Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                        Le cas Marcus.                    

                                                                      (Inédit)
 
 
 
 
 
   Le soir commençait à tomber sur Angoulême quand il descendit du train venant de Paris. Près de lui, sur le quai, une bonne centaine de voyageurs marchaient à grands pas vers la sortie, pour la plupart chargés de paquets comme des portefaix ; on n’était pas loin de Noël, deux jours à peine. Ils se grouillent comme si de rester cinq minutes de plus sur le quai présentait un danger mortel, se dit-il avec un petit sourire railleur à l’adresse de ces gens pressés.
 
 C’est à cet instant que commença l’embrouille qui allait lancer mon enquête. Au départ une affaire peu banale : Une gare cadenassée comme un coffre-fort et fermée aux voyageurs, une fusillade dont personne ne comprit sur le moment l’origine et, naturellement, l’objet. Enfin la présence d’un étudiant mal en point dans les toilettes de la gare. Il était en un si piteux état qu’il sera plongé dans un coma artificiel durant plusieurs jours. Une fois rafistolé, quand on put enfin le questionner ce fut pour s’apercevoir qu’il ne savait rien. Ou ne voulait rien dire. L’enquête, se compliqua au fur et à mesure que nous relevions des indices et interrogions les quelques témoins, des voisins de la gare. Lesquels se contredirent tant et si bien qu’au bout de six mois nous en savions moins qu’au premier jour.  Voici comment les faits, aussi peu romancés que faire se peut, mais nul n’est tenu à l’impossible, se sont déroulés. Je précise que muté par la suite à Bordeaux comme commissaire divisionnaire, je reçus l’ordre d’oublier rapidement cette affaire et de ne jamais chercher à poursuivre qui que ce soit. Confidentiel défense.
   
  Revenons à notre voyageur qui vient de descendre du train de Paris. Pour se rendre à Royan chez sa mère, but de son voyage, il devait prendre l’autorail de 20 heures 30 qui stationnait « sur un quai miteux à l’écart des voies réservées aux grands rapides et aux TGV » selon ses dires. Comme il avait deux bonnes heures d’attente devant lui, il décida de mettre sa mallette, son seul bagage, à la consigne et d’aller ensuite se promener un peu dans la ville. Peut-être même trouver dans les Galeries Lafayette un cadeau pour sa mère.
  Il ne prévoyait pas de trop s’attarder en ville. Il n’avait pas suffisamment d’argent pour diner, même frugalement, dans une brasserie et l’autorail de 20 heures 30, bien qu’omnibus autant que le métro, était pour lui la seule occasion d’atteindre Royan avant minuit. Faute de quoi, c’était, dès l’aurore, l’autobus garé place Bouillaud. Comme il détestait se lever tôt et qu’il n’avait pas les moyens de se payer l’hôtel, il ne pouvait pas se permettre de louper l’autorail.  D’habitude, lorsqu’il n’avait pas envie de marcher, il patientait devant un café au buffet de la gare. Ensuite, il montait dans l’autorail dès que le conducteur faisait chauffer le moteur. Il choisissait un siège le plus loin possible des ouvriers et des habitués. Une fois assis, il ouvrait un bouquin et ne levait le nez qu’une fois arrivé à destination. Aujourd’hui, au départ de Paris il n’avait pas eu le temps de prendre un livre à cause de la réunion du comité. Il avait même oublié son shit dans son placard. Il l’avait mis de côté pour le fumer à Royan ; la poisse.
  Pour éviter la bousculade dans l’escalier d’accès à la sortie, il se planta devant le tableau d’affichage des départs et des arrivées. Les voyageurs, avec un sans-gêne qui le mettait hors de lui, le heurtaient sans s’excuser. Il fit un effort sur lui-même et garda son calme. Il tenait aussi à s’assurer que l’autorail de Royan partirait bien à l’heure et sur son quai habituel. Il se méfiait des changements d’horaires de dernière minute, des grèves impromptues et de toute la chiennerie qui bouscule les habitudes des voyageurs. À part la micheline, il n’était pas prévu de départ avant cinq heures du matin : un TGV pour Paris en provenance de Toulouse arrivé à minuit quatre. Ensuite cinq heures d’arrêt à Angoulême !
   Comme si une main invisible avait balayé les quais, en quelques minutes la foule disparut ; le  train redémarra et la gare se trouva déserte. Bien qu’il fasse encore jour dehors, un jour crépusculaire et blafard, sous la haute verrière encrassée qui couvrait une grande partie des quais, il faisait sombre, presque nuit. Comme souvent dans les gares, hauts lieux de courants d’air, un vent glacé s’engouffrait sous la verrière chassant les emballages de bonbons et les pelures d’orange vers la ville que l'on apercevait au bout des rails, toute en hauteur, plantée comme une forteresse. Il boutonna son vieil imperméable jusqu’au menton et en resserra la ceinture. Il entortilla son cache-nez, une grosse étoffe rouge, autour de son cou et  se coiffa d’une casquette plate en cuir. Maigre et de petite taille, avec son petit bouc clairsemé, ses yeux légèrement bridés et sa casquette il ressemblait, croyait-il, à Lénine. Il en était très fier, malgré que ses amis du comité aient toujours contesté cette ressemblance. « Tu ressemblerais plutôt au duc de Bordeaux, ricanait Julien stupidement, lequel duc ressemble à mon cul comme deux gouttes d’eau, ajoutait-il ». Sacré Juju, quel comique et aussi quel con ! Mais tout con qu’il soit, c’était lui le responsable du comité.
   Il portait sous son imper un épais pull de laine à col roulé tricoté par sa mère qui lui descendait presque aux genoux et des jeans. Il était chaussé de gros godillots de marche, les mêmes, été comme hiver. Il faut être bien chaussé pour participer aux manifestations dans Paris, disait-il aux jeunes. À Royan, l’hiver est humide, pas vraiment froid comme à Paris, mais avec de grandes bourrasques venues du large. Ce qui n’arrangeait pas sa sinusite chronique et les quelques rhumatismes débutants qu’il prétendait avoir ici et là. Il n’allait pas à Royan en villégiature mais pour soutenir sa mère. La pauvre femme ne supportait pas son récent veuvage et restait prostrée des journées entières. Les voisins s’inquiétaient. L’un d’eux, un voisin récent, lui avait téléphoné à la fac pour le prévenir et il s’était décidé à passer quelques jours près d’elle. Ce n’était pas que cela l’enthousiasmait mais elle était âgée, et ce qui ne gâtait rien, pourrie de fric... De sa maison on voyait l’océan presque à toutes les fenêtres.
   Durant son séjour il espérait bien lui soutirer quelques billets pour ses faux frais. Elle ne pouvait pas lui refuser, lui qui ratait des cours importants pour venir la voir. Il sourit. Les cours qu’il était obligé de sauter, c’était son mensonge habituel. Elle ne vérifiait jamais et ne posait jamais de questions ; même si les facs étaient en vacances elle fermait les yeux sur ses mensonges. C’est une bonne mère.
   À vrai dire, ses fameuses études pouvaient encore attendre. Elles attendaient depuis si longtemps, un peu plus, un peu moins… Il étudiait ; un bien grand mot pour ce qu'il faisait, c’était plutôt une sorte de participation aux cours dans Paris III. Un acte de présence épisodique et restreint dans les amphis, car en général il se glissait dehors au bout de dix minutes. Etant donné son âge, presque trente-cinq ans on ne pouvait que s’étonner de le voir encore là. Quand on l’interrogeait il répondait qu’il était à deux doigts de présenter sa thèse. Juju disait à son sujet qu’il n’y avait pas de classes qu’il n’ait redoublées. Ce qui était presque vrai. Éternel écolier, il abandonnait au bout de quelques heures une matière dans laquelle il végétait pour en entamer une autre, à condition d’être enseignée au même endroit. Nouvelle matière qu'il ne réussissait pas mieux que les précédentes, faute de se rendre aux cours et aux examens les bons jours et aux bonnes heures. On pouvait presque dire que depuis sa première inscription, il avait survolé la totalité des programmes de Paris III. C’est bien simple, il connaissait de vue tous les profs.
   Ce qu’il préférait étudier, c’était la politique. Une politique simplifiée et limitée à l’affrontement du Bien et du Mal. Il était du côté du Bien, naturellement. Le Bien, d’après lui, était tout ce qui peut rendre l’homme heureux et satisfait de sa condition. Une définition qui avait le mérite d’être comprise par tout le monde et même par les professeurs de la fac. C’était sommaire, bien sûr, mais cette idéologie lui convenait. Le Mal par contre c’était tout le reste, y compris les empêcheurs de tourner en rond comme le recteur et ses sbires. Dans le mal il englobait aussi les autos polluantes, les guerres menées par des Américains ploutocrates, un patronat français égoïste, une planète menacée par tout un tas de tares et par les prévaricateurs de toutes sortes au plus haut niveau de l’état.
   Les facs, et la sienne en particulier, n’enseignaient pas la politique et encore moins à lutter contre le mal. Elles enseignaient à perdre son temps avec un peu d’élégance et beaucoup de sueur. N’importe quelle idéologie, car une politique doit s’appuyer sur une idéologie, pensait-il, lui convenait puisque toutes s’enorgueillissaient d’œuvrer pour le bien d’autrui. Cependant il avait une nette préférence pour celle de la gauche ultra, et même celle de la gauche ultra de la gauche, car il n’y avait que chez ces gens-là que l’on trouvait des révolutionnaires de qualité.
   Comme Lénine, dont il avait lu deux ou trois lettres envoyées de Suisse à ses copains en Russie, il se voulait froid, réfléchi, et déterminé à mener à bien tous ses objectifs. Pourquoi prêchait-il la révolution ? Parce que, disait-il en montrant le poing, il n’y avait que par elle que l’on pouvait obtenir quelque chose d’intéressant dans ce fichu pays.  Concrètement, lorsqu’il s’agissait de contrer le Mal, par exemple lutter contre ces salauds de producteurs d’OGM qui répandaient leurs semences un peu partout dans le monde, lui ou un autre en parlait au comité, à l’intérieur de la fac. Puis, si une majorité était d’accord, un camarade faisait un topo sur ces saloperies d’OGM qui pourrissent la vie des gens et on votait une résolution. Parfois on décidait une manifestation de soutien ; par exemple on allait en stop donner la main aux faucheurs de maïs du Larzac.
   Dans les manifs, il marchait toujours en tête du cortège, par conviction et pour que sa mère le voit à la télé. Ça lui prouvait au moins qu’il ne perdait pas son temps à Paris. Il arrivait aussi qu’une loi du gouvernement aille dans le sens du mal. Alors après décision favorable du comité, ce qui pouvait prendre plusieurs jours de débats et moult assemblées générales, il lançait avec les copains une manifestation de grande ampleur.  En premier, ils mobilisaient les étudiants. « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » avertissaient-ils en montrant les battes de base-ball. Puis ils dressaient des barricades de poubelles devant la fac, préparaient des cocktails Molotov, sortaient les fiches FV -fréquentations et vices- établies sur les professeurs et sur un certain nombre d’étudiants, en particulier certains  responsables syndicaux. Ces fiches avaient le don de développer l’ardeur révolutionnaire des intéressés.
   C’est en pourchassant sans relâche le Mal et en le faisant savoir qu’il avait réussi à demeurer un éternel étudiant. Et cela sans qu’un doyen ou un fonctionnaire du rectorat n’y trouve à redire. Quelques-uns bien sûr critiquaient sa perpétuelle présence à la cafétéria et sa non moins sempiternelle absence des amphithéâtres, mais le trublion, souvent un fouille poubelle de journaliste, était vite ramené à la raison. Peut-être pensait-on dans l’administration qu’il s’assagirait avec l’âge, ce qui le faisait rigoler. Ce genre de supposition le faisait toujours rigoler.
  Tout en contemplant le tableau des horaires, et poursuivant ses réflexions, il se dit qu’il aurait pu entrer à Sciences Po, mais les difficultés de la préparation et les bizarreries du concours l’en avait toujours tenu éloigné. En outre ce genre d’établissement n’entrouvrait ses portes aux fils de prolétaires qu’avec parcimonie. Il justifiait aussi sa présence dans Paris III en affirmant que les étudiants dans les facultés ne devaient pas, pas plus que d’autres, être tenus à l’écart des grands mouvements d’idées. Dans son for intérieur, il estimait avoir sacrifié une belle carrière de politicien afin de s’occuper « sur le terrain » de la piétaille universitaire.
  
   Les lampadaires venaient de s’allumer dans la gare. Il s’engouffra dans l’escalier puis dans le souterrain qui menait aux différents quais et à la salle des pas perdus, là où se trouvait la consigne pour y déposer sa mallette. Le souterrain était de construction récente et quelques voyageurs continuaient encore à traverser les voies en les enjambant quitte à se tordre les chevilles sur le ballast. C’était le genre de comportement qu’il détestait. Pourquoi faire un passage sécurisé si quelques-uns continuent de braver les consignes en traversant directement les voies ? Il était le premier à souhaiter que l’on verbalise ces mauvais Français qui allaient justement dans le sens du mal. Mais peut-être se méfiaient-ils de ce long tunnel qui trépidait comme une bétonnière et perdait son revêtement quand un TGV traversait la gare sans s’arrêter ?
   Pourquoi ne prenait-on pas modèle sur le métro, pestait-il ? Les souterrains du métro sont archis sûrs et ils ne vibrent pas, ou presque pas. Encore une autre chose : Pour une raison que seuls les services techniques de la gare étaient à même d’expliquer, l’éclairage dans ce souterrain ne s’allumait, quand il s’allumait, qu’une bonne heure après les réverbères des quais. Il ne fut donc pas surpris de le découvrir plus sombre que le fond des mers, et vide de voyageurs. Seules brillaient les flèches indiquant la direction de la sortie. Le carrelage clair du sol luisait d’un vague éclat laiteux à l’aplomb des flèches ce qui suffisait à éviter de s’étaler. Les escaliers qui donnaient accès aux voies, de part et d’autre du couloir, émettaient une lueur bleuâtre, mélange de la nuit du dehors et d’un lointain éclairage. Une lueur suffisante, estimait-on à la SNCF pour accéder aux quais sans se casser une jambe.
   Pour avoir un jour interrogé un cheminot, il savait que ce défaut d’éclairage « tenait essentiellement au réglage défectueux des cellules photoélectriques qui déclenchent la mise sous tension des lampes. Cependant, avait ajouté le cheminot, le réglage ne peut se faire que sur ordre de Paris ». L’exemple même du mal appliqué aux chemins de fer. Ça aurait mérité une bonne manif mais on était en province « et la province, pontifiait Julien, ce n’est pas Paris ». Un raisonnement qui montrait que l’on n’était pas étudiant pour rien. Finalement, le fameux fil bleu qui ouvre ou clôt le jeûne du ramadan, si cher à son camarade Mahmoud, faisait plutôt figure de technique d’avant-garde.
   Ce soir, il se sentait un peu plus tendu que d’habitude, lui qui se vantait d’être zen en toutes circonstances. Un peu d’énervement en raison de la controverse du matin à la cafétéria de la fac, controverse qui avait duré jusqu’après l’heure du repas. Ce qui fait qu’il était parti sans déjeuner. « Les étudiants étrangers ont-ils le droit de participer aux manifs ? Voire même de les susciter ? » Tel était l’objet du débat lancé par le comité.
   Il n’était pas une huile dans ce comité, il en convenait, il avait de la peine à mener une discussion sans se mettre en colère, mais il y avait sa place car il était un maître dans l’art de formuler des slogans percutants. Si quelques-uns, Mahmoud par exemple, avaient suivi des formations très pointues concernant entre autres « les techniques de manipulation des foules » comme Julien appelait ce genre de combine, lui, n’avait que son savoir acquis par l’expérience. Mais il allait partir en stage très bientôt, c’était prévu ; il n’y avait pas de raison que Mahmoud y soit allé et pas lui.
   Le débat de ce matin avait été soigneusement programmé et organisé. On savait qui prendrait la parole et ce qu’il dirait, même si pour les étudiants de passage cela avait paru spontané et anarchique. Le but était de convaincre la fac, et plus tard toutes les autres, que l’on ne pouvait écarter les étudiants étrangers des cortèges revendicatifs. Derrière une idée somme toute généreuse se cachait le pragmatisme indispensable aux grandes causes : On avait besoin de main d’œuvre et surtout de figurants. Lui seul était contre, au sein du comité. Une preuve d’originalité, avait grogné Julien. Il ne voulait pas que les étrangers se mêlent de son combat contre le Mal. C’était le sien.
    Soudain, devant lui, à une vingtaine de mètres, une silhouette massive s’encadra dans le halo bleuté qui provenait de la voie quatre. Une lueur rougeâtre embrasa un bref instant la silhouette et l’escalier tandis que le couloir résonnait d’un « pop » métallique. Surpris et décontenancé, il s’arrêta net incapable de donner un sens à ce « pop » et à cette lueur. Le « pop » et la lueur jaillirent cinq fois sans qu’il ait eu la présence d’esprit de se jeter à terre. Un peu plus tard, dans la salle d’attente, il se demandera comment il avait pu compter les douilles sur le sol après que la silhouette eut disparu et pourquoi il les avait mises dans sa poche.
   Autour de lui les impacts avaient fait éclater le béton du mur. Des trous imposants. C’était du sérieux, du guerrier, pas du lance-boulette ou du tir de petit-suisse façon collégien. Il avait fourni une cible facile et il avait du pot de ne pas être mort. La nuit, probablement, avait gêné la visée. Dans le fond, il pouvait remercier l’éclairage déficient et les cellules photo électriques mal réglées. Il s’étonna de réfléchir si correctement et si froidement alors qu’un inconnu, sans raison, venait de faire feu cinq fois sur lui.
   Soudain, ses jambes se mirent à trembler. Devenues faibles, comme usées, elles plièrent. Il se souvint de la fois, il avait dix ou douze ans, où ses deux échasses s’étaient brisées en même temps. Il était tombé de la même manière, lentement, comme en décomposant le mouvement,  tel un chameau qui se couche, une patte après l’autre. La peur venait de lui cisailler les jambes. Assis au milieu du couloir, il se sentait étrangement hors du temps, dans une sorte d’absence de son corps, comme si son cerveau venait de disjoncter. En même temps, il suait de toutes ses pores et il tremblait convulsivement. Il crut entendre comme un rire ou un cri au loin, très loin. Il comprit alors qu’il faisait une crise d’épilepsie. Il n’en avait plus fait depuis la puberté et voilà que ça le reprenait. Il n’avait pas l’habitude des fusillades, surtout à bout portant et son cerveau en avait pris un coup.
   Il se disait, comme tout le monde, ennemi de la violence et des corridas. Bien sûr, il se bagarrait souvent contre les policiers anti-émeutes mais jamais avec des armes à feu. Pas encore. Enfin un semblant de calme revint dans son corps. Il découvrit alors que l’une des balles l’avait atteint au mollet, une entaille d’un centimètre de profondeur et longue de six ou sept qui saignait. Il défit son cache-nez pour l’enrouler autour de son mollet blessé. Il entendit comme des pas dans son dos, à l’autre bout du tunnel. On venait vers lui. Le tueur certainement s’avançait pour l’achever. Il se remit sur ses jambes et douleur ou pas, sang ou pas, trottina jusqu’à l’escalier censé déboucher sur la sortie. Il devait soigner sa blessure ; la gare avait certainement une infirmerie, un premier secours. Un peu avant d’atteindre l’escalier, il entendit de nouveau le pop dans son dos. Il se baissa sans cesser de courir. La balle se logea dans le plafond. Sous le choc un long tube d’éclairage se décrocha et tomba par terre en explosant. Il crut à une grenade lacrymogène et poussa un hurlement aigu qui résonna dans le tunnel.
   Pendant qu’il grimpait, son cœur battait comme lorsqu’il y a longtemps, au lycée, quand il avait fait un mille mètres en se jurant de le gagner devant tous les petits cons sportifs de sa classe. Il s’était évanoui à l’arrivée. Vingtième, il était arrivé vingtième seulement. À dater de ce jour il s’était promis de les battre tous au poteau car il considérait désormais ces connards de « premiers de la classe », comme les agents avérés du mal. Pas en étudiant et en décrochant des diplômes, c’était trop facile il suffisait de patienter, mais en arrangeant la vie collective pour que les bons, dont il était, aient la meilleure part du gâteau. Pour cela il fallait une révolution. Elle n’était pas loin, il la voyait se poindre à l’horizon comme un soleil resplendissant chargé de bonheur. Il saisirait alors sa chance. Après tout Lénine, ou Babeuf, ou Marat n’étaient rien avant que la révolution ne les porte au pouvoir.
   Passé l’escalier, il se retrouva devant la porte du buffet. Une fois de plus les travaux en cours dans la gare avaient bouleversé sa topographie. Depuis qu’il était en âge de voyager seul, il l’avait toujours vue en chantier. De jour, elle paraissait inoffensive et même tout à fait quelconque, mais de nuit elle devenait un labyrinthe diabolique où rien n’était à sa place. L’intérieur du buffet, illuminé par les néons du plafond, était vide de clients. Les chaises étaient retournées et posées sur les tables. Il secoua la porte, en vain. C’est alors qu’il vit l’écriteau : « Le buffet de la gare est fermé pour cause de décès. Réouverture demain à cinq heures. » Une vague de chaleur l’envahi et il eut chaud, très chaud subitement. Pour cause de décès… La peur lui tordit le ventre comme une diarrhée. Ceux qui en voulaient à sa peau avaient dû descendre le barman, le gros moustachu qui attendait derrière son comptoir à n’importe quelle heure de la journée et de la nuit. À moins que ce soit le serveur, un grand escogriffe grognon qui se plaignait de douleurs aux pieds. Ou les deux…
   Où aller maintenant ? S’il restait là, le tireur allait le flinguer de nouveau. Il se jeta derrière un pilier de fer et rentra la tête dans les épaules mais rien ne se passa. D’un coup d’œil circulaire, il s’assura que personne ne rôdait. Les quais étaient vides. Il se rendit compte que sa casquette était restée dans le souterrain. Tant pis. Plus loin, une porte céda, il s’y engouffra et referma à clef derrière lui. Il se trouvait dans les toilettes de la gare. Il arracha l’essuie-main de son rouleau et en fit des bandes larges d’une dizaine de centimètres. Un essuie-main cradingue comme s’il avait servi à décrasser les locomotives. Mais tant pis, de toute façon tout était sale ici, le sol, les murs, et les lavabos. D’un peu d’eau il nettoya sa plaie, puis il enroula une bande sur son mollet et fit une attache convenable. Il n’était pas secouriste pour rien ; son seul diplôme. Il jeta son cache-nez imbibé de sang dans une poubelle pleine à craquer de détritus dont au moins un kilo de pommes pourries.
   Il n’allait pas rester comme ça, blessé et à la merci d’un tueur car aussi mauvais tireur qu’il soit, le type allait finir par l’atteindre. Si tueur il y avait… Ce pouvait être une farce, un simulacre. Quelqu’un voulait lui faire peur. Julien ou Mahmoud. Ça pourrait être ce dernier en effet car il collectionnait les armes, pas les antiquités mais les modèles les plus récents. Un excité ce Mahmoud... Peut-être voulait-on lui faire subir une sorte de bizutage, une mise à l’épreuve, avant de l’envoyer en stage ? Un parcours du guérillero. Une idée de Julien probablement. Lui et Mahmoud faisaient la paire pour ce genre de connerie. Une belle paire de crétins. Mais de là à le blesser… À la vérité soupira-t-il, ce n’était ni Julien ni Mahmoud, c’était le Mal qui le poursuivait et qui voulait sa peau. Le mal qu’il avait toujours combattu… Il se dit qu’il déraillait. Il devait avoir de la fièvre. Il but longuement au robinet après l’avoir essuyé avec son mouchoir.
   Les lavabos communiquaient d’un côté avec le buffet et de l’autre avec la salle des pas perdus. La porte côté buffet était bloquée mais il lui sembla qu’une bonne poussée pouvait la déverrouiller mais à quoi bon, puisqu'il n'y avait personne. Il entrebâilla la porte de la salle des pas perdus et jeta un coup d’œil. Pas un chat. Même pas un cheminot pour lui venir en aide. Il hurla « au secours ! » de toutes ses forces. Son appel résonna dans le silence et se perdit quelque part. Il recommença à appeler sans provoquer autre chose qu’un vague bruit quelque part, une souris probablement. À moins que ce soit le tireur en embuscade. Il sentit qu’il allait s’évanouir. Il respira plusieurs fois, à fond, en s’efforçant de rester calme. Comme avant une charge de CRS, lorsque ces salauds frappent en cadence sur leurs boucliers avec leurs matraques.
   La salle des pas perdus était faiblement éclairée par deux appliques jaunâtres de part et d’autre de la haute porte d’entrée. Cette porte, une vitre épaisse comme le pouce, donnait sur une place où stationnaient des taxis et des autobus dans la journée et sur un parking un peu plus à gauche, entre la gare et l’avenue de Limoges. En claudiquant et du plus vite qu’il put, il atteignit la porte. Elle aussi était verrouillée. Il cogna de son pied valide sans espoir véritable, juste pour se dire de faire quelque chose dans le bon sens. Elle résonnait comme un gong mais seul un missile pouvait, à la rigueur, la briser. Dehors il n’y avait personne et le parking plus loin était vide. Un parking où il est impossible de trouver à se garer dans la journée ! Un comble. Il chercha un passant sur l’avenue, par-delà la place. Personne. Qui aurait l’idée de se promener dans le froid devant une gare et à la nuit tombée ? Une gare à l’orée de la ville, dans un quartier de tours et de barres pas spécialement agréable. À moins de vouloir détrousser un voyageur.
   Il regarda l’heure à la grande horloge sur le quai : vingt heures cinquante- deux. Trop tard pour l’autorail ! Il avait dû s’évanouir pour de bon dans le souterrain car il ne l’avait même pas entendu démarrer, même pas une annonce par haut-parleur. Peut-être lorsqu’il était dans les toilettes ? Il se sentit soudain paumé, dépassé, faible. Il eut envie de pleurer de rage et de détresse et deux larmes roulèrent sur ses joues. Dans le hall jouxtant la salle des pas perdus, les guichets étaient fermés, normal, puisqu’il n’y avait plus de départ avant cinq heures du matin. Il pesta contre le personnel. Noël n’était pas loin, et une partie était peut-être déjà en congé. Peut-être s’agissait-il d’une de ces grèves surprises dont les cheminots ont le secret ? Ce qui expliquerait tout. Ou presque tout.
  Il était le seul à ne pas être au courant de la grève ! Au lieu de débattre sur des inepties, il aurait mieux fait de s’informer avant de quitter Paris. Voilà pourquoi les gens courraient vers la sortie tout à l’heure. Et lui ! Pauvre andouille qui glandait devant le tableau des horaires ! La gare allait être fermée, tout le monde le savait, sauf lui. Fermé aussi le bureau des contrôleurs sur le quai, fermé celui du chef de gare un peu plus loin, fermé le kiosque à journaux. Mais les coups de feu, tout de même… Les grévistes n’en sont pas à tirer sur les voyageurs. Il s’aperçut qu’il avait oublié sa mallette dans les toilettes. Après la casquette, la mallette. Tant pis, se dit-il, j’irai la chercher plus tard. On ne me la volera pas, puisqu’il n’y a personne.
   La salle d’attente, aux murs en partie tapissés par des affiches qui vantaient les voyages par le train, était normalement éclairée et sa porte pivota sans résister. Il vérifia que celle qui donnait sur les voies s’ouvrait elle aussi et il s’affala sur un banc en lattes de bois. Il était au chaud, c’était déjà ça, ce serait encore mieux s’il avait pu s’offrir un sandwich. Après avoir vérifié son pansement, il se dit que c’était complètement dingue de rester le cul sur un banc à attendre comme ça, les bras ballants, que le temps passe. Il devait à tout prix s’échapper de cette maudite gare, sauter la clôture. Mais il se sentait faible, trop faible pour escalader un grillage de deux mètres de haut. Une clôture qu’il avait mainte fois franchie pourtant, et en moins d’une seconde, du temps ou il taguait à tout va les wagons dans la banlieue parisienne. Il avait dû perdre beaucoup de sang pour se sentir si épuisé. Son mollet lui faisait mal et des élancements semblaient perforer sa jambe jusqu’à l’aine. Et une fois dehors que ferait-il ? Il n’avait même pas vu de taxi sur le parking, pas même une auto anonyme, rien.
   Il ne se voyait pas marcher, avec son mollet amoché, jusqu’à l’hôpital de Girac, de l’autre côté de la ville. Il pouvait éviter Girac en s’adressant à la gendarmerie ou la police nationale mais il ne savait même pas où était le commissariat. Il pouvait se réfugier dans un bar. Il y en connaissait plusieurs, dans l’avenue qui montait vers la ville. Mais pour ça il faudrait trouver un passage dans la clôture. Depuis un certain nombre d’accidents idiots, les clôtures des gares étaient aussi étanches que celles d’une prison. Il aurait pu téléphoner à police secours, mais depuis l’arrivée des téléphones portables il n’y avait plus de cabine dans les gares. Comble de malchance, il s’était fait voler son portable dans une manif il y a quinze jours. Il devait s’en acheter un autre, ou se le faire offrir, ou en faucher un à son tour, dès son retour à Paris. Les gens sont salauds tout de même, et les voleurs plus que les autres, s’était-il dit après avoir constaté le larcin. En pleine manif quelqu’un, un camarade peut-être, lui avait fait les poches ! La totalité de ses numéros était maintenant entre des mains inconnues. Des numéros dont certains étaient archis confidentiels, ceux d’amis et de soutiens du comité. Les coups de feu de ce soir étaient peut-être liés à son vol de portable, aux fameux numéros.
   On voulait l’éliminer pour qu’il ne parle pas. De toute façon, il ne savait rien, ou presque rien à leur sujet. Il ne pouvait pas non plus avertir Julien. Ce dernier lui avait recommandé de ne pas noter les numéros mais de les apprendre par cœur, et surtout d’être plus discret qu’une tombe. Pas de pot, il les avait introduits dans la mémoire du portable. Etait-ce bête ! C’était un cas à passer devant le conseil de discipline avant de se faire virer du comité à coups de batte ou de manche de pioche. Il eut de nouveau très chaud et se débarrassa de son imperméable.
   Il était maintenant assis près de la porte qui donnait sur les quais. Il l’ouvrit légèrement et tendit l’oreille, guettant un pas, une voix. Aucun bruit. Pas même au loin, dans la ville, le rugissement d’une mobylette. Les habitants devaient être en train de dîner ou devant leur télévision. C’est vrai que ce soir il y avait un bon film sur la Une. Le silence dans la gare était seulement troublé par le tchac-tchac à peine perceptible de la grosse horloge. Il se leva péniblement et verrouilla les deux portes de la salle d’attente, celle qui donnait dans la salle des pas perdus et celle qui ouvrait sur les quais. Puis il éteignit la lumière. La pièce n’était plus éclairée que par un lampadaire situé à une dizaiine de mètres dehors. L’idée d’aller chercher sa mallette l’effleura, mais l’affaire n’était pas sans danger car le tireur pouvait le guetter.
   Il estima qu’on n’irait pas l’assassiner dans la salle d’attente. C’était la seule pièce, il s’en était assuré maintes fois, sous vidéo-surveillance. Mais maintenant qu’il avait éteint la lumière rien n’empêchait le tireur de l’estourbir sans risque. Est-ce que la vidéo l’en empêcherait en supposant qu’il rallume ? Probablement pas. Il vérifia le verrouillage des portes. Pour l’instant tout allait relativement bien, le chauffage fonctionnait et personne ne pouvait entrer. Il avait posé sa mallette sous les lavabos pendant qu’il soignait sa jambe. Elle ne contenait que des sous-vêtements, une chemise au col sale et un dossier cartonné comprenant un certain nombre de documents relatifs à la délocalisation d’une grosse entreprise vers la Malaisie. Délocalisation qu’il fallait empêcher à tout prix. L’entreprise en question, un laboratoire pharmaceutique, avait des liens très forts avec Paris III. C’est tout ce qu’il savait puisqu’il n’avait pas encore eu le temps de lire le dossier. Il devait le faire pendant son séjour à Royan. « Un dossier explosif, lui avait dit Julien en le lui remettant, fait gaffe qu’il ne tombe pas dans d’autres mains ». Toujours son cinéma mélo pour faire croire qu’il maniait des affaires importantes et dangereuses.
   Dangereuses ? Voilà peut-être l’explication des coups de feu. Il lui avait remis le classeur il y a quinze jours, non plutôt trois semaines, réfléchit-il. Il avait un peu traînassé pour préparer son topo et les camarades ronchonnaient. Il n’aimait pas être commandé, faut dire, et Julien ou Mahmoud avaient le don, avec leur ton cassant, de l’irriter. Il devait en parler devant le comité dans huit jours, dernier délai. Est-ce que le tireur avait un lien avec ce dossier ? Explosif ! avait affirmé Julien de son ton de petit chef. Au point de lui loger une balle dans le corps ? Ça ne tenait pas debout, il ne l’avait même pas lu ce dossier. En plus il y avait au moins cinq ou six copies qui circulaient. Non c’était une erreur, le tueur se trompait de cible, c’est tout. Un mauvais tireur tout de même, une vraie patate. Mauvais…Mauvais ? Dans la nuit ce n’est pas facile de toucher un gringalet comme lui qui bouge tout le temps.
   Ce pouvait être une fille, une fille n’est pas habituée à tirer au pistolet. Pas plus que lui d’ailleurs. Quoique maintenant les filles savent tout faire mieux que les garçons. Il pensa à Mélanie. Où était-elle en ce moment ? Elle n’avait pas pris la pilule cette conne et il s’était retrouvé père, il y a de ça deux ans. La colère qu’il avait piquée quand il avait appris. Elle était repartie dans son bled, près d’Amsterdam avec le bébé. Elle était peut-être de retour et quelque part dans la gare, ou là, de l’autre côté du mur, sur le quai, décidée à se venger. Elle ou une autre… Et si c’étaient les flics qui cherchaient à l’éliminer ? Mais pourquoi grand Dieu ? Parce qu’il détenait des secrets d’état ! Parce que, à force de faire des manifs il était devenu gênant ! Est-ce qu’un flic tire comme un nouveau-né ? Certainement pas. Mais pour l’effrayer, il pouvait viser à côté. Tout cela était bien embrouillé et bien compliqué... Je fumerais bien un joint moi, ça me ferait du bien, se dit-il... Les flics, ou les agents de la DST n’assassinent pas les Français, ni les étudiants, tout de même ! La DST ou un autre service secret comme le SDEC ou la CIA voire le NKVD devenu le… le ?