Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                                                                                             

                                                                                                                               


 

                                     Sur la torture.
   
    Essai sur la violence militaire vis-à-vis de la population civile à partir du livre "Contre la torture" de PH Simon.




 Pierre-Henri Simon (1903-1972)                                                        

                                                                                                                                                                                                   
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   Après avoir écrit "La Chanson de Rosalie" dont une grande partie se déroule en Algérie de1959 à 1962. Puis "Cheval d'enfer" l'histoire d'un pilote de chase français capturé par les fellaghas durant la guerre d'Algérie. Ensuite  "Céline, jusqu’au dernier jour " (édition du Croît Vif) où, faut-il le préciser Céline est une jeune femme qui verra son mari et son père fusillés, après une attente angoissante de six heures dans un cabanon où ils sont tenus prisonniers par les hommes de la division SS Das Reich en 1944. Après ces livres je me suis tourné vers l’analyse plus générale « des contacts violents entre la force armée et les civils en temps de guerre ». Avec son "Contre la torture" Le seuil 1957(Contre la torture en Algérie),  Pierre Henri Simon (1), (1903-1972) académicien et romancier né à Saint Fort sur Gironde, m'est apparu comme le type même de l'intellectuel pris entre deux forces contraires. La première, le Droit, qui définit la vie comme sacrée et auquel il adhère, et la Force, ici la force militaire qui ne néglige rien pour parvenir à ses fins. Embarqué dans une tempête intemporelle,  il paiera cher sa prise de position assez unique à l'époque, du moins dans la manière.
   Mis à part des actes quasi anonymes comme les bombardements ou la canonnade, voire lorsque les civils sont, par nécessité, au cœur de la bataille, les « contacts violents » entre soldats et population civile en temps de guerre se rapportent presque toujours à l’action policière. En particulier lorsqu’il y a recherche de renseignements. Dans cette courte étude je me limiterai à une guerre récente, et symbolique, celle d’Algérie entrée aujourd’hui dans l’histoire comme cas d’école puisque la torture, dans ce qui fut appelé la bataille d’Alger, y fut largement pratiquée. Au préalable, il me faut revisiter et anlyser cette intervention, qualifiée au départ par le gouvernement français  de policière et de maintien de l'ordre. Plus tard, elle sera requalifiée en « action de guerre ». Je vais tenter aussi de deviner les motivations et l’état d’esprit de certains combattants devenus célèbres à divers titres et souvent à leur corps défendant. Cela tout en sachant bien qu’une étude approfondie exigerait un gros livre et d’innombrables heures de travail pour une équipe de plusieurs personnes. Je ne pouvais à cette occasion que  me frotter au milieu intellectuel français de cette époque et en particulier à Pierre-Henri Simon qui fut à la pointe du combat pour la dignité humaine. Sans faire d'angélisme il est pratiquement prouvé, et même les inquisiteurs du moyen âge le savaient, que la torture n'est pas le meilleur moyen pour obtenir des renseignements fiables. Notons au passage que les inquisiteurs se fichaient comme du quart d'obtenir des renseignements, leurs actions ne visaient qu'à renforcer l'autorité de l'église.


Rappelons les faits.
    Après le premier attentat en novembre 1954 attribué à la branche armée du mouvement de libération national algérienceux que l’on nommera plus tard fellaghas (de fellag : bandit de grand chemin), la riposte appelée « Opération de maintien de l’ordre » débute officiellement lorsque le gouvernement d’Edgar Faure en métropole, décrète l’état d’urgence le 3 avril 1955. Le 11 mars 1956, l’Assemblée nationale accorde les pouvoirs spéciaux au nouveau gouvernement Guy Mollet afin de régler au mieux l’insurrection algérienne. Rappelons, c’est important, que « les évènements d’Algérie », comme ils furent nommés alors pudiquement dans la presse, surviennent après que la France se soit, en 1954, retirée d’Indochine, vaincue par les unités communistes du Vietminh.
   Á la suite de cette défaite,  le colonel Trinquier, auteur prolifiques d’ouvrages stratégiques comme La guerre moderne (1961 La Table ronde) les officiers Lacheroy et Hogard inspirateurs de l’École stratégique française de la guerre contre- révolutionnaire, élaborent une doctrine de combat. Elle a pour but de lutter contre les guérilléros, francs-tireurs et terroristes. Analysant la guerre révolutionnaire qui fut pratiquée en Indochine par le Vietminh, ils en déduisent qu’elle comporte quatre grandes phases :
Une période de paix incluant la préparation à la lutte. 
- Une phase de terrorisme local destiné à terrifier les populations. 
Une phase de guérilla ouverte avec la complicité et le contrôle des population soumises selon le concept « du soldat parmi la population comme un poisson dans l’eau » de Mao Tsé-toung (Citations du président Mao Tsé- toung. Le petit livre rouge)
Enfin une phase de mise en place d’une organisation politique et administrative clandestine et la formation aux frontières d’une armée régulière.
   Notons que l
a phase 2, - le terrorisme pour terrifier les populations-, semble bien être la technique employée par les islamistes de DAECH, en  ce début du XXI ème siècle, au moins dans les capitales européennes, Londres, Paris, Madrid etc. Avec des succès divers car on ne domine pas aisément des populations qui jouissent d'un bonheur terrestre en leur offrant, en échange, une félicité céleste. La même musique millénariste à d'ailleurs été jouée en son temps par Jésus avec le royaume de son père. À l'évidence le procédé échoue si la population se montre courageuse et refuse de céder à la terreur. La phase 3, de guerrilla ouverte semble en préparation dans les quartiers dits sensibles.
     Pour contrer la phase de terrorisme -2ème phase- et avant que ne se déclenche la 3ème phase, les officiers  préconisent :
- Le renseignement tous azimuts à obtenir par la torture si besoin est.
- Vis-àvis de la population : Les disparitions forcées (voir 2), le quadrillage des quartiers permettant un maillage et une surveillance de la population, la responsabilité collective (Les parents payent pour toute action terroriste), les patrouilles « surprise ».  
 - Le retournement de prisonniers qui infiltreront ensuite les unités ennemies et renseigneront. Dans le cas de l’ALN (armée de libération nationale algérienne) cette infiltration provoquera avec le emps des purges sévères.
  On prône (plan Challe), le regroupement de la population dans des camps pour couper le FLN, l’organe politique de l'armée de libération algérienne, de ses bases. La doctrine française, qui sera étudiée aux Etats-Unis et en Amérique du Sud, au fil du temps se teintera d’une nuance dite "nationale catholique" qui insistera d’une part sur l’importance de l’idéologie dans la riposte, on doit savoir sous quelle bannière on se bat, et d’autre part sur l’utilisation de la psychologie dans les rapports avec l’ennemi.

   Le 7 janvier 1957, soit 3 ans après le début d’une insurrection qui a pris de l’ampleur, le ministre résident en Algérie, Robert Lacoste remet les pouvoirs de police pour la ville d'Alger au général Massu commandant la 10e division parachutiste (10ème DP). Ce dernier applique alors sur le terrain les principes de la guerre contre-révolutionnaire cités plus haut. La torture est généralisée. Elle est en premier lieu pratiquée sur les communistes locaux, expérience d’Indochine oblige, lesquels soutiennent et participent au mouvement insurrectionnel. Lequel mouvement n’est pas non plus exempt de méthodes similaires. Il pratique surtout des attentats aveugles et nombreux destinés comme on l’a vu (2ème phase) à terroriser la population.
   Le 12 juin la 10e DP arrête Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, ex directeur du journal « Alger républicain » porte parole du parti communiste en Algérie, parti  interdit depuis 1955. Henri Alleg, alors dans la clandestinité, est arrêté dans Alger au domicile de son ami Maurice Audin (3), il est  torturé pendant un mois par les officiers de renseignement de la 10e DP. Lesquels, pour identifier les membres de son réseau d’aide à l’insurrection, utiliseront d’abondance les coups, l’électricité produite par une dynamo (la gégène), le Penthotal, l’asphyxie "à la limite" par immersion dans l’eau, sans résultats. Après son transfert d’El Biar dans le centre de rétention de Lodi, ensuite dans la prison civile d’Alger, Henri Alleg parvient à écrire et à faire passer aux Éditions de Minuit le manuscrit de La Question qui relate sa détention.
   La torture existait déjà en Afrique du Nord depuis la colonisation du pays et en particulier durant les campagnes du général Bugeaud. Il s’agissait de terrifier les populations, briser des grèves ou faire rapidement aboutir des affaires de droit commun. Interdite en 1949 par le Gouverneur général Naegelen, la police n’en a cure. En 1951 un article du journal l’Observateur en fait mention et Albert Camus dans une lettre du 26 décembre 1951 s’en émeut : « S’il est possible un seul instant de soupçonner qu’ils (les membres d’une organisation affiliée au Mouvement pour la démocratie de Messali Hadj (4)) aient pu être victimes de détention arbitraire ou de sévices graves… il nous faut souhaiter que la justice de notre pays refuse de sanctionner des actes si intolérables soient-ils (commis par les accusés)… »
   Au cours de cette année 1957 Pierre-Henri Simon fait paraître aux éditions du Seuil, un pamphlet violent intitulé « Contre la torture ». « L’intérêt national, écrit-il,  serait finalement mieux servi, dans les circonstances présentes, par cette fidélité (à certains principes de droit et à certaines règles moralesque par la conversion à un immoralisme brutal qui correspond mal à la vocation historique de la France. Par cette conversion, ceux contre qui nous nous battons sont moins terrorisés qu’exaspérés. » Et plus loin « de quel droit me reprocherait-on de rappeler à l’armée, et précisément à l’armée coloniale, la tradition de Gallieni (5) et de Lyautey… » Et encore :   « Même si la torture d’un Arabe était payante, je dirais encore qu’elle est criminelle, qu’elle est intolérable comme une tache à l’honneur, et mortelle au sens où l’on dit qu’un péché est mortel : quelque chose de plus essentiel que la puissance s’en trouve atteint et détruit ; une défaite plus intime et plus irréparable que la destruction d’une armée est subie à jamais.»(Contre la torture, Pages 121 et 122.) 
   Dans ce pamphlet, Pierre-Henri Simon développe longuement, avec passion et lyrisme,  une vision quelque peu chevaleresque et passéiste de l’armée appelant à la rescousse Vauvenargues, Péguy, Michelet. Il le fait aussi 
parfois d’une manière confuse admettant (p 67) par exemple que la police peut dans certains cas faire preuve de violence licite, Naturellement, il méconnaît les théories militaires en vigueur sur l'action contre-révolutionnaire. En rappelant l’armée à ses devoirs et à son honneur il se fait l’ennemi de ceux qui la prétendent pure et surtout intouchable. « On ne critique pas l’armée (en se plaçant) du dehors » écrira-t-il lui même dans son livre « Portrait d’un officier ». Jusqu’à sa mort il subira  la vindicte de certains éléments incontrolables, bousculades, crachats et  menaces, et même profanation de sa tombe. Le préfet Michel Massenet, gendre d’un avocat saintongeais, publiera "Contre poison ou la morale en Algérie" (Grasset 1957) qui minimise fortement la réalité de la torture.
   Il subit aussi les foudres d’une partie de la presse de droite qui crie au complot d’intellectuel (pages 133 et suivantes de Contre la Torture) et le FLN utilise son pamphlet pour se justifier. François Mitterrand alors Garde des Sceaux interviendra pour qu’il ne soit pas révoqué de l'Education nationale, alors que le professeur français George Boudarel, commissaire politique du Viet-minh dans le tristement fameux camp 113 destiné à la "rééducation" des soldats français, ne sera jamais inquiètè. Tout cela n’empêchera pas P-H Simon d’être reçu à l’Académie française en 1968 au fauteuil de Daniel-Rops. Il reconnaîtra dans son discours de réception « avoir une notoriété discrète traversée de quelques fougasses d’humeur ». Un précédent pamphlet en 1936, intitulé « Les catholiques, la politique et l’argent » en témoigne . Fougasses (6) qui s’exerceront  à l’intérieur de son système de pensée où coexistent l’église, le monde moderne et la littérature.
    « Au nom de l’humanismedit de lui André Roussin dans son discours de réception à l’Académie française le 2 mai 1974 (il occupera le fauteuil de Pierre-Henri Simon après le décès de ce dernier), il refusa la philosophie communiste et pour lui « Lénine venait de Marx, de l’industrie lourde et du rationalisme du XIXe, mais non pas de Dostoïevski et du mysticisme slave ». Pourtant, continue Roussin, sur une grave question de notre époque, lui le libéral, rejoignit la gauche : Il prit violemment parti contre la torture dans un courageux pamphlet publié en 1957. Pour les communistes, dénoncer la torture pendant la guerre d’Algérie, c’était renforcer par un argument de poids leur lutte antimilitariste. P.-H. Simon, lui, dénonçait et condamnait la torture au nom de l’honneur de l’armée. Et curieusement ce fut dans cette défense qu’il la choqua. Officier lui-même, il avait porté l’uniforme pendant six ans, noué des amitiés en captivité avec nombre de militaires et il aimait l’armée. Il se dressa contre elle et ses amis quand ceux-ci pratiquèrent la torture comme arme « inévitable » de la guerre contre des formations subversives. Il estima que son devoir de moraliste était ici de dire où résidait le droit. Fidèle à sa nature c’est à l’intérieur d’un système qu’il s’opposait à celui-ci quand l’esprit de justice était en cause. Pour reprendre la belle expression de Francis Jeanson c’est contre les « pentes inhumaines de l’histoire » qu’il voulait réagir, estimant que le rôle et l’honneur de l’homme sont d’y résister. »
   Les communistes, à cette époque, formation politique puissante, ont leur propre machine de guerre dont les intérêts épousent plus ceux de Moscou que ceux de Paris. Francis Jeanson, communiste, fondera un réseau d'aide au FLN qui fonctionnera jusqu'en 1960, ce qui lui vaudra d'être condamné par coutumace à dix ans de prison.  La Question d’Henri Alleg  paraîtra le 18 février 1958. Le livre est saisi et interdit en mars 58 pour cause « de participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la défense nationale » malgré les interventions favorables d’André Malraux, Roger Martin du Gard, François Mauriac et Jean-Paul Sartre auprès du Président Coty. Réédité en Suisse il sera diffusé clandestinement à 150.000 exemplaires. La Question va grandement faire connaître la torture aux Français et aura plus de succès que le pamphlet de P-H Simon. C’est un témoignage de journaliste, de 111 pages, net, sans lyrisme, presque clinique et nos compatriotes sont sensibles à l’impression de vérité que le livre dégage. Contrairement à ce qui fut dit plus tard, Alleg n’y révèle pas les noms de ses tortionnaires.
   Le 23 mars 1957 le général Allard recommande d’utiliser dans toute l’Algérie les procédés de la 10ème DP qui, écrit-il, ont fait leurs preuves. C’est la création des DOP (dispositif opérationnel de protection), des SAS sorte de service spécial autonome. L’appellation dite de « maintien de l’ordre » toujours en vigueur pour l’Algérie favorise les dérives extrêmes, « cette guerre d’un type nouveau produit sa propre légitimité et sa légalité implicite » écrit l’historienne Raphaëlle Branche.
  Dans le même temps où parait La Question d' Alleg, Pierre-Henri Simon publie au Seuil Portrait d’un officier. Écrit entre septembre 1957 et septembre 1958, c’est le prolongement plus nuancé et modéré de son pamphlet contre la torture. Il le qualifie de récit ; récit en effet qui retrace la carrière de Jean de Larsan, officier d’infanterie qui s’évade d’un stalag après la drôle de guerre, combat en Afrique puis en Italie, persuadé du bon droit de son action. La guerre terminée, il part pour L’Indochine et se rend compte que, là-bas, ce n’est plus la lutte du bien contre le mal mais une lutte menée par un peuple contre ce qu’il faut bien appeler le colonialisme. Il découvre tous les aspects cruels et véreux de cette guerre qu’il juge perdue d’avance. Déjà sa foi dans l’armée, dans la grandeur pacificatrice de la France est ébranlée. Après la défaite de Dien Bien Phû, il est muté en Algérie comme chef d’escadron. Il y découvre la torture et se refuse à la pratiquer malgré les exhortations de ses chefs et de l’aumônier, lequel l’admet au nom de la Chrétienté (et probablement aussi de la lutte contre le communisme et l’Islam). Il démissionne après un drame qui achève de mettre à bas sa foi militaire chancelante.
   « Ne faites pas cette guerre ou faites la comme il faut » lui dira son supérieur et c’est bien là l’un des éléments du drame subi par cette armée, en Algérie, ou ailleurs. Condamnée à obéir elle subit le Règlement de Discipline Générale des armées qui prévoit une « obéissance totale aux ordres sans réticence ni murmure ». Quelles que soient les ordres, le chef sait, le subordonné obéit. Ce règlement sera modifié en 1965, signé du général de Gaulle, il introduit la possibilité de refuser un ordre si on le juge illégal ou contraire à l’honneur. En 1957 rien de tout cela ; et des chefs militaires humiliés qui veulent leur revanche.
   Le "Portrait d’un officier", une œuvre majeure et sensible pour qui veut comprendre les guerres coloniales, n’aura qu’un faible écho car, cela arrive parfois aux auteurs. L’impatience et l’humanisme de Pierre-Henri Simon lui aura joué un mauvais tour. "Contre la torture", son pamphlet trop violent, trop intellectuel et professoral, et finalement assez peu humain a détruit à priori la construction de  "Portrait d'un officier" et a ruiné toute envie de le lire."Contre la torture" aurait dû attendre quelques mois et paraître après "Portrait d’un officier", il renchérissait le débat plutôt que de le déflorer prématurément. Fougasse d’humeur, dira l’auteur. Cependant si le colonel Jean de Larsan démissionne, il sera pratiquement le seul, autant dans le récit de P-H Simon que dans la réalité. Seul, le général, Jacques Pâris de Bollardière après une carrière glorieuse très semblable à celle de Jean de Larsan condamne en 1957 ouvertement et publiquement la torture en Algérie. Ce qui lui vaut 60 jours d’arrêts. Il démissionnera en 1961. « Il faut proclamer, affirme-t-il, qu’aucune fin ne justifie la torture comme moyen. » (Entretien avec Jean Daniel en 1971)
   Les polémiques perdront de leur virulence lorsque seront publiés Les Dieux meurent en Algérie (1960) et surtout Les Centurions (1960 Presses de la Cité) formidable succès, plus d’un million d’exemplaires, du journaliste baroudeur Jean Lartéguy, prix Albert Londres. Livres qui feront des héros de ces soldats que l’on croyait perdus. Suivront ensuite Les Mercenaires et Les Prétoriens qui stigmatisent tous ceux, communistes, français d’Algérie, politiciens, qui d’une manière ou d’une autre ont participés au fiasco algérien.
   Plus tard, en 2000, le général Jacques Massu avouera que : « La torture n’est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s’en passer. Quand je repense à l’Algérie, cela me désole car cela faisait partie d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment. » Signalons que des membres de l’organisation armée secrète OAS ont été à leur tour torturés par la police et le Service d’action civique (SAC)(7). Enfin beaucoup voient dans l’usage de la torture vis-à-vis des indigènes d’Afrique du Nord, de Madagascar et d’ailleurs les prémisses du racisme. Evidemment il n’y eu pas que les paras de la 10ème DP à pratiquer la torture, les légionnaires du 1er REP, ceux de la villa Susini et d’autres de toutes les armes figurent en bonne place. La journaliste Marie-Monique Robin a montré que les méthodes « contre insurrectionnelles » utilisées durant la guerre d’Algérie, avaient été enseignées par des Français aux Américains et aux forces de sécurité argentines, qui les utilisèrent de 1976 à 1982 durant « la guerre sale » et au cours de l’Opération Condor.

   250 livres ont été publiés sur la guerre d’Algérie entre 1955 et 1962. Citons Pour Djamila Bouhired  éd. de Minuit par Georges Arnaud et Jacques Vergès et le manifeste des 121 personnalités du monde des sciences et de la culture opposées à la guerre, et son contre-pied le Manifeste des intellectuels français pour l’intégration des algériens. Plus près de nous (2001) L’armée et la torture en Algérie, thèse de doctorat soutenue par Raphaëlle Branche. L'interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants est prévue par des conventions spécifiques (Convention contre la torture de l'O.N.U., 10 décembre 1984 ; Convention européenne contre la torture, 26 novembre 1987) et dans des dispositions précises de traités plus généralistes : article 3 de la Convention de Genève sur les prisonniers de guerre.
   Malgré les torrents verbeux autour de cette guerre et sur la torture, la polémique n’a pas fini de surgir, peut-être n’a-t-on pas tout dit sur cette blessure française dans laquelle Pierre-Henri Simon eut son mot à dire et ne s’en priva pas, sincère et fidèle à son idéal humaniste. La littératureécrit Jean Mesnard, était pour lui moins un objet de science que de réflexion et le centre de sa réflexion devint bientôt l’homme, dans la ligne bien française des moralistes. Je n’ai pas, personnellement à prendre parti pour ou contre ceux qui ont employé « les grands moyens » en Algérie, constatons que comme n’importe quelle société l’armée a ses docteurs Jekyl et ses Edward Hyde. Rappelons aussi que l'armée est l’outil des nécessités politiques et que le Président de la République en est le chef.


Les méthodes employées par l'armée française pour éradiquer le terrorisme dans Alger ont été certes brutales mais ont permis de stoper les jets de grenades dans les bars et les tirs en aveugle contre la population civile. Ne faisons pas d'angélisme alors que le terrorisme islamique, qui s'inspire des trois phases exposées ci-dessus formulées par les officiers français, doit être combattu et vaincu. Nous n'aurons pas le choix et l'ennemi ne nous laissera pas le temps de nous attendrir. 
                                                                                 
Jean-Bernard Papi© 2012
                                                                      

(1) Pierre-Henri Simon, né à  Saint-Fort sur Gironde le 16 janvier 1903. Après des études de lettres, il entre à l’Ecole Normale supérieure en 1923. Officier de réserve il est fait prisonnier en 1940 et passe la guerre dans un oflag. Professeur de lettres françaises, il enseigne surtout à l’étranger. Essayiste, romancier, il publie plus de vingt livres, pamphlets et essais. Critique littéraire au Monde, il est élu à l’Académie française le 9 novembre 1967. Il meurt le 20 septembre 1972. On consultera avec profit l’article qui lui est consacré dans le Dictionnaire biographique des Charentais éditions du Croît Vif page 1201. Il fut le fondateur et le premier président de l’Académie de Saintonge.
(2) Disparitions : prisons, ennemis jetés à la mer les pieds lestés de ciment  dans le jargon militaire « crevettes Bigeard »,  prisonnier abattu au « coin du bois » ou corvée de bois.
(3) Maurice Audin, enlevé un jour avant Alleg, torturé par le capitaine Aussaresse officier de renseignement de la 10ème DP, disparaît sans que même aujourd’hui l’on sache où son corps a été caché. Le capitaine Yves de la Bourdonnaye-Monluc qui succéda à Aussaresse aurait raconté à la journaliste d’investigation Marie Monique Robin que : « Certains membres de l’équipe que j’avais récupérée étaient devenus complètement fou. Ils avaient pris l’habitude de tuer les prisonniers d’un coup de couteau dans le cœur. » (Voir « Rue89 » sur Aussaresse)
(4) Messali Hadj promoteur dès 1927 d’une Algérie indépendante luttera, parfois dans le sang, avec son Mouvement national Algérien (MNA) contre l’hégémonie du FLN jusqu’à l’indépendance. Il sera placé un temps en résidence surveillée à Angoulême (Hôtel Des Charentes).
(5) Mauvais exemple, Gallieni aurait ordonné une répression féroce à Madagascar qui aurait fait entre 100.000 et 700.000 morts. (Wikipedia)
(6) Fougasse est employée ici dans son sens militaire de mine enterrée chargée d’explosifs et de pierres.
 (7)Service d'action civique de 1960 à 1981 association au service du Général de Gaulle et de ses successeurs. Honorable à ses débuts elle finit par admettre dans ses rangs d'authentiques truands qui accomplirent des actes de grand banditisme. 


                                   Bibliographie.
-Site de l’Académie française pour les discours de réception.
-Wikipédia et l’Encyclopédie Universalis.
- Pierre- Henri Simon : Contre la torture et Portrait d’un officier –éditions du Seuil.
- Henri Alleg La Question. éditions de minuit.
- Dictionnaire biographique des Charentais éditions du Croît Vif.
-Jean Mesnard de l’Institut : Pierre-Henri Simon sa personnalité intellectuelle et morale. (Hommage à Pierre-Henri Simon, Académie de Saintonge-Séance publique du 5 octobre 2003.)


Quelques images autour de la torture qui prouvent que le phénomène ne date pas d'hier.