Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      


 
                                
T-6 en vol
 
               
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Cheval d'enfer, 1998, (épuisé) le plus dingue des textes en 65 pages. Un pilote de T6 se crash parmi les fellaghas en transportant un aumônier... L'histoire est prenante, pleine de rebonds imprévus, "une nouvelle, mélange de Villier de l'Isle Adam et de Jean Hougron" note un critique.  


Le texte "Cheval d'enfer" a fait l'objet d'une lecture-spectacle composée par Michel Philippe, en Juin 2003 dans le cadre de l'année de l'Algérie intitulée "Mirages et brûlures au soleil d'Algérie" avec des textes de Eugène FromentinPierre LotiTocqueville, MériméMaupassantKateb YacinePierre-Henri Simon. Spectacle donné à Rochefort- La Rochelle- Saujon dans le cadre des Escales algériennes.


La guerre d'Algérie a créée ses héros chez les uns et les autres belligérants. Ici c'est un pilote français prisonnier d'une bande de fellaghas auprés de qui il va vivre des instants exaltants et pénibles. Deux mondes que tout oppose sauf le désir de vivre. J'offre à lire la totalité de la nouvelle qui a donné son titre à l'ouvrage. Bonne lecture. Et bon voyage en enfer.                                                                        
                                                         
                                                       

                             Cheval d'enfer.

                                                                                                                    
                                                       Pour cheval d`enfer

                                         
           
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   Marc arriva dans les premiers jours de mai à Saïda. Une petite ville algérienne accrochée à la montagne et traversée par une route qui conduit au désert. En ce temps-là habitée, en sus des autochtones, par beaucoup de militaires. Deux mois plus tard, il mourait. Sous mes yeux. Une espèce de folie héroïque l'avait poussé à faire le mariol devant la mort, comme un toréador devant le taureau.  En quelques jours, j'en avais vu des hommes, et des meilleurs, tomber autour de moi, autant qu'un ancien de Verdun pendant la bataille. En y réfléchissant, j'avais beau me dire que c'était la guerre, il n'empêche. Un vrai massacre. On s'était battu pour me délivrer. Avais-je une quelconque valeur marchande ou politique, voire intellectuelle ? Rien du tout. On appliquait simplement la règle du jeu : j'avais été capturé, il fallait me libérer, question d'honneur. Si quelqu'un me l'avait demandé, j'aurais répondu que je ne valais guère plus qu'une crotte de chien. Et par-dessus le marché, moi, j'avais survécu à tous les mauvais coups ; mais pas le curé, mais pas Marc, et pas non plus le tirailleur et d'autres.
   J'avais bénéficié, au cours de ma capture, d'une succession de miracles, le mot n'est pas trop fort. Il fallait se rendre à l'évidence, la providence, le destin, ou, autant l'appeler par son nom, Dieu, m'avait accompagné et protégé. Pourquoi moi ? Une option divine comme ça, un coup de dé, je suppose, une carte tirée du tarot suprême qui m'avait désigné. Il fallait l'admettre aussi, Dieu participait, joyeusement et à sa manière, à la folie des hommes ! Comme un chef lapin primesautier et imprévisible jouant avec sa bande sur une lande, par une nuit de grande lune. A moins que ce soit autre chose que je n'aie pas su voir ou comprendre... Marc avait vingt et un ans à peine. Nous nous portions une amitié de pensionnaires qui avait pris corps autour des heures éblouissantes durant lesquelles nous apprenions le métier compliqué et périlleux de pilote de chasse. A cette époque l'on apprenait par équipe de deux et le tirage au sort, dès le premier jour, nous avait réunis. Il y avait bien aussi la nourriture infecte, les corvées décourageantes et les punitions ineptes qu'endurent habituellement les troufions, mais on s'en foutait. La vraie vie n'était pas au sol, mais en l'air.  Nous avions vécu cela sur un aérodrome militaire installé à Cognac en Charente, au beau milieu des vignobles. Il se situait à mi-distance, à une cinquantaine de kilomètres, des villes d'où nous étions originaires. Nous avions vu, dans cette proximité, plus qu'une coïncidence, un présage favorable. Pauvre de nous, quelle sottise que de vouloir jouer les devins !  
   Je lui écrivais de venir me rejoindre à Saïda depuis que j'y avais atterri moi-même, sept ou huit semaines auparavant. J'avais trouvé la ville conforme à ce que j'imaginais de l'Algérie : poussiéreuse et misérable sur fond de ciel bleu. Je m'étais porté volontaire pour venir en découdre dès que je l'avais pu. C'est à dire, lorsque les moniteurs avaient estimé que je pouvais piloter seul et retrouver mon chemin en utilisant une carte, le compas et ma jugeote. Marc hésitait, se trouvait des tas d'excuses, sa mère, sa soeur etc. Ce ne pouvait être la peur, naturellement. Nous étions pilotes de chasse, sacrebleu ! et les mots pour qualifier ce genre de sensation ne faisaient pas partie de notre vocabulaire ! D'ailleurs, je savais qu'il ne pouvait avoir peur puisque je n'avais jamais rien ressenti de tel. De l'appréhension oui, avant un atterrissage difficile par exemple, mais pas de peur. Après Cognac, il avait été affecté non loin de Paris d'où il accomplissait des missions fastidieuses. Il désespérait même de leur trouver un jour, le plus infime attrait. A sa place, je n'aurais pas hésité longtemps. J'étais allé dans sa famille au moins dix fois. Sa mère et sa soeur se portaient comme vous et moi. Mais, le fait qu'il parte si loin flanquait par terre tout l'édifice sentimental construit autour de lui, avouait-il. Il ajoutait qu'il lui fallait du temps pour les préparer, car elles étaient si faibles. Faibles ? Ce n'était pas mon avis, loin de là.
   Il descendait de Paris jusqu'à Saintes, en train, toutes les fins de semaine pour découper, le dimanche à midi, le gigot et la frangipane maison. Mission capitale et incontournable pour un jeune homme qui doit construire sa vie, impossible de s'y soustraire. Elles le suppliaient ; il y avait aussi une pointe à enfoncer, un coup de peinture à donner, une branche à scier dans le jardin, tâches dont elles ne pouvaient venir à bout. Il était l'homme de la maison, le terrassier indispensable certes, mais aussi le fils intelligent et fort en thème. Elles espéraient, par-dessus tout, qu'il finirait par se lasser de l'uniforme et du reste, et qu'il réintégrerait rapidement le bercail. Elles le voyaient plutôt professeur et même normalien. Personnellement, je ne trouvais aucun intérêt à être prof, même normalien. Connaissant mon état d'esprit, sa mère n'avait pas vu d'un très bon oeil mon intrusion dans leur univers sucré et chichiteux. Malgré cela, Marc avait insisté pour que je l'accompagne. Il voulait leur montrer qu'il avait  du caractère et que je comptais pour lui, probablement. L'école de pilotage était établie à une portée de fusil de Cognac dont on apercevait les clochers et les toits en montant dans nos avions. Notre point de repère pour retrouver la piste, lorsque nous voulions nous poser, était un pont romain sur une boucle de la Charente. Une rivière lente et paisible comme une vache. Cent fois nous avions suivi son lit bordé de prairies et de peupliers pour gagner la ville où nous étions nés et survoler le quartier où habitait l'une ou l'autre de nos familles. Au moins pour prouver à nos géniteurs, non sans fierté, que nous faisions des progrès en pilotage, pour peu qu'ils aient la curiosité de regarder en l'air ce jour-là.
   Pour moi, c'était Angoulême, en amont. Une bonne grosse ville de courants d'air et de marronniers, dressée comme une forteresse sur un éperon rocheux. Balzac l'avait décrite, dans l'un de ses livres le moins ennuyeux, comme une cité partagée entre une aristocratie minable et des bourgeois laborieux et ambitieux. Je n'avais aucune peine à reconnaître de loin mon vieux lycée, bien à plat sur les remparts, solide et engageant comme une prison. Pour ne pas gêner les potaches, et parce que je ne tenais pas à me rappeler au souvenir de certains professeurs, je prenais grand soin à ce que nos trajectoires s'en écartassent le plus possible. Lorsque nous projetions d'aller survoler Angoulême, c'était comme de vouloir s'enfoncer dans le continent. Ce n'était pourtant qu'à dix minutes de vol, mais cela me suffisait pour m'imaginer ouvrant une ligne aérienne ou jouant "Pilote de guerre" sur le Niémen ou sur les barrages de la Ruhr. On rêve facilement quand, jeune homme, on doit s'inventer et se fabriquer un destin. Quand papa et maman n'ont pas décidé pour vous. Le mien était de piloter un avion de guerre. C'était prévu depuis mon entrée en sixième, depuis qu'un des premiers chasseurs à réaction avait tracé un sillon de chantilly dans le ciel du lycée. Voler, conquérir et me battre, dans n'importe quelle guerre, même celle des étoiles, pourvu que ça se passe dans le ciel et que ça pète ! J'avais envie de devenir un guerrier, sous-entendu un héros car je n'imaginais pas un guerrier qui ne soit pas héroïque ; c'était comme ça et je ne m'en cachais pas.
   Marc était né à Saintes, en aval de Cognac. Une ville imprégnée d'eau comme une éponge. Une fois Saintes survolé, il m'entraînait toujours jusqu'à la mer toute proche. Après nous être essayés aux acrobaties, tonneaux et loopings, au-dessus du phare de Cordouan, nous passions, aile dans aile le plus serré possible, très bas au-dessus des plages au risque de nous faire dénoncer par un grincheux. L'idée qu'il puisse y avoir des baigneuses en train d'admirer nos petites voltiges interdites, nous n'avions pas encore suffisamment de métier, lui fouettait le sang. Pour ma part, je le dis tout crûment, je trouvais cela puéril et je me contentais de l'accompagner sans faire de commentaire.
   On vivait alors dans la hantise d'une troisième guerre mondiale. Un pilote d'avion de chasse, silhouette de jeune costaud sur fond de soleil couchant, était un séducteur et un protecteur en puissance. Du moins pour quelques filles ; celles qui étaient sensibles à ce prestige couillon de l'uniforme et à tout le bataclan clinquant qui l'accompagne. Je crois que Marc en abusait un peu, mais c'était dans sa nature. 
  C'était aussi un garçon silencieux que l'on pouvait croire en permanence en train de brasser des idées compliquées, une sorte de philosophe qui cherchait une explication pour tout et sur tout. Il était cultivé, en tout cas beaucoup plus que moi, et prétendait que le monde devait appartenir aux aventuriers de la science, genre médecin des lépreux, naufragé volontaire comme Bombard ou escaladeur d'Everest. Il plaçait l'aventure loin devant toute autre activité humaine. Cette sorte de profession de foi exaltée ne pouvait que me plaire, même si une bonne part d'illusion et d'utopie agaçante l'émaillait. Nous estimions, aussi, avoir largement le temps de faire fortune. Le trésor que nous souhaitions amasser, c'étaient les fruits savoureux de la gloire. Chacun à notre manière.  
    La famille de Marc, depuis plus de cent ans, habitait, au coeur de Saintes, une de ces vastes et anciennes maisons auprès de l'église Saint-Pierre qui sont en réduction des sortes de palais vénitiens. L'église, un édifice cul-de-jatte, laid et calciné par le temps, était facile à repérer du ciel à cause de son clocher coiffé d'une calotte de zinc qui brillait comme une balise. Nous le frôlions de plus en plus près en faisant rugir nos machines. Plusieurs fois, jusqu'à ce que nous soyons sûr qu'un nombre respectable de badauds nous aient vus.
  Cela tenait du cirque casse-cou plus que d'une démonstration de pilotage, mais nos machines étaient solides et obéissantes. Nous pilotions des appareils américains à hélice, biplaces et monomoteurs, pas très puissants mais très maniables, baptisés T6. T pour training, entraînement, et 6 pour je ne sais trop quoi d'amerloque. Ils ressemblaient, de loin, au Zéro japonais qui avait aplati Pearl Harbor, avec un gros nez rond et une longue verrière sur un habitacle prévu pour le pilote et, assis derrière lui, un passager.
   Le père de Marc, bourgeois très riche, était mort lors de la débâcle de 1940. La mère, devenue veuve de guerre avait élevé ses deux enfants sans l'aide de quiconque. C'était une femme belle, je dois l'avouer, bien qu'elle ait plus du double de mon âge. D'une beauté, aurait dit Patoiseau, notre professeur de dessin au lycée, classique et naturelle. Exactement le spécimen de déesse grecque ou romaine qu'il nous faisait dessiner. J'entends encore d'ici ses commentaires : "Remarquez comme tout en elle est achevé et équilibré, regardez le visage, les seins, le ventre, les fesses, les cuisses, notez les rapports heureux, presque musicaux..." Il était le seul à avoir le droit de tripoter les modèles, ceux en chair et en os, le veinard.   
    J'aurais pu jurer, devant témoins, qu'elle était tout le contraire d'une coquette. Symboles du chagrin et de la mélancolie qui étaient censés l'habiter depuis son veuvage, je ne la vis jamais autrement affublée que de robes sévères et tristes. Jamais je ne la surpris en négligé ou au saut du lit. Plus austère et sévère qu'une dame caté, elle tirait ses cheveux sombres en chignon, se maquillait très peu et se parfumait à peine. En plus, elle ne me parlait que du bout des lèvres, comme à un nègre, car elle était avec moi distante et autoritaire, comme si elle voulait dresser une barrière de mauvaise humeur entre nous. Ce dont je me contrefichais. Je n'avais aucune envie de lui plaire, bien qu'elle fut désirable bien plus encore qu'une autre.
    Je venais de vivre une mésaventure cuisante dont je me sentais encore honteux au-delà de toute mesure. Je ne pouvais m'imaginer caressant, ou même simplement enlaçant une femme, sans qu'aussitôt les remords et les doutes me forcent à faire taire mon imagination. Je me comportais donc avec elle selon une politesse exagérée et raffinée qui me mettait à l'abri de toutes les tentations, même celle de lui sourire. Et puis, me disais-je, patelin et faux-cul, c'est la maman de Marc. Bref, elle m'ignorait et grand bien lui fasse.
   Pourtant, elle aurait pu, en s'habillant plus guilleret et en se faisant plus gracieuse, se remarier facilement pour peu qu'elle cherche. Mais je la devinais du genre lame d'acier, glacée, tranchante, endurcie, sauf avec son fils naturellement. Ce en quoi je me trompais du tout au tout, comme je m'en apercevrai plus tard.
    La soeur de Marc, Mireille, arborait lunettes et appareil dentaire pour redresser je ne sais quoi de tordu dans sa bouche. Elle devait avoir seize ou dix sept ans. Qu'elle soit bien faite, ait des yeux d'un noir exquis et parle couramment le latin et le grec m'importait peu. Je la considérais comme ma propre soeur ; c'est à dire que je ne la regardais qu'à peine. En plus, m'imaginer flirtant avec elle et effleurant de la langue, au cours d'un baiser, son appareillage métallique me soulevait l'estomac. Je n'étais pourtant pas un sauvage. Je savais faire rire par des pitreries et des bons mots et j'aimais offrir des fleurs, ce qui n'est déjà pas si mal. 
    Puisque Marc et moi étions inséparables, au cours de nos congés nous passions la moitié du temps chez l'un, puis chez l'autre. La journée chez mes parents, du plus loin que je me souvienne, était arrangée selon un ordre inflexible qui ne tenait jamais compte des emplois du temps de chacun. Ils fonctionnaient à la pendule, comme dans l'armée ou la SNCF. De plus, ils étaient entichés de mobiliers contemporains, tube-chrome-verre, si peu chaleureux et séduisants que l'on pouvait se croire, en pénétrant chez eux, dans une clinique de chirurgie dentaire.
   Ces meubles leur ressemblaient d'ailleurs, même sécheresse, même mépris de l'autre, même incommunicabilité. Quant à ma chambre, où nous aurions pu nous réfugier, depuis que je ne l'habitais plus qu'épisodiquement, elle avait été refaite par un décorateur et ressemblait à une galerie d'art du faubourg Saint-Germain. Mes photos d'avions, mes affiches de meetings, mes maquettes de Spitfire et de Mustang, les bouquins de Mouchotte et de Clostermann avaient disparu pour laisser la place à des photographies qui semblaient reproduire à l'infini, et en noir et blanc, le losange des automobiles Renault. Passer plus d'une journée enfermé entre ses murs, c'était le cafard garanti et l'envie de se jeter à l'eau à brève échéance. Un décor parfait pour écouter, et apprécier, "Je hais les dimanches".
  Nous allions, faute d'un asile aimable, nous promener sur les deux bons kilomètres d'avenue rectiligne qui va de la Place-du-Mûrier au Champ-de-Mars. Nous faisions étape dans les cafés, pour bavarder avec de vieux habitués que je connaissais depuis la sixième. Nous nous réfugions dans les Nouvelles-Galeries. Marc y draguait une caissière ou une bécasse de lycéenne venue pour ça, pendant que je farfouillais dans le rayon des disques ou des livres. Ou encore nous passions l'après-midi au cinéma ou dans le Jardin Vert, assis au milieu des pigeons et devant la cage des singes. Nous donnions l'impression de nous emmerder ; en réalité nous ne parlions que d'avions et d'aviation. 
    A l'évidence, nous regrettions nos vadrouilles aériennes et cette exaltation brûlante qui accompagnait nos glissades dans un ciel quasi vide. Le T6 représentait pour nous la plus brillante des mécaniques et le plus véloce des coursiers, malgré ses pétarades, son décollage de pélican et sa cabine de camion. Tandis que nos copains restés civils, continuaient à étudier pour devenir professeur de maths, médecin gérontologue, architecte chez Phénix ou constructeur de vélos, nous batifolions, poudrés de soleil, à 5000 mètres d'altitude.
  Mais surtout, c'était la vitesse qui nous manquait. Celle des vols à basse altitude, manette des gaz à fond au-dessus des vignes, quand les fermes, les gros chênes solitaires ou les bouquets de châtaigniers, se précipitent sur vous comme si vous alliez les télescoper dans la seconde. Ce paysage fou se déroule sous vos yeux comme un tapis roulant endiablé, jusqu'à ce que la tête vous tourne, emportée par votre propre folie. J'haletais, dans ces moments là, comme une accouchée et, pour recouvrer mes esprits après ce rodéo, je devais m'envoyer de pleines goulées d'oxygène pur à travers mon masque respiratoire. En vacances, nous étions deux paralysés, des culs de plomb privés de leurs fauteuils.
   Nous étions si sevrés que nous nous poursuivions, sur mes remparts ou dans son jardin saintais, en faisant l'avion les bras écartés du corps et la bouche bruyante. Mireille affirmait que nous étions cinglés et suivait d'un regard ironique nos poursuites et nos combats simulés entre le cerisier et le poirier en se frappant la tempe du doigt.
   Dans leur maison, j'avais ma chambre et chaque matin Mireille m'apportait mon petit déjeuner au lit. J'avais beau lui jurer détester cela à cause des miettes, elle persistait. Elle s'asseyait au bord du lit et me regardait pendant que je trempais mes biscottes, plus renfrogné qu'un condamné à mort.
  Elle arrivait pourtant parfumée et bichonnée comme un caniche de concours, et en peignoir. Celui-ci s'ouvrait, immanquablement et le plus haut possible pour l'époque. Je trouvais ces exhibitions pénibles mais j'avais le bon goût de n'en rien dire. Je regardais ailleurs. Pas étonnant qu'elle ait affirmé à Marc, qui me l'avait rapporté avec sa franchise habituelle, que j'étais "un abruti en bronze massif". Pourquoi en bronze ?
   Á Saïda, au moins, j'étais protégé des donzelles de ce genre. Les filles ne sortaient pas, ou alors accompagnées de frères et de cousins, et pour la bonne cause. Du moins officiellement et dans le cas des plus laides. J'y avais retrouvé les T6, armés de mitrailleuses et de lance-roquettes, un peu plus poussifs à cause du poids de l'armement, mais toujours aussi maniables et sûrs. Je les avais retrouvés avec la délectation du cavalier récupérant sa selle personnelle, avec l'empreinte de ses fesses, et son cheval favori.
    Marc se faisait prier pour venir me rejoindre. Elles n'ont que moi écrivait ce nigaud, en parlant de la veuve éternelle et de la binoclarde. Je lui répondais qu'il ne ferait pas sa vie avec elles, qu'il devait penser à lui, à son avenir...
   
 Pour cheval d`enfer
 
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    Á Saïda nous n'étions que quatre pilotes, deux lieutenants bougons, Saubat et Bouin, qui n'aimaient pas mes manières de chien mal élevé et un adjudant triste, Varron, qui comptait, presque chaque jour, ses heures de vol, ses primes et le temps qui lui restait avant la retraite. Comme un collectionneur maniaque ses porte-clés ou ses timbres. Je m'ennuyais tout le temps où j'étais au sol. Sauf à disputer quelques parties de tarot avec les mécaniciens, qui trichaient et me plumaient. Ou à chasser la gazelle avec Varron, escortés de harkis solennels comme des Suisses d'église, censés faire peur aux fellaghas avec leurs vieux fusils anglais rouillés. Entre temps, je lisais. La ville possédait une librairie convenable et le libraire m'offrait l'anisette dans son arrière boutique en m'exhortant "à être un combattant sans pitié".
    J'évitais soigneusement les journaux, les écrits qui condamnaient la guerre que nous faisions. Je voulais garder ma sérénité, imbécile soit, mais si confortable et si nécessaire pour faire mon boulot. Et puis pourquoi douter de mes chefs. Les chefs disaient de faire la guerre et précisaient même la méthode à employer. J'obéissais, puisque j'étais payé pour ça. Pas de doute, je gagnais ma vie de cette manière et j'en donnais pour leur argent à ceux qui me payaient. C'était simple et honnête.
    Chaque matin, le lieutenant Bouin nous distribuait les missions. J'accompagnais l'un ou l'autre des officiers, quelquefois l'adjudant. Ça camphrait en permanence. Les fells harcelaient dans les villes, bombes dans les bars et les restaurants, grenades dans les rues, au hasard, et zigouillage au couteau. A la campagne, dans le djebel, ils prenaient des gants. Pas de bombes, une rafale de pistolet-mitrailleur par-ci, par-là, le viol pour les mouquères et pour les hommes les couilles dans la bouche. Ou un coup de rasoir d'une oreille à l'autre. Dans les villages, ils ne tuaient que les traîtres ou les mouchards, en tous cas seulement les opposants à leur cause. Les autres, ils en avaient besoin pour le ravitaillement et le soutien financier.
    On les signalait partout. Quand nous accrochions, nous nous faisions un point d'honneur à rentrer vides de munitions. Nous tirions nos roquettes et déchargions nos mitrailleuses sur des gars qui se multipliaient comme des amibes. Je suis bien obligé de raconter tout ça, même si ça fait radotages d'ancien combattant, pour, au moins, expliquer la suite. En plus je ne suis pas historien, je déteste même l'histoire quand elle n'est qu'une suite de mensonges officiels. Toujours ainsi d'ailleurs, hélas, même la vie de Saint-Louis ou de Dagobert n'y échappe pas.
   Certes, après notre passage, on pouvait dénombrer les morts et se dire que cette fois, on leur en avait mis un bon coup derrière la tronche. Mais cela ne suffisait pas, le lendemain, il y en avait autant. A quoi ressemblaient-ils ? Nous n'avions pas le temps de les détailler. Des gars en gris ou en beige qui se cachaient. Voila ce qu'ils étaient.
   Personne n'avait eu le loisir de me dire qui et où était l'ennemi. Je suivais le mouvement et tirais sur qui on me disait de tirer. Fidèle à mes vingt ans, à mes inclinations et à mes appétits, je n'avais pas besoin de rhétorique pour me battre. J'étais comme un carnassier, ou n'importe quel échantillon d'une espèce animale qui veut en dominer une autre. Pourquoi dominer ? Parce que le loup domine le chien, et que le chien domine le mouton, voila pourquoi, et on ne changera jamais rien à l'affaire. Quelques années plus tard c'est fini, la plupart ont traversé, et quitté, cette période cannibale et conquérante, tracé leur vie et fait leurs choix. Mais il y en a qui continuent à aimer ça, à pratiquer la guerre comme une forme de roulette russe. Les légionnaires, par exemple.
    Il faut dire que la poudre a une odeur fameuse, une sorte de marijuana qui vous porte en avant et vous transforme un gros capon en coq téméraire. En barbare diront certains qui n'ont pas tâté de cette houle qui vous balaie le sang. C'est possible. J'admets aussi que l'arme-avion me prolongeait, me grandissait. Pas de bons et beaux sentiments peut-être, mais des sentiments quand même. La pitié, d'abord, fugitive pour ces corps déchiquetés, ces soldats courageux qui se battaient souvent à un contre dix. La magnanimité parfois, pour ne pas effectuer un passage à la mitrailleuse de plus qui achèverait les blessés. Mais aussi, il fallait penser aux égorgés, aux violées, aux étripés de tout poil qui nous réclamaient justice et qui nous poussaient dans le dos, finalement.
   Et puis, j'avais l'idée bien ancrée de la grandeur du pays pour qui je combattais. Comme un athlète, quand celui-ci ne lutte pas pour du fric, j'avais l'espoir que mon pays se glorifierait de mes victoires et me couvrirait de lauriers en retour. Avant tout, je lui faisais cadeau de ma jeunesse, mais de ma jeunesse je m'en fichais, j'en avais tant qu'elle était inépuisable.
  J'avais expliqué mes points de vue à Marc, peu après son arrivée. Des points de vue fortifiés par ma maigre, mais bien réelle, expérience. J'eus l'impression qu'il s'en foutait, que mes opinions n'étaient plus les siennes. Pour la première fois nos idées divergeaient. Il aurait voulu un ennemi plus tranché, un vrai, comme en 14 ou en 40. Venant d'ailleurs, des steppes lointaines "égorger nos fils, nos compagnes", Attila ou Adolphe en mal de conquêtes territoriales. La guerre moderne, comme l'on disait, subtile, cruelle et idéologique, il ne voulait pas connaître. 
   - Retourne d'où tu viens, dans ce cas, lui avais-je dit. Va faire l'acrobate dans la patrouille de France ou change de métier. Entre à Air France. Ici, on te demande de vaincre le fellouze, pas de gagner ton paradis sur terre.
    - Ne t'inquiètes pas, tout ira bien, avait-il répondu. Ma soeur et ma mère me manquent, c'est tout.
    En plus de ses plaques d'identification obligatoires, il portait autour du cou une sainte Marie, un minuscule crucifix et d'autres bondieuseries qui brillaient au soleil.
    - Compliments pour tes gris-gris mon cher. Te voici protégé par la sainte Providence.
    - C'est ma mère et ma soeur...
   Toujours. J'avais refusé de partager ma chambre avec quiconque dans l'espoir qu'il vienne. Les légionnaires, gens sentimentaux s'il en est, qui nous logeaient en ville, avaient très bien compris mes arguments. Ils attendirent son arrivée avec autant d'impatience que moi. Ils nous firent fête toute la nuit et nous couchèrent au matin dans leur infirmerie après nous avoir plâtré du bassin aux talons.
   - Vous étiez si soûl, hier au soir, que vous vous êtes cassé les jambes dans l'escalier, nous dit benoîtement un sergent-chef en blouse blanche.
    - C'est pas possible, gémit Marc. Et je n'ai rien senti...
   - Arrête couillon, ils font ça à chaque fois. Il n'y a qu'eux pour trouver ça drôle. Je suis persuadé qu'il y a une douzaine de légionnaires en train de pouffer derrière la porte.
    En rampant, j'étais allé chercher mon ceinturon et mon pistolet MAC 50 et à coups de crosse j'étais parvenu à briser mon plâtre. Ma jambe était intacte. J'avais ensuite armé le pistolet et visé la porte. La volée de moineaux. Ça me démangeait de lâcher un pruneau. Le sergent-chef était entré, un peu pâlot avec la grosse cisaille pour délivrer Marc.
     – Restez tranquille les aviateurs, on va arranger ça. Inutile de tirer, vous réveilleriez le capitaine.
 
  Il nous arrivait souvent de mener nos opérations en collaboration avec la Légion étrangère. Les légionnaires crapahutaient sous le ventre de nos avions, lents et accrochés comme des tiques  à la montagne. Pour être distingués d'avec les fells, ils portaient des carrés de couleur dans le dos. Jamais la couleur annoncée par leurs chefs. Juste pour nous emmerder et nous poser des problèmes de conscience. Ça nous ulcérait, et moi, allez savoir pourquoi, plus qu'un autre. J'y voyais comme une insulte, du mépris et de la défiance envers ma personne. 
   L'adjudant Varron avec qui je faisais équipe, m'ordonna, un jour qu'ils nous avaient annoncé la couleur jaune alors qu'ils portaient du bleu, de leur balancer une giclée de roquettes aux ras des moustaches. Pour leur apprendre à vivre. Ce que je fis. La débandade et les hurlements à la radio. Insultes dans six langues au moins. Ce con d'adjudant, il riait comme un fou. Je le voyais dans son cockpit qui se bidonnait. Au moins, ça l'avait déridé, pour une fois.
     Les légionnaires voulaient me faire passer en conseil de guerre. J'ai payé à boire à tout le monde et ça s'est écrasé. J'ai quand même fait huit jours de taule. Chez eux, dans leur prison, puisqu'ils nous hébergeaient. Dans la cellule voisine un déserteur poivrot qui attendait le verdict du tribunal militaire, me suppliait de l'accompagner dans les douches. Les matons fermeront les yeux, m'assurait-il. Le salopard me proposait même de l'argent, beaucoup d'argent. Son trésor de guerre, disait-il. Le reste du temps, il buvait des bières en boîte et chantait "Voila du boudin..." un texte et une musique d'une haute tenue qui peuvent remplacer avantageusement, dans le genre rengaine, le Boléro de Ravel.
   Je me souviens que je venais à peine d'avoir vingt ans. Braves gens ces légionnaires, toujours prêts à vous rendre service et à vous faire une vie agréable. Marc avait eu l'autorisation de me rendre visite. On avait examiné mon cas ensemble.
     – Tu vois Marc, obéis avec parcimonie, on ne sait pas qui te commande.
    Phrase innocente mais qui, rapportée par un surveillant à l'officier de service, avait fait tout un foin. C'est comme ça qu'une fois sorti de prison, je me suis vu confier toutes les missions sans gloire, par punition du lieutenant Bouin. Pendant que Marc et les autres partaient en appui-feu, moi, j'allais en avion à la maison mère, à Tiaret, chercher une magnéto, des bougies, une pompe hydraulique, une nouvelle tenue pour l'un des officiers, ou j'emmenais un mécano signer son rengagement. Passionnant. J'en avais pour deux bons mois de ce régime.
    Á Tiaret, lors de ma première mission, le Grand chef m'avait demandé ce qui m'avait pris de tirer sur les légionnaires. Visiblement, on ne me croyait pas quand je disais que c'était l'adjudant qui m'en avait donné l'ordre. On voulait que ça vienne de moi. Bon, il ne me restait qu'à en trouver la raison.
   – Je crois que c'est mes glandes, mon commandant. Cela fait une éternité que je n'ai pas baisé, et à mon âge, avec mon tempérament... Comme le dit Freud : un homme normalement constitué peut faire une crise passagère de surexcitation si ses testicules ne sont pas régulièrement purgés... C'est écrit en toutes lettres dans ses bouquins.
    – Vous me prenez pour un con, mon vieux. Mais avec un zozo comme vous, il vaut mieux se méfier. Vous passerez la nuit à la maison mère chaque fois que vous vous y poserez et vous irez chez Rosette, vous taper une pute. Rompez.
    –  J'irai comment chez Rosette, à pied ? Il y a dix kilomètres du camp à la ville.
   – Vous prendrez ma jeep. Et maintenant sortez avant que je ne vous tire dessus à mon tour.
   –  On peut dire que tu as de la veine, railla Marc au retour.
   – Vraiment, oui, j'ai de la veine ! Mais je ne suis pas venu dans cette région, aux frais du contribuable, pour passer mes journées dans un boxon, aussi bien fourni soit-il. Je voudrais de l'action, du feu, de la bagarre et non moisir dans ce boulot de pilote de ligne. De chauffeur de bus...