Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                              Mode et lecture.

                             ( Le monde du visible.)  
                       




                                                                                                                                                                                Dessin de Cabu

 





     Charles D. est un jeune chef d'entreprise
      il a tout, possède tout, sauf un Scénic RX4

                                                 (Pub Renault)
 
   
  Personnalisez votre véhicule disait la publicité d'une grande marque française d'automobile, connue et même très connue. Choisissez votre couleur de carrosserie, celle de vos sièges, de la moquette, des boutons de porte, choisissez les accessoires, le type du poste de radio, du lecteur de cassette, de CD, bref faites une auto à votre mesure. J'ai donc demandé à ce qu'un WC y soit installé, parce que quand on a des enfants, ou que l'on se trouve coincé sur le périphérique un vendredi soir, hein ? Vous m'avez compris. C'était pourtant simple comme accessoire et diablement utile, et bien les Français, et même les Allemands et Japonais, n'avaient pas ça sur leurs catalogues. Ce n'est pas à la mode, m'a répondu un vendeur, même les grosses américaines n'en ont pas. Même la voiture du président ?
  Ce laïus préliminaire pour aborder le beau sujet qu’est la mode ; concept essentiellement utile au créateur (de mode) et à ses revendeurs (de mode), mais superflu pour le quidam lambda. On verra son implication dans la lecture plus loin. En ce moment, chez les messieurs du foot la mode qui les voulait blonds, après les avoir voulu tondus comme mon genou, les montre aujourd'hui avec des faciès chassieux et mal rasés de mauvais garçons surpris à leur sortie du mitard. Nous avions l'habitude de les voir avec un toupet jaune et même les hommes noirs parader en blondinet, on finirait par le regretter. On se souviens de notre joyeuse, et platinée, équipe nationale de tennis encourageant les siens au cours d'une coupe Davis ; franchement l'impression était celle d'une bande de pétasses gambadant sur un court après être allées chez leur coiffeur.
   En fait nos amis sportifs se cachent derrière la mode pour éviter les quolibets à la sortie du stade. Passer inaperçu tout en étant connu représente, il me semble, le fin du fin de la duplicité. Jouer sur la barbe et les cheveux, teints ou boule à zéro, est un procédé efficace pour ceux qui souhaitent continuer à aller et venir sans être reconnus ; une sorte de dépersonnalisation. Tous les auteurs de romans policiers qui se respectent emploient un jour ou l'autre ce procédé en ce qui concerne leur héros. C'est un homme, ou une femme quelconque, mais dépressif, alcoolique, volage et finalement insupportable ; en se basant sur ce genre de description qui le reconnaitrait dans la rue ?
   Mais la mode va plus loin aujourd'hui, plus que jamais elle est spécifique. Une mode vestimentaire pour les adolescents - les ados de nos chers publicitaires- une mode pour les cadres, une autre pour les vieux, ainsi les strates sociales sont bien marquées et permettent de gérer les stocks de fringues. Une boutique pour les jeunes, ah les djeunes ! quels consommateurs rêvés ! rien n'est trop cher pour eux ! Par contre les boutiques réservées aux vieux sont tristes comme des jours de pluie. Dame, comme ils ne veulent pas payer, ces pingres, ils en ont pour leur argent. Bien séparer les domaines d'action, bien cibler l'acheteur, n'est-ce pas pour le vendeur un bon moyen d'économiser de l'argent. Et l'économie dans ce cas est équivalente à un gain.
   Examinons la mode, en particulier à celle du corps, l’été et les plages ne sont pas loin ; le corps ce bel objet de consommation. "En croyant se soigner, se parfumer, se vêtir, en un mot se créer, la femme se consomme", écrit la sociologue Evelyne Sullerot. Et Jean Baudrillard : "L'homme qui choisit, qui sait choisir, est choisi, est élu entre tous les autres. Savoir choisir et ne pas faillir équivalent ici aux vertus militaires et puritaines : intransigeance, décision, vertu. Au fond on continue d'inviter les hommes à jouer au soldat, les femmes à jouer à la poupée avec elles-mêmes". Notez que je n'ai rien contre la société de consommation, elle nous fait vivre et sans elle le livre n'existerait pratiquement pas ou serait réservé à une élite, cependant il convient d'en décoder les signes, au moins les plus apparents. Notons aussi qu'il y a des ratés dans la mécanique. 
Prenons les tatouages par exemple, quoi de plus en vogue et quoi de plus absent, pour l'instant, des circuits de la distribution. Rien d'étonnant à ce que cette dernière lui attribue tous les défauts : manque d'hygiène, accidents possibles, vulgarité etc. Pourtant le tatouage était là bien avant le vêtement si on en croit certains. Il y a aussi quelque chose de rafraîchissant à ce qu'il soit pratiqué par des sortes de troglodytes que l'on dirait tout droit enfants de Cro-Magnon. Il parait que cela va cesser et qu'il faudra désormais avoir fait des études pour tatouer. Dieu soit loué, la "marchandising" reprend ses droits !
   Dans sa Mythologie (1957), Roland Barthes signale que dans le "Jules César" du metteur en scène hollywoodien Mankiewicz, tous les prétendus Romains portent une frange de cheveux sur le front, c'est là le signe évident de leur romanité (?) vu par l'Amérique. Le signe d'appartenance est comme l'uniforme chez les militaires, il sert à trier ceux "qui en sont" de ceux "qui n'en sont pas" mais, hélas, décoder ces signes évidents, la télévision en est une grande utilisatrice et dispensatrice, ne fatigue guère les méninges. À la télé et surtout aux actualités, il n'existe pas de paysans autrement qu'en bottes dans une étable ou près d'un tracteur. Jamais en costume croisé dans une bibliothèque (la sienne) par exemple ou à coté de sa piscine. La piscine est réservée à la joie de vivivre en famille. Car le signe, enfant naturel de la mode, est indispensable et indissociables au spectacle et au sport, rappeurs (la casquette), footballeurs (le maillot) intellectuel (les livres et la bibliothèque) etc. On doit reconnaître le héros ou la vedette et son domaine d'application au premier coup d'oeil. Or, après ça, comment voulez-vous que ces flemmards de téléspectateurs fassent l’effort de lire, ou même, on s'en contentera, d’acheter des livres. À ce propos les neurologues vous diront que lire fait travailler 80% du cerveau et regarder la télé n’en fait que travailler 20%. Bonjours Alzheimer !
   De toute évidence dans notre monde de haute technologie, le prolétaire de demain sera l'inculte, celui qui ne lit pas, ne sait pas déchiffrer l’écrit, pas même le texte concernant l’utilisation de son téléphone portable. Surtout lorsqu’il est traduit du japonais. Et comme le prolo d'avant-guerre, avant 1939, l’inculte aura ses loisirs, ses idéologies et ses maîtres. On connaît déjà ces derniers, ces médias qui les flattent au-dessous de la ceinture et leur préparent un avenir "cool" et festif. Le fameux pouvoir médiatique, si souvent dénoncé par Régis Debray et tant d'autres, commence à recruter ses troupes de zombies. 
   Tout ça pour en arriver à la mode en littérature. Laissons la parole à Milan Kundéra dans Les Testaments trahis. "La plus grande partie de la production romanesque d'aujourd'hui est faite de romans hors de l'histoire du roman : confessions romancées, reportages romancés, règlements de compte romancés, autobiographies romancées, indiscrétions romancées, dénonciations romancées, leçons politiques romancées, agonies du mari romancées, agonies du père romancées, agonies de la mère romancées, déflorations romancées, acouchements romancées, romans ad infinitum jusqu'à la fin du temps, qui ne disent rien de nouveau,n'ont aucune ambition esthétique, n'apportent aucun changement ni à notre compréhension de l'homme ni à la forme romanesque..."
   Des romans en fait qui épousent étroitement la demande et satisfont le goût du lecteur pour la pornographie, l'exposion obscène de ses désirs, l'étalement de ses sentiments sous couvert de moralisme et tout ça délié dans une sauce fade. Tout le monde romance, du jardinier au sénateur en passant par la prof ou le prof qui gratte pendant ses vacances, en prenant bien garde de ne vexer personne et de rester dans une limite qui ne laisse pas de prise à la loi. Nombre de ces romans si j'en crois les critiques et mon libraire, sont des "ouvrages de dame" écrits pour les dames et traitant des sujets qui interressent les dames. Hélas ! nous sommes bien loin de la vigueur d'écriture de madame de Stael. Un exemple et un seul : Emilie Fraèche répond vertement à Eric Nauleau, dans Le Point, qui avait fustigé son roman "Vivre ensemble" où il est question de l'enfant -10ans- de Jérôme Guedj et de Séverine Servat de Rugy dont elle a la guarde en tant que nouvelle épouse de Guedj. Elle explique que son livre contient quatre ingrédients explosifs : la puissance de l'effet du réel produit par le roman, le procés en morale...(?), la parole sacralisée de la mère....et le grand tabou que représente l'enfant dans notre société. Le mot est laché, "le tabou" en question n'est lui aussi qu'une mode qui fait fonctionner et remplit les tiroirs-caisses aujourd'hui. Nos aïeux, les pères de nos pères, ont-ils sacralisés les enfants, bien sûr que non. L'enfant-roi est né après la guerre de 39-40 avec le développement de la pédopsychiatrie et de la psychologie comportementale.
Je note cependant que cette auteure se pose en victime d'Eric Nauleau ce qui est bien dans l'air du temps.

 Jean-Bernard Papi ©                                                

                           
                                               Petits rois et                                                                                                      Bergère