Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                              
 

       Textes (plus ou moins) courts

                               

                                   

                                                
               En revenant de la remise des prix...

                                          
  C'était en 1991, mon premier ou deuxième concours littéraire. Alléché par une médaille en bronze "pour l'ensemble de mon œuvre", je m'étais précipité à Nogent-sur-Oise. La moitié de la France à traverser en automobile, emporté par le zèle et l'enthousiasme d'un dévot qu'une Vierge faiseuse de miracles réclamerait à son chevet. Imaginez, dans le réfectoire sans grâces d'un lycée technique, plus de cinq cents personnes venues de toutes les régions de France, de la Suisse et de la Belgique. Toutes, souvent d'un âge estimable, attendaient d'être récompensées en bavardant avec l'insouciance heureuse de ces écoliers que l'on réunissait dans le temps, pour des tableaux d'honneur, en présence du sous-préfet et de l'inspecteur d'académie. Car des prix il y en avait. Autant que l'imagination sans frein des organisateurs avaient pu en créer. Des World Cup grandes et petites, des Médailles d'or, d'argent et de bronze à foison, des Prix Machin et Chose, avec l'appui, disait-on, de l'UNESCO, de l'ONU, des Droits de l'homme. Attribués en poésie de toutes catégories, en prose de toutes espèce, en peinture de toutes les couleurs, en sculpture, en dessin, et patin- couffin.
  Une immense table ployait sous les coupes et les médailles. On imaginait sans peine le nombre respectable de magasins qu'il avait fallu dévaliser pour les réunir. On distribuait aussi des diplômes, jaunes et raides comme des peaux de tambour, dont le tas avait dû affoler le malheureux ou la malheureuse chargée de les rédiger. C'est que tout le monde y avait droit selon une hiérarchie qui n'oubliait personne, échelonnée du premier au dixième, en passant par l'excellence et le hors pair. Jean-Marie T. le président du jury, gros homme jovial, juché sur une estrade, officiait avec la voix nette et sans faiblesse d'un huissier d'assise. La distribution dura trois bonnes heures, sans pause ni entracte. J'en vis revenir de l'estrade plus d'un avec les bras chargés de coupes, les diplômes roulés sous le bras et les poches pleines de médailles. Et fiers avec ça, sous des applaudissements à rendre jaloux  Johnny Halliday. Elles étaient pourtant comprises dans le prix, fort élevé de l'inscription, ces belles médailles et ces coupes rutilantes. Vanité, ah vanité de la plume..! Se trouver une fois dans la peau d'un Hugo, d'un Maupassant, d'un prix Nobel ! On remit même ce jour là une décoration des "Arts et Poésie", ruban jaunâtre inconnu du journal officiel et tout à fait propre à provoquer la grogne du grand chancelier de la Légion d'Honneur garant de l'orthodoxie en la matière. Mais je n'avais encore rien vu. Quand le dernier d'entre nous enfin reçut son lot, vint le tour du Président.
   Il était primé par les membres du jury à l'occasion d'une exposition de peinture itinérante. Dans chaque ville, il avait obtenu la récompense suprême et pas n'importe quoi : une Médaille de platine sertie de diamants ! Quatorze ou quinze médailles, que personne ne vit, hélas ! Elles auraient pourtant joliment craché leurs feux ces merveilles diamantées dans notre réfectoire minable, comme autant de lasers dans une guinguette. À chaque annonce, l'homme se tassait sous le poids de la gloire et gémissait : "C'est trop, ah, vraiment c'est trop !..." À la dernière, permettez-moi encore d'en rire, ce bon gros homme joufflu éclata en sanglots et courut se cacher dans les cuisines.
                                                            
©Jean-Bernard Papi (in Saintonge Littéraire n°81 2007)

                                              
                                                                                                                    

                                          Souvenirs du camarade Staline

                                                   
    Il est des gens quii attirent le malheur comme le sel attire l'eau. Ils basculent d'un état à peine supportable dans une infortune pire avec le sentiment, sans cesse vérifié, de n'y être pour rien. Ce fut le cas des Coustillac, vraiment des modèles du genre. Nous étions au lendemain de la seconde guerre mondiale et ils étaient nos voisins, dans une petite rue pas loin de la grande plage, à Royan. À neuf ans, me retrouvant seul après l'école, j'avais pris l'habitude d'attendre dans leur boutique parfumée l'heure de retrouver mes parents. Car Raymond et Antoinette Coustillac, tenaient, avec un commis boiteux, un salon de coiffure pour hommes dans un édicule de planches, provisoire, installé sur le sable, à deux pas de la mer.
  Ils n'étaient plus très jeunes, n'avaient pas d'enfant, et se proclamaient pauvres en affirmant aux clients "qu'ils ne joignaient pas les deux bouts". Il n'en avait pas toujours été ainsi et, avant la guerre, ils avaient été riches au point de posséder un vélo-tandem. Ils étaient aussi, à cette époque, propriétaires d'un salon de coiffure chic au rez-de-chaussée d'un immeuble de trois étages en pierre, au bord du front de mer. C'était, parait-il, un salon magnifique avec des boiseries d'acajou moulurées et des glaces dorées à biseaux. Il y avait aussi des fauteuils de velours rouge dans lesquels le derrière des clients s'enfonçait si moelleusement que certains s'y endormaient. La notoriété du salon était telle que le premier adjoint du maire venait y faire tailler sa barbiche tous les dimanches matin. On disait que si Raymond était le roi du rasoir-sabre, Antoinette, qui massait si suavement le crâne, était l'impératrice incontestée du shampooing.
   Hélas ! Un après-midi de janvier 1945, une bombe anglaise de mille livres, destinée aux troupes allemandes, dévia de sa trajectoire et vint pulvériser l'immeuble et son salon de coiffure. Sortis de leur cave quelques instants plus tard, les Coustillac se répandirent en imprécations contre les alliés anglais et américains. Communistes convaincus, ils virent dans cette bombe l'exemple même de la nature funeste du capitalisme anglo-saxon et leur foi marxiste en fut renforcée. La municipalité, après avoir barricadé d'une solide palissade les décombres de l'immeuble, fit donc édifier sur la plage voisine quelques mois plus tard, et une fois les derniers allemands partis, la cabane de bois dans laquelle notre coiffeur s'installa provisoirement. Il le meubla de ce qu'il put récupérer sous les gravats et acheter chez les brocanteurs. Les années passèrent, trois ou quatre. Les murs de la cabane perdirent leur peinture et prirent des teintes verdâtres, le toit se couvrit de mousse. Le remboursement des dommages de guerre traînait et les Coustillac dépensaient beaucoup d'argent en correspondances auprès du ministère de la reconstruction. On leur répondait qu'il fallait attendre.
   Je suivais, comme tout le monde, la progression du dossier. C'était devenu l'affaire de tous les clients et Raymond nous lisait les réponses officielles empanachées de cabriolantes signatures. Chacun de son côté apportait un complément d'information en signalant les chantiers qui s'ouvraient dans la ville. À en croire certains, ce n'était plus qu'une question de semaines : on commençait à rebâtir dans la quartier de la gare... Pourtant, tel quel, ce salon de coiffure me plaisait jusqu'au ravissement. Il y flottait une délicate odeur de lotion à la fougère qui ensorcelait les narines et, par dessus le cliquetis des ciseaux et le ronflement de la tondeuse électrique, les conversations à mi-voix qui bourdonnaient d'un fauteuil à l'autre me donnaient l'impression d'être situé au coeur de la pensée philosophique la plus éminente. Car, quand on ne parlait pas de la reconstruction, on débattait de politique.
   Au sortir de l'école et en entrant, je tendais d'abord ma joue au commis, le plus près de la porte, un boiteux sautillant, perpétuellement échauffé et énervé par ses opinions radicales. Coustillac m'embrassait sur le front puis me prenait à témoin et m'invitait à trancher dans les débats en cours. Il possédait une voix de basse enrichie d'un accent périgourdin, où les "r" roulaient comme du gravier précipité hors d'un camion-benne. Ces discussions tournaient toujours autour de l'Union Soviétique et des réalisations grandioses qu'elle produisait à la pelle, dans tous les domaines, sous la houlette bienveillante du camarade Staline. Antoinette trônait derrière une caisse monumentale, coincée au fond du salon, entre un mur et des étagères où s'alignaient les lotions, les shampooings et les flacons jaunes et bleus de brillantine Roja. Cette caisse était décorée de panneaux représentant des Vénus alanguies et dévêtues qui regardaient voleter des angelots aux fesses roses. Le meuble provenait d'une maison close sise près du château d'eau, écrasée, elle aussi, sous les bombes anglaises, le jour du terrible bombardement. Ces peintures gracieuses portaient quelquefois les clients à la rêverie et le commis, célibataire, évoquait alors madame Yolande, qui, depuis ce mirador, surveillait et dirigeait ses filles au doigt et à l'oeil.
  Juchée sur ce monument, Antoinette intimidait et quand elle en descendait pour m'embrasser, en montrant ses mollets enveloppés de bande Velpeau, je rougissais. Elle me donnait ensuite un bonbon après quoi, je me hissais sur une banquette de moleskine pour savourer la seule lecture permise dans ces lieux, celle du journal L'Humanité. Chacun avait à coeur de me commenter les passages importants. Coustillac voyait en moi un futur Maurice Thorez et déjà un parfait pionnier, un vrai Komsomol. J'étais digne selon lui de figurer au panthéon du socialisme au côté de Piétri Morossov, héros numéro un de l'union Soviétique pour avoir à 12 ans, sans barguigner, dénoncé son père ami des koulaks et koulack lui-même (1). J'étais flatté et m'efforçais de tenir à mon tour des discours dialectiquement convaincants. J'écoutais aussi, pieusement, les imprécations lancées contre le Ministère de la reconstruction que je me promettais, in-petto, de faire sauter à la bombe, le moment venu.
    Il est vrai qu'il devenait urgent de remplacer la cabane. Le plancher branlait comme un dentier de centenaire. Les murs vibraient sans cause apparente. L'eau arrivait en crachotant dans les lavabos fêlés et ébréchés. Le mécanisme élévateur des fauteuils prenait un jeu si excessif que les sièges chaviraient parfois sans raison, projetant leur occupant au sol dans un couinement inconvenant. Les bouilloires rongées par le calcaire fuyaient et les plats à barbe cabossés perdaient leur nickel en longues épluchures. Une installation neuve s'imposait si l'on ne voulait pas recevoir la boutique sur la tête. On supputa l'affaire faite à Noël ou pour le début de l'année prochaine. La dernière lettre du Ministère de la reconstruction le laissait supposer, si l'on savait lire entre les lignes. Une information confidentielle avancée par un proche du préfet, nous rendit radieux. Puis on constata que l'informateur s'était trompé et l'on parla de déménager pour Pâques, ouvrir après les grandes vacances... Coustillac  passait par des phases d'espoir et de désespoir durant lesquelles il menaçait de se pendre à ce qui restait de l'enseigne.        
    Un matin, le plancher céda sous le poids du commis qui se rompit sa meilleure jambe. Antoinette en fut si affectée qu'elle garda le lit toute une semaine. Raymond avait les yeux rouges et humides quand je le vis au soir de l'accident. Deux semaines plus tard, la porte s'arracha de ses gonds un jour de grand vent et emporta Antoinette à peine remise. Puis le commis revint, plus boiteux, et plus enragé qu'avant. Malgré tout, la vie aurait pu continuer encore ainsi rendue supportable par l'espoir d'une révolution prolétarienne imminente qui devait accélérer le remboursement des dommages de guerre. Mais il survint une catastrophe aussi imprévisible et mille fois plus cruelle que l'abject, et inutile, bombardement. Elle se produisit le 5 mars 1953, c'était un jeudi.
   Ce matin- là, assis près du gros poêle à charbon, sous le regard attendri d'Antoinette, je rêvassais en regardant, une fois de plus, les Vénus faire leurs galipettes. J'avais lu L'Humanité du titre à la dernière ligne et commenté les articles avec Raymond et le commis. Plusieurs fois Antoinette avait soupiré sur la cherté de la vie et entraîné le chorus des clients. Quelqu'un avait même demandé où en était la reconstruction. Dehors la pluie fouettait les planches comme des volées de petits plombs et le commis, de temps en temps, allait vider le seau qui recueillait le filet d'eau qui coulait d'un montant de fenêtre. Il faisait sombre et Antoinette avait allumé les trois ampoules grises qui pendaient au plafond.
    Soudain, la porte s'ouvrit avec force et cogna contre le chambranle en faisant vibrer la bicoque comme de grosses castagnettes. Les ampoules oscillèrent avec violence, créant un monde d'ombres chinoises sur les murs et sur les réclames du savon Cadum et du Bio-Dop. C'était Thomas, l'ouvrier charbonnier, un enragé révolutionnaire. Il était trempé de pluie, rouge d'énervement et si ému qu'il avait du mal à tenir son équilibre. Il avait pas mal bu aussi.
    - Staline est mort, parvint-il à articuler en mâchouillant dans le vide.
    Le silence se fit. Il fut si dense et si palpable qu'il me sembla que l'air se changeait en glace. Les ciseaux restèrent suspendus dans le vide. L'odeur de la lotion à la fougère rentra dans son flacon. Seule la pluie continua de frapper les planches comme une mitraille indifférente, et pire elle semblait même s'en réjouir. Un client fit répéter. Raymond demanda la même chose d'une toute petite voix. Le commis, solennel comme un procureur, enjoignit à Thomas de le jurer sur la tête de ses six gosses. Quand on fut bien certain de la nouvelle, les sanglots éclatèrent. Antoinette démarra, bruyamment, avec des hennissements de jument en gésine. Puis les hommes suivirent, sans retenue avec des reniflements, des toux catarrheuses et des bruits de pompe qui se désamorce. Au milieu de cette cacophonie la voix stridente d'Antoinette gémissait : "Mais, qu'est-ce qu'on va devenir maintenant ? Qu'est-ce qu'on va devenir ?"...
    Cet événement, contraire à toutes les prévisions du Parti et au sens normal de l'Histoire qui veut qu'un héros de cette trempe ne meure jamais, ébranla la raison des Coustillac. De ce jour, Raymond devint sombre et déroutant. Il marmonnait, pour lui seul, des "putaings" et des "congs", en brandissant son rasoir autour de la gorge des clients muets d'effroi. Antoinette, du haut de son siège, se mettait à rire brusquement et sans raison. Elle s'habilla comme une romanichelle, de haillons criards et de camisoles excentriques. Parfois même, comme prise d'inspiration, elle sautait de son tabouret pour esquisser un pas de danse espagnole. Tout cela effrayait les clients et je n'étais pas rassuré non plus. Il était clair aussi, que les Coustillac désormais ne croyaient plus en rien. Ils ne lisaient plus L'Humanité et finirent même par oublier de l'acheter, puis le commis trouva une place chez un patron plus calme.
   Alors Raymond se mit à boire. On le vit, chez Brunet, le café de la rue De-la-poste, en compagnie de Thomas, consommant des Suze-cassis jusqu'à rouler par terre. Un soir d'hiver, en se trompant de chemin il fut heurté par un autobus et mourut en trois jours. Au nouvel an, un court-circuit électrique mit le feu au salon qui brûla en dix minutes. Vaincue, Antoinette se coucha puis mourut à son tour. On l'enterra le lendemain du jour solennel où l'adjoint au maire qui possédait une bien jolie barbiche, posa enfin la première pierre d'un bel immeuble de trois étages à deux pas du Front de Mer. Le salon de coiffure tout neuf et au nom des Coustillac, installé au rez-de-chaussée, resta longtemps fermé. Jusqu'à ce que je termine mon apprentissage et que j'y emménage avec un commis.
                                                                   
©Jean-Bernard Papi  (in Info Saintes n°42 1995 et "Le boutillon")
 
 (1) Pavlik (et non Piétri) Morosov (indiqué par la flèche selon toute probabilité) vivait dans les années 1930 à  Gerassinovka en Sibérie Orientale où son père était un membre  influent du village. Il surprit ce dernier qui vendait des attestations  de bonne conduite à des koulaks (riches fermiers) afin de leur  permettre de quitter la région sans être inquiétés par les bolcheviks.  Il dénonça donc son père à la police politique du parti communiste  qui  condamna ce dernier à la déportation. Il ne revint jamais au  village. Pavlik qui avait alors entre 12 et 13 ans  témoigna  défavorablement lors du procès de son père . Officiellement il aurait dénoncé plusieurs autres villageois et quelques autres membres de sa famille. Son frère et lui furent assassinés par leur grand-père et un cousin le 6 septembre 1932.  Staline, qui souhaitait qu'un nouvel ordre moral s' établisse en URSS, misa sur la participation active des jeunes. C'est ainsi que Pavlik Morossov devint "Pionnier-héros n°001 de l'Union Soviétique". Il fut admiré par les écoliers qui se battaient pour que leur classe porte son nom. On fit sur lui des chansons, on le statufia, on peignit son portrait et Eisenstein en fit un film. Inutile d'ajouter qu'après Morossov les dénonciations se multiplièrent dans toute l'Union Soviétique.   
 

                                             
  
                            La noce villageoise.
  
 
     Dans notre village de Jaurezac le Grand, entre Melle et Niort, nous ne possédons pas de belles églises comme à Poitiers, des arènes gallo-romaines comme à Saintes, un château ou encore la mer comme à Royan. Alors, nous les jeunes, pour attirer le touriste à la belle saison, nous organisons une noce villageoise. Organiser une noce villageoise c'est recréer l'ambiance et les personnages d'une véritable noce telle qu'on la célébrait, il y a un siècle ou deux dans nos régions, avec violoneux, vielleux et bidasses survoltés de rigueur.
    Ces bidasses, ou troufions, étaient des conscrits délurés, le plus souvent frères du marié ou de la mariée que l’on désignait d’emblée comme garçons d'honneur. Censés avoir vécu des aventures comiques et friponnes dans leurs casernes, ils étaient chargés d’animer la noce en réchauffant et en resservant le répertoire de tous les joyeux drilles qu’ils étaient supposés avoir fréquenté. Aujourd’hui, nos bidasses brodent sur un texte écrit par monsieur Gélis, l'instituteur qui se pique de littérature mais qui ne déteste pas la gaudriole. Des textes largement inspirés des chroniques locales qu’il se plait à recueillir chez les anciens. Les plaisanteries sont plutôt grasses mais les gens les aiment comme ça et en tout cas les bourgeois et bourgeoises ne tordent pas trop le nez.
    Le reste de la noce, jeunes et moins jeunes, possède son texte, toujours écrit par l’instituteur, que chacun est libre d’interpréter à sa guise. Quand le public participe avec entrain, on enjolive, on en rajoute et chacun y va de sa vanne, de sa posture désopilante ou de sa singerie. Mais celui qui fait le plus rire et sans le faire exprès, je vous le donne en mille, c'est le gros René, l'idiot de notre village. Un vrai idiot attention, et en plus qui tient son rôle d'idiot à la perfection. Car il y avait toujours un idiot, et parfois même plusieurs dans les noces d’autrefois. Mon grand-père, un marrant, affirme que l’idiot dans l’affaire c’était avant tout le marié. Ne me demandez pas pourquoi il y avait à l’époque tant d’idiots, je serais bien incapable de vous le dire. Revenons au gros René. À chacune de ses trouvailles, et souvent on se demande où il va les chercher, l'assistance rit, mais rit à en pisser sous soi. C'est surtout le rire des femmes qui l’excite et l’encourage à poursuivre ses pitreries… Cette année, le gros René aurait eu quarante cinq ans.
    La noce se déplace dans le village avec à sa tête le violoneux et le vielleux. Elle est suivie par les spectateurs et l'on boit d'honnêtes coups de pineau dans tous les bistrots et même ailleurs, chez les fermiers qui ont de la vigne et qui distillent. Comme je l’ai dit, il n’est pas rare que l’assistance blague et chahute avec nous. Il faut dire que les filles de la noce sont jolies et qu’elles lancent aux hommes des œillades capables de les faire grimper au sommet des gros platanes de la place de l’église. Ce qui encourage à la rigolade et à la boisson, forcément. Bref une ambiance pas piquée des vers. Le maire joue son propre rôle et on utilise la salle des mariages de la mairie avec vin d'honneur dans la salle des délibérations. Le curé, pour ne pas être en reste, donne deux ou trois coups de goupillon sur la noce, ses bidasses, ses filles et le public quand on traverse l'église. Les boissons à la sortie sont offertes par le photographe qui en profite pour faire poser les touristes avec nous. Bref, comme l'annoncent les affiches : « Il y a de l'ambiance et du rire, c'est à Jaurezac-le-Grand, sur la route qui va de Melle à Saint-Nauson, tous les dimanches de juillet et d'août. »
   Le dernier dimanche d'août, après le spectacle, quand il faut ranger les sabots, les robes de serge et les pantalons de droguet à pont, les blouses à rubans, les gilets rouges à boutons de cuivre et les mouchoirs de cou brodés, les coiffes larges, les chapeaux ronds et les uniformes à épaulettes, nous sommes tristes à pleurer. Il y a deux ans nous avons eu l'idée de faire une noce supplémentaire, une noce privée pour marier le gros René qui n'avait jamais connu de femme. Une manière de le remercier de faire si bien rire le monde. Comme personne parmi les filles, même parmi les plus moches, ne voulait être la mariée, on a pensé à la grande chienne jaune de Bertrand.
   Ce Bertrand est un célibataire un peu poivrot qui achète des souris blanches pour les lâcher dans son jardin. Il dit que ça fait du bien à son chat de leur courir après. Ça empêche le chat de s’empâter. C'est étonnant, tout de même, que pas une fille n'ait accepté de jouer la mariée avec le gros René, même pour quelques jours. Ces drôlesses qui sont plutôt hardies et qui, en privé, sont toujours à nous bassiner avec les droits des uns et des autres, sur l’aide à apporter aux faibles et patin-couffin, ont refusé de se pencher sur la faiblesse particulière du gros René.C'est vrai que si les femmes, en général, n'ont rien à refuser à ceux qui les font rire, ou même pleurer, le gros René avec sa façon Gargantua de se déculotter en public, de péter à tout va, avait une manière bien particulière de faire rigoler. Mais pour ce qui est de les faire pleurer, il n'était pas assez malin ou méchant pour ça. 
   Bertrand a accepté sans trop rechigner de perdre sa chienne pour un bout de temps. La chienne de son côté avait l'air plutôt contente de se marier. Dire qu'elle est mignonne serait exagéré. Son pelage rêche et pisseux y est pour quelque chose mais elle est haute sur patte, assez dodue et marche toujours la queue entre les jambes. Ce qui est bon signe pour ce qui est de la soumission au mari. Le gros René était fou de joie.  Les habilleuses ont fabriqué une robe de mariée pour chienne et on a fixé la date de la noce au samedi suivant. Il pleuvait ce jour-là, ce qui est un mauvais présage d'après les vieux. « Mariée arrosée et larmes toute l'année », dit-on. Bertrand, qui était saoul depuis neuf heures du matin, chialait comme si ça avait été sa fille qui s'en allait. Les bidasses s'en sont donnés à cœur joie en blagues vaseuses et en galipettes suggestives. Le maire s'est fait un peu tirer l'oreille. Ça ne se fait pas, disait-il, de marier un homme et un animal. Mais comme on avait pas mal bu, et lui le premier, à la santé du gros René, il s'est quand même décidé à ouvrir la mairie. Pour ce qui est du curé, on lui a parlé de répétition, de nouvelle formule et on a caché la chienne dans un confessionnal. À la nuit, le gros René et la chienne jaune étaient mariés en bonne et due forme, avec tous les certificats. Il ne nous restait plus qu'à faire notre dernier repas en commun.
    Quand les mariés se sont éclipsés, vers minuit comme le veut la coutume, pour le coup nous étions bien tristes car cette fois-ci, il fallait remiser pour de bon les sabots, les bonnets de police, les chapeaux de feutre et les robes à jupons. Personne n'a songé à leur porter la soupe à l'oignon traditionnelle et le gros René nous en a voulu un peu le lendemain. Dans les premiers temps, on le voyait souvent. Il passait nous voir au café en compagnie de sa grande chienne jaune et on savait qu'ils vivaient heureux comme de vrais jeunes mariés, les yeux dans les yeux et les cœurs à l’unisson, comme dit monsieur Gélis. Mais une chienne à ses défauts, une femme aussi bien sûr, mais une chienne c'est pire.
    Donc, après une année passée avec le gros René, elle s'est sauvée avec un misérable bâtard crotté jusqu'au museau. Un traine-patin de chien toujours dehors qui appartient au boucher. Est-ce que le gros René n'a pas su la retenir et la rendre heureuse, finalement ? N'est-elle ni plus ni moins qu'une chienne et rien qu'une chienne de chienne ? En tout cas le gros René a traîné son chagrin et son déshonneur de cocu pendant quelques semaines, puis il s'est pendu. Depuis, nos noces villageoises ont moins de succès, forcément. On pense recruter un idiot quelque part, ce n'est pas ce qui manque dans les villages voisins. Mais avant tout, on veillera à ce qu'il évite la compagnie d'une grande marie-salope de foutue chienne jaune.
 Jean-Bernard PAPI © (in "Le Boutillon")