Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                           Les Yeux Verts   (Roman) 150 pages

                          Uniquement téléchargeable sur Amazon








Par une chaude journée d’été une jeune femme de 38 ans quitte Paris avec l’idée de s’acheter une résidence en Sologne grâce à la liquidation du cabinet d’avocat qu’elle tenait avec son mari dont elle vient de divorcer. Elle a beaucoup vécu, se dit libérée et la fidélité n’est pas son fort. Dans son auto la chaleur est accablante. Elle rate une route et se retrouve en Beauce sur un chemin étroit qui conduit à Villemars, un hameau perdu qui ne figure pas sur sa carte. Une ferme y est à vendre.
À Romorantin elle ne trouve pas la maison de ses rêves et elle se rabat sur la ferme de Villemars. C’est le début d’une aventure terrifiante. Avec ses enfants dont son beau-fils de 18 ans elle s’installe pourtant dans la ferme qui correspond, à force de travaux, à son désir de solitude. Elle est belle et va céder à nombre d’amants et en particulier à son beau-fils Adrien qu’elle va aimer au-delà des préjugés et tabous.
Dans le hameau un vieux garçon, un peu dérangé et négligé, est amoureux d’elle. Il l’observe en cachette lors de ses ébats amoureux et l’écoute grâce au réseau de souterrains qui parcourent le hameau, restes de cachettes lorsque les paysans fuyaient les invasions et les incursions de brigands. Un des souterrains passe sous la ferme. Dans un geste de folie il mettra le feu à la ferme et trouvera lui-même la mort d’une manière atroce.


       





                                                    


                                                             



Je vous propose de lire quelques pages de ce roman, le chapitre 1 et une partie du 2





                                                                  1

Sept ans après la mort de Bernard Fontanier, Alice revint dans Villemars qu’elle n’a jamais oublié. Madame Fontanier s’est éteinte quelques mois après son fils, tuée par le chagrin, dit-on ici. La chère vieille ferme d’Alice, sa ferme, après l’incendie reconstruite à l’identique, est de nouveau à vendre, chez Prune et Successeur comme jadis. Mais Dominique n’est plus là pour la faire visiter et en vanter la solidité. L'herbe et les ronces ont envahi la cour et le jardin, preuve qu’elle est à l’abandon au moins depuis une année. Naturellement, les entrées des souterrains ont été obstruées et le couple de retraités qui a acheté la maison des Fontanier n’en a jamais entendu parler.
   Des détails, parfois imperceptibles, témoignent des transformations qui continuent à s'opérer dans le pays. Villemars figure désormais sur les cartes routières. Depuis deux ou trois ans, depuis la montée du prix de l’immobilier dans la grande ville, le hameau se repeuple de mères célibataires et de jeunes ménages qui travaillent à Orléans, certains même à Paris. Ils habitent, pour la plupart, dans des maisons neuves ; un lotissement sur un terrain de Bourreux « le spéculateur » est en cours d’aménagement à la sortie du hameau.
   Bourreux « l’aimable » est mort d’un cancer il y a trois ans, sa veuve et ses enfants continuent l’exploitation après l’avoir modernisée. Tracteurs, remorques et moissonneuse-batteuse partagent un hangar tout neuf équipé de plusieurs silos de stockage et d’une tour de séchage pour le maïs et le blé. Maria est toujours là, à peine changée. À presque cent ans sa silhouette toute cassée et rabougrie ressemble de plus en plus à une branche morte apportée là par le vent. Alice est allée jusqu’ à sa maison, au fond de l’impasse pour lui souhaiter le bonjour, mais Maria ne l’a pas reconnue et ne lui a pas ouvert sa porte. Elle est, selon ses voisins, des jeunes fraîchement installés, totalement brindezingue et sourde.
   Le fils cadet de Texier, Rémi, a repris finalement la ferme de son père. La veille, il avait montré fièrement à Alice sa dernière acquisition, un tracteur énorme équipé d’un ordinateur et du GPS. « Du ciel, un satellite guide le tracteur tandis que l’ordinateur donne, au gramme près, le poids d’engrais à répartir sur le champ, mètre après mètre ». Rémi dispose aussi de son ordinateur personnel pour gérer l’ensemble de la ferme, ses stocks de céréales, régler les factures et s’occuper des rendez-vous avec les acheteurs. Il voit venir le jour sans déplaisir, où le tracteur sera piloté par un satellite artificiel et où il pourra enfin, comme les bourgeois, nager l’après-midi avec ses enfants dans sa piscine toute neuve. Texier, le père et sa femme, à la retraite, se sont retirés il y a deux ans à la Grande-Motte.
    Les champs, à perte de vue, prennent l'allure magnifique des jardins de Versailles car les agriculteurs depuis quelques années arrosent à grandes eaux, des eaux puisées à trente mètres sous terre, blés et surtout maïs, du printemps à l'automne. À l'image de Bernard Fontanier, ils le font assez souvent pendant l'heure de midi.
    – Les sols sont littéralement lessivés par cet arrosage, lui a confié un ingénieur agronome de passage au Relais de Saint-Jacques à Tournoisis, où elle loge pour quelques jours. Il faut craindre une perte irréversible des qualités du sol dans les vingt ans à venir, a-t-il ajouté. Après ce lessivage l’odeur si forte de la terre de Beauce que vous aimez tant, ne sera bientôt plus qu’un souvenir car le fumier animal ne peut être remplacé, au moins sur ce plan, par les engrais chimiques. Mais peut-être verrons-nous, d’ici là, une nouvelle race de maïs à petite sur tige et génétiquement modifié qui réclamera moins d’eau pour arriver à maturité. Mais il y a plus grave. La terre se tasse sous le poids des tracteurs de plus en plus lourds, sous l’action des produits chimiques et des arrosages et elle devient de moins en moins perméable. 
    Sans que l'on puisse parler de cause à effet, une petite rivière, la Conie, qui coulait près de Patay où les carpillons et les grenouilles abondaient naguère, Alice s'en souvient, est aujourd’hui tarie. Le maire d'un village voisin, un « gros », plante du maïs dans son lit. Epieds-en-Beauce a vu sa population presque doubler du fait de l’industrialisation d’Orléans qui s’étend inexorablement vers le nord. Les rues ont été refaites, élargies, et l'église, grattée et poncée, est comme neuve. On lui a servi, au cours du déjeuner dans un restaurant de Patay une sorte de boulgour, l'Ebly, qui est concocté à partir d’une certaine catégorie de blé. Pas mauvais mais sans grande prétention culinaire. On parle aussi d'un aéroport à construire, à une quarantaine de kilomètres à vol d'oiseau vers le nord qui emploiera du monde. Des projets d’usines pour fabriquer un carburant extrait du colza et des betteraves sont dans l’ascenseur…
   On dresse aussi des éoliennes, un peu partout autour de Villemars, pour utiliser ce damné vent d’ouest qui secouait si fort la charpente de sa ferme, et fournir de l’électricité subventionnée. Eoliennes qui, au repos, ressemblent à de gigantesque crucifix qui bouchent l’horizon de leurs silhouettes grêles et disproportionnées. Lorsqu’elles fonctionnent, elles grincent dans le vent comme autant de girouettes démesurées. Tout ça, ces nouveautés extravagantes, éloignent encore un peu plus la plaine de Beauce de sa fonction originelle qui est la nourriture des hommes.
    En revoyant la fenêtre de ce qui fut sa chambre, sous le toit, le souvenir d’Adrien traversa Alice et ce lui fut comme un coup de poignard dans la poitrine. De toutes ses forces, elle voulut l’atteindre par la pensée pour lui faire partager un peu de cette forte émotion qu’elle ressentait en ce moment. Trois mois après le drame, le bac en poche, Adrien était parti étudier le droit aux Etats-Unis, dans une grande université, études payées par son père devenu député pour la quatrième fois. Il travaille maintenant dans un cabinet d’avocat de New York. « Il faut que j'oublie » avait-il murmuré le jour de son départ ; sans préciser ce qu'il voulait oublier. Elle a longtemps pleuré en lui le seul homme qu’elle ait aimé et dont elle conserve le souvenir jusque dans les fibres les plus profondes de sa chair.
   Frédéric et Mireille vivent toujours avec elle et poursuivent leurs études à Paris, l’une vise les études de lettres, l’autre s’interroge. Ils dînent avec leur père lorsqu’il qu'il siège à l’Assemblée nationale. Elle n'a plus de nouvelles de Gilles. Après avoir quitté l’armée de l’air il a été embauché par Air France. Il est maintenant commandant de bord, s’est marié, et devenu père de famille. Il a oublié Villemars, Alice et son passé. Seule, Dominique, établie à son compte dans une station de sports d’hiver des Alpes passe régulièrement la voir. Elle vit avec une copine depuis dix ans mais ne cherche pas à faire reconnaitre son état et sa liaison par un mariage en bonne et due forme.
    Alice, de son côté, continue à faire l'avocate.  Elle possède son propre cabinet et ses affaires sont prospères, c’est ainsi qu’elle a acheté une maison dans l’ile de Ré. Une ile devenue à la mode près de La Rochelle. Même pendant la saison estivale, elle s’y ennuie à mourir malgré la présence de nombreux amis dont Dominique et sa copine. « Je suis une terrienne, pas une navigatrice, dit-elle. Ici on élève des huîtres dans l’eau froide, là-bas en Beauce, des millions de graines germent dans la terre chaude… » Elle ne s'est jamais remariée et elle regarde les hommes toujours avec le même appétit de ses yeux verts au regard si joliment chargés d’innocence. 
   Après son dîner en compagnie de l’ingénieur agronome et un café suivi d’un bon bain dans sa chambre, elle s’est allongée sur son lit. Elle n’a pas sommeil et trop de souvenirs se bousculent dans sa tête. Dans cette chambre d’hôtel anonyme avec son papier peint terni par le soleil et les volets qui laissent passer un peu de la lumière d’une ampoule électrique allumée dans la cour, il lui suffit de fermer les yeux pour se souvenir.
 
   C’était un début de juillet quelques années auparavant. Elle venait de Paris, seule dans sa Ford blanche. Une casquette bleu marine, propriété d’Adrien, enserrait ses cheveux châtains presque roux et de larges lunettes de soleil dissimulaient ses yeux. Elle se revoit tournant à droite aux feux tricolores d'Artenay. Le bitume par endroits brillait comme de la glace et, par les vitres baissées, un courant d’air chaud traversait l’habitacle. Il était presque midi. Elle se rendait en Sologne. Elle voulait acheter une résidence de vacances, une maison pour elle toute seule, et pour ses enfants. Seule, dans son esprit cela voulait dire sans homme. « Si l'immobilier en Sologne continu de grimper, lui avait dit Léo, un ami de son ex devenu depuis peu son patron, ça pourrait être une bonne affaire pour plus tard. » Elle avait ses idées sur la maison en question. Elle la voulait confortable, bien entendu, comme son appartement de Paris, avec un étage ou deux et de nombreuses chambres. Elle souhaitait une façade bien proportionnée voire originale, mi bois mi torchis, et un terrain attenant suffisamment grand pour y planter des arbres. Des fruitiers, parce que les fruits à Paris sont beaux mais sans saveur, dégueu comme disent les enfants. Et aussi des arbres à fleurs qui sentent bon.
    Elle devait pouvoir y loger également l’indispensable piscine sans quoi une maison de vacances n’est rien d’autre qu’un bagne ordinaire destiné à faire suer le burnous de la ménagère. Et, comme à Versailles, pourquoi ne pas y installer un bassin à poissons, un bosquet d’arbres rares et même une grotte avec une ou deux statues… Autant fixer la barre au plus haut. Il fallait aussi qu’elle soit, cette masure de rien du tout, à proximité d'une route et à deux pas d'une petite bourgade typique avec tout ce qu’il faut de commerces. Elle ne voulait pas d’une grange retapée, paumée dans une nature « sauvage et indomptée » comme les copains qui font des kilomètres en auto, ou en vélo pour les plus écolos, pour acheter leur pain ou se faire prendre la tension. Disposait-elle de fonds suffisants ? On verra ça plus tard. Fraîchement divorcée, elle se sentait particulièrement disponible et neuve.
    À trente-huit ans passés de trois semaines, elle voulait que s’ouvre une vie nouvelle « débarrassée des contraintes sociales et bourgeoises de la ville », comme aurait dit son vénéré maître en philosophie le beau Mironneau, fils spirituel d’Herbert Marcus, de Mao et du Che. Réflexions faites, Paul Mironneau ne l’avait peut-être pas dit, ni même écrit, mais on pouvait le déduire de ses discours. D’après un notaire ami de Léo, de nombreux Parisiens achetaient pour presque rien des fermettes Solognotes à des patriarches pressés d'aller s'entasser dans des villages où il y a encore un médecin-pharmacien, un croque-mort et un club du troisième âge. Si elle avait su ce qui allait se passer, elle serait restée à Paris se contentant d’escalader les escaliers de la Tour Eiffel pour le sport et l’air pur. Mais voilà, Alice était une aventurière. Enfin presque…
    On vivra chez moi comme sur une île déserte, songeait-elle en poursuivant ses rêveries de laitière. Les nanas célibataires ne s’emmerdent pas avec la bouffe et la poussière. On fera très peu de ménage, naturellement, et chacun concoctera ses repas en piochant dans les provisions qui rempliront le cellier. On dînera dehors. On allumera des bougies dans toutes les pièces et même dans le jardin. On restera jusqu'à l'aube à bavarder, à danser, à boire du vin des bords de Loire. Ne pas oublier une cave dans mes prétentions immobilières, pour le vin, ainsi qu’un cellier, pour les provisions de bouche. Je me ferai une niche bordélique, rien que pour moi, une chambre avec mes jupes, mes pantalons et mes pulls entassés sur des poufs. J’aurai des journaux et des bouquins, ceux que je n’ai jamais eu le temps de lire à Paris, éparpillés un peu partout. Sur une chaise longue, car la Sologne c'est déjà le Sud, elle jure de lire les philosophes contemporains qu'elle ne connaît que par leur passage à la télé.
   Son imagination s’emballe et prend de la vitesse comme un skieur débutant sur une piste noire. Elle n'a jamais eu la possibilité de choisir elle-même son cadre de vie. Elle n'a même jamais connu cette liberté-là, toujours à la traîne du mari, de Jean qui pensait, payait et décidait pour elle. Un peu grisée aussi par l’état euphorique de son compte en banque et par cette joie toute nouvelle de décider seule, elle fonce sur la route au mépris des radars et des gendarmes.
 
    Après son divorce, elle avait éprouvé une énorme fatigue, un harassement de cheval, comme si un poids posé sur ses épaules l’empêchait de bouger et même de penser. Elle se trainait comme ces grosses tortues qui peinent sur le sable pour regagner la mer. Elle avait été trompée, roulée par « Jeannot Lapin », son ex, qui avait refusé tout bonnement de partager la garde des enfants. Elle n’avait pas éprouvé de chagrin à se séparer de lui, c'était plutôt le contraire, mais elle s'était bagarrée, en vain, pour qu’il prenne au moins sa part de garde, selon la loi. « Il avait désormais autre chose à faire que de jouer les nounous, » lui avait-il dit avec hauteur et une grimace comme si elle lui avait demandée de vider le pot de chambre. Texto. Il lui laissait le grand et les deux petits. Il les verrait de temps en temps, mais pas trop. « Un jour par an, inutile de prendre des habitudes difficiles à modifier ensuite ». Ce Tartuffe qui, comme avocat, le meilleur de Paris pour les divorces, s’efforçait de convaincre ses clients de penser d’abord à leur progéniture. Aujourd’hui, il prenait le contre-pied de ce qu’elle avait toujours cru bien ancré chez lui : ses louables et nobles convictions.
    – L’immonde ! grogne-t-elle en serrant son volant de colère. Il faut que l’autre, celle qui avait pris sa place, la fille du sénateur Machin, le cramponne par les couilles, ou par le fric. Ou les deux.
    Les femmes de la tribu de Jean, car de son côté elle n'avait ni sœur ni frère, seulement quelques nièces et cousins-cousines lointains, avaient soutenu leur Jeannot avec des postures de tragédienne. « C'est à nous les femmes, bêlaient-elles, de nous occuper des gosses. C’est notre devoir. » Leur devoir ! Et quoi encore… Alors elle avait choisi de partir à l’aventure vers un lointain et douillet cocon. Pas trop loin de Paris quand même parce qu’il faut bien y retourner bosser. Je me vois nabab avec ma piscine, se disait-elle, mais pourquoi ne pas chercher dans un paysage minéral de rochers gris et d’herbe fauve, une humble maisonnette et son minuscule jardin de sable ratissé. L’idéal pour méditer sur l’ignominie du monde et des hommes… Ne pas oublier le sac de riz, la théière en fonte, deux ou trois pinceaux et un bol d’encre pour calligraphier et faire surgir des paysages abstraits sur du gros papier buvard. Hélas ! impossible ! Entre ses doigts le stylo le plus étanche fuyait au bout de deux jours, alors un pinceau… Jean râlait quand il découvrait ses pâtés dans les dossiers. De toute façon, il râlait tout le temps.
    Le souk, le plein air ou la cellule de nonne, deux faces de sa personnalité : L’avocate disciplinée et la femme libertine et sensuelle. Changer de décor, cela signifiait aussi se faire de nouveaux amis. Il lui arrivait même d'envisager de faire un autre métier sans trop savoir lequel. Journaliste chez Marie Claire ? Libraire politique ? Enseignante en n’importe quoi ? Marchande de bonbons ou de jouets ? Pute ou plutôt Escort-girl, c’est plus distingué ? Deux virages pris trop vite firent hurler les pneus et la ramenèrent sur terre. Ces départementales vous réservent de ces surprises connes ! On se demande pourquoi il y a tant de virages dans cette plaine à betterave plate comme la main ?
    Pas de flagellation, se morigène-t-elle. Encore moins le renoncement monacal, mais s’épanouir comme une graine qui retrouve le terreau après des années d’oubli dans un sachet en plastique. Et pas de dépression nerveuse en vue non plus. Elle ne voulait surtout pas ressembler à ces femmes qui ont hanté son bureau avec leur orgueil en capilotade et leurs yeux rouges exhibés comme les stigmates du martyr. Au bout d'un temps décent d’affliction, la vie doit repartir en faisant ronfler ses moteurs.

                                                                       

                                                                  2
   
 
 
 
 
 
    Elle avait choisi de passer par Patay pour éviter Orléans et les feux tricolores qui jalonnent la route jusqu'à la Loire. Jean fulminait lorsqu'il venait buter contre ces mécaniques qui semblaient fonctionner, et pour lui tout seul, en dépit du bon sens. C’est à dire passer au rouge dès qu’il se pointait. Elle aurait pu prendre l'autoroute mais quel plaisir pouvait-on trouver à se mêler à ce flot qui faisait son cauchemar dans Paris. Elle voulait rejoindre Meung-sur-Loire, puis, par les départementales si charmantes, atteindre la Sologne en roulant peinarde et le nez au vent. Pourquoi avoir choisi la Sologne ? Elle ne savait pas trop, mis à part le fait que ce n'était pas trop loin de la capitale. Probablement aussi parce que, à plusieurs reprises, Jean l'avait emmenée dans des propriétés mâtinées hôtels de luxe. Là, en compagnie d'autres bonnes femmes qui s'ennuyaient, elle se faisait dorloter par des larbins jeunes et attentifs, pendant que dans les bois, messieurs les hommes tiraient à bout portant des faisans d'élevage tout en parlant politique, et fric. Et cela sur invitation et après avoir réglé un droit de chasse qui mettait le kilo de faisan au prix du caviar. C’est là que Jean avait rencontré le sénateur X, son futur beau-père… Elle aimait aussi ce nom, Sologne. Elle le trouvait léger et parfumé, gracieux. Elle aurait pu choisir la Normandie mais l’été y était trop frais, la Bretagne mais il pleuvait trop ; la Bourgogne l’avait tentée un temps mais il y faisait trop froid l’hiver…
    La vente de leurs biens à Paris et la liquidation du cabinet, Jean et Alice Charnet, avocats spécialisés, ironie du sort, dans les divorces, la mettait à la tête d'une somme intéressante. Suffisante pour investir dans la chaumière de ses rêves et louer un appartement dans la capitale afin de continuer à faire l'avocate, sur dossier, dans le cabinet de Léo. Elle pouvait le remercier celui-là. Le seul à l'avoir épaulée honnêtement et à lui avoir immédiatement proposé une association à condition qu’elle arrête de fumer gauloises et shit. Ce qu’elle avait fait. Un boulot comme elle l'avait toujours souhaité et normalement payé, une aubaine par les temps qui courent. Elle se doutait bien qu'il devait avoir une idée derrière la tête cet ami précieux. Mais c'était comme ça depuis la nuit des temps ! Ce n'est pas parce qu'on en parle crûment à la radio ou à la télé que la sexualité des hommes et des femmes a changé. C'est plutôt comme si ce débordement verbal prenait la place du plaisir des corps.
    Certains puritains, épouvantés par le sida, trente mille cas en France, mais trois cent fois plus de cancers, préconisent ouvertement la chasteté voire la masturbation. Il faut voir le résultat de ce sevrage. Depuis une ou deux décennies, plus de la moitié des activités des tribunaux sont consacrées à des problèmes de mœurs. Pour elle, comme pour une majorité d'inconscients, selon la terminologie officielle, la baise ne peut se pratiquer que dans la confiance et la bonne humeur, sans préservatifs et sans plus de problèmes et de questionnements que pour une partie de tennis.
   Ce salaud de Jean lui abandonnait les deux gosses qu’ils avaient eues ensemble avec l'absence de morale d'un clébard ! Elle crut même le voir qui traversait la route à cet instant. Elle crispa ses mains sur son volant et pesa sur l'accélérateur avec un sourire mauvais. Ce n’était qu’un gros chien pépère, éberlué par ce chauffard, et elle faillit verser dans le fossé. Sans compter ses petites rapines, sur les bibelots, les tableaux, les livres. Pardonnables dans le fond. N'avait-elle pas viré sur son compte personnel un reliquat d'argent provenant d'une lointaine vente d'actions achetées en commun. Mais les enfants ne sont pas des objets que l'on oublie sur la cheminée avant de vider les lieux, ou que l'on échange contre un meuble ou un tableau !
   – Ils seront mieux éduqués par toi, lui avait-il glissé en se penchant, comme une confidence. Ce dont elle ne doutait pas. Moi, je ne suis qu'un homme égoïste et souvent oublieux, avait-il ajouté.
   Faux-cul comme un cancérologue vous prédisant cent années de bonheur alors que vous fumez quatre paquets de gauloise par jour. Elle avait encore le son de sa voix dans l'oreille.
    – Mais toi aussi tu fus parfois oublieuse de tes devoirs d’épouse, avait-il continué la bouche en cul de poule. Ne me prends pas pour un con. Cocu, je l’ai été plus souvent que n’importe lequel de mes amis. Mais ça ne fait rien, je te verserai une pension, une énorme pension. Si tu y tiens.
     Elle y tenait ! Il avait quand même, un peu plus tard et à tête reposée, un peu gratté sur le chiffre mais elle s'était réveillée et s'était défendue bec et ongles. On avait fini par s'entendre. « L'éducation des enfants n'a pas de prix », avait-il admis alors à regret tout en se drapant dans son manteau de père noble. Il avait été cocu ? Pas assez. Est-ce que chez les peuples prétendus sauvages, pardon, primitifs, les mâles larguent ainsi leurs lardons ? Avec cette absence de scrupules ? Quelqu'un lui avait affirmé, au cours d’un cocktail et à propos de tout autre chose, que chez certaines peuplades d’Asie ou d’Amazonie, elle ne se souvenait plus, les gosses appartenaient à tout le monde et à personne en particulier, mais qu'en général ils étaient choyés partout où ils allaient. « Cela dépend du niveau culturel avait ajouté ce quelqu'un en faisant la roue, plus la culture est riche plus les jeunes, et les vieux, font l'objet de prévenance. Chez les Navajos par exemple… »