Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
  



  
     Ma yuan :                        
Lettré au bord d'un précipice



                                    






                       L'autodidacte.

      Essai sur le choix d'apprendre.


           
 
 
   L' autodidacte, celui qui apprend seul et par lui-même, sans guide. Le mot est devenu péjoratif ou peu s’en faut. Rien d'étonnant à cela en nos jours d'instruction publique obligatoire et forcenée. Quelle méthode personnelle, quelle voie, forcément mauvaise puisque hors des sentiers officiels, utilise l'autodidacte pour s’instruire, ou se cultiver ? Alors qu'il est si facile de suivre la filière jusqu'à l'agrégation ou la maîtrise ? Il faut être stupide, croit-on, pour peiner dans l'étude solitaire quand il y a pléthore de magisters qui ne demandent qu'à instruire.
   Dans « La Nausée », l’autodidacte, héros ridicule de Sartre magister s'il en est, s'instruit en lisant les auteurs les uns après les autres dans l'ordre alphabétique de la bibliothèque publique ?  Ce qui ne parait pas handicaper l'autodidacte. Alors lecture systématique ou thématique ? La question ne se pose pas, pour le véritable autodidacte il ne peut l'envisager que thématique. C'est d'ailleurs une explication à son manque d'ambition scolaire. Que lui importe les détails d'une patte de hanneton, l'équation différencielle ou la réaction d'une cuisse de grenouille au courant électrique si ce qui l'intéresse c'est la musique ? L'explosion d'un mélange d'hydrogène et d'oxygène le laissera de marbre si c'est l'histoire de la Renaissance qui le passionne. Dès l'instant où, à l'école nous avons commencé, en cachette du prof, à lire Simenon pendant un cours de math, nous nous sommes déclarés officiellement autodidacte et nous avons choisi l'apprentissage solitaire. Hélas, revers de la médaille : adieu Tableau d'honneur et réussite au bac, sauf miracle.
  Quelqu'un a dit un jour que notre Education Nationale n'était chargée, dans le fond, que de fournir les vingt ou trente mille fonctionnaires annuels dont l'Etat a besoin. C'est aller un peu fort et réduire jusqu'au ridicule, mais cela explique aussi le fatras des programmes scolaires qui ont pour volonté de couvrir toutes les sciences et le corpus des belles lettres. Sans abonder dans les élucubrations de Vaneigem (in Avertissement aux écoliers et lycéens) je partage son avis lorsqu'il pose la question : Comment peut-il y avoir connaissance, là où il y a oppression ? (1) Oppression qui se traduit par des devoirs, compte-rendus voire même du rabâchages. Alors qu'évidemment l'autodidacte jouit d'une liberté enviable.
  L'autodidacte, aujourd'hui comme hier, c'est justement le refus de l'oppression sous le prétexte d'accès libre et volontaire à la connaissance. Elie Faure (1873-1937), l'auteur de la monumentale Histoire de l'art (1909-1927), qui fut à l'origine de nos modernes livres d'art, se reconnaît autodidacte en matière d'art car médecin de formation. « J’ai déjà confessé que je suis un autodidacte, écrit-il dans son introduction à l'Art italien, et il ajoute, l'autodidacte est moins celui qui n'a rien appris des autres que celui qui ne peut apprendre que de lui-même ». Apprendre de soi-même c'est avoir digéré ses lectures, exercice difficile mais combien enrichissant. Nous connaissons tous de ces bons élèves portés à tout apprendre de manière égale sans jamais s'interroger sur leur utilité ou future ou dans leur vie professionnelle. On leur ferait apprendre par coeur et ânonner le dictionnaire  ou la table de multiplication par 106 qu'ils feraient de leur mieux, sans sourciller.
  L'autodidacte est aussi un critique et un rebelle et à ce titre mal vu par la société et en particulier bien sûr, par ceux chargés d’instruire. Pour eux, il est le cancre ! Un orgueilleux et inutile personnage. Pourtant, qu'importe qu'il ait douze, trente ou cinquante ans, il a choisi de s'engager dans une voie pour accéder au savoir qui lui convient et cela commande le respect. On le retrouve astronome amateur comme messieurs Hall et Bopp qui découvrirent la comète qui brilla sous nos latitudes durant le mois d'avril 1997. On les retrouve poètes, littérateurs, entomologistes, artistes peintres, luthiers et maîtres es boulots exotiques, mais toujours qualifiés d'amateurs. Cependant ils perdront ce statut dès qu'ils gagneront un tant soit peu d'argent sous le regard enamouré du fisc. Ils seront alors absorbés , avalés et digérés par la société en quelque sorte.
   N'ayant pas de laboratoire à sa disposition ni de matériel lourd et coûteux, encore moins une organisation corporative chargée de défendre ses travaux, bien souvent l'autodidacte reste dans l'ombre et le restera à jamais. Si d’aventure, il reçoit une récompense officielle pour son travail enfin reconnu ce sera devant un parterre de personnalités futiles arborant des sourires convenus. Il n’a pas, lui reprochera-t-on, les diplômes qui, en France, déterminent le mérite, qui le  classent dans l’élite. Pour beaucoup, la réussite de l'autodidacte ne peut qu’être due au hasard ! Comme un lauréat du concours Lépine. Néanmoins, ayant passé sa jeunesse à faire des bras d'honneurs à ses maîtres et à l'instruction obligatoire et niveleuse, comme le cancre de Prévert sur le tableau noir du malheur il pourra se permettre de dessiner le visage du bonheur. Le bonheur de l’imagination, du rêve et de la découverte. Ils sont les autodidactes ces érudits joyeux qui, comme Montaigne, admettent savoir peu mais le savoir bien.

(1) Oppression ? n’exagérons rien, dans nos écoles modernes il y a pression certes mais pas oppression. Mais même la pression est vent contraire pour l’autodidacte.
 
Jean-Bernard Papi ©