Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
  
                  Théâtre 3
               Ta bouche Amélie
Pour `la maison des oiseaux`
 
dessin Françoise Bourbillère






La pièce Ta bouche Amélie est disponible et peut être montée par un metteur en scène sous réserve de me prévenir par mail et d'en respecter le texte. 

                    Pièce en 1 acte de ©Jean-Bernard Papi

                

              

      Un homme, (on utilisera un mannequin grossier puisque l'homme ne parle ni ne bouge) est étendu sur le bitume d'une rue, les pieds enfoncés et coincés dans une bouche d'égout. Une femme, jolie bien habillée, est à genoux près de l'homme. Un jeune garçon, 13/14 ans(rôle qui peut être tenu par une femme), est debout près d'elle. La scène est dans l'obscurité, seuls les personnages sont violemment éclairés par un réverbère. Le fond de scène représente des façades esquissées.

     Personnages : Une femme, un enfant, un policier, un gardien de zoo. Tous vêtus de costumes de ville ordinaires.

                                ---------------O---------------

Jeune garçon (sautillant sur place)

C'est mon papa qui est là ! On a retrouvé mon papa. C'est mon papa...

Femme
Je le sais bien que c'est ton papa, pauvre couillon ! Aide-moi plutôt à le sortir de là. Je me demande pourquoi il s'est approché de cette bouche d'égout jusqu'à se faire coincer les pieds à l’intérieur ?

Jeune garçon
Il est beau mon papa, il est très beau même étendu par terre, et il est très fort mon papa !

Femme
Ça pour être fort, il est fort. Quand on voit ce qu'il peut avaler comme liquide, et pas souvent de l'eau, on se dit qu'un gars pareil devrait avoir assez de réserves d'énergie pour déplacer le Pont-Neuf ! (Elle secoue l'homme par l'épaule) Vas-tu bouger, bougre de grosse merde !

Jeune garçon
Y bougera pas, je le connais mon papa. Il est du genre passif et fataliste. Ce qui doit arriver arrivera qu'il dit tout le temps, surtout si c'est écrit dans son horoscope.

(Le jeune garçon s'agenouille à son tour et prend l'homme aux épaules pour le tirer. Malgré leurs efforts conjugués l'homme reste coincé dans la bouche d'égout. La femme se relève et s'époussette.)

Femme
Faudra bien pourtant qu'il se sorte de là cet imbécile. Il ne va pas passer la nuit ici, avec ses jambes coincées. Et nous non plus. Qu'est-ce qu'il dit ce poivrot ?

Jeune garçon
Il dit, mon papa, que l'égout est en train de le bouffer et que ce n'est que justice.

Femme
Justice, justice. Il n'a que ce mot à la bouche. Sait-il seulement ce que c'est que la justice. Est-ce qu'il y a une justice qui l'oblige à se faire avaler par un égout ? Et puis toi arrête de dire mon papa à tout bout de champ ! On le sait que c'est ton papa. En tout cas s'il ne se tire pas de là rapidement, ton fameux papa, l'autobus va l’écrabouiller, d’un coup comme une gifle.

Jeune garçon
Ça c'est vrai. L'autre jour, la mère Chevalet elle est passée sous l'autobus. Elle est restée étendue sur le passage clouté une bonne demi-heure avant que les pompiers n'arrivent. Elle bavait : "Où qu'il est mon bras, où qu'il est mon bras ?.." Et personne ne savait où il était son bras. Comme tous ceux qui étaient là, bien sûr, j'ai cherché et je n'ai rien vu. On a cru que l'autobus avait avalé son bras, par sa grosse calandre chromée qui ressemble à une gueule ouverte. Y en un qui lui a dit, un rigolo, le garçon de la boucherie je crois : "A votre âge vous n'en avez plus besoin de votre bras". Ça l'a mise en colère et elle s'est mise à baver plus fort et même à se tortiller, sur la route : "C'est celui qui tenait mon porte-monnaie, pauvre con !" qu’elle a dit. Ils l'ont retrouvé au dépôt, son bras, caché sous le pare-chocs par l'autobus. « Un autobus qui n'en est pas à son premier coup fourré » a dit son chauffeur. Mais ça n'avait plus d'importance de l’avoir retrouvé, la mère Chevalet était morte entre temps.

Femme
Et son porte-monnaie ?

Jeune garçon
Ça je ne sais pas. On n'a retrouvé que le bras. Papa a assuré, plus tard, qu'il n'y avait presque rien dedans. Il tenait ça du chauffeur de l'autobus. Mon papa est le seul à avoir le droit de parler au chauffeur et il ne s'en prive pas.

Femme
Qu'est-ce que tu racontes ? Le droit de parler au chauffeur ?

Jeune Garçon
Ben oui le droit, il vend des trucs aux chauffeurs tu ne savais pas ?

Femme
Quels trucs ?

Jeune garçon
Je n'ai pas le droit d'en parler.

Femme
De toute façon je m'en moque, ton père est un mystère pour moi et le restera longtemps encore. Bon, ce n'est pas tout, aide-moi à soulever la plaque de cette foutue bouche d'égout.(A l'homme) Raymond fait un effort bordel de Dieu, sinon je n'arriverai jamais à te sortir de là ! (La plaque ne bouge pas d'un millimètre) Quoi nom de Dieu ? Qu'est-ce que tu dis Raymond ? Pas devant le petit ? T'en a de bonnes Raymond ! Un gamin qui, à quatorze ans, siffle son litre de Père Nicolas dans la journée peut entendre quelques jurons, nom de Dieu ! Qu'est-ce que tu dis encore ? Que tu vas me claquer le museau ? Ah, tonnerre Raymond, t'es vraiment pas gentil avec moi, et devant mon fils encore. Après tout le mal que je me suis donnée pour toi. Les plus belles années de ma vie sacrifiées... Quand je pense à tous ces hommes qui m'aimaient... Tiens, si je ne me retenais pas, je me mettrais à pleurer... Allez-mon chéri, mon Raymond, aide-nous, le petit va mettre le paquet pour te tirer de là.

Jeune garçon (Après un violent effort pour soulever la plaque de la bouche d'égout.)
C'est inutile maman, c'est trop lourd pour moi. Pauvre papa, tiens ? il vient de vomir partout et même sur ma main...

Femme (qui s'est remise debout )
Tu devrais aller chercher les flics, ils vont nous aider. Pour une fois qu'ils me rendraient service... T'as pas l'impression qu'il s'est enfoncé encore ?

Jeune garçon (agenouillé)
On dirait oui. Il a maintenant les genoux de pris. C'est tout de même pas de chance, on n'a pas bu plus que d'habitude tous les deux, papa à conduit raisonnablement et voilà qu'on était presque arrivé quand il est tombé sur cette saloperie de bouche d'égout.

Femme (brossant sa jupe de la main )
Tu aurais pu t'occuper de ton père, vous sortez ensemble et tu ne le surveilles même pas ! C'est inconcevable.

Jeune garçon
Encore heureux qu'il n'y ait pas de voiture qui passe. Dans ce quartier malsain, elles rasent les trottoirs de près. On dirait toujours qu'elles cherchent à faire un mauvais coup.

Femme
A l'heure qu'il est, il ne passe que des autobus. J'ai lu quelque part dans le journal que c'était justement à l'heure où les bouches d'égout se mettaient en chasse. Les autobus et quelque fois les autos leur servent de rabatteurs... Raymond mon chéri, est-ce que tu sens quelque chose ?

Jeune garçon (penché vers l'homme)
Il dit qu'il ne sent rien, mon papa, mis à part l'haleine pourrie de la bouche. Il dit aussi qu'il a soif.

Femme
Va lui chercher à boire mon petit. C'est un devoir à rendre aux malheureux et à celui-ci en particulier.(Le garçon s'éclipse). (Elle s’agenouille )Je sais bien qu'il y a plus malheureux que nous Raymond, donc plus malheureux que toi. Que nous avons tout pour être heureux : une télé supergrand écran, une auto avec la climatisation qui marche, un ordinateur. Que dis-tu ? (Elle tend l'oreille) Relié à l’internet ? Oui, en effet relié à l’internet. Un survêtement Nike pour chacun et même un appareil à faire des glaçons. C'est toi qui le voulais cet appareil. A l’heure qu’il est, il doit y avoir autour de lui un énorme tas de glaçons. Un kilo à l'heure, vingt quatre kilo par jour, sept cent vingt kilo par mois. C'est prodigieux. Tout ça rien que pour toi et le petit, une vraie banquise. (Elle se penche vers son mari) Tu dis que tu t’en moque. Et moi donc !

(Raymond maintenant est entré jusqu'à la taille dans la bouche d'égout et sa femme, en attendant l’arrivée de la police, joue sur un jeu électronique de poche très bruyant. Elle ponctue son jeu de mimiques de déception et de gestes brusques.
L'enfant revient accompagné d'un personnage vêtu d'un costume sombre et tenant au bras une gabardine. La femme remet le jeu dans son sac.

Jeune garçon
C'est un policier maman. Il vient pour nous aider.

Femme
Un policier, ça ? Ça ne se voit guère. On dirait plutôt un pédophile lambda, comme il y a tant ou un représentant de commerce.

Policier
Police secrète madame. Si je mettais ma gabardine et mon chapeau, que je bourrerais ma pipe ou que je sortirais ma loupe en faisant hum, hum avec la gorge, vous ne diriez pas la même chose madame ! De toute façon vous avez vu juste, ma couverture c'est d'être représentant de commerce, mais attention pas pédophile, sauf si votre petit bonhomme m'y oblige. Nous avons notre sens de l'honneur dans la police secrète, même si ça ne se voit pas !

Femme
Bon, bon ne vous emballez pas, aidez-nous plutôt à soulever la plaque.

Policier
C'est impossible, nous tuerions l'égout. C'est une espèce protégée. Il n'en reste que deux ou trois exemplaires vivants dans la ville. Je peux cependant dresser un procès-verbal, sur mon portable. Voyez, c'est très facile, je n'ai qu'à remplir les blancs. C'est l'ordinateur qui fait le reste. Vos noms, prénoms et qualité ?

Jeune garçon (penché près de l’homme étendu)
Mon papa dit qu'on lui casse les burettes.

Policier
Ce n'est pas étonnant, il est entré jusqu'à la ceinture. Je note sur mon procès-verbal que la température est de 23 degrés centigrade, qu'il est 2 heures 33 du matin et que le prix de la baguette de pain est passé de 3 francs 90 à 4 francs à l'instant. A propos, j'ai amené à boire. L'enfant d'abord.

Le jeune garçon (boit au goulot, longuement).
C'est du bon ! Du 12° au moins.

Policier
Naturellement que c'est du bon. Je le fais venir de la ferme, directement. Il est à peine coupé. Méthode ancienne, entièrement fait à la main. Recette séculaire : 2/3 de litre de gnole, un verre à moutarde de vin blanc pour le goût et des colorants.

Jeune garçon
Ça ne se sent pas on dirait du moderne.

Policier
À vous madame.
(La femme boit à la bouteille, à petits coups délicats.)

Policier
Quand je vous vois boire comme ça, avec cette délicatesse, de l'air de quelqu'un qui a de bonnes manières et qui sait s'en servir au bon moment, ça me fait quelque chose dans les tripes.

Femme
Trop aimable.

Policier
En plus que vous allez être veuve bientôt... Une si agréable personne. (Confidentiel vers la femme) À propos le jeune, là, on peut lui faire confiance ? Parce que les jeunes de nos jours... À la télé c'est toujours les jeunes par-ci, les jeunes par-là. C'est inquiétant ces jeunes qui font les quatre cents coups. Pas délinquants non, ça c'est les vieux, mais criminels parfois. Ce n'est pas lui qui aurait poussé son père, par hasard, dans cette bouche de merde ?...

Jeune garçon
Dites donc vous, mon papa n'est pas encore mort ! Il lui reste les épaules et la tête ! Hein mon papa ? Tu veux boire ? (Il retourne la bouteille). Il n'y a plus rien à boire, mais il reste la bouteille. Elle est jolie cette bouteille elle te fera une bonne compagnie. (Il place la bouteille près du corps dont seule la tête émerge maintenant.)

Le policier (Prenant la salle à témoin) :
Je suis marié, tonnerre de Brest et ce nouvel amour me contrarie. Comment aimer Amélie (C'est ma femme) et cette merveille (Il désigne la femme) sans ressentir en moi un conflit qui me broie le coeur ! En outre je déteste l’idée des ménages à trois, c’est si éculé au théâtre que ça fait gerber même les vieux habitués, les abonnés des matinées. Le mari, l’épouse et la maîtresse, pouah ! Il faut trouver autre chose, du moderne, un truc dans le vent. Ouf, ce n'était pas facile à dire mais j'y suis arrivé. Peut-être l'intonation était-elle un peu scolaire, mais tant pis... Mais c'est bien sur ! (Il se frappe le front) Il faut que je me débarrasse d'Amélie au plus vite, voilà tout et ceci fait tout deviendra normal ! Hélas ! Au théâtre, il ne faut pas se leurrer, c'est toujours les solutions les plus simples qui sont les plus difficiles à mettre en oeuvre.

Surgit un gardien de Zoo, habillé en gardien de Zoo.

Gardien de zoo
Ah, je suis bien content de la retrouver ! Cela fait des heures que je la cherche.(Il montre la bouche d'égout) D'habitude, quand elle s'échappe, elle ne va pas loin. Elle rode autour de la cité Clapier. Elle aime l'exotique et le sucré d'habitude. Le sucré c'est les chiens que l'on promène le soir et l'exotique, et bien c'est les petits gars qui promènent leur chien... Mais je ne puis en dire plus, surtout devant des journalistes.

Le policier
Nous ne sommes pas des journalistes brave homme, moi je suis représentant de commerce (Clin d'oeil vers la femme) et cette dame fort jolie est ? Est ? Est ?

La femme
Est mariée à ce monsieur qui est en partie dévoré par votre bouche d'égout et voici mon fils. Futur orphelin, hélas !

Le policier, le gardien du Zoo (ensemble)
Hélas !

Le gardien du Zoo
Mais aujourd'hui, elle m'a fait traverser toute la ville. Tout ça pour avaler un poivrot. Vous ne pouvez pas dire le contraire, il a encore sa bouteille dans les bras. (Après un temps) Vous ne direz-rien aux journalistes n'est-ce pas ? Je ne veux pas avoir de problème avec les ligues.

Jeune garçon
Avec les ligues ? Quelles ligues ?

Gardien de zoo
Avec les ligues de protection des bouches d'égout, parbleu ! Il y en a une, terrible, présidée par une ancienne actrice dont la bouche, hum, la bouche, enfin la bouche quoi... Si elle le savait, je serais aussitôt fouetté, piétiné, glavioté ou pire encore. Vous ne direz rien brave représentant de commerce ?

Policier
Ça dépend de vous. Répondez à ma question : Va-t-elle dans le quartier Des Bons-Enfants, votre bouche d'égout ?

Gardien de zoo
Ça lui est arrivé une fois ? Mais il n'y a rien d'exotique dans ce quartier ?

Policier
Il y a des chiens en tout cas.

Gardien de Zoo
Dans ce cas. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

Policier
Pour rien, une idée comme ça, pour distraire ma femme qui s'ennuie. Amélie adore caresser les animaux et particulièrement les bouches d’égout. Elle leur trouve un je ne sais quoi de rustique et d’excitant.

Jeune garçon
À force de parler on n'a rien fait pour mon papa. Il a complètement disparu maintenant.

Gardien de zoo
Et bien tant mieux, je vais pouvoir aller me coucher. (Il s'assoit par terre)

Femme (pleurant)
Mon pauvre Raymond, si tôt parti... Et je n'ai même pas eu le temps de récupérer les clés de l'auto et le chéquier.

Policier
En ma qualité de policier de la police secrète, je peux vous faire ouvrir les portières. C'est un géographe qui s'en chargera. (En confidence) Chez nous les serruriers sont déguisés en géographes... Pour le chéquier c’est un juge de ligne qui interviendra auprès de la banque. Vous le reconnaîtrez aux trois bandes sur son maillot.

Femme
Oui, mai qui changera ma bouteille de gaz ?...

Policier
On peut trouver quelqu'un de sympathique qui s'en occupe... Un commissaire à la cour des comptes, c'est son boulot. Mais je peux m'en charger aussi. (En bombant le torse) Je sais tout faire madame, tout, vous m'entendez ? Tout.

Femme
Les samedis soirs, Raymond nous offrait le restaurant ...

Policier
Je l'offrirai aussi...

Femme
Repas gastronomique à trois cents francs par tête.

Policier
Au début, oui. Après il faudra réduire, mes appointements sont ceux d'un fonctionnaire de haut rang mais pas d'un hors rang.

Jeune garçon
Moi, je n'ai pas de gros besoins, mais enfin, il me payait des Froosties pour mon petit déjeuner, des crak-on-eggs pour le goûter, des chaussures Camberra, des pulls Nic-Ole. Il m'avait promis un blouson identique à celui que portait le Colonel Tibbets lorsqu'il a largué sa bombe sur Hiroshima...

Policier
Ok, ok !... Accordé.

Jeune garçon
...Et des disques de blues chantés par un crooner italien très à la mode ? Et un coffret d'initiation aux tags ? Et un abonnement à Penthouse, plus la visite du père Noël deux fois par ans ? Et deux jours à Disney Land tous les trimestres, et des lunettes de soleil violettes ?

Policier
Oui, oui d'accord pour tout.... Quant à toi, le gardien, soit dans le quartier Des Bons-Enfants avec la bouche d'égout demain à minuit. Je t'amènerai Amélie.

FIN

Pour plus d'informations sur cette pièce : papi.jeanbernard@neuf.fr