Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
        Si tu n'as pas seize ans alors fous le camp (pshitt dehors! )


                              
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        rosalie




                                                  Nouvelles  érotiques
                                 
             
 Toutes les peintures et gravures qui illustrent ces nouvelles érotiques appartiennent au Cabinet secret du Musée Royal de Naples (sauf la peinture de Philippe Noyer pour La Poupée et le dessin de Dominique Peyraud pour L'institutrice). Elles décoraient les maisons romaines et les bordels de Pompeï et d'Herculanum, cités détruites le 24 aout 79 par l'irruption du Vésuve (Italie).
On peut les admirer dans " Le Cabinet Secret  du Musée Royal de Naples (Gravures, bronzes et sculptures érotiques)" Éditions Joelle Losfeld. 1995.                                                                             
  



                                           

 

                                                         Une visite à trois heures.                                
 
 
 
  
 
    











   Déterminée comme un facteur venant chercher ses étrennes, la petite fille a sonné à ma porte. Elle est, comme c'est l'usage aujourd'hui dans ces sortes de visites, accompagnée d'une dame d'un certain âge, déléguée par le CPE, le Comité pour la Protection de l'Enfance. C'est une femme imposante, large d’épaule, de croupe et de hanches, coiffée d'un sévère chignon roux et engoncée jusqu'à étouffer dans un tailleur kaki garni de poches sur les côtés, élégant comme un sac tyrolien.
   Tenant la petite fille par la main elle me regarde de bas en haut, puis satisfaite, me montre les pointes de ses canines plaquées d’or dans une sorte de grimace de bienséance. De ses fortes mains carrées elle me serre si vigoureusement la dextre que j'ai l'impression que tous mes osselets se déboîtent. J'ai aussi le sentiment de recevoir chez moi non seulement le petit chaperon rouge mais aussi son garde du corps, lequel ressemble plus au grand méchant loup qu'à une mère-grand.
    La petite fille, en revanche, est aussi fraîche et délicate qu'un bouton de pivoine né de la nuit. Des yeux verts et pétillants éclairent une frimousse dorée par le soleil des sports d'hiver. Ses cheveux fins et blonds, noués en queue de cheval par un ruban rouge, pirouettent sur ses reins quand elle me fait une rapide révérence, par jeu, non sans m'avoirà son tour préalablement et très sérieusement examiné de la tête aux pieds. Elle est vêtue d'une jolie robe rose à fleurettes blanches, fermée par beaucoup de boutons sur le devant.
   - Je m’appelle Capucine. Dois-je enlever mes chaussures avant d'entrer ? demande-t-elle.
  J’ai la gorge un peu coincée par tant de grâce et, incapable de parler, je lui fais signe que non et je grimace mon prénom : Henri-Pierre. Pendant ce temps la dame de la Protection de l'Enfance, soupçonneuse comme le sont en général les gens de l'administration, s'est avancée jusqu'au bas de l'escalier, piétinant sans gêne mes tapis marocains de ses robustes bottines de cuir jaune.
  - Attention ! mugit-elle, les pièces où vivent des enfants doivent être chauffées à un minimum de 20 degrés et maintenues dans le plus grand état de propreté ! Article 16, alinéas B et C de la Charte des droits de l'enfance. Vous comprenez, se radoucie-t-elle, c’est à cause des  rhumes…
  - Tout est chauffé à 22 degrés. J'ai fait désinfecter le salon et la chambre, épucer et dératiser la maison avant que vous n'arriviez, murmuré-je en jetant un regard à la petite fille qui fait des mimiques de coquetterie devant le miroir en pied de l'entrée.
   - Avez-vous pensé à son goûter ? Elle n'a que treize ans et la Charte, en son article 3, prévoit qu'en cas d'efforts physiques importants, elle puisse goûter substantiellement et refaire ses forces.
 - J'y ai pensé, dis-je, en rougissant stupidement à l'évocation de ces « efforts importants ». J'ai préparé du chocolat chaud allongé d'une crème écossaise, des toasts avec du beurre danois et de la confiture de myrtille, anglaise la confiture. Pour vous j'ai prévu une baguette de pain blanc, des rillettes paysannes et du vin d'Anjou, comme vous me l'avez suggéré au téléphone.
   - Parfait, tout cela est parfait, susurre la dame avec une grimace en or qui se veut un sourire de connivence. Avez-vous pris un bain ?
   - Je me suis purgé avant hier. Je me suis curé les ongles et le nez et nettoyé les oreilles ce matin. Je me suis baigné juste avant que vous n'arriviez, et depuis je n'ai ni uriné, ni déféqué... Je me suis même parfumé à la bergamote.
    - Vous êtes une personne comme il faut, cela se voit tout de suite. Quel parfum pour le bain de l'enfant ?
     - J'ai acheté tout un assortiment, coco, pêche et citron. Elle choisira dis-je en regardant la petite fille qui devant nous grimpe les marches de l'escalier pour se rendre à l'étage. Sous sa robe courte, elle me montre une chaste et émouvante culotte de coton immaculée et gansée de rose.
  - Les sous-vêtements des enfants doivent être tenus dans un état de propreté impeccable, articles 53 de la Charte, dans notre cas vous pouvez être tranquille, affirme la duègne. À ce propos, êtes-vous fétichiste ? Si vous l'êtes, vous devrez rendre culotte, combinaison, socquettes ou robe lavées et repassées. Nous y tenons beaucoup au Comité, ce n'est pas à nous ou à ses parents d'assumer vos turpitudes et vos vices.
   Je ne suis pas fétichiste, malgré cela je ne réponds pas car la dame commence à m’échauffer les oreilles avec ses recommandations. J’ai lu moi aussi la Charte et je l’ai respectée à la lettre. Je pousse la porte du salon en laissant passer la petite fille en premier. J'ai aménagé la vaste bergère comme un nid tapissé de coussins de soie et de plumes d'autruche multicolores. Sur une petite table, tout près, j'ai déposé un plateau chinois avec de l'orangeade et de la menthe glacée dans des pichets de cristal. Je me suis préparé également une demi-bouteille de scotch, des glaçons et des moules au vinaigre roulées dans des feuilles de menthe fraîche.
    - Aucun alcool pour elle ! Tonne la dame en tirant un fauteuil afin de s'asseoir face à la bergère. Certains malappris leur font boire du tord-boyaux, et même du vin rouge. Si c'est pas malheureux ! Sans parler de ceux qui glissent des drogues ou des aphrodisiaques dans la boisson. Tous les excitants, les calmants, les drogues et les alcools sont rigoureusement interdits par la Charte, articles 30, 31, 50, 52 alinéa C et suivants. Il faudra vous débrouiller avec vos seuls talents de séducteur et ne compter que sur vos propres forces, ajoute-t-elle d'un air chargé de sous-entendus défavorables.
    La petite fille, après avoir fait le tour de la pièce d'un pas de propriétaire satisfait et après avoir déplacé quelques bibelots est venue me rejoindre sur la bergère. Naturellement, je l'installe sur mes genoux. Elle est soyeuse, légère et tiède comme un pigeon, et de son corps à peine vêtu, monte un parfum ténu de vanille. Elle se blottit, avec une grâce de chaton ronronnant contre ma poitrine, dans ce geste de confiance, instinctif et câlin, qu'ont les enfants auprès des grandes personnes comme il faut. J'en profite pour glisser ma main droite sous sa robe, en direction de sa petite culotte.
    - Attention ! Profère une voix de stentor que j'avais oublié depuis quelques secondes : la progression, dans l'éducation de l'enfant, doit être graduée et tenir compte de son tempérament afin de ne pas freiner l'éveil de son intelligence et de sa sensibilité. Article 2 alinéa b et recommandations suivantes.
     Je prends bonne note et me contente de faire sauter les cinq ou six boutons du haut de sa robe et de l'embrasser dans le cou. La surveillante approuve par quelques gloussements. Après quelques minutes de pause, pendant lesquelles la petite fille boit de l'orangeade, je déboutonne ce qui reste de boutons et fais glisser à terre la robe rose. Je la roule en boule pour y plonger mon visage et en respirer l'émouvant parfum, mélange de sueur légère et piquante, de vanille et de lessive sans phosphate. Pendant ce temps, la coquine me caresse la nuque avec une plume d'autruche.
    Vous ai-je dit que je ne suis vêtu que d'une robe de chambre bleue en soie de Chine, à peine fermée par une ceinture très lâche ? Elle profite d'un mouvement brusque de ma part pour jouer de la plume autour de mon nombril. La façon dont je me tortille, car je suis chatouilleux, la fait rire aux éclats. Ah, la délicieuse collégienne ! Avec un sourire d'indulgence, la dame de la protection de l'enfance se tartine des rillettes et remplit son verre de vin rosé.
   Soudain, agacé et enflammé par les préliminaires, j'arrache la combinaison blanche, plus transparente que l'air et qui n'a d'autre but que d'aiguiser mon désir.
   - Maman m'oblige à la porter quand je vais en visite, me souffle-t-elle à l'oreille entre deux baisers. Cela me met très en colère, et je déteste alors maman presque autant que l'école… Je préfère ne rien porter du tout et m'amuser avec les messieurs, comme aujourd'hui.
  - Voyons mon enfant, répondis-je un brin scandalisé, il faut être obéissante et bien travailler à l'école. Pour que maman et papa soient contents.
    - Tu ne serais pas du genre vieux con, toi aussi, comme papa justement ? me susurre-t-elle, le nez enfoui dans les pilosités de ma poitrine.
  - Le langage employé auprès des enfants doit être dépourvu d'agressivité et d'expressions ordurières ou vulgaires. Article 6, alinéa E et F, remarque la dame de l'administration la bouche pleine de rillettes.
   Une soudaine félicité m'empêche de lui répondre et de me justifier, l'enfant merveilleuse s'est soudain mise nue. J'admire sans réserve son corps bronzé et ferme, ses tétons élégants quoique à peine formés, ses fesses rondes et pleines, et enfin tout ce que la nature donne aux filles pour être belles. Vous dire ce que nous fîmes par la suite serait monotone et fastidieux. Rien que de l'habituel en tout cas. Sachez seulement que la représentante du Comité pour la Protection de l'Enfance tint admirablement son rôle et ne faillit jamais à sa tâche. Nous eûmes droit à :
  - L'enfant ne doit subir aucuns sévices corporels qui mettent en danger sa santé, sa sécurité ou sa moralité ! Article premier de la Charte et article 375 du code civil.
   - Cause toujours, répondit la petite fille en gémissant de plaisir.
    Puis :
   - L'enfant est une personne et à ce titre a le droit au respect de ses choix ! Article 2 bis.
   - … Alors en lotus, exigea-t-elle.
   Le temps passe vite lorsque des occupations éminentes accaparent le corps et l'esprit. La fatigue, hélas, survint pour me rappeler mes limites et me ramener sur terre. Il était temps, de toute façon, qu'elle prenne son goûter et son bain.
   Tout en m'activant auprès de la chocolatière, je mets un C.D. de Dorothée XL sur la chaîne. Choix que la grosse dame, maintenant vautrée dans son fauteuil l’œil humide et la bouche grasse, approuve gravement du chef.
   - Tu n'aurais pas plutôt « Elvis et ses Boys », crie ma jeune amie, depuis la salle de bains. Décidément, ajoute-t-elle, non seulement tu t'es aspergé d'un after-shave qui pue la chochotte et qu'il faut que je me passe le gant de crin pour le faire partir, mais en plus tu as des disques imbuvables. Sans parler de tes meubles qui ressemblent à ceux de ma grand-tante Ida et de ton langage de martien, que l'on croirait entendre mon prof de lettres ! Tu veux que je te dise ? Bien que tu n'aies, à vue de nez, guère plus de trente ans, tu es déjà un croûton ! Tu ressembles même beaucoup à ce vieux Houellebecq.
  - Les enfants ne peuvent être tenus pour responsables de propos philosophiques, politiques ou autres, qui dépassent le niveau logique de leurs acquis scolaires en la matière. Article 8, soupire la grosse dame en étouffant un rot avant d'achever de vider au goulot la bouteille de vin d'Anjou.  
  Je me racle la gorge pour cacher mon embarras. Je n'ai pas d’Elvis. Je me dis avec tristesse que les propos de la charmante petite fille à mon sujet sont à mettre au compte du rythme infernal de la vie actuelle qui veut que l'on soit dépassé, et déjà vieux, à trente ans. Déjà le cocotier. Les jeunes de nos jours, surtout av
ec les trentenaires, se montrent impitoyables. La petite fille, après avoir dévoré son goûter en un clin d’œil, s'habille devant moi et se laisse une dernière fois admirer. Elle noue sa queue de cheval et m'embrasse avant de dévaler l'escalier.
   - Ne fais pas cette tête de croque-mort, gazouille-t-elle, je me suis bien amusée avec toi. Tu as
 finalement du goût et des idées très originales, on se demande même où
 tu vas les chercher. On ne croirait pas à te voir. Je reviendrai pour une autre visite quand tu voudras. Tu pourras même m'attendre à la sortie du collège.
  - Attention, la loi réprime tout attentat à la pudeur sur la voie publique avec un mineur ! me prévient la dame du Comité pour la Protection des droits de l'Enfance en prenant son sac. Article 331, alinéa 1 du code pénal !... Et ma présence est indispensable pour sauvegarder ses droits, lorsqu'elle fait une visite.  La petite fille était déjà en bas, en train de faire des grâces devant le grand miroir en pied. Avant de franchir mon seuil, elle m'envoie un baiser.
  - J'ai aussi un petit frère si tu veux, me crie-t-elle, accompagné d’un sourire malicieux. 

Jean-Bernard Papi © (Publié dans Les Feuillets roses  n°10 sept 1993)


                           







 

          Sur la grande plage.

 

 
           
 
 
 






  Son souvenir d’Odile, l’inconnue de son cœur, remontait à un après-midi d’août, il y a pas mal d’années de cela. Il l’avait rencontrée, si on peut appeler ça une rencontre, sur la grande plage de Biarritz. La Plage des fous, comme on l’appelle. Sans que l’on sache si cette folie concerne les baigneurs, car le bain y est parfois dangereux en raison des fortes vagues ou aux oiseaux, aux Fous de Bassan, qui font leurs nids sur les gros rochers et les falaises. À moins que ce soit une disposition particulière de l’air que l’on y respire, toujours un peu lourd et oppressant, qui rende dingues les touristes. Donc c’était un après-midi de chaleur torride, de cette chaleur qui pousse les commerçants à fermer boutique quelques heures après le repas.  Y compris les plus huppés, les joailliers et les antiquaires de la place Clemenceau. Le temps pour certains d’aller faire la sieste ou de se rafraîchir par un plongeon dans l’océan.
  Une eau, ce jour-là, exceptionnellement étale et bleue, qui miroitait à une trentaine de mètres derrière lui. Après une longue baignade, il s’était allongé sur sa serviette entre deux rangées de tentes, dans l’ombre des fragiles édifices bleus et blancs, un livre sous le nez. Sous le nez n’était en rien une image, en fait il somnolait sur Les Misérables, vaincu par cette chaleur qui l’assommait et enlevait toute saveur aux misères et aux joies de la pauvre Cosette.
  Malgré sa jeunesse, quatorze ans, il ne manquait pas d’ambition et de volonté. Ainsi, il s’était juré d’être un poète aussi célèbre qu’Edmond Rostand qui avait vécu tout près, à Cambo-les-bains. Ou que Francis Jammes mort à Hasparren. Mais pour ça il devait lire, beaucoup. Lire et apprendre. D’où le pensum qu’il s’infligeait : dévorer toute la bibliothèque classique de ses grands-parents durant ses vacances chez eux, à Biarritz. Pour l’instant il n’en était qu’à Hugo, troisième dans la rangée après Madame de Sévigné et La Bruyère, deux morceaux difficiles à avaler qui lui avaient pris une bonne semaine. À cette cadence, il aura besoin de plusieurs années pour arriver jusqu’à Bossuet, dernier de la course sur l’étagère d’en bas. Il espérait aussi que cette lecture lui enseignerait la vie, l’amour, les femmes. Ce dernier sujet étant le plus attirant mais aussi le plus compliqué à saisir dans sa globalité. Il pouvait, à la rigueur, demander quelques informations à ses sœurs ? Mais elles étaient stupides et ne s’intéressaient qu’aux produits de maquillage. Il avait toutes les chances de se faire rembarrer à la première question.
  La femme avait surgi entre les tentes et avait posé son sac de plage sous son nez. Comme chez elle, exactement comme chez elle. Certes le sable était à tout le monde, mais la plage ne manquait pas de place. Il avait examiné l’intruse avec l’irritation de celui que l’on dérange sans prévenir. Il était seul et tranquille dans son coin d’ombre, et tenait à le rester, Hugo oblige. À l'examen c’était une femme plutôt jolie ; vieille cependant, la trentaine au moins. Cheveux blonds coupés courts mais coupés avec talent. Elle portait un chemisier beige léger et une courte jupe de coton bleu marine. Elle lui parut grande et il fut surpris par son visage bronzé, plus bronzé en tout cas que celui des touristes. Il supposa qu’il s’agissait d’une habituée et qu’elle devait profiter d’un petit temps de pause pour venir plonger dans la mer. Elle travaillait probablement pour le casino tout proche.
   – Ne me regarde pas ! lui avait-elle ordonné d’un ton sans réplique. La voix était chaude et sans accent local.
   En voilà des manières, avait-il pensé. Pour qui se prend-elle cette bonne femme ? Même ma mère ne me parle pas sur ce ton. Persuadée qu’il obéirait, elle avait alors commencé à se dévêtir. Le chemisier avait été prestement passé par-dessus la tête, le soutien-gorge avait été ensuite roulé avant de disparaître dans son sac de plage. En se baissant, elle avait retenu d’une main ses seins volumineux et c’est à ce moment-là qu’il avait vu l’alliance. C’était donc une femme, une vraie femme. Et quelle poitrine ! Au-dessus de son Hugo, sa gorge s’était asséchée et son sang s’était mis à battre à ses tempes au point qu’il crut qu’il allait devenir aveugle. C’est peut-être pour ça qu’il ne devait pas la regarder. Il allait être pétrifié comme sous le regard de Gorgone.
   – Ne regarde pas, avait-elle supplié cette fois. Je n’ai pas le temps de chercher un autre coin pour me changer.
   Il avait acquiescé d’un croassement lugubre, la tête prête à éclater. Mais ça allait trop vite. Elle avait arraché sa jupe et fait glisser sa culotte avec une telle rapidité qu’il n’avait pas eu le temps de fermer les yeux. Des yeux qui lui sortaient maintenant des orbites comme prêts à rouler dans le sable. Il n’avait jamais vu de femme nue et cette pilosité extraordinaire, cette fourrure dense et fauve qui couvrait le bas d’un ventre étonnamment blanc cachait un mystère auquel il ne pouvait avoir accès. Au moins aujourd’hui. Ce qui l’enrageait. Cette chose à quelques centimètres de son visage avait des ondulations, des soubresauts de bête sauvage tandis qu’elle se tortillait d’un pied sur l’autre pour enfiler sa culotte de maillot de bain. Pour tout dire cette chose le déroutait. Qu’est-ce que ça cachait ?
    Il aurait voulu retrouver son calme, apaiser son cœur pour contempler scientifiquement cette singulière fourrure. Au moins durant quelques minutes.  Afin d’enchaîner entre elles, d’une façon logique et admissible toutes ces images brutales et agressives qui venaient de le frapper comme des coups de massue. Il pensait avoir l’âge requis pour tout apprendre et elle lui volait ce savoir en allant trop vite. Comparé à ce qu’il avait découvert dans les magazines ou à travers ses lectures, bien peu en vérité, ce sexe, ces chairs rosées et flétries, avaient quelque chose de bestial qu’il aurait tant aimé apprivoiser. Il tentera dans les jours qui suivront de reconstituer ce puzzle d’images sans jamais y parvenir tout à fait. Comme si ses yeux et son cerveau avaient été obscurcis durant quelques secondes.
    – Je m’appelle Odile, lui avait- elle dit en ramassant son sac de plage. Au passage elle avait caressé ses cheveux. Tu es un chic garçon, avait-elle ajouté, même si tu t’es effrontément rincé l’œil. J’avais peur que tu te fâches. 
Intrigué, il avait posé la question à son père.
   – C’est réservé aux vieux messieurs, avait-il répondu, ils s’installent près de la plage pour lorgner les jolies filles. On dit alors "qu’ils se rincent l’œil".
   Il comprit qu’il avait vieilli d’un coup et en fut fier. Odile, je t’aime !

Jean-Bernard Papi ©