Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                      Croquis des saisons et des voyages             

                                      


Les voyages  

 





















                                                              
                                   
                   





                               I
                     
En avons-nous traversé la nuit
de ces gares mauvaises, frileuses
et si souvent perdues de pluie.
Leurs quais, sous nos roues tapageuses
allaient, venaient, si pesamment
           
quand elles nous crachaient au visage
des invitations aux voyages
sous des verrières et des auvents.
 
Alors nos destinées couraient dans l'air
dans la raideur des lampadaires.
                                                     
 
                                 II
 
 Soumis aux rêves des banlieues
dans des arrêts interminables
nous affrontions en moues dubitatives
leurs hauts murs irrévocables.
 
Qui aurait pu deviner les avenirs hideux
qui s'accrochaient alors aux cordes des lessives ?
                       
Et j'ai vu se tourner
vers nous des visages
que les feux d'une lampe
nous rendaient étrangers.
C'étaient des Othellos, d'affreux Abencérages
des ombres et des ors, un théâtre d'estampes.
 
Puis nos mondes glissaient en parallèles
ainsi que deux vaisseaux d'une nuit sidérale
chacun gagnait sa poche marsupiale
et le train s'en allait vers d'autres archipels.
 
 
                                   III
                                                                 
 Des journaliers fumaient la pipe
et grommelaient entre leurs dents.
Il était question du gouvernement
et du respect des grands principes.                                                                      

Une jeune femme et son petit garçon
montèrent à Saint-Amant :
"Nous n'en avons pas pour très longtemps.     
Nous allons chez ma mère, à Clermont..."
 
Elle avait les cheveux roux
et des yeux pleins d'aventures...                       
Nous abandonnâmes nos lectures
pour lui regarder les genoux.

 
                                   IV
 
 Les couloirs puaient le tabac
le cuir, l'huile chaude et la ferraille.                  
On trébuchait sur des soldats
sur leurs bardas
de havresacs et de musettes.
Et devant les toilettes
c'était le caravansérail
des familles espagnoles
qui festoyaient de cochonnailles.                     
Un campement dans les valises.
                       
J'y vis aussi mourir une fille en jupe grise
qui fumait des cigarettes au menthol.
                                    

                                V
 
 Un couple de paysans désespérait le contrôleur
en demandant, une fois encore, l'heure
de la correspondance, inquiets
cherchant dans leurs poches leurs billets.
                       
Ils nous prenaient à témoin :
"Sommes-nous, messieurs, dans le bon train ?"

 
                                   VI
                       
L'aube débusquait nos sales gueules
aux lèvres molles, aux cheveux durs
qui sautillaient comme des pitres          
sur l'horizon couleur tilleul
avant qu'un soleil de carbure               
ne s'embrase derrière les vitres.
 
Puis nos clins d'oeil erratiques
s'en allaient battre la campagne
en poursuivant les feux-follets
et les étincelles électriques
des caténaires et des trolleys.
           
Nous nous mêlions aussi au bagne
des ouvriers poseurs de rails
dont les dos disaient l'effort
sous les vestes et les chandails.
                       
Il n'était pas sept heures encore !
                                    
                         VII
             
D'infinis tunnels traversiers
nous enveloppaient de nuits utérines
en une seconde nos mémoires
réveillaient les lointains clichés
des grandes terreurs enfantines.
 
Certains revivaient leur histoire
et tous les drames à la fois.
Pour d'autres c'était un paradis perdu
un regret vague d'autrefois.
  
Mais dès qu'au loin apparaissait
le jour si rond si blanc si nu
c'était comme une poignante amputation
qui nous laissait de nouveau hébétés.
 
Et l'oeil de nos compagnons
nous renvoyait la morne réalité.
                                    
                      VIII


Nous vous lisions, bien sûr, et pardon
pour ces petits mensonges
quand nous cachions alors vos songes
sous d'insipides cartons
qui faisaient croire
à Delhy ou Guy des Cars.
 
Et puis ensuite, par la fenêtre
chers maîtres
Marx, Aragon et Mao
nous vous jetions dans les ruisseaux.
 
                        IX

Quels océans avons-nous frôlés ?
Quels lacs ont baigné nos images ?
                       
Nous glissions sur des ciels abstraits
entre d'insaisissables mouettes
et d'étranges nuages.
 
Volant de crêtes en crêtes
sur des arches filées
où s'enroulaient les vents
nous regardions alors sous nos pieds s'emperler de vapeurs les grands fleuves opulents.

                       
De lentes crémaillères et de puissants agrès
nous hissaient en grinçant
dans des couloirs de grès
plus sinistres et sanglants
que des champs de bataille
vers des neiges si hautes
que l'on criait bravo à ces hommes du rail
aussi grands, aussi beaux que tous les astronautes.
 
                        X


 Des forêts traversées comme des catacombes
nous ouvraient un chemin bien plus droit
que les rangs de cyprès dressés entre les tombes.
                       
Nous regardions alors les yeux emplis d'effroi
les cadavres pendus aux branches des mélèzes
le sang qui dégouttait encore sur les rochers
les canons fracassés, en bas sur les granits
et les soldats mourant, là-haut sur les falaises.
 
Nous allions au-delà. Nous ne pouvions rester
nous courions aux frontières
où crèvent les lichens et où gèlent les pierres,
vers ces terres plus mortes qu'un cœur d'aérolithe.
                             


                
à suivre...