Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
  
 



                                Éloge de la sieste. Essai sur le bien-être.    

                    
   

 
   


  Qui n'a, lors d'une sieste, savouré l'intense et chaude volupté, l'immense plaisir qui envahit le corps à l'instant de s'endormir ? C'est une pulsation rythmée, une harmonie joyeuse qui se déploie puis coule comme une liqueur dans vos veines. La pesanteur, qui s'accroît de seconde en seconde, vous cloue sur votre couche et vous pousse enfin hors du temps. Le plus utile des sommeils survient alors, sans que vous vous en aperceviez. Rien à voir avec le sommeil nocturne brutal et mécanique.
   Le choix de la couche est important. Une chaise, un fauteuil, une couverture jetée sur le sol peuvent faire l'affaire si votre somme est celui de la brute épuisée ou repue. Mais choisissez le hamac, la méridienne, le sofa, voir le foin bucolique si vous avez le temps de peaufiner cette période exquise d'avant sommeil quand il vous cherche et vous guette comme un chasseur, ou un amoureux. Refusez le lit attribut d'un autre langage, et lié à d'autres plaisirs qui ne peuvent que vous troubler. A moins que l'on vous y entraîne...
   Préférez la chaise longue. Jamais une autre couche n'a mieux convenu à ma sieste. La chaise, inconfortable outil de travail, perd son sens vénal et servile par ce noble allongement. Le corps y prend ses aises comme dans le plus vaste lit. J'en connais qui y dorment plusieurs heures sans la moindre courbature. Mais je ne fais pas ici l'éloge de la fainéantise et j'affirme qu'une sieste doit être brève pour mériter son nom.
  Choisissez de vous étendre dehors. Mais par mauvais temps si vous êtes contraint de dormir à la maison fuyez les pièces fermées ou trop fraîches ainsi que celles des libations ou de la tabagie. La chaleur de l'air, dit-on, pousse plus naturellement à la sieste que la froidure. Encore que, si L'Afrique et l'Amérique du Sud évoquent l'image de bienheureuses populations endormies lorsque le soleil est à plomb, on ne peut ignorer les siestes des scandinaves ou des lapons.
  La sieste coupe harmonieusement la journée en deux, selon l'origine latine du mot : sexta, sixième heure et midi pour les romains. Madame de Sévigné avoue en être une adepte, "siesta", écrit-elle en 1660, empruntant le mot à l'espagnol. C'est aussi un moment privilégié pour l'amour, quand le corps pas encore totalement épuisé par le labeur de la journée est disponible et mis en verve par le repas. L'amour, dans ce cas, prolonge et sublime alors les saveurs des mets. La sieste qui l'accompagne n'en est que plus épatante et réparatrice.
    Buffon, dont la longévité est bien connue, la décrit en termes lyriques qui témoignent du plaisir éprouvé, et de l'habitude : "Une langueur agréable, s'emparant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres et suspendit l'activité de mon âme. Je jugeai de son inactivité par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées. Dans cet instant, mes yeux devenus inutiles se fermèrent et ma tête, n'étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé, tout disparut ; la trace de mes pensées fut interrompue; je perdis le sentiment de mon existence." Quel abandon !

   Raisonnons. Notre organisme, au cours de la digestion de l'après-midi, dépense une énergie qui risque de lui faire défaut plus tard. Il faut y pallier par une courte sieste ! À l'instar des bébés. Pour certains scientifiques (voir l'encart ci-dessous), la digestion ne serait pas la seule responsable, mais qu'importe, la sieste nous distrait aussi de nos envies et de nos angoisses mieux que n'importe quel neuroleptique, dont on sait les Français friands. N'oublions pas que nos conflits intérieurs se règlent dans le sommeil et par les rêves. La sieste remplacera votre psy familier, j’en suis certain, de la manière la plus agréable et la moins coûteuse qui soit.
    Si on ne connaît pas de civilisations antiques qui aient mis la sieste au premier plan de ses activités, on peut-être assuré qu'elle fut pratiquée dans tout le bassin méditerranéen. Hélas, au cours des siècles, elle est devenue, pour certains, le symbole du temps perdu. Lorsque Charles VI en mars 1392, confirmé en 1393 puis en 1447, impose à ses sujets, vignerons et agriculteurs, de travailler jusqu'au coucher du soleil, comment ne pas soupçonner que ce soit à cause de leurs trop longues siestes !
   Les médecins de l'Ecole italienne de Salerne au moyen-âge, iront jusqu'à conseiller une nuit courte de six à sept heures de sommeil sans même accorder la moindre minute à la sieste. L'industrie naissante n'admet pas de repos : le haut-fourneau, la forge, le moulin doivent produire sans relâche... "Meunier tu dors, ton moulin va trop vite..." dit la chanson en grondant ce meunier qui fait la sieste. Et pourtant, pour peu que l'on se penche sur les statistiques, actuelles et passées, on trouvera un fort pourcentage d'accidents du travail survenant après le repas de midi ou dans la première heure qui suit la reprise du travail.
   Le pédagogue qui oserait la recommander dans nos écoles ferait oeuvre utile et durable. Nos écoliers, qui ont des journées de travail parfois aussi épuisantes que celles des métallurgistes, y trouveraient leur compte. Je parie que plus tard ils banniraient les drogues, les tranquillisants, l'excès d'alcool de leur vie... 
   Certains qui dorment peu, ou pire, 
qui préfèrent travailler sans relâche, tenteront de vous persuader par des arguments hypocrites de l'inutilité de la sieste. Je dis qu'il faut être bien négligent pour dédaigner un plaisir si sain et repousser un remède gratuit qui a fait ses preuves. Voyez l'homme surmené, quand il songe aux vacances c'est à une sieste sous les pins ou les cocotiers dont il rêve. Alors, pourquoi se la refuser le restant de l'année ? Peuchère !..
   Vous ai-je convaincu ?... Peut-être pas mais, après le petit somme que je m'apprête à faire, je trouverai d'autres arguments. Et si, par inadvertance vous vous êtes endormis en me lisant, tant mieux, je vous souhaite dans ce cas, une bonne sieste.


©Jean-Bernard Papi, siestologue.

                

    Ce texte, paru dans Poésie Première n°6 en 1996, reçut une confirmation de  poids dans un article du Point du 16 juin 2005 intitulé "Au Dodo" :‘Le napping ou  art de la sieste en vogue aux Etats Unis débarque en France. D’après les  scientifiques de la Nasa, vingt minutes de sieste permettent d’allonger  efficacement sa journée de deux heures… Elle serait même plus énergisante  qu’une longue nuit de sommeil ! Au japon, on la pratique  comme une alternative  salvatrice au karoshi, la mort par surmenage. Nouveauté à Paris on dort sur  rendez-vous à la bulle Kenzo, à l'institut Naxès, au Hamac la sieste se pratique  sur un tatami chauffant sur fond de musique zen’…
 N'en jetez plus, et maintenant pas d'hésitation,  dormez, je le veux !

   La science s'en mêle : Un article du Point N°2320 du 23 février 2017 à propos de l'horloge interne propre aux êtres vivants et à fortiori pour l'homme intitulé : "Les découvertes de la chronobiologie" préconise la sieste pour recaler cette horloge interne. Faut-il instaurer la sièste au bureau ? La réponse est oui ! 
Claude Gronfier est neurobiologiste spécialiste des ruthmes biologiques et du sommeil à l'institut Cellule souche et Cerveau de l'Inserm à Bron-Lyon.