Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
    

                        Des cobayes et des hommes.

        




    Petite étude sur la Télé Réalité ....

 Chacun sait combien les rats de laboratoires sont indissociables de l’étude du comportement humain, bien que des humoristes, et néanmoins scientifiques américains aient pour projet de les remplacer par des avocats. Pas le fruit, mais le maître dans sa robe noire. Les Américains rappellent les nombreux points forts qui font des avocats des sujets plus appropriés aux tests que les rats. En particulier ils sont plus nombreux, ils acceptent de faire des choses que les rats refusent, les laborantins ne s’attachent pas à eux et aucune ligue ne prend leur défense dans le cas où ils doivent être sacrifiés. Malgré tout ils coûtent très cher à l’usage et on se rend compte, lorsque l’on fait un bilan qualité-prix sérieux qu’il devient vite rentable de remplacer l’avocat par n’importe quel volontaire. En général payé avec des fifrelins. Même si l’intelligence, ou la faculté de comprendre ce que l’on attend de lui, est moindre chez le volontaire.
 Le médecin militaire Henri Laborit pharmacologue, écrivain, philosophe, chirurgien, chercheur spécialiste du cerveau, biologiste connu pour ses découvertes de psychotropes (Largactil), et accessoirement acteur d’Alain Resnais (Mon oncle d’Amérique) a mis en évidence chez l’homme et les animaux un système dit d’inhibition de l’action. Ce système, appelé SIA, a une fonction positive puisqu’il « arrête » l’homme ou l’animal qui se place en situation dangereuse. Il intervient donc lorsque l’on est soumis à des actions dommageables et/ou sous l’effet du stress.
   Dans ce dernier cas il s’accompagne d’idées noires et négatives du genre « Je suis un bon à rien » ou « Ils sont tous contre moi ». C’est, affirme le docteur Jérôme Liss (Psychologie N°145-mars 1982) la base psychophysiologique de la dépression. C’est aussi ce que soupire l’écrivain en herbe en recevant la lettre de refus des éditeurs, mais ne nous égarons pas. Malheureusement si le SIA est amené à fonctionner au-delà d’un certain temps, variable selon les individus, il peut produire de graves troubles pathologiques.
   Il existe différents moyens de contrecarrer l’action dommageable du système d’inhibition de l’action, la fuite en particulier ou la thérapie de Reich qui consiste à taper sur des coussins (ou sur n’importe quoi d’autre ), à pleurer, crier, respirer profondément plusieurs fois, suivre des yeux un point qui se déplace, faire bouger le bassin (cas de stress sexuel) etc. On peut aussi avaler une bonne poignée de psychotropes.
   Les expériences de l’éthologue John Calhoun aux Etats Unis, effectuées de 1947 à 1958 sur des rats et relatées par l’anthropologue Edward T. Hall (La Dimension cachée chap.3, Seuil) ont permis de mettre en évidence ce que l’on a appelé « le cloaque comportemental » en anglais « behavioral sink ». Ce terme s’applique aux aberrations grossières de comportement comme aux actions qui leur ont donné naissance. Ce cloaque apparaît lorsque le nombre de rats devient trop élevé dans un lieu donné au point de générer un stress important. Il démontre, entre autre, que le système d’inhibition de l’action ne peut plus jouer convenablement son rôle en raison des effets prolongés du stress dus à la surpopulation. Voici quelques comportements observés :
    1- Pas de changement chez les mâles dominants, sauf à être plus méfiants.
    2- Les mâles passifs se terrent.
    3- Les mâles lambda hyperactifs passent leur temps à poursuivre les femelles, souvent à plusieurs pour une seule. Ils omettent les rituels d’accouplement et font durer le plaisir au-delà de l’habituel. Ils envahissent très souvent, en bande, les territoires des autres transgressant ainsi les règles territoriales établies.
  4- Certains mâles refusent les contacts sociaux et partent à l’aventure pendant le sommeil des autres rats.
   5- Les mâles pan-sexuels tentent de monter les mâles comme les femelles.
  6- Les femelles ne terminent pratiquement jamais leur nid, mélangent les portées et ne protègent plus les petits qui sont dévorés par les mâles hyperactifs. Les femelles sont les plus touchées par l’établissement du cloaque comportemental et leur taux de mortalité s’élève notablement. Enfin tous les rats se bagarrent indéfiniment sans tenir compte des signaux de soumission.
    Calhoun tire de ses expériences un certain nombre de conclusions en premier lieu que les mœurs sexuelles des rats durant la phase du « cloaque » subissent de fortes altérations avec apparition de pan-sexualité (pan = tout) et de sadisme. En second lieu, il note l’effondrement des structures sociales avec crise de natalité.
   Peut-on transposer ces résultats à l’homme ? Je dirais personnellement non, car en tant qu’optimiste incorrigible j’affirme qu’il n’existe pas de cloaque comportemental chez les humains, même dans nos banlieues, ou alors ça se saurait. Ceux-ci ne se promènent pas en bandes provocantes, ne harcèlent pas les femelles sous le regard débonnaire des mâles dominants, ne pratiquent pas la pan-sexualité, ne se terrent pas comme des lâches etc.
  Cette opinion changera peut-être lorsque, enfin, et je le souhaite de tout cœur, l’expérience de Calhoun sera reprise en utilisant des avocats. En attendant, il faudra se contenter des données recueillies sur les expériences de cloaque comportemental menées en mai 2001 par la chaîne de télévision française M6, ainsi que par ses collègues allemandes, américaines, italiennes et néerlandaises sous la vague et hypocrite appellation de Big Brother. Je voudrais bien savoir où se trouve le grand frère là-dedans. Big Brother et toutes les initiatives prises ensuite sous la non moins vague appellation de Loft-story ou de manière plus générale de Télé-réalité.
   Rappelons pour la bonne compréhension du texte que l’expérience de Calhoun ne s’est pas faite n’importe où et que lui et ses assistants avaient aménagé, je cite Edward T. Hall : « sur une petite route de campagne à la sortie de Rockville… une banale grange de pierre que personne n’aurait eu l’idée de remarquer. Son aménagement intérieur était cependant peu ordinaire… L’organisation de Calhoun devait permettre d’observer le comportement des colonies de rats à n’importe quel moment de la journée et de la nuit sans les perturber. »
  Il paraît que, pendant tout le temps que durèrent ces expériences avec nos amis les rats et en observant leurs pitreries salaces, nos savants et leurs visiteurs se sont amusés comme des fous.
                         

©Jean-Bernard Papi