Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

            Du rififi dans les universités.

                                              Le cas Marcus. (suite 2)


   Ces numéros de téléphone. On voulait l’éliminer pour qu’il ne parle pas. De toute façon, il ne savait rien, ou presque rien à leur sujet. Il ne pouvait pas non plus avertir Julien. Ce dernier lui avait recommandé de ne pas noter les numéros mais de les apprendre par cœur, et surtout d’être plus discret qu’une tombe. Pas de pot, il les avait introduits dans la mémoire du portable. Était-ce bête ! Ce n'était pas de sa faute s'il n'avait pas de mémoire ! Il n'empêche. C’était un cas à passer devant le conseil de discipline avant de se faire virer du comité à coups de batte ou de manche de pioche sur les reins. Il eut de nouveau très chaud et se débarrassa de son imperméable.
  Il était maintenant assis près de la porte qui donnait sur les quais. Il l’ouvrit légèrement et tendit l’oreille, guettant un pas, une voix. Aucun bruit. Pas même au loin, dans la ville, le rugissement d’une moto. Les habitants devaient être en train de dîner ou devant leur télévision. C’est vrai que ce soir il y avait un bon film sur la Une. Le silence dans la gare était seulement troublé par le tchac-tchac perceptible de la grosse horloge. Il se leva péniblement et verrouilla les deux portes de la salle d’attente, celle qui donnait dans la salle des pas perdus et celle qui ouvrait sur les quais. Puis il éteignit la lumière. La pièce n’était plus éclairée que par un lampadaire situé à une dizaine de mètres, dehors. L’idée d’aller chercher sa mallette l’effleura, mais l’affaire n’était pas sans danger car le tireur pouvait le guetter.
  Pour se rassurer, il estima qu’on n’irait pas l’assassiner dans la salle d’attente. C’était la seule pièce, il l'avait vérifié maintes fois, sous vidéo-surveillance. Mais maintenant qu’il avait éteint la lumière rien n’empêchait le tireur de l’estourbir sans risque. Est-ce que la vidéo l’en empêcherait en supposant qu’il rallume ? Probablement pas. Il vérifia le verrouillage des portes. Pour l’instant tout allait relativement bien, le chauffage fonctionnait et personne ne pouvait entrer. Il avait posé sa mallette sous les lavabos pendant qu’il soignait sa jambe. Elle ne contenait que des sous-vêtements, une chemise au col sale et un dossier cartonné comprenant un certain nombre de documents relatifs à la délocalisation d’une grosse entreprise du Cac 40 vers la Malaisie. Délocalisation qu’il fallait empêcher à tous prix. L’entreprise en question, un laboratoire pharmaceutique, avait des liens très forts avec le chef du gouvernement. C’est tout ce qu’il savait puisqu’il n’avait pas encore eu le temps de lire le dossier. Il devait le faire pendant son séjour à Royan. « Un dossier explosif, lui avait dit Julien en le lui remettant, fait gaffe qu’il ne tombe pas dans d’autres mains ». Toujours son cinéma  pour faire croire qu’il maniait des affaires importantes et dangereuses.
  Dangereuses ? Voilà peut-être l’explication des coups de feu. Il lui avait remis le classeur il y a quinze jours, non plutôt trois semaines, réfléchit-il. Il avait un peu traînassé pour préparer son topo et les camarades ronchonnaient. Il n’aimait pas être commandé, faut dire, et Julien ou Mahmoud avaient le don, avec leur ton cassant, de l’irriter. Il devait en parler devant le comité dans huit jours, dernier délai. Est-ce que le tireur avait un lien avec ce dossier ? Explosif ! avait affirmé Julien de son ton de petit chef. Au point de lui loger une balle dans le corps ? Ça ne tenait pas debout, il ne l’avait même pas lu ce dossier. En plus il y avait au moins cinq ou six copies qui circulaient. Non c’était une erreur, le tueur se trompait de cible, c’est tout. Un mauvais tireur tout de même, une vraie patate. Mauvais…Mauvais ? Dans la nuit ce n’est pas facile de toucher un gringalet comme lui qui bouge tout le temps. Ce tireur, ce pouvait être une fille, une fille n’est pas habituée à tirer au pistolet. Pas plus que lui d’ailleurs. Quoique maintenant les filles savent tout faire mieux que les garçons. Il pensa à Mélanie. Où était-elle en ce moment ? Elle n’avait pas pris la pilule cette conne et il s’était retrouvé père, il y a de ça deux ans. La colère qu’il avait piquée quand il avait appris. Elle était repartie dans son bled, près d’Amsterdam avec le bébé. Elle était peut-être de retour et quelque part dans la gare, ou là, de l’autre côté du mur, sur le quai, décidée à se venger. Elle ou une autre… Et si c’étaient les flics qui cherchaient à l’éliminer ? Mais pourquoi grand Dieu ? Parce qu’il détenait des secrets d’état ! Parce que, à force de faire des manifs il était devenu gênant ! Est-ce qu’un flic tire comme un nouveau-né ? Certainement pas. Mais pour l’effrayer, il pouvait viser à côté. Tout cela était bien embrouillé et bien compliqué... Je fumerais bien un joint moi, ça me ferait du bien, se dit-il... Les flics, ou les agents de la DST n’assassinent pas les Français, ni les étudiants, tout de même ! La DST ou un autre service secret comme le SDEC ou la CIA voire le NKVD devenu le… le ?
  
  Il somnola quelques minutes le menton sur la poitrine. Soudain il releva la tête. Une forme sombre se tenait devant la porte vitrée, celle qui donne sur le quai numéro un. Elle l’observait. L’individu se voyant découvert s’écarta vivement puis disparut. Il n’avait conservé que le souvenir de grands yeux jaunes et d’une fourrure claire qui entourait le visage. Des yeux bizarres. Mais la vision n’avait duré qu’une petite fraction de seconde et la buée, celle de sa respiration, déposée sur les vitres estompait les détails. L’apparition n’avait pas parue outre mesure menaçante. Après tout c’était peut-être un cheminot intrigué par sa présence. Un cheminot aux yeux jaunes… En clopinant, le cœur battant comme d'un enfant enfermé dans le noir, il gagna la porte et l’ouvrit brusquement en poussant un cri perçant, comme au karaté. Un cri destiné, pensait-il, à effrayer l’ennemi. Une fois sur le quai, il regarda à gauche et à droite, chercha la mystérieuse silhouette et ne vit rien. Il supposa qu’elle s’était réfugiée dans le souterrain. Par contre, il constata qu’il neigeait. Les flocons chahutés par le vent tourbillonnaient autour des réverbères. Il se dit que le sol n’était pas encore assez froid pour que la neige tienne. Il fit quelques pas pour faire circuler le sang dans son mollet ankylosé. L’horloge sous la verrière marquait vingt et une heures huit. Incrédule, il regarda sa montre, c’était la bonne heure à la seconde près. C’est vrai que dans les gares, il l’avait souvent observé, le temps paraissait passer moins vite qu’ailleurs. Presque trois heures à attendre avant que les employés ne reviennent pour l’arrivée du train de minuit. Si train il y avait. Il voulut regagner la salle d’attente et trouva la porte verrouillée. Il la secoua mais rien n’y fit. Il colla son visage contre la vitre mais ne vit rien de précis. La neige maintenant abondante pénétrait sous la verrière et ne permettait plus à la lumière des lampadaires d’éclairer l’intérieur de la pièce. Il eut un frisson. Il faisait froid, vraiment froid. Vêtu seulement d’un pull, même tricoté main, il allait geler sur place.
  En traînant la jambe, il se précipita vers la porte des toilettes. Fermée. Fermée aussi la porte de la salle des pas perdus. Il se demanda comment cela était possible étant donné qu’aucun cheminot n’était sur place. Une seule explication : quelqu’un d’autre, le tireur, la forme de tout à l’heure, avait les clés de la gare. Tout cela était combiné pour le coincer comme un rat. Acculé, frigorifié, il allait être abattu. Ou plutôt, il allait mourir de froid, cela évitera de gaspiller des cartouches et ça paraîtra naturel. Mais pourquoi lui ?C’est idiot et ça ne tient pas debout, on ne peut pas mourir de froid dans une gare dont les portes sont d’habitude ouvertes, la nuit comme le jour. Tous les clochards savent ça. Et pourtant il était dehors. Il ne parvenait pas à comprendre les visées d’une situation qui lui paraissait de plus en plus biscornue et échevelée. Démoniaque même. Que lui voulait-on à la fin ? Il cria.
  – Que voulez-vous ? Si c’est du fric, j’ai rien. Si c’est autre chose, dites-le ! 
  Personne ne répondit. Le froid lui parut soudain insupportable. Il lui fallait trouver un abri, et vite. Il pensa au poste d’aiguillage que l’on apercevait sur la gauche des voies en pénétrant dans la gare, quand on venait de Paris. Cela faisait longtemps qu’à chaque voyage il s’interrogeait pour savoir s’il était toujours en service. Il décida de l’atteindre en suivant les rails. Par bonheur la neige allait recouvrir rapidement ses traces et personne ne pourrait le pister. Le poste d’aiguillage représentait sa dernière chance. Et s’il n’est pas ouvert ce poste ? Il ne lui restera plus qu’à affronter l’ennemi dans le souterrain. Aucune chance de gagner alors ! C’était bel et bien le poste d’aiguillage ou la mort. La mort gelé ou assassiné par balle. Au choix.
   La neige rendait difficile l’orientation, on ne voyait pas à plus de deux mètres. En un sens le tireur, s’il s’avisait de le poursuivre, ne le voyait pas plus qu’il ne le voyait. Le ballast petit à petit disparaissait sous la neige, seuls les rails émergeaient. Passé le dernier réverbère du quai il s’enfonça dans la nuit la plus noire. La neige maintenant collait à ses chaussures et ses cheveux étaient mouillés comme s’il sortait de la douche. Il éternua. Cela fit un bruit étouffé, ouaté. Finalement les habitants de la ville devaient savoir qu’il allait faire ce temps de chien, se dit-il, c’est pourquoi il n’y avait personne dehors. Il n’y avait que lui ; pauvre con qui marchait sous la neige et cherchait cette putain de cabine des aiguilleurs comme perdue au fin fond de l’univers ! Comment la voir cette cabane minable, dans cette tourmente ? C’était comme un épisode de la Guerre des étoiles dans la nuit du cosmos. Il était le pauvre Harrison Ford loin de la Terre, vagabond entre les planètes.
   Au bout d’un long moment de marche, il crut l’avoir dépassée. Il fit demi-tour. Quand il croyait dévier de sa route il tâtait le sol de la main à la recherche du rail glacé. Pourvu qu’un train ne s’avise pas de traverser la gare. Un de ces train de marchandise ferraillant et sombre comme un train fantôme ou ces express wagons-lits aux fenêtres occultées qui ne semblent transporter que des cadavres. Il buta contre l’extrémité du quai et vit le dernier réverbère sans avoir aperçu le poste d’aiguillage. Merde ! Il hurla : « Au secours ! Sauvez-moi ! » Mais c’était comme un appel jeté à travers un mur très épais. Il se calma et réfléchit. Le poste était à environ trois cents mètres à partir du bout du quai. Je vais compter trois- cent- trente pas, calcula-t-il et au bout de ces trois- cent- trente pas je chercherai l’escalier qui mène à la cabine. Le poste surplombe les voies à mettons cinq mètres de hauteur. Je devrais le voir même à travers la neige, bordel ! Et si j’arrive au pont de la Madeleine c’est que je l’aurai dépassé d’au moins cent mètres. Il fit de nouveau demi-tour.
   Au bout de trois- cents- trente pas il ne vit rien. Il chercha à tâtons sur sa droite et tomba lourdement dans les buissons, les pieds prisonniers des ronces. Enjambant ces buissons, des ronces échevelées mêlées d’orties, il toucha enfin la clôture. À cet instant une auto sur l’avenue de Limoges le balaya de ses phares puis disparut. Stupéfié, il n’avait pas eu l’idée de faire des gestes, ni même de hurler. Il se mit à appeler malgré tout, de toutes ses forces sans que l’auto ne revienne. Il avait tout de même eu le temps d’apercevoir cette foutue clôture. Il avait vu une sorte de grille haute de trois bons mètres et à sa gauche, à une dizaine de mètres, un volume grisâtre perché dans la nuit ; une silhouette comme suspendue dans le vide. Ce ne pouvait être que le poste d’aiguillage. Sans se soucier des ronces qui s’accrochaient à son blue-jean il claudiqua rapidement vers le pied du bâtiment. Il heurta une partie métallique qu’il identifia comme une échelle étroite scellée dans le sol et contre le mur. Il grimpa en tirant sa jambe avec la main. Le froid avait atténué la douleur et il put grimper relativement vite. La porte s’ouvrit sans effort. En tâtonnant, il trouva un interrupteur. Une ampoule dans sa verrine s’alluma. C’était bien le poste d’aiguillage, ou ce qu’il en restait. La pièce étroite, aux murs moisis où pendaient des affiches syndicales, était encombrée de leviers de commande verticaux hauts d’un bon mètre et de leur timonerie mangée par la rouille. Une sorte de pupitre recouvert de plaques d’aluminium comme les paillasses du laboratoire de chimie organique, un cours où il était apparu trois fois en un an, un record, courait le long du mur face aux voies. Des voies que l’on devinait à travers une large fenêtre grillagée.
   Il se laissa tomber dans un coin de la pièce et se tassa, cherchant à conserver au mieux sa propre chaleur. Bien lui en prit car deux coups de feu pulvérisèrent la vitre. Les balles s’écrasèrent contre le plafond en arrachant un morceau de béton gros comme un jambon qui tomba sur son avant-bras en provoquant une douleur fulgurante. Quelque chose, un os, avait craqué. Il ne chercha pas à en savoir plus mais serra son bras blessé contre son torse comme un enfant son jouet. La neige poussée par le vent entra en tourbillons par la fenêtre. Il claquait des dents de froid, de douleur et de peur et se recroquevilla un peu plus sur le sol.
   – Marcus tu m’entends ? cria quelqu’un de dehors.
   Il bredouilla une réponse comme quoi il n’était pas Marcus et qu’il voulait être soigné car son bras droit était probablement cassé, mais l’autre n’entendit pas.
   – Marcus, nous savons que tu es là. Jusqu’à présent nous t’avons épargné mais ça risque de changer. Jette la mallette par la porte.
  La voix était forte et nette, comme amplifiée par un porte-voix. Il cria du plus fort qu’il put qu’il n’était pas Marcus et que sa mallette était dans les chiottes et qu’ils pouvaient la prendre et en faire ce qu’ils voulaient. Il se mit à pleurnicher comme un chiot et se roula en boule sur le sol. Il ne voulait plus rien entendre. C’était un cauchemar point à la ligne.
   – On va vérifier, reprit la voix. Tu ne bouges pas de là. De toute façon quelqu’un monte la garde.
  Pas de problème, il ne risquait pas de s’enfuir. Sa jambe maintenant lui faisait souffrir le martyr et son bras était si enflé que la manche de son pull-over en était comme rétrécie. Soudain il entendit un grincement venant du plafond. Une trappe s’ouvrit, une issue de secours, et une tête joufflue, portant des lunettes de ski à verres jaunes emmitouflée dans une capuche bordée de fourrure s’encadra. Il se mit à hurler en reculant sur ses fesses.  La tête lui fit signe de se taire et de s’approcher. Il ne bougea pas. Alors l’inconnu lui fit de nouveau signe de s'avancer en lui souriant et en faisant des gestes d’amitié. Il se mit péniblement sur ses pieds. L’inconnu tendit ses deux mains par l’ouverture pour qu’il s’y accroche. Il leva son bras valide et, à la limite de l’évanouissement, s’éleva à travers le plafond. Au passage sa bouche cogna violemment contre le bord métallique de l’ouverture. Il se retrouva sur le toit assis dans la neige épaisse. L’inconnu, toujours en lui faisant signe de se taire, à l’aide d’une longue écharpe comme en portent les combattants dans le désert, lui lia fermement son bras cassé contre sa poitrine.
  Tout en suçotant le sang qui coulait de ses lèvres, il examina attentivement le nouveau venu. C’était un type petit et replet, vêtu d’une parka noire et d’une combinaison matelassée sombre comme en ont les skieurs de compétition. Outre les lunettes jaunes, il portait des gants épais et des chaussures de marche fourrées. Il referma la trappe.
   – Ne fait pas de bruit Marcus. Même dans la tempête les autres en bas peuvent t’entendre avec leurs amplificateurs d’écoute, lui souffla-t-il dans l’oreille.
   Il n’eut pas la force de détromper l’inconnu. Il ferma les yeux, se laissa tomber sur le ventre et enfonça sa bouche dans la neige. Il avait soif. Son corps douloureux n’était plus qu’un morceau de glace et pourtant la sueur jaillissait de son front. Il sentit comme un doux bien-être l’envahir. L’inconnu lui frictionnait le dos et les jambes. Puis il le retourna et lui glissa une fiasque de cognac entre les dents. Il avala et toussa.
   – Marcus ! beugla une voix dans le noir. Tu t’es foutu de notre gueule mais tu vas le payer. Je te garantis que tu nous diras tout sur cette putain de mallette. Et plus encore. Fais-nous confiance !
   Une cavalcade sonore résonna sur l’échelle métallique et la porte de la cabine fut ouverte brutalement. L’inconnu avait sorti un pistolet et le plus tranquillement attendait qu’un des assaillants se hisse par la trappe pour lui régler son compte. Ce ne fut pas long. Une tête rasée apparut. L’inconnu tira et fit sauter le haut du crâne du visiteur. Le sang mélangé de cervelle jaillit et macula la neige jusqu’au bord du toit.
   Il vomit sur son pull. Il détestait l’odeur de la poudre et la vue du sang lui était insupportable. De nouveau sur le ventre, il tourna la tête et pointa vers la trappe un regard vitreux. Il eut le temps de voir le canon d’une arme apparaître, lâcher une rafale. L’inconnu près de lui s’effondra puis glissa dans le vide, côté clôture. Il sentit un choc violent sur le haut de son crâne et s’évanouit.
  Il se réveilla dans les toilettes de la gare, allongé sur le meuble qui supporte les lavabos. Un type, un brun basané avec un nez de boxeur, vêtu lui aussi comme un skieur lui bassinait le visage à l’aide de papier toilette imbibé d’eau. Il tourna la tête vers le miroir au-dessus des lavabos. Ses cheveux étaient poisseux de sang et son visage en était tout barbouillé, en outre sa bouche éclatée ressemblait à une moitié d’orange sanguine. Il supposa qu’une balle l’avait atteint à la tête et que lui aussi allait perdre sa boîte crânienne.
  – C’est rien, dit le type au nez de boxeur, une éraflure du cuir chevelu. Ça saigne toujours beaucoup. T’as du bol Marcus, t’as vraiment du bol ! Raoul est mort, gros soupir, et ton copain sur le toit aussi. Je te descendrais bien mais j’attends les ordres.
   – Quelle heure est-il ? murmura l'étudiant. Il se rendit compte alors qu’une de ses incisives supérieures ne tenait plus que par un fil.
   – Un peu plus d'une heure. Les trains ne circulent plus à cause de la neige, on est tranquille jusqu’au matin. Cette putain de mallette, elle nous en fait voir. Si ça ne dépendait que de moi, je te ficherais une balle dans le crâne et je filerais d’ici, mais le patron a dit de l’attendre, alors je l’attends... Pauvre Raoul. C’était une gâchette, un homme, pas un minable comme toi ! Je me demande comment ton Organisation peut faire confiance à une crevure pareille. Enfin, qui sait, tu es peut-être un gros cerveau. Une pointure...
   – Écoutez mon vieux, chuinta le blessé. Je ne comprends rien à votre histoire, je fais partie d’un Comité Révolutionnaire trotskiste, c’est vrai, mais pas révolutionnaire comme vous semblez le croire. C’est plutôt un jeu, le dernier avant de nous marier et de faire des gosses. Ce n’est pas en tout cas une organisation comme vous dites et je me demande bien pourquoi ma mallette vous intéresse… Oh ! Et puis merde ! Foutez-moi une balle dans la tête si vous voulez, j’ai trop mal. Si je ne suis pas soigné, je vais avoir la gangrène et crever dans pas longtemps.
   – Je m’en fous de ta gangrène. Écoute-moi bien Marcus, des gars comme toi on devrait les liquider à la naissance si on pouvait savoir quelle sorte d’ordure ça va devenir. Mais même ton Allah n'est pas fichu de le dire, le pauvre con.
   – Je ne connais pas d’Alain. À part Finkielkraut, et encore je ne l’ai vu qu’à peine. Appelez une ambulance s’il vous plaît.
   Le boxeur basané avait sorti un carnet de sa poche.
   – Comment tu l’écris ?
  – Finkielkraut ? Comme ça se prononce. Et maintenant appelez l’ambulance je vous en prie. Si ça peut vous faire plaisir j’abandonnerai le comité, j’épouserai Mélanie, je renoncerai à la révolution et même j’étudierai. Je deviendrai notaire, ou avocat comme mon oncle, mais s’il vous plaît, amenez-moi à l’hôpital.
   À cet instant une sonnerie de téléphone faiblarde retentit. Le boxeur sortit son portable et répondit brièvement. Un appel qu’il semblait attendre.
   – Te sauves pas, lui dit-il, je reviens dans une minute, le temps d’aller ouvrir au patron.
   Il ne risquait pas de s’en aller, son bras et sa jambe valides étaient attachées avec du fil électrique aux robinets des lavabos et un nœud coulant, passé autour de son cou, était lui aussi solidement fixé à un robinet. Il voulut pourtant relever la tête pour au moins apercevoir son mollet ou son bras et estimer les dégâts, mais aussitôt il se sentit tirée en arrière. La respiration coupée il faillit défaillir. Sifflant et râlant comme un asthmatique il appela, moitié criant moitié gémissant.