Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

               

  – C’est rien, dit le type au nez de boxeur, une éraflure du cuir chevelu. Ça saigne toujours beaucoup. T’as du bol Marcus, t’as vraiment du bol ! Raoul est mort, gros soupir, et ton copain sur le toit aussi. Je te descendrais bien mais j’attends les ordres.
  – Quelle heure est-il ? murmura l'étudiant. Il se rendit compte alors qu’une de ses incisives supérieures ne tenait plus que par un fil.
  – Un peu plus d'une heure. On a de la chance car les trains ne circulent plus à cause de la neige, on est tranquille jusqu’au matin. Cette putain de mallette, elle nous en fait voir. Si ça ne dépendait que de moi, je te ficherais une balle dans le crâne et je filerais d’ici, mais le patron a dit de l’attendre, alors je l’attends... Pauvre Raoul. C’était une gâchette, un homme, pas un minable comme toi ! Je me demande comment ton Organisation peut faire confiance à une crevure pareille. Enfin, qui sait, tu es peut-être un gros cerveau. Une pointure...
   – Écoutez mon vieux, chuinta le blessé d'une voix mourante. Je ne comprends rien à votre histoire. Je suis un "trots" et je fais partie d’un Comité Révolutionnaire trotskiste, c’est vrai, mais pas révolutionnaire comme vous semblez le croire. C’est plutôt un jeu de rôle, le dernier game avant de nous marier et de faire des gosses. Ce n’est pas en tout cas une organisation comme vous dites et je me demande bien pourquoi ma mallette vous intéresse… Oh ! Et puis merde ! Foutez-moi une balle dans la tête si vous voulez, j’ai trop mal. Si je ne suis pas soigné, je vais avoir la gangrène et crever dans pas longtemps.
   – Je me fous de ta gangrène. Écoute-moi bien Marcus, des gars comme toi on devrait les liquider à la naissance si on pouvait savoir quelle sorte d’ordure ça va devenir. Mais même ton Allah n'est pas fichu de le dire, le pauvre con.
   – Je ne connais pas d’Alain. À part Finkielkraut, et encore je ne l’ai vu qu’à peine. Appelez une ambulance s’il vous plaît.
   Le boxeur basané avait sorti un carnet de sa poche.
   – Comment tu l’écris ?
  – Finkielkraut ? Comme ça se prononce. Et maintenant appelez l’ambulance je vous en prie. Si ça peut vous faire plaisir j’abandonnerai le comité, j’épouserai Mélanie, je renoncerai à la révolution et même j’étudierai. Je deviendrai notaire, ou avocat comme mon oncle, mais s’il vous plaît, amenez-moi à l’hôpital.
   À cet instant une sonnerie de téléphone faiblarde retentit. Le boxeur sortit son portable et répondit brièvement. Un appel qu’il semblait attendre.
   – Te sauves pas, lui dit-il, je reviens dans une minute, le temps d’aller ouvrir au patron.
   Il ne risquait pas de s’en aller, son bras et sa jambe valides étaient attachées avec du fil électrique aux robinets des lavabos et un nœud coulant, passé autour de son cou, était lui aussi solidement fixé à un robinet. Il voulut pourtant relever la tête pour au moins apercevoir son mollet ou son bras et estimer les dégâts, mais aussitôt il se sentit tirée en arrière. La respiration coupée il faillit défaillir. Sifflant et râlant comme un asthmatique il appela, moitié criant moitié gémissant.
   
   Il entendait des voix provenant de la salle des pas perdus mais se garda bien, une fois encore, de tourner la tête dans leur direction. L’une d’elles était manifestement féminine. Ce qui lui arrivait était inimaginable. On le prenait pour un gangster ou un truand dangereux, ou peut-être même un flic puisqu’il ne savait même pas à qui il avait affaire. Le seul nom qu’il connaissait était celui du mort, Raoul. Un nom ou plutôt un prénom bien français, à moins qu’il s’agisse d’un Raul espagnol ou cubain. Pourquoi Fidel lui enverrait-il des tueurs ? Et pourquoi l’appelait-on Marcus ? Le basané en lui tirant dessus avait voulu le blesser pour le maintenir dans la gare. C'est ce qu'il lui avait dit tout à l'heure.
   Il eut mal à la tête soudain et sa vision se troubla. Rien d’étonnant avec ce qu’il avait subi. Tout ça, sa jambe qui allait pourrir, son bras cassé, ce martyr, ce supplice qui lui tombait dessus au cours d’un voyage tout bête pour aller voir sa mère à Royan ! C’était inimaginable. Il y avait de quoi se plaindre auprès de la SNCF et même auprès du gouvernement. Il y avait de quoi faire cent manifs… On allait peut-être même le tuer, c’était en tout cas la volonté bien arrêtée du gros connard qui le gardait. Il eut une série de frissons. Il se vit tout pantelant et saignant avec un trou dans le front. Il eut peur et urina dans son pantalon comme un enfant. Il tremblait et souffrait, il avait froid et il suait comme dans un sauna. Il pensa qu’il devait avoir une fièvre épouvantable. Il avait fait du sauna en Allemagne. Il y avait une entrée pour les hommes et une pour les femmes mais tout le monde se retrouvait dans la même cabine. Il toussa et le nœud coulant se resserra. Il tourna de l’œil.
   La fraîcheur humide d’un linge sur son front le réveilla. Une jeune femme brune très maquillée, plutôt jolie avec de gros seins et de profonds yeux verts, était penchée sur lui. Le nœud coulant était desserré.
   – Je m’appelle Rachel, murmura-t-elle d’une voix douce.
   – Moi c’est Michel, répondit-il péniblement en remettant en place son incisive avec la langue.
   – Comme tu veux Marcus. Je t’appellerai Michel si tu y tiens. Alors mon cher Michel, il faut que tu me dises ce que tu as fait de ta mallette, à qui tu l’as confiée à ta descente du train. On t’a vu bousculé par plusieurs voyageurs mais faute d’effectifs disponibles on ne pouvait pas les suivre tous. Et pour tout arranger nous sommes arrivés trop tard pour te coincer avant que tu ne procèdes à l’échange. Alors tu nous dis à qui tu l’as remise sinon, il faudra que nous te fassions parler et ce sera douloureux. Elle lui caressa le visage du bout des doigts.
   – Je suis Michel, étudiant en lettres, je vous supplie de me croire pleurnicha-t-il. J’allais voir ma mère.
  – Très drôle. Sur ton portable, il y avait des numéros et des noms dont nous nous méfions plus que de la peste, dit Rachel en lui souriant. Elle avait des dents magnifiques. Des gens que l’on voudrait envoyer en enfer, si tu vois ce que je veux dire. C’est tout à fait par hasard qu’il est tombé entre nos mains. C’est ce qu’on appelle un heureux hasard. Nous appartenons à une branche très particulière des services secrets de l’OTAN, comme tu as dû le deviner, puisque l’on dit de toi que tu es très intelligent. Nous faisons partie du Groupe C. Tu connais n’est-ce pas ?
   – Le groupe C ? Non, ça ne me dit rien, souffla-t-il. Appelez une ambulance madame, s’il vous plaît.
   Le boxeur basané se pencha sur lui et donna une violente claque sur son mollet blessé. Il poussa un hurlement déchirant.
   – Le gros imbécile qui est venu à ton secours et qui est mort sur le toit du poste d’aiguillage, tu le connais n’est-ce pas ! reprit la jeune femme toujours de sa même voix douce et maternelle. C’est Yasmina, un pourri ! Un homme de main iranien que l’on retrouve, retrouvait, comme garde du corps des mollahs et qui de temps en temps faisait des missions de liaison auprès de groupes terroristes européens comme ceux que tu fréquentes.
   Michel, effaré par ce qu’elle lui disait, roulait des yeux effrayés et pleins de larmes en remuant la tête de gauche à droite. Le boxeur de nouveau le frappa sur le mollet, entre la plaie et le genou. Il cria.
   – Ne me dis pas que tu ignores cela continua Rachel en lui tordant un doigt, c’est vilain de ta part de me mettre en colère. Aris est une brute, mais une brute efficace… Yasmina était un agent double, ou triple, qui nous exploitait et exploitait également les israéliens et les iraniens, comme tout bon agent double ou triple. Sa mort n’est une perte pour personne et on se demande bien pourquoi il a pris ta défense. Probablement pour ta mallette. Elle se pencha vers lui. Tu vois, je sais beaucoup de choses et j’en sais plus encore sur ton business et tes trafiques. Mais, pour le moment, je m’en fiche. En revanche, je compte sur toi pour me dire où est passée ta satanée mallette pleine de fric, mon petit Michel.
    – Elle est peut-être restée dans le train, murmura-t-il pris d’une idée soudaine.
   – Te fous pas de notre gueule, gronda le boxeur basané en lui mettant une énorme gifle qui fit saigner de nouveau sa bouche. Sa dent se décrocha.
   – Tu es plus courageux que la plupart de tes copains, admit Rachel. Il y a longtemps qu’avec ce traitement et ce que tu souffres, on saurait tout sur eux, y compris les noms de leurs ancêtres jusqu’à Abraham. Il va falloir employer les grands moyens avec toi.
   Elle lui déboutonna le pantalon et sortit son pénis.
   – Il est mignon mais il ne ferait pas de mal à une mouche, commenta-t-elle en découvrant la chose blanche et flasque. Encore un converti, hein ? (C’est Mahmoud qui avait voulu cette circoncision, en solidarité avec les Palestiniens. Une connerie qui faisait rire Mélanie.)  En plus tu pues la pisse. Aris, branche-le.
  Le boxeur ouvrit une sorte de coffret contenant un appareillage semblable à un défibrillateur. Il sortit du coffret deux câbles souples munis de pinces. Il brancha l’un d’eux sur le sexe de Michel, l’autre au pouce de son bras cassé et sans prévenir lui expédia dans le corps cinquante mille volts. Michel poussa un hurlement se tordit, péta, défèqua, puis s’évanouit.
   Il se réveilla lorsque Aris lui jeta de l’eau au visage. Il reçut de nouveau plusieurs milliers de volts et s’évanouit derechef. Aris répéta l’opération six fois. Aux questions à propos de sa mallette il répondait inévitablement qu’il ne savait pas de quoi on parlait. Il aurait pu inventer, donner des noms imaginaires mais il s’était dit que finalement ça ne le gênait pas plus de ne rien dire que de mentir. Pas une seule fois le mot courage ne lui vint à l’esprit. Il résistait c’est tout, il tâchait de tenir jusqu’à ce que ses bourreaux en aient marre. Accablé de douleurs, il finissait par ne plus rien sentir. Une odeur de chair grillée s’était répandue dans les toilettes. Son pénis était brûlé, boursouflé et sanguinolent. Toutes les douleurs imaginables parcouraient son corps, il se mit à geindre et à appeler doucement « maman, maman » d’une voix faible. Rachel eut une mimique de dégoût. Elle lui planta ses ongles dans le cou. Un peu de sang perla.
   – Tu ne me croiras pas Marcus, mais tu me répugnes vraiment. Tu n’es qu’une limace et je fais un effort pour ne pas te mettre une balle dans la nuque tout de suite. Tu ne veux pas parler, très bien. Tu mourras donc avec ton secret mais avant de te tuer, je vais te faire un dernier cadeau. De l’ongle couleur rubis de son index, elle fouilla dans la cavité oculaire de Michel. Elle en fit jaillir l’œil droit qui se mit à pendre le long de sa joue.
   – Pourquoi avoir fait ça ? demanda le boxeur basané du ton sans émotion de quelqu’un qui cherche simplement à s’informer.
   –  Pour le plaisir. Et peut-être en souvenir de Raoul.
   Pendant qu’elle s’essuyait la main sur le blue-jean de sa victime, ce dernier rongé par la fièvre, à bout de force, rendu à demi-fou, se mit soudain à délirer : « Mahmoud l’a dit, Mahmoud sait…, il faut demander à Mahmoud… »
  – C’est qui ce Mahmoud ? interrogea le boxeur en regardant Rachel. Elle eut une mimique d’incompréhension.
  – Qui est Mahmoud ? Donne-nous son adresse, lui cria-t-elle en le giflant. De nouveau il s’évanouit. Bon nous trouverons bien ; ce nom c’est déjà ça. Je ne crois pas qu’il parlera, alors autant en finir avec lui.
  À cet instant une fusillade éclata dehors. Rachel et Aris surpris abandonnèrent sur-le-champ l’étudiant et sortirent sur le quai principal. Longeant les voies sur cinq cents mètres en direction de Bordeaux, ils quittèrent la gare par une ouverture ménagée dans la clôture, juste avant le pont des Fainéants et montèrent dans une auto garée pas loin. L’itinéraire de retour que préparent toujours les commandos. L’auto avec laquelle Rachel était arrivée était en train de flamber sur le parking de la gare, avec probablement son chauffeur à l’intérieur. La gare était cernée par la police dont les véhicules clignotaient comme une kermesse en folie. Personne ne les vit s’enfuir.
 
  Une tête passa par la porte des toilettes. « Merde ! s’exclama-t-elle, ils l’ont bien arrangé, une vraie boucherie. Je me demande même s’il est encore vivant. Appelez vite une ambulance Jouvenel ! » Cette tête était la mienne, Jean-Marie Renard commissaire de police à Angoulême. Des voyageurs et deux ou trois clochards s’étaient plaints d’avoir trouvé la gare fermée. Les voisins, malgré la neige, ceux qui habitaient dans les immeubles le long de l’avenue de Limoges, avaient entendu des coups de feu et même plusieurs rafales sporadiques. Le personnel de la gare et du buffet ne répondait pas au téléphone. Bâillonnés et attachés ils furent retrouvés sous la gare, dans une cave à charbon inutilisée.
   Michel Beauchamp, la victime est un incontestable innocent. Sa ressemblance avec le dénommé Marcus, qui sera capturé plus tard à Bagdad, était confondante. Même taille, même allure générale, même visage. Ce Marcus, en réalité Claude Salé dit Ali Abou Ben Hadj, né de père français et de mère marocaine était agent de liaison entre les groupes terroristes islamistes opérant en Europe. S’étant découvert un sosie en regardant une manifestation d’étudiants à la télévision, il eut l’idée avec l’accord de son responsable pour la France, de l’utiliser pour intoxiquer le groupe C chargés d’éliminer ceux qui planifiaient des attentats suicides, et l’obliger à se découvrir par la même occasion. Il fit courir le bruit qu’un transport de billets de cinq cents euros dans une mallette destinée aux agents du djihad en France allait avoir lieu et qu’il s’en chargerait lui-même. Il précisa même quand et où. Se faisant passer pour un voisin de la mère de Beauchamp, ce dernier, sans méfiance, lui avait donné la date et l’heure de son arrivée à Angoulême et à Royan. Dans l’esprit d’Ali Abou Ben Hadj, la police française devait arrêter les gens du groupe C et mettre fin à leurs activités pour quelque temps.
   Pour le groupe C, la mission entière était allée de travers. Il n’était pas prévu que Marcus, puisque Marcus il y avait, se comporte comme n’importe quel voyageur, planté et bousculé devant le panneau des horaires par un tas d’individus, hommes et femmes, D’habitude les échanges se font d’une manière plus discrète. Cela déconcerta Raoul et Aris chargés d’intercepter la mallette dans la gare. Ils pensèrent être arrivés trop tard. Ils en référèrent à leur patron, la belle Rachel, qui décida d’intervenir et ordonna d’immobiliser ledit Marcus en l’attendant. Son trajet fut plus long que prévu, ce qui retarda d’autant l’issue de leur mission. Il n’était pas prévu non plus que Marcus joue les innocents et s’en tienne à une version puérile des faits qui aurait fait éclater de rire une classe d’islamistes
  Michel Beauchamp guérit mais resta borgne. Il obtint quelques euros de dédommagement et la SNCF lui remboursa une partie de son billet. Il resta à Paris 3, toujours comme étudiant où, auréolé du prestige de son aventure, il dirigea pour un temps le Comité en remplacement de Julien et de Mahmoud. Lesquels, à la manière des athlètes dans les universités américaines, obtinrent sans la demander une maîtrise en sciences sociales. Lui-même obtint dans la même discipline un diplôme de premier cycle.
  Rendu fragile par son aventure, lors d’une récente manifestation, un CRS plus violent que les autres lui cassa trois côtes et lui déboîta l’épaule. Un autre jour, en tête du cortège « contre l’allongement du temps de travail », il glissa et fut piétiné par une partie des manifestants. Peu de temps après un caméraman d’une chaîne nationale faillit lui crever l’autre œil en se précipitant sur lui pour faire un gros plan…
  C'est ainsi que va la vie des révolutionnaires trotskistes, avant qu’ils ne se marient, prennent de la bedaine et aient des enfants.


 Jean-Bernard Papi  ©