Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      


           Naufrage d'un autobus.  (1999) de Jean-Bernard Papi
                           Roman policier soft et coquin avec beaucoup d'humour.

                                 Épuisé
mais vendu en occasion sur certains sites de vente en ligne (Amazon, decitre etc)




                    Naufrage d`un autobus-Roman Editions Bordessoules


   Le choc des cultures ! Titrait un critique à propos de ce roman policier pas comme les autres. "Naufrage d'un autobus" vous entraînera à travers l'Italie en compagnie d'un groupe de touristes français  typiques, sous la houlette de leur guide jeune et débutant, touristes à qui il arrivera bien des mésaventures toutes plus saignantes et drôles les unes que les autres. 
  Scènes amoureuses en chambre et dans l'autobus,(mais rien de porno)  visite de Pompéï, de Rome et de Capri, bourgeoise obsédée sexuelle, morts suspectes de deux voyageurs, enquêteur sur  la piste d'un trafic de faux billets avec au coeur de ce trafic un chauffeur d'autobus très particulier. Tous personnages pittoresques et rabelaisiens, assoiffés d'amour qui se libèrent  au cours de ce voyage en autobus organisé par le Crédit Agricole.
Hilarant de la première ligne à la dernière. 

"On rit du début à la fin, écrivait un lecteur, un livre à recommander pour chasser les idées noires et quitter pour un temps l'actualité." On ne peut faire meilleur compliment.

- Naufrage d'un autobus. Sur fond d'intrigue policière, les aventures héroï-comiques d'un groupe de Saintongeais en voyage organisé en Italie. Une savoureuse galerie de portraits, tout le pittoresque saintongeais avec le choc des cultures. (Impression Atlantique N°5 édition Poitou-Charentes)

                                                                           

             Les 2 premières pages de Naufrage d'un autobus.


 


 

                                        1

  

     Tourné vers ses passagers, le jeune guide toussota deux ou trois fois dans sa main pour attirer leur attention et d'un ton péremptoire demanda :

     - Quels sont ceux qui ont plus de soixante ans ? 

     Comme personne ne paraissait l'avoir entendu, il brancha la sonorisation intérieure de l'autobus tandis que le chauffeur, dont les grands coups d'accélérateur couvraient les gémissements de la boîte à vitesse, faisait pénétrer leur véhicule sur l'immense parking réservé aux touristes.

     Ce chauffeur, qui avait été présenté aux passagers sous le prénom d'Amédée, détestait, semblait-il, les brises rafraîchissantes et plus encore l'ombre et le calme. Il chercha donc du regard l'emplacement le plus exposé au soleil et au bruit, ainsi qu'il avait coutume de le faire depuis leur départ de France.

     "Et puis tes clients ne sont jamais pressés ensuite de remonter à bord quand leur car rôtit au soleil ; c'est autant d'heures de conduite en moins à traînasser ici ou là dans des bleds pourris où il n'y a rien à voir" lui avait confié Lucien, un ancien depuis longtemps parti à la retraite, le jour où il était entré au service du transporteur De Mollard. Une retraite qu'il espérait à son tour précoce. Cela faisait maintenant douze ans, bon poids, qu'il conduisait les cars de la compagnie à travers la France et l'Italie. Dix ans de trop au moins, selon ses dires, et il jurait à qui voulait l'entendre qu'il aurait cent fois préféré camionner des vaches ou des pommes de terre plutôt que des touristes, population arrogante, grincheuse et jamais satisfaite.

     - Au début on découvre, villes, paysages, monuments et gens, mais quand on a vu tout ça deux fois, merci, c'est d'un chiant ! avait-il coutume de dire aux chauffeurs débutants qui s'extasiaient. L'aventure ? Pff... Il faut se la créer. Heureusement, il y a les à-côtés du métier.

     Il n'allait pas plus loin n'étant pas du genre causant. Ce qu'étaient ces "à-côtés" ? Nul ne savait chez De Mollard, mais c'était dit avec un sourire en biais qui en disait long. Des histoires de femmes, supposait-on. Comme son physique minable de voyou cradingue et rachitique ne plaidait pas pour des folies courtoises et sentimentales personne ne cherchait à connaître le détail de ses frasques.

     Il avait commencé sur la ligne d'Andorre. Il avait déployé, pendant deux années consécutives, une imagination digne d'un ingénieur de la NASA pour planquer dans son car les surplus que ses passagers ne souhaitaient pas déclarer aux douaniers. Jusqu'au jour où un grognon, pour une histoire de bouteilles de pastis, de montres et de stylos trop bien cachés, que ni Amédée ni quiconque n'avaient pu retrouver à l'arrivée, l'avait dénoncé à la direction. Il avait failli se faire virer, il s'en était fallu d'un cheveu. Depuis il méprisait sa "cargaison" comme il l'appelait et estimait se compromettre gravement en adressant la parole de son propre chef à l'un de ses passagers.

     Il s'aligna impeccablement sur un car britannique dont le conducteur, blond et rosâtre, aussi à l'aise au soleil qu'un champignon de couche sur une plage au mois d'août, somnolait la bouche ouverte, vautré sur son siège basculé en arrière, une bouteille de bière d'un litre à portée de la main. Amédée aimait les alignements militaires et le "Je ne veux voir qu'un capot !" était exécuté au millimètre près. A chaque arrêt, et il s'arrêtait souvent, il manoeuvrait interminablement pour s'aligner au quart de poil ainsi que le ferait un chef de char pendant la parade de son régiment un 14 juillet.

     Un jeune Italien, nonchalant, souple et souriant, vêtu d'un costume beige clair excellemment coupé, traversa la rue et se dirigea droit sur l'autobus français tandis qu'Amédée effectuait une ultime et courte évolution en marche arrière. Le petit groupe de voyageurs placé du bon côté, prenant le bel Italien pour le guide de Pompéi qu'ils attendaient, tournèrent leur visage vers lui avec un ensemble qui aurait fait honneur à un corps de ballet. Simultanément, ils lui lancèrent ce regard tout à la fois craintif et faraud, qu'ont les caniches lorsqu'ils se croient chargés de garder l'auto de leur maître. Mais l'Italien ne leur prêta pas la moindre attention. Il se faufila avec adresse entre les cars et, d'un pas nerveux, marcha vers l'énorme boutique pour touristes qui, un peu plus loin, vendait des objets supposés pittoresques taillés dans la lave du Vésuve.

      Vous vous demandez, lecteur, à cette hauteur du récit pourquoi j'emploie le terme d'autobus pour qualifier le véhicule de nos Français, alors que l'usage voudrait que j'emploie celui de car ou d'autocar ? C'est que le véhicule en question, depuis de nombreuses années n'était plus utilisé que dans les circuits urbains et c'est par un caprice du hasard qu'il se trouvait aujourd'hui lancé sur les grandes routes internationales, et surtout sur les autoroutes. Nous y reviendrons.

      Le guide souffla dans son micro, un faible crachotement se fit entendre qui n'attira, là encore, l'attention de personne. Il demanda alors toute la puissance à l'amplificateur.

     - Quels sont ceux qui ont plus de soixante ans ? mugit-il, en faisant sursauter tout le monde.

     Tous les passagers levèrent la main, à l'exception de votre serviteur, dénommé dans ce récit l'Observateur, de Solange Mauduit, de Sylvie Chauveau et de Charles-Eymard Versansoif.

     - J'ai vingt deux ans, murmura Sylvie Chauveau.

     - Et moi tout juste dix-huit, dit Charles-Eymard.

     - J'ai moins de soixante ans, beaucoup moins, certifia Solange Mauduit en se retournant pour adresser un délicieux sourire, en partie d'excuses, aux passagers assis derrière elle.

     - Alors, si vous avez moins de soixante ans, je vais devoir payer vos entrées sur le site, soupira le guide d'une voix chargée de regrets... Seuls les plus de soixante ne paient pas à Pompéi.

     Un ah ! satisfait et prolongé salua l'assertion ; être âgé, pour une fois, servait à quelque chose.

     - Je vais prendre les quatre billets, continua-t-il, pendant ce temps vous pourrez aller aux toilettes qui sont près de la billetterie. Ne vous éloignez surtout pas, pensez à ce qui est arrivé à nos malheureux amis Versansoif... Après la visite, comme toujours, vous aurez tout le temps d'aller dans les boutiques de souvenirs... Il y en a de fort belles, notamment celle que vous voyez là-bas, sur votre gauche. Ce sont des amis. On y vend des objets en lave du Vésuve d'un grand intérêt artistique et historique.

     Après quoi, le guide, un long et flexible jeune homme à lunette, Italien par sa mère, donc séducteur, et de surcroît célibataire, quêta dans le regard de Solange Mauduit la pointe d'admiration dont elle le régalait habituellement après chacune de ses interventions. L'ayant obtenue, avec l'élégance fringante d'un mousquetaire descendant de cheval devant les dames, la porte étant ouverte, il sauta sur le goudron du parking.

     Depuis Saubrejon, petite ville de Charente-maritime et point de départ de l'itinéraire qui devait conduire la vingtaine de passagers dont il avait la charge sur les "plus beaux sites de l'Italie", il n'avait eu d'yeux que pour Solange Mauduit. A tel point que, selon l'opinion teintée de jalousie exprimée par quelques autres voyageurs, ses commentaires de guide ne semblaient s'adresser qu'à elle.

     Cette attitude aiguisait d'autant les langues dans l'autobus que madame Mauduit ne faisait rien pour se dérober. Bien au contraire, provocante et expérimentée, elle tournait autour de lui avec les arrières pensées apparentes d'un faucon planant au-dessus d'une souris. Cependant, lorsque quelqu'un  faisait prudemment allusion devant elle aux relations supposées qui la liaient au jeune homme, elle protestait avec colère arguant qu'il avait l'âge de son fils et qu'elle ne le regardait par conséquent qu'avec des yeux maternels.

     Comme elle était l'épouse d'un conseiller municipal bien connu de Saubrejon, chacun avait son opinion sur le fait de savoir si elle devait, ou non, cocufier son mari avec le jeune boutonneux. Ce conseiller municipal, propriétaire par son père de la quincaillerie-droguerie "Au brou de noix", était considéré comme un imbécile de première grandeur par tout le monde et comme un filou par beaucoup. Certains passagers estimaient donc qu'une paire de cornes sanctionnerait heureusement les malversations, tant du côté de la quincaillerie que dans les affaires de la commune, que la rumeur publique colportait sur son compte. Ce n'était pas monsieur Tapie, mais au niveau d'une petite ville sans grandes possibilités monsieur Mauduit avait fait de son mieux.

     D'autres, plus dogmatiques, les dames le plus souvent, estimaient que Solange Mauduit ne devait pas faillir, en particulier avec un métèque, pour le bon renom de Saubrejon à l'étranger et par respect pour la réputation de ses habitants. Ajoutons que du stricte point de vue de la jeunesse et de ses représentants, Sylvie Chauveau et Charles-Eymard Versansoif, on se fichait totalement de ce que cette Saubrejonaise faisait de son corps, le jour comme la nuit.

     Les plus fines mouches parmi les dames devinaient cependant que le jeune guide, à quelques attitudes en public pleines de retenues et de déférences, tentait de contrarier le désir qui le tiraillait. On le devinait également trop timide pour pousser plus avant ce flirt à peine ébauché qu'il aurait souhaité garder secret et qui était devenu, au fil des kilomètres tout à fait affiché. En outre le règlement intérieur de la compagnie de transport De Mollard qui l'employait était formel, il ne pouvait partager le lit d'une passagère, même consentante, pendant les étapes.

     Solange Mauduit avait quarante huit ans et camouflait ses premières rides sous un maquillage très élaboré et très épais. Elle s'habillait de jupes claires très larges qui effaçaient quelques centimètres de tour de hanche, serrait ses ceintures à s'en briser la colonne vertébrale et choisissait toujours des corsages étroits qui moulaient au plus près ses seins volumineux mais fermes. Elle se tenait juchée sur des talons d'une grande hauteur, ce qui affinait sa silhouette mais l'empêchait pratiquement de marcher sur les chemins à peine goudronnés et les trottoirs défoncés de nids de poules où il fallait s'aventurer quand on voyageait avec De Mollard dans l'Italie touristique. Sa suite se composait de quatre grosses valises de cuir jaune et d'une lourde mallette de maquillage. Bagages que le guide se faisait une joie de porter de l'autobus à la chambre d'hôtel et vice et versa, à chaque étape.

     Physiquement, Solange ne manquait pas d'appas même si ceux-ci commençaient à donner de la bande ; son coiffeur et les esthéticiennes de La Rochelle s'employaient depuis longtemps à les maintenir à flot, coûte que coûte. Ses admirateurs, elle en avait quelques-uns d'officiellement déclarés, lui trouvaient une ressemblance marquée avec Marylin Monroe, une Marylin qui aurait un tantinet vieilli et pris du tour de taille. Ceci en raison sans doute de l'alanguissement qu'elle savait donner à son regard d'un vert marin profond, de la moue charmante de sa lèvre inférieure et du flou vaporeux de ses cheveux ondulés et courts d'un blond presque blanc. Elle avait aussi conservé le mollet très rond et juvénile, la fesse certes boulotte mais encore très bombée et, comme je l'ai dit plus haut, le soutien-gorge bien rempli.

     "Pas très bandante", avait cependant murmuré Charles-Eymard entre ses dents à sa grand-mère estomaquée, laquelle admirait beaucoup Solange Mauduit à qui elle trouvait de la classe, lorsque, à Saubrejon, cette dernière était montée en minaudant dans l'autobus. Il estimait qu'elle usurpait le rôle de l'amoureuse éternelle normalement dévolu à une jeune fille. Rôle qu'aurait dû tenir Sylvie Chauveau, par exemple, si celle-ci avait été moins gourde.

 .................................................................................à suivre
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