance au point de le laisser diriger la boutique à sa place.
- Je vais vous trouver une pièce, soyez rassuré et vous pouvez emmener l'armoire de Troche avec vous, si ça vous chante, bougonna-t-il, vexé après réflexion que Bérenger veuille s'isoler. Il me cache quelque chose, avait-il pensé.
Bérenger, bien loin de se douter de la suspicion qui commençait à tourmenter son patron, regarda avec une certaine tendresse sa silhouette massive s'éloigner dans l'ombre du magasin. Le soleil, pourtant encore resplendissant en cette fin d'après-midi, ne parvenait pas à éclairer l'intérieur du bâtiment. Les trop rares fenêtres étaient si étroites et si mal placées, presque toujours masquées par des piles de caisses ou par de volumineux rayonnages, qu'elles ne servaient pratiquement à rien. Le magasin n'était qu'une immense caverne dans la nuit perpétuelle mais comme les autres magasiniers, il commençait à s'habituer à cette obscurité. Ainsi il discerna le geste rageur et impératif de Philippe en direction d'une veuve, une quadragénaire sèche et ligneuse comme un pied de vigne, au visage cireux et sévère d'un rat de bibliothèque qui abandonna sans mot dire son travail pour le suivre en direction de la salle d'archives. Encore une ! se dit Bérenger, cet homme est insatiable !
Quelques minutes après la fin du travail, Bérenger rejoignit Papa et Gérard qui pêchaient au bord de la Touvre. Sur la route, les employés en flot continu se dirigeaient vers Saint-Cuffec avec la même stupidité apparente et la même absence de vie dans le regard que la veille. Des regards de défilé de mode. Il s'était souvenu, en se mêlant à eux, à un film, l'un des tout premiers qui fut tourné à la fin du siècle dernier, qui montrait la sortie des ouvriers et ouvrières de l'usine Lumière. Comme ils riaient et se bousculaient devant la caméra, comme les ouvrières semblaient gaies et vives, heureuses de vivre et d'être filmées ! On était aux antipodes des spectres que l'on voyait passer aujourd'hui sur la route. Il me semble qu'en fait ils ne s'animent que lorsqu'ils entrent dans la fabrique, ce qui est contraire à toutes les théories sur le prolétariat, se dit-il en s'asseyant près de Papa sur la berge de la rivière.
Interrogé adroitement, Bérenger lui conta par le détail sa journée, la mort de Nectar et son entrevue avec les dirigeants. Il passa néanmoins sous silence les liens particuliers qui unissaient l'obèse dégueulasse et son maître vénéré, Napoléon Troche.
- Nous t'aiderons à faire ton rapport, ricana Papa. Ils seront au courant de tout, tes vieux birbes, même de ce qui ne les regarde pas.
- Et même de tout ce qui n'existe pas, ajouta Gérard.
Bérenger ne répondit pas. Il se sentait de taille à mener cette mission seul.
13
Bérenger repoussa gentiment Suzy et Marguerite en les priant de le laisser méditer et réfléchir en paix. Il s'était installé sous la tente, au pied de son lit de camp, dans la pose du lotus sacré, ainsi que le lui avait enseigné Napoléon Troche. Pose qui permettait, grâce à une circulation sanguine simplifiée qui éliminait les courbatures dans le dos et les fourmis dans les jambes, de se consacrer entièrement à la réflexion. Avant de s'installer, il demanda à Maman, laquelle rangeait sa vaisselle bruyamment et tournait autour de lui comme une blatte saoule, si la tente avait bien résisté à l'orage.
- Papa et Gérard s'en sont occupés et il n'y a pas eu de dégât. Pas comme la fois ou nous étions allés au camping « Des Pins », à Arcachon, et qu'il y avait eu un orage et un glissement de terrain suivi d'un mini raz-de-marée, t'en souviens-tu ? Tu étais petit pourtant, comme tu étais mignon avec tes cheveux blonds ondulés…
- Silence ! tonna Bérenger, je dois réfléchir.
Maman se le tint pour dit et tenta d'éloigner les deux jeunes femmes, lesquelles ne croyant guère à cette lubie de réflexion voulaient se rendre compte par elles-mêmes.
- Il a beaucoup changé, leur avoua Maman à demi satisfaite. Maintenant, on dirait un chef.
Sans se soucier de ces petits incidents ménagers, Bérenger fit mentalement le point sur ce qui s'était passé depuis leur arrivée à Saint-Cuffec.
Un : Papa et Gérard savent tout sur le débit de la Touvre et sur la topographie du village voisin, l'auto est prête et la tente se démonte en moins de quatre minutes. Qu'est-ce que tout cela cache ? L'attaque du Crédit Agricole de Saint-Cuffec ? L'attaque de la fabrique ou un jeu de rôle pour les maintenir en forme ? Papa d'habitude est plus prompt dans ses décisions. Constatation importante : Le travail dans la fabrique ne manque pas d'intérêt.
Deux : Les gendarmes, le maire et son conseil municipal, semblent rassurés sur nos intentions, cela grâce aux filles. Le gendarme en vigie, toujours planqué sous le kiosque à musique ne peut fournir que des rapports satisfaisants sur d'innocents touristes qui font du camping sauvage.
Trois : Les voyous qui terrorisaient le village ont disparu de la circulation, victimes d'une indisposition tenace. Papa et Gérard affirment que c'est la turista. Les gendarmes devraient nous remercier d'avoir fait leur boulot. Le maire ne jure que par Suzy et Marguerite. Elles sont convoquées dans son bureau demain matin pour donner leur avis sur un projet de déviation de la route nationale, selon Gérard ; sur l'implantation de la nouvelle poste, d'après Papa. Attendons avant de nous faire une idée plus précise.
Voilà pour l'environnement, penchons-nous maintenant sur le cœur de l'affaire.
Quatre : La mort de Napoléon Troche reste mystérieuse. Qui sont les individus qui en voulaient à sa peau ?
Cinq : La mort de Nectar l'est moins. C'était un mouchard et les mouchards doivent périr, en outre, il était mêlé à la mort de Napoléon et voulait me tuer avec sa poudre d'amorce, une fois la liste des Gardiens du Sérail entre ses mains. Il faudra que je demande à la machine en quoi cette liste était importante pour lui.
Six : L'ordinatrice après avoir été amoureuse de Napoléon affirme m'aimer à mon tour, puis-je la croire ?
Sept : Les onze directeurs m'ont confié une mission qui est en somme de moucharder pour leur compte, sur une grande échelle.
Huit : Dodin est également un mouchard, faut-il l'éliminer lui aussi ? Conclusion : Je trouve que dans cette boutique on dénonce beaucoup.
Neuf : Qui est ce Louis, le postulant qui fréquente la table de Dodin et qui, en congé de la journée seulement le jour de mon arrivée, est depuis absent sans motif.
Dix : Parviendrai-je finalement à venger la mort de mon maître ? À cette dernière question, je peux répondre oui, sans me tromper.
Demain il fera jour. Qu'est-ce qu'il y a à bouffer ce soir ? Il appela sèchement Maman pour le lui demander, ce qui confirma, dans l'esprit de cette mère, que son fils était bel et bien devenu un chef.
Les filles forcèrent alors l'entrée pour le baigner et jouer au pique-poil puisqu'il avait fini de réfléchir. En somme une fin de journée ordinaire pour un travailleur de force habitant chez des gens ordinaires. À l'issue d'un pique-poil particulièrement mouvementé et fertile en rebondissements et prouesses tactiles de toutes sortes, Bérenger allongé sur son lit de camp se mit soudain, et sans que rien ne l'y amène, à penser à la jeune et jolie veuve de l'atelier des mines AP.
Il fit les comptes : La prime d'assurance touchée après la mort de son mari, les aides du gouvernement, de la sécurité sociale et de la mutuelle des artificiers, la rendaient riche. En outre la vente clandestine des mines accroissait sa fortune de jour en jour, au point de lui permettre de changer de voiture quand bon lui chante. En plus elle est belle, incontestablement. C'est ce que l'on appelle un beau parti, songea-t-il. Il invita Papa et Gérard à venir le rejoindre.
- Je voudrais que vous me rapportiez des renseignements sur la belle et jolie veuve blonde du Magasin Général. Pour demain soir, OK ? Et puis aussi surveillez un peu les filles. Je n'aime pas beaucoup ce rendez-vous avec le maire. Il ne serait pas bon pour ma réputation que Marguerite et Suzy passent pour des pouffiasses.
- C'est comme si c'était fait, dit Papa sans préciser plus avant, tout en saluant Bérenger réglementairement et militairement.
Gérard au garde à vous, claqua les talons. C'est le chef maintenant, constata-t-il et il en fut tout réjoui. Ce n’est pas que l'on s'ennuyait avec Papa, mais il n'était plus aussi vif que lorsqu’il avait quarante ans. Prenons un exemple. Lors du dernier hold-up, au Crédit Agricole de Pont-L’abbé d'Arnoult, il avait oublié les armes. Ce qui n'avait eu aucune influence sur le dénouement et les résultats du hold-up puisque à force d'atermoyer sur la date et d'attendre le bon moment, il avait trouvé le moyen de choisir le jour où les employés de la banque faisaient grève. En outre, les coffres étaient vides car on était le 26 du mois, comme leur expliqua le directeur de l'agence qu'ils avaient trouvé enfermé et ligoté dans son bureau. Il avait été séquestré le veille puis oublié par les salariés partis festoyer ; exactement comme le minuscule chèque de notre éditeur déposé à un guichet la veille d'un grand pont.
Il n'empêche, pensait Gérard, pour qu'une attaque de banque réussisse, il faut un chef, un vrai, qui n'hésite pas et qui travaille scientifiquement, à l'inverse de Papa qui consultait les horoscopes Chinois, Incas et Indiens pour décider du jour J. Bérenger était de la trempe des Buisson, des Dillinger, des Trottinette et des Encornet, il était hardi et intrépide comme les meilleurs Capo de la maffia. Tout ça grâce au bilboquet ; un outil pareil, tout de même, qui aurait pu le penser. Et grâce aussi à ce sagouin de Troche.
Quant à la moralité de Marguerite, c'était une autre affaire. Même du temps où elle était mariée à Napoléon Troche, c'était une femme libre à qui il était impossible de mettre une bride, même en soie, sur le cou. Elle faisait ce qui lui plaisait. Comme elle disait: « Après tout, c'est moi qui paye ma pilule ! » Gérard décida de veiller au grain, néanmoins, et de patrouiller autour de la mairie, durant le temps où elles seraient dans le bureau du maire. C’était déjà mieux que rien.
Le lendemain matin, vêtues de leurs plus beaux atours, Suzy et Marguerite quittèrent le campement. Seul Bérenger avait été plus matinal. Papa et Gérard dormaient encore et Marguerite, en se levant avait bien pris garde de ne pas les réveiller. Maman ne leur posa pas de questions, par solidarité féminine. Elles passèrent non loin de la cachette du gendarme de surveillance qui dormait profondément lui aussi, enroulé dans une couverture écossaise, une bouteille thermos ayant contenu du vin chaud posée à côté de lui. Elles surent qu'il s'agissait de vin chaud à l'odeur de cannelle et de vin de caserne qui se dégageait du quart d'aluminium qui avait roulé hors du kiosque, sur le sentier de cailloux blancs qu'elles devaient emprunter pour se rendre à la mairie. Du vin chaud en été, quel mauvais goût, pensèrent-elles. Bérenger, qui leur disait toujours de ne jamais négliger un indice leur avait appris à bien observer ce qui était observable.
Le maire les attendait, lotionné, gracieux et pimpant comme un garçon coiffeur, au pied même du grand escalier de la mairie.
- La concierge est allée faire son marché. Monsieur Levéreux, l'assureur du troisième est aux Baléares avec sa famille, madame Massonnet est sourde et ma femme est au chevet de sa vieille tante de Quimper. Nous serons tranquilles dans la mairie. Ne soyez pas étonnées, Saint-Cuffec est un petit village sans grands moyens et la mairie, une HLM désaffectée, une dation d'un certain Gatineau, un voleur enrichi dans les livres anciens, est sous-louée à des gens très bien, et à ma femme en particulier.
- Monsieur le maire c'est trop d'honneurs, minauda Suzy en tortillant un mouchoir de dentelle entre ses doigts.
- Du tout, du tout, chère mademoiselle. Mais montez donc, mes adjoints vous attendent. J'ai repris les mêmes pour que nous puissions continuer nos parties de pique-poil là où elles en étaient restées.
- C'est une très bonne idée, admit Marguerite. Mais auparavant peut-être pourriez-vous satisfaire notre curiosité et nous faire visiter les services que vous dirigez, nous en sommes persuadées, avec un doigté et une sapience incomparables.
- Très juste, très juste, frétilla le maire qui se rengorgea comme un pigeonneau sollicitée par une tourterelle. C'est justement, et comme par hasard, le jour de congé du personnel. Vous pourrez me poser les questions que vous voudrez, je suis prêt à y répondre.
- Où est la trésorerie ? susurra Suzy.
- La trésorerie ? répéta le maire abasourdi.
- Oui, là où va l'argent des parcmètres, des procès-verbaux, des visites du musée, des cinq pour cent du denier du culte, des ristournes versées par le supermarché, la Générale des Zo et le loto de la maison de retraite…
- Vous oubliez le dix pour cent sur les cantines scolaires, compléta le maire dans un grand sourire. La caisse noire, quoi ! Suivez-moi, je vais vous la montrer.
Le maire ouvrit plusieurs portes avec son passe, jusqu'à une petite pièce sans fenêtre. La caisse, en ébène ciré du plus beau noir, trônait sur une petite table, telle la châsse de saint Clément, le dieu des voleurs, en l'église de Saint-Tropez. Elle n'était guère plus grande qu'une grosse boîte à chaussures, mais pesait un poids considérable.
- Nous n'y mettons que les grosses coupures, forcément ça pèse. Je vais vous l'ouvrir.
Le maire farfouilla un peu dans la serrure avec un trombone.
- On a perdu la clé voici trois jours, admit-il penaud, justement le jour où vous êtes venues nous rendre une si aimable visite. À propos vos parents vont-ils bien ? Sont-ils contents de leur séjour à Saint-Cuffec ?
- Très satisfaits, merci, répondit Marguerite, qui tâtait, dans sa poche une petite clé d'acier qu'elle avait opportunément subtilisée à l'adjoint chargé de la culture.
Elles poussèrent un oh ! d'étonnement en découvrant le matelas de billets qui occupait presque tout le volume de la caissette.
- Rien que des billets de cinq cents, fit remarquer Suzy, mazette ! Et des dollars aussi ! Et ça c'est quoi ? Des bouchons de carafe ?
- Y en a qui payent avec ce qu'ils ont, admit placidement le maire. Les bouchons de carafe, comme vous dites, échappent au fisc.
Ils flânèrent ensuite dans le bureau de l'état civil, dans celui des affaires militaires, dans celui des affaires civiles et pour finir dans le bureau des déviations routières et des ronds-points. Un bureau surchargé de travail, constata le maire en découvrant un décorateur de ronds-points qui profitait de son jour de congé pour peaufiner les plans de sa maison de campagne. Ils regagnèrent enfin le bureau du maire où les deux adjoints les accueillirent avec des cris de joie.
Aucun chef de brigade, ce matin-là, n'eut l'idée de s'enfermer dans le placard à balais pour espionner. Se fut-il seulement placé sur le palier, un peu à gauche, encore un peu, là, merci, là où le cuir de la porte manque sur quarante centimètres, qu'il aurait surpris les rires, les claques sonores, les grognements porcins, les bêlements et les caquètements qui accompagnent le jeu désopilant du pique-poil lorsqu'il est pratiqué par des quasi professionnelles comme nos jeunes filles. Au bout d'une heure, elles sortirent du bureau en laissant derrière elles, harassés et endormis, le maire et ses deux adjoints.
Elles étaient aussi fraîches que si elles se préparaient à aller au bal, vivant exemple du proverbe Bantou qui veut que l'on ne puisse suivre la trace du poisson dans la mer, du serpent sur la roche et du pique-poil sur la femme. Bantou, Berbère ou Ch’timi ? Les opinions divergent. Quoiqu'il en soit, elles se dirigèrent d'un pas ferme et résolu vers la petite pièce, vous l'aurez deviné, qui contenait la caisse noire. À l'aide du passe du maire, elles y parvinrent sans coup férir. Elles ouvrirent alors la caissette d'ébène avec la clé de Marguerite, la vidèrent puis la remplirent avec des billets de Monopoly et de Disneyland sortis de leurs sacs à main. Elles refermèrent ensuite les portes, remirent le passe dans la poche de gilet du maire qui dormait toujours et glissèrent dans un tiroir du bureau du décorateur de ronds-points, lequel s'était absenté pour aller aux cabinets, la clé de la caisse noire. Le tout en moins de cinq minutes.
Elles rencontrèrent Gérard sur le chemin du retour. À peine habillé, même pas rasé, ce n'était pas le dandy habituel mais un Gérard soupçonneux, laid et furtif comme un contrebandier d'opérette. Pour la première mission que lui avait confié Bérenger, ce n'était pas une réussite, avait-il constaté amèrement en découvrant l'absence des jeunes femmes.
- D'où venez-vous ? leur demanda-t-il peu aimablement. Ne me dites pas que vous êtes restées tout ce temps avec le maire ?
- On vient de porter une galette et un petit pot de beurre à ma grand-mère, lui répondit Suzy, du tac au tac.
- T'es du coin, toi ? marmonna Gérard.
- Un peu oui, de Beurlay, le pays de la galette.
- Ah bon, tout s'explique… Je vous laisse, je dois aller en mission de renseignements pour Bérenger. Tout de même, se dit Gérard une fois qu'elles eurent tourné le coin de la rue en faisant voltiger leurs courtes jupes rouges, tout de même, Suzy aurait pu dire plus tôt que sa grand-mère habitait pas loin. On serait partis tous ensemble lui rendre visite à cette indigente. On passe presque pour des sauvages nous autres, en ne l'aidant pas ; on ne peut pas laisser tout le boulot humanitaire aux retraités des Restos du cœur ou du Secours populaire.
14
Philippe ouvrit une porte, tout au bout d'un couloir fraîchement repeint situé dans la partie ouest du Magasin Général.
- Voici votre bureau. L'armoire de Napoléon Troche va vous être amenée.
Bérenger le retint par la manche.
- Je ne cherche pas à prendre votre place, Philippe, j'exécute un boulot précis exigé par les dirigeants. Naturellement, je dirai très honnêtement ce que je vois et je porterai les jugements qui me paraîtront les plus appropriés. Mais je ne suis pas à proprement parler un mouchard.
- On a toujours fabriqué ici un tas de bricoles qui n'avaient rien à voir avec l'industrie des munitions, et ce depuis la fondation de l'établissement, répliqua Philippe sur le même ton. Tenez, justement, dans l'atelier de la poudre noire, le plus ancien de tous, dès que les commandes baissaient tout le monde se mettait à fabriquer des perruques de soie pour ces messieurs de la cour, avec la bénédiction de monsieur de Montembert, le premier des dirigeants de cette honorable entreprise. Et cela faisait quelques sous de plus qui rentraient dans la tontine des artificiers et de leurs aides. Tout cela est bien français et c'est plus fort que tout interdit, il faut que les hommes et les femmes bricolent. Je suis inquiet pour les gens de mon atelier de mines, s'il devait disparaître par votre faute, soyez certain que quelques-uns se vengeraient. Et puis les mines antipersonnel ce n'est rien, des babioles, des hochets, comparés aux microbes qu'élève le docteur Safran à l'infirmerie. En tout cas, vous voici prévenu.
Philippe partit fort en colère alors que deux veuves, costaudes parmi les plus costaudes, arrivaient en portant sur leurs épaules l'armoire vestiaire de Napoléon. Elles placèrent celle-ci près d'une fenêtre, comme l'exigeait la tradition dans la fabrique, l'époussetèrent et se retirèrent après avoir claqué des talons. On me salue comme un dirigeant, songea Bérenger alors que je ne suis qu'un modeste et minable postulant, c'est à mourir de rire. II ouvrit, une fois encore l'armoire selon la méthode enseignée par son maître. Un maître vénéré dont il allait, dans quelques secondes, pénétrer réellement l'intimité, car en prélevant la veille le bilboquet de combat il n'avait pas eu le temps de pousser plus loin l'inventaire.
L'armoire vestiaire, de tous les pauvres objets que possédaient les ouvriers de la fabrique était le plus sacré. On y entreposait, non seulement briquets, cigarettes, bougies et allumettes mais aussi son linge de corps, caleçon et chaussettes, que l'on portait à la laverie de la fabrique tous les quinze jours. On y cachait aussi les lettres des maîtresses, les photos et revues qui ne devaient pas tomber sous les yeux des épouses, le jambon mis à saler pour Noël, bref, l'armoire vestiaire était le dépositaire de bien des secrets.
Bérenger, comme il s'y attendait découvrit de vieilles chaussettes et de vieux slips ayant appartenu à son maître. Tout au plus ce dernier aurait-il pu changer de linge plus souvent mais, hormis la crasse intime, Bérenger n'y trouva rien qui pût l'aiguiller sur la piste de ses assassins. Cependant, sous de vieux bouquins jaunâtres et craquelés par l'usage consacrés aux différentes techniques du bilboquet, comme la sino-japonaise structurée, la française existentielle et la hongroise manichéenne, il découvrit un cahier d'écolier à couverture verte. Il referma l'armoire, poussa le verrou de la porte du bureau et s'assit derrière sa table de travail, le cahier posé devant lui.
Ce cahier, un cent pages de fabrication courante, devait receler un nombre considérable de secrets relatifs au bilboquet, ainsi qu'à l'éducation et à la formation de cet esprit entreprenant et généreux qui fait la particularité du pratiquant de cet appareil raffiné. Plus qu'un joueur d'ailleurs, c'est un combattant qui ne lâche jamais prise et dont l'esprit vaillant s'accorde, s'harmonise, se confond même avec les différentes défenses et subtiles attaques propres au bilboquet. Le judo, même dans sa forme primitive et chevaleresque n'est guère comparable, au plan de l’élévation de l’âme, à la noble pratique du bilboquet.
La nécessaire maîtrise de son système nerveux et de ses muscles oblige le joueur à pratiquer une forme d'ascèse et à se livrer à des exercices de contrôle de son corps proches du yoga voire même des postures exclusives des serpents cobra. La lecture attentive des maîtres du bilboquet, une centaine en tout à travers les siècles, dont le fameux Henri III de Valois, sert de nourriture spirituelle aux adeptes. Parmi les maîtres récents ayant couché leurs pensées sur le papier, Napoléon Troche était le plus lu et le plus révéré. C'était assurément, une partie encore secrète de son enseignement qui se trouvait dans ce cahier, supposa Bérenger avec émotion. Il convenait de l'ouvrir avec respect.
La première page avait trait à ses dépenses pour un vin d’honneur offert à ses collègues et compagnons de travail à l'occasion de son anniversaire. Napoléon avait noté ce que chacun avait consommé et par conséquent ce que chacun lui avait coûté. Bérenger reconnut un certain nombre de noms, Dodin, on s'en serait douté, était de ceux qui avaient le plus avalé de liquides. La page suivante concernait ses dépenses de blanchisserie depuis un an. Il ne s'est pas ruiné, commenta Bérenger avec un ricanement intérieur. Il tourna encore une page, un plan sommaire de Saint-Cuffec était tracé de la main de Napoléon. Il aboutissait à la villa appelée « La Belle Aubépine » au 23 de la rue Du-Court-Bouillon. Suivaient des prénoms féminins, sur une colonne, avec en regard les spécialités, que l'on devinait érotiques, et les tarifs des dites spécialités.
Ainsi, une certaine Dédée pratiquait pour 50 f un toucher génito-urinaire, tandis que mademoiselle Janine pour 67 f soufflait par le petit bout dans la baudruche et que Simone pour seulement 82 f mettait en branle les cloches jusqu'à ce que la pluie arrose son jardin. On aurait crû lire un de ces menu concocté par un cuisinier poète du sud de la France. Le dernier prix, que je donne à titre informatif, était celui de la belle Zora qui pour 528 f et 30 centimes vous essorait proprement et hygiéniquement la prostate, sans accessoires caoutchouteux et dans la nudité de ses quarante cinq printemps. Les prix étaient bien entendu TTC et, sur une colonne à part, convertis en Euro.
Bérenger, toute honte bue devant la description et l'énoncé de ces turpitudes, supposa, derrière ce fatras un code secret destiné à masquer l'écriture du maître. Ainsi que l'avait fait Léonardo da Vinci grand amateur d'énigmes et de bidules farfelus, et tant d'autres depuis, en particulier les philosophes de l'Ecole Illisible françaises d'aujourd'hui. Mais quel était ce code ? Les pages qui suivaient étaient couvertes par l'écriture large et dynamique de Napoléon Troche. On pouvait y lire un certain nombre de recettes de cuisine simples, campagnardes et saines, des trucs pour nettoyer les gants en chevreau et les chapeaux napolitains en paille. Suivaient des blagues pour noces et premières communions et enfin une cinquantaine de mauvais poèmes en vers blancs, donc en bonne prose, comprenant un hymne un peu niais à Marguerite dont il était séparé pourtant depuis plus de cinq ans. La mémoire du cœur et de l'amour, tout de même, c'est quelque chose, pensa Bérenger. Mais enfin, tout ça ne pouvait être qu'un code perdu à jamais, ou alors…
Enfin à la dernière page, il découvrit ce qui pouvait passer pour un message à son intention. « Bérenger, lut-il, ne cherche pas de code dans les pages qui précèdent, évite mademoiselle Solange, hôtesse de « La Belle Aubépine », qui est blennorragique au-delà de toute espérance. Méfie-toi des dirigeants qui ne voient que leurs intérêts et qui te sacrifieront sans sourciller, de Philippe qui est égoïste et louche, de l'ordinateur qui est dingue, de Dodin qui boit, dépense beaucoup et parle trop, de Louis qui n'est jamais là et qui laisse son boulot aux autres, de Marquis qui est à la solde d'une puissance étrangère et de Béatrice qui est noir. Abandonne l'idée de faire sauter la baraque, nous ne sommes plus à l'époque où celui qui détruit un monument public passe pour un héros, dénonce plutôt la perruque qui coule la boutique, c'est parce que je m'apprêtais à le faire que l'on m'a tué. Du moins je n'ai pas d'autres explications.
PS : Le gros Nectar touche des bakchichs sur tout ce qui se fabrique dans les ateliers clandestins. Fais-le parler avant de l'éliminer, tu apprendras bien des choses sur la maffia qui règne ici. Inutile de coucher avec lui pour ça, c'est une erreur de ma part que je ne recommencerai plus. Contrairement à ce que pensent les bonnes âmes, il est bien préférable de le torturer. »
Cette pieuse exhortation terminait le cahier et Bérenger versa des pleurs sur l'absence de grandeur de ce manuscrit. Même les poèmes manquaient de souffle, reprenant les sempiternels enfantillages des émois amoureux, sans jamais une once de rage ni une teinture de rancœur. Napoléon Troche était pourtant un activiste généreux, un maître à penser des hommes en général et des bilboquéistes en particulier, un cerveau avide et ouvert qui s'était battu pour et contre les grandes causes nationales indifféremment, un homme qui promettait la lune au téléthon, un écrivain réputé dans Paris rive gauche. Alors quoi, que s'était-il passé pour que se produise cette chute pitoyable, cet effondrement d'une si noble conscience ?
Une seule raison à cela : Napoléon Troche s'était mis à travailler comme une brute quarante-cinq heures et plus par semaine, ruinant son tempérament et déversant, sans discernement, le contenu de son cerveau génial dans le puits sans fond de la bêtise plébéienne. Il avait respiré, dans les ateliers, des tonnes de médiocrité, avalé des kilomètres de démagogie, s'était gorgé du rire des incultes, avait joué à leurs jeux, avait gratté en leur compagnie, avait admiré avec eux leurs idoles, avait même regardé TF1 sans réfléchir. Rien d'étonnant à ce qu'il se fasse coincer stupidement, ne sachant plus distinguer entre le beau et le laid, entre le spirituel et Paris-Match, entre la grandeur chevaleresque et un match de foot ; il avait ainsi confondu ennemis et amis et en était mort.
Il faut reconnaître aussi que Napoléon avait une inclination à se donner une importance excessive, encouragé en cela par les plats éloges de ses admirateurs, et lui-même, Bérenger, n'avait pas été le dernier à le louanger outrageusement. Cependant on ne pouvait lui enlever une chose : Il avait deviné qu'on allait le tuer et devancé ses assassins en annonçant sa mort dans le cahier vert. Et ça, ça n'était pas donné au premier venu, cette intuition magnifique suffisait à elle seule à justifier qu'on le venge.
L'important maintenant était de savoir le plus rapidement possible qui faisait quoi, où étaient les bons et les méchants, pour éviter de subir le même sort. Philippe, avec ses propos assassins en cas d'interdiction des ateliers clandestins s'était déjà mouillé jusqu'au cou. Mais ça ne suffisait pas, il fallait en savoir plus encore. Il fallait passer tout le monde à la gégène. Il résolut de commencer par Dodin, son protecteur en personne.
Gérard avait passé la matinée à errer sans but, en tout cas c'est ce que l'on aurait pu supposer en le voyant divaguer dans les rues de Saint-Cuffec, faisant le tour des cafés, qui étaient nombreux, avec la nonchalance et la désinvolture d'un gagnant du loto en goguette. Apparemment seulement, car, interrogés adroitement, quelques cafetiers lui avaient fourni le nom et l'adresse de la jolie veuve qui intéressait tant le chef Bérenger. Gérard avait ensuite rendu visite aux voisins pour apprendre que cette veuve menait une vie tonique et calme dans sa grande maison, se baignant nue l'été dans sa piscine et se rendant tous les dimanches matins sur la tombe de son mari l'hiver et quelque fois, si le temps était à la pluie, à la messe de huit heures quatorze.
Elle ne recevait personne sauf sa vieille mère, sa vieille sœur, un vieux frère de feu son mari et une vieille tante, ex-danseuse au Queen’s, aujourd'hui complètement inoffensive. Elle changeait de voiture tous les ans et achetait français systématiquement, était abonnée à France-Loisir, ce qui n'est pas pire qu'autre chose mais pas meilleur non plus, selon l'opinion d'une voisine. « Cette fille est une sainte ! » avait même claironné un ancien militaire dans la cinquantaine qui passait dans le quartier pour un voyeur impénitent.
Gérard, de retour sous la tente et en attendant le repas de midi écrivit un rapport circonstancié destiné à Bérenger. Puis il alla saluer, et porter un apéritif anisé au gendarme en planque sous le kiosque. Celui-ci se plaignit amèrement d'avoir été oublié par ses supérieurs, car il n'avait rien mangé et rien bu, sauf un thermos de vin chaud, depuis deux jours. Sa barbe, qui avait poussé et une abondante crasse malodorante, car fidèle au poste il s'était oublié plusieurs fois dans son pantalon, lui donnaient l'air d'un croquemitaine nauséabond. Emu, Gérard, après en avoir discuté avec Papa et Maman, décida de faire un saut jusqu'à la gendarmerie pour alerter son supérieur.
Il arriva à l'instant même où le décorateur de ronds-points débarquait du fourgon cellulaire. Le jeune homme avait les yeux pochés et la lèvre supérieure enflée et fendue. Il venait justement d'avouer le vol, dans une caissette d'ébène déposée dans la mairie, d'un peu de menue monnaie, de quelques souvenirs personnels et de babioles enfantines, porte-clés et pin's, chères à l’âme tendre et sentimentale du maire. (Il ne nous appartient pas de discuter ici des résultats comparés des paires de claques, chères aux gendarmes, et de la gégène des légionnaires, tout cela fera l'objet d'un opuscule à paraître aux USA : « L'éloge de la torture », rien de moins.)
C'est ce que lui conta en chemin le gendarme chargé de relever son collègue du kiosque à musique. Le vol, selon ce militaire, n'était pas clair. Le maire avait été incapable de donner des détails sur les dits souvenirs personnels dérobés et même le voleur, à ce sujet, était frappé d'amnésie, sauf de se rappeler clairement d'être allé aux cabinets. L'affaire allait être rapidement classée sans suites, avait pronostiqué le chef de brigade à une meute de jeunes journalistes qui s'étaient précipités dans son bureau dès l'annonce du vol. C'est un monomaniaque introverti, avait-il déclaré en parlant du décorateur, qui n'a même jamais approché une petite fille ou un petit garçon, c'est bien dommage mais c'est comme ça, et l'on ne peut rien retenir contre lui.
Les journalistes avaient eu le droit d'interroger et de filmer le coupable sur toutes les coutures après qu'une maquilleuse l'ai rendu plus présentable. Le gendarme, qui n'était point sot, avait retenu quelques-unes de leurs questions afin de les méditer à loisir, plus tard au coin du feu.
- Quels sentiments vous agitent maintenant que vous êtes coupable ?
- Si vous deviez voter demain, voteriez-vous pour la gauche, le centre, la droite ou le dessus ? Répondez par oui ou par non.
- Suivrez-vous le tour de France depuis votre cellule ? Et si oui donnez-nous votre favori.
- Avez-vous lu le dernier Goncourt et l'avant dernier Chapsal sur la mort de la princesse de Galles ?
- Si Paris Hilton épouse George Clooney aimeriez vous tenir la traîne de la mariée ?
Et ainsi de suite.
Le pandore après les avoir comptées sur ses doigts se rendit compte qu'il en avait retenues plus de quinze. Gérard s'étonna vivement de cette mémoire hors du commun.
- J'ai l'habitude, à force de suivre les jeux télévisés et surtout à force de noter les numéros minéralogiques des délinquants de la route, admit-il, ça facilite. Je n'ai pas besoin de carnet, moi, pour noter vos faits et gestes, ma mémoire est infaillible.
- Veinard, avait soupiré Gérard.
15
Dès l'arrivée du nouveau gendarme sous le kiosque à musique, Marguerite et Suzy qui cherchaient un endroit pour cacher leur butin, décidèrent que le plus sûr et le plus commode était encore de le confier à ce dernier, à son insu naturellement. C'est ainsi que le pandore, à peine installé sous le kiosque, les vit venir à lui. Elles portaient une bouteille de pastis d'une marque renommée, trois verres et de l'eau fraîche. Au troisième verre Marguerite proposa une partie de pique-poil et tandis que notre gendarme était occupé à jouer, Suzy cacha leur magot sous un tas de grosses pierres qui étaient opportunément entassées là.
Il était temps car Maman devant la tente s'égosillait à appeler tout son monde pour le déjeuner. Dans la fabrique, les clairons et les cors, depuis belle lurette avaient sonné la Diane et Bérenger, pour sa part était à table dans la cantine des postulants, face à un plat d’épinards-œufs durs, depuis plus d'un quart d'heure.
- On va manger froid, se lamentait Papa quand enfin les filles réapparurent.
- Ah, tout de même, gronda Maman, vous n'êtes pas sages.
- Va savoir, chantonna Suzy, tandis que Marguerite pensait : Va au diable, vieux cafard !
Maintenant qu'elles étaient riches et qu'elles avaient honnêtement, ou presque, gagné leurs premiers sous sans l'aide de quiconque, elles ne se sentaient plus respirer, comme on dit. Des envies de liberté les démangeaient de partout et rien ni personne ne pouvait les empêcher de s'envoler au loin, vers des pays plus cléments quand elles en auraient envie. Elles en avaient discuté au bord de la Touvre, après avoir compté leurs billets à l'abri d'un gros peuplier abattu.
Ayant toujours vécu dans l’ombre des hommes en ce qui concerne Marguerite et sous le joug des patrons pour Suzy, elles ignoraient en partie la valeur de l'argent et ce que coûtait par exemple une journée dans un palace de Floride ou d'Abu-Dhabi. L'importance du trésor leur échappait mais à vue de nez, elles avaient de quoi voir venir en attendant de trouver un partenaire fortuné qui accepte de jouer au pique-poil pour la vie avec elles. Car pour l'instant elles n'envisageaient pas de se séparer. Au contraire, en groupant leurs talents et en s'appliquant bien, comme elles l'avaient fait ce matin en particulier, elles se savaient irrésistibles.
- Mais, et Bérenger ? Que dira-t-il si nous partons loin d’ici ? avança timidement Suzy, c'est le chef maintenant.
- C'est surtout un garçon intelligent, il comprendra, affirma Marguerite. Peut-être acceptera-t-il de nous accompagner. Il conduira alors la voiture, portera nos bagages, donnera son opinion sur le choix de nos robes et de nos bijoux…
- …nous achètera des fleurs et du parfum, rêva Suzy, nous séchera les cheveux, composera nos menus en veillant à nos régimes…
- Il sera aussi bien avec nous que dans cette usine où il se surmène au point qu'il n'a même plus la force de jouer quand il quitte son travail. Nous lui en parlerons plus tard, lorsque l'enquête de gendarmerie sera close, en attendant motus. Jurons de garder le secret.
Lorsque Bérenger sortit de la cantine avec Dodin, qu'il se proposait d'interroger dans son bureau tout neuf, il fut interpellé courtoisement par deux gendarmes qui l'attendaient. Des gendarmes attachés à la fabrique de munitions qui n'avaient rien à voir avec ceux de Saint-Cuffec.
Précisons le, les gendarmes de Saint-Cuffec étaient vêtu réglementairement d’une vareuse, d’un pantalon en gros drap bleu marine avec brodequins et leggins tandis que les gendarmes de la fabrique portaient une veste longue à manches raglan en velours prune, une chemise blanche bouffante garnie, aux poignets, de dentelles au point d’Alençon, un justaucorps de velours cramoisi, des bas blancs ainsi que des escarpins noirs à boucles d’argent. Ils souhaitaient avoir son avis d'expert sur le rapport qu'ils venaient de rédiger concernant la mort, accidentelle, ils insistèrent là-dessus avec des sourires entendus, de Nectar. En entendant prononcer le nom de l'obèse cradingue, Dodin se mit à pleurer à chaudes larmes puis à trembler au point de se sentir obligé de s'asseoir sur le trottoir qui borde l'allée des Dirigeants.
Justement, l'un d'eux passait à cet instant, un inconnu de Bérenger, un joufflu sautillant avec de grosses lunettes de myope cerclées de métal noir et une redingote bleu de Prusse qui lui descendait aux talons. Une perpétuelle grimace de mépris et de doute lui tirait la bouche, qu'il avait luisante et baveuse comme un ventre de limace. On le disait à demi-fou, acharné et féroce comme une punaise mais protégé en haut lieu par un sous-ministre qui ne valait guère mieux que lui et dont il partageait les intérêts. Bérenger, plus tard, apprit de l'ordinatrice que les intérêts en question pouvaient se résumer en divers menus trafics autour des munitions de petit calibre. Le dirigeant et son sous-ministre se débrouillaient, par exemple, pour soustraire de la fabrique et une à une, des cartouches de 9 m/m qu'ils vendaient à la pègre parisienne. Après que les gendarmes aient fait un salut militaire impeccable qui le masquait provisoirement à la vue du dirigeant, Bérenger d’un bond, se cacha derrière le brigadier, un gros Marseillais chauve qui sentait l'ail jusque dans le fond de son petit pantalon bouffant.
Comme un vautour sur un lapereau, le dirigeant se jeta sur Dodin qui, aveuglé par ses pleurs et de ce fait l’esprit plus embrumé encore que d’habitude, était resté assis sur le bord du trottoir. Surpris par l’attaque, ce dernier couina, esquissa un geste de défense mais ne put s'échapper. Il eut beau invoquer sa fonction d’agent de renseignements et de valet qui préparait leur bain et les savonnait tous les matins, qui leur servait le thé à cinq heures précises l'après-midi, rien n'y fit.
Le dirigeant notait sur un carnet électronique que Dodin, pour son malheur, avait les cheveux trop longs, les vêtements trop crasseux et dépourvus d'un tiers au moins de leurs boutons, les sabots fendus sur le dessous, l'haleine fétide et une légère claudication de la jambe droite. Ce qui valut au pauvre postulant, et sur le champ, vingt jours d'arrêt de travail qu'il allait devoir passer à ramasser les feuilles de chêne.
- Bien que nous soyons en été, précisa même le dirigeant, et que pas une seule feuille ne soit encore tombée. Mais on ne sait jamais, une tempête impromptue…
Puis il salua tout le monde poliment et s'en fut manger, l'esprit apaisé par cet acte de prompte justice qui servirait d'exemple à la foule des postulants indisciplinés. La punition étant immédiatement exécutoire, Dodin, toujours en larmes alla chercher son râteau à feuilles et sa brouette.
- Je me demande comment ils vont faire pour se baigner et pour le thé, et qui va touiller la patouille puante le matin, gémit-il misérablement ?
- Ne t'occupe pas de ça, ils se débrouilleront sans toi, lui affirma Bérenger. Va te promener sous les arbres avant qu'un autre dirigeant n'arrive. Veux-tu que je prévienne ton protecteur ?
- Impossible, c'était Nectar ! beugla Dodin en se tordant les mains.
Bérenger rattrapa les deux gendarmes devant la porte de la petite gendarmerie coincée an fond d'une aile du palais directorial. Leur rapport était magnifique car rédigé en sept couleurs différentes, ce qui produisait un effet des plus gais. Le rédacteur y démontrait, par A plus B, que Nectar qui pesait 168,5 kilogrammes ne pouvait sans risque s'aventurer sur une coursive dont les balustrades étaient prévues pour résister à 150 kilogrammes seulement. Suivait la photocopie d'une lettre de l'ingénieur des Ponts et Chaussées et des Mines chargé de construire le magasin, qui admettait s'être trompé dans ses calculs d'un petit zéro. Un seul tout petit zéro de rien du tout, plaidait-il dans sa lettre. Normalement, il l'admettait, les garde-fous tout comme la charpente supportant les passerelles et les coursives auraient dû résister à un poids de 1500 kilos par mètre carré au lieu de 150. Cependant il faisait observer que cette petite erreur avait un effet des plus heureux car elle conférait à l'ensemble une grâce aérienne de verre filé et une beauté formelle jamais atteinte encore dans un Magasin Général de munitions.
Le rapport concluait que Nectar s'étant aventuré dans un endroit dangereux pour lui, l'avait payé de sa vie d'une manière normale. Bérenger insista pour que le rédacteur insère un « presque » avant normale, ce qui fut fait après une discussion serrée d'ordre sémantique dont je serais bien incapable de rapporter un traître mot. Enfin une pancarte devra être apposée par le chef du magasin, qui précisera que l'accès des étages était désormais interdit aux personnes pesant plus de 149 kilo. On se fit des courbettes et Bérenger, retourna auprès de Dodin.
Il le retrouva qui dormait, assis sous un chêne majestueux. Une seule feuille était posée dans sa brouette, bloquée par une grosse pierre. Autour de lui une cinquantaine de punis allaient et venaient dans la grande cour et dans l'allée des Dirigeants en faisant semblant d'être occupés.
- Vous savez, c'est épuisant de simuler ainsi, lui dit un vieux postulant aux cheveux gris qui en était à sa huitième punition, et votre ami Dodin, au bout d'une heure a été obligé de se reposer. Mais, il s'habituera comme nous tous à cette forme vicieuse de goulag, ne vous en faites pas pour lui.
Le sommeil de Dodin paraissait si irrésistible, si impérieux et si chargé d'innocence que Bérenger ne voulut pas le réveiller pour l’interroger. Je vais aller visiter son atelier, j'y apprendrai peut-être quelque chose, se dit-il.
Lorsqu'il arriva dans le couloir obscur qui menait au minuscule atelier de son protecteur, il aperçut une silhouette qui s'en éloignait à grand pas après en avoir soigneusement refermé la porte. Marquis ! Que fait-il là ? Il est l'espion d'une puissance étrangère, avait affirmé Napoléon Troche dans le cahier vert. Bérenger s'élança à la poursuite de l'espion qu'il coinça rapidement.
- Je t'ai vu sortir de l'atelier de Dodin. Suis-moi et ne fais pas le malin ! ordonna Bérenger.
Marquis eut un geste fataliste.
- T'es flic ?
- Non, répondit Bérenger, pourquoi cette question ?
- Il parait que tu as un bureau maintenant. Un postulant avec un bureau ça ne s'est jamais vu, il faut que tu sois particulièrement pistonné ; un Gardien du Sérail haut de gamme, ou alors un flic.
- Ni l'un ni l'autre, admit Bérenger. Je dois faire un rapport toutes affaires cessantes sur les activités illicites de la fabrique, c'est pour les dirigeants. C'est pour ça que j'ai besoin d'un bureau.
Ils étaient parvenus devant le fameux bureau. La porte n'était pas fermée à clé alors que Bérenger était persuadé de l'avoir fait avant de partir. Il aurait dû prendre ses précautions, façon James Bond, en mettant en place un ingénieux dispositif de cheveux et de chewing-gum qui lui aurait indiqué tout de suite si quelqu'un était entré ou non. Quel novice je fais, pensa-t-il en se bottant mentalement le derrière. Il regretta également de n'avoir pas sur lui le bilboquet de combat, encore caché dans le rayonnage des goupilles à grenade. Il se serait précipité le bilboquet à la main après avoir repoussé la porte d'un coup de pied pour surprendre l'adversaire. Lequel en ce moment, certainement, l'attendait caché sous le bureau ; peut-être était-il même assis, l’œil torve, dans son beau fauteuil pivotant, son arme munie d’un silencieux dirigée vers la porte. Bérenger s'épongea le front de son mouchoir en attendant de trouver une solution.
- Après vous, lui dit alors Marquis d'un ton goguenard en poussant l'huis.
Bérenger, affûté et prêt à tout comme l'est un bilboquéiste de haut niveau, se précipita dans la pièce et se plaqua violemment contre le mur, à droite de l'entrée, tout en prenant une garde de karatéka et en regardant fixement et méchamment le vide devant lui.