Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

3- La charrette.                                               
 
   
    À l’époque du récit, la charrette servait à promener dans la ville les traîtres, les assassins, les perdants d’un duel judiciaire en champ clos, les chapardeurs ou les voleurs de grands chemins. En ce temps-là il n’y en avait qu’une par ville laquelle était commune à tous. Plus tard, elles seront nombreuses, plus de trois mille dans les grandes villes et plus tard encore elles seront remplacées par les piloris, comme c’est le cas de nos jours. Tout criminel pris sur le fait était placé sur la charrette et promené par les rues. Celui qui montait dans la charrette était considéré comme hors la loi, il n’était plus écouté à la cour, ni accueilli avec les honneurs ou dans la joie. Telles étaient à cette époque les charrettes. Elles étaient si barbares que l’on disait : « Quand charrette verras et rencontreras fais le signe de la croix et prie Dieu, qu’il ne t’arrive malheur ! »
   Le chevalier, à pied, sans lance, s’approche de la charrette par l’arrière. Un nain assis sur l’un des brancards, en bon charretier, tient une longue baguette à la main, le chevalier inconnu s’adresse au nain.
   – Nain, au nom du ciel, dis-moi si tu as vu par ici passer ma dame la reine ? 
   Le nain, ce serf, ce fils de pute, refuse de lui dire ce qu’il sait, il se contente de l’exhorter à prendre place sur la charrette.
   –  Si tu montes sur ma charrette, tu sauras d’ici à demain ce que la reine est devenue ! 
   Et il continue d’avancer. Le chevalier hésite à y monter. Plus tard, il paiera cher, pour son malheur, cette honte qui l’empêche d’y bondir sur-le-champ. La raison qui s’oppose à l’amour l’avertit de se garder de monter dans la charrette. Elle lui conseille de ne rien entreprendre qui soit cause de honte et de blâme, mais le cœur ne suit pas la raison et l’amour qui l’emplit lui recommande au contraire d’y monter vivement. Poussé par l’amour il y bondit sans plus se soucier de l’opprobre, l’amour le veut et le lui ordonne. Pendant ce temps monseigneur Gauvain, au galop, arrive à la hauteur de la charrette, en y trouvant assis le chevalier il est au comble de l’étonnement. Puis il s’adresse au nain.
   –  Dis-moi ce que tu sais de la reine !
   – Si tu te déprécies autant que ce chevalier, monte avec lui si cela te convient et je te conduirai en même temps, répond le nain.  
    Monseigneur Gauvain refuse. C’est de la folie que d’échanger son cheval contre une place dans la charrette. « Mais va où tu voudras, assure-t-il au nain, où tu iras j’irai. » On se remet en route, l’un à cheval les deux autres en charrette et ensemble sur le même chemin. Bien après l’heure des vêpres, ils parviennent à un château aussi puissant que beau et ils en franchissent la porte. La vue du chevalier dans la charrette saisit d’étonnement les habitants mais loin de baisser la voix, ils se mettent à le huer, petits et grands, les vieillards comme les enfants, à grands cris. Le chevalier est injurié, couvert de crachats.
   – Quel supplice fera-t-on subir à ce chevalier ? demande-t-on. Sera-t-il écorché vif ou pendu ? Noyé ou brûlé sur un bûcher d’épines ? Dis-nous nain, toi qui le traînes, de quel crime l’a-t-on reconnu coupable ? Est-il convaincu de vol ? Est-ce un assassin ou un vaincu en champ clos ? 
    Le nain se tais et ne dit pas un mot. Il conduit le chevalier là où il doit être logé et Gauvain continue de les suivre vers une tour située dans une prairie proche de la ville. Elle se dresse sur un rocher brun, taillé à pic. Toujours derrière la charrette, Gauvain entre à cheval dans la tour. Dans la salle d’apparat, ils découvrent une élégante demoiselle, la plus belle du pays accompagnée de deux jeunes filles belles et gracieuses. Dès qu’elles voient monseigneur Gauvain elles le saluent et lui font un accueil cordial. Avisant le chevalier dans la charrette, elles demandent 
   –  Nain, quelle faute a commis ce chevalier que tu mènes comme un paralytique ? 
    Le nain ne daigne pas répondre. Il fait descendre le chevalier de la charrette et  poursuit son chemin. Nul ne sait où il est allé.
 
                                         
  4- La demoiselle de la Tour.  
                                                                                                               
                                                                                                                                             
 
    Monseigneur Gauvain, descend de cheval tandis que des valets s’avancent pour désarmer les deux chevaliers. Ils leur posent sur les épaules un manteau fourré d’écureuil que leur fait apporter la demoiselle. À l’heure de souper, les repas étant déjà  prêts, elle place près d’elle monseigneur Gauvain. Si les deux chevaliers auraient souhaité changer d’auberge pour trouver mieux, cela aurait été en pure perte car la demoiselle sut, tout au long de la soirée, se montrer prodigue et charmante. Lorsqu’ils ont suffisamment veillé on leur prépare dans une pièce deux lits hauts et vastes auprès d’un troisième richement appareillé, car suivant ce qu’on raconte, on trouvait dans ce lit tout ce que l’on peut imaginer.
   Quand ils sont prêts à se coucher, leur montrant leurs deux spacieux lits, la demoiselle confie à ses hôtes.
   – Ces deux lits sont pour votre usage mais dans le troisième qui est là-bas nul ne se couche s’il ne l’a mérité. Il n’est donc pas pour vous. 
   Aussitôt, le chevalier, celui qui était venu sur la charrette, déclare à la demoiselle qu’il n’a que faire de son interdiction.
   – Expliquez m’en la raison ?
   –  Ce n’est pas à vous de formuler la moindre requête, réplique-t-elle spontanément car la réponse est toute trouvée : Un chevalier a perdu tout son honneur sur terre après avoir été promené dans la charrette ! Il n’est pas approprié qu’il se mêle comme vous le faite de pareille controverse, ni surtout qu’il veuille y coucher. Il ne tarderait pas à le payer ! On n’y a pas fait mettre de si riches ornements pour que vous y dormiez. Cela vous coûterait très cher si il vous en venait seulement l’envie. 
   – C’est ce que vous verrez sous peu, lui rétorque le chevalier.
   – Ce que je verrai ?
   – Oui.
   – Eh bien faites-le donc !
   – Je ne sais à qui cela coûtera ! affirme le chevalier, peut m’importe qui s’en plaint ou s’en fâche, je veux me coucher dans ce lit et m’y reposer. 
    Dès qu’il eut enlevé ses chausses, dans ce lit plus élevé que les deux autres d’une demi aune, il s’étend sous un drap de satin jaune étoilé d’or dont la doublure n’est pas de petit gris râpé mais de zibeline. Une couverture digne d’un roi. Et le matelas non plus n’est pas fait de chaume ou de paille de mauvaise origine.
   Á minuit, une lance jaillit comme la foudre du plafond, le fer pointé avec pour objectif de coudre le flanc du chevalier à la couverture, aux draps blancs et au lit où il se trouve couché. Sur la lance une bannière est en feu qui provoque un début d’incendie à la couverture,  aux  draps et au lit. Le fer de la lance frôle le flanc du chevalier en l’écorchant un peu mais sans vraiment le blesser. Celui-ci s’est redressé, il éteint le feu et saisissant la lance il la jette au milieu de la salle sans quitter son lit. S’allongeant de nouveau, il dormira tout aussi tranquillement qu’il a commencé à le faire.
   Le lendemain à la pointe du jour, la demoiselle de la tour les fait réveiller. Elle leur a fait préparer une messe et une fois la messe chantée, le chevalier tout pensif, celui de la charrette, va vers les fenêtres qui donnent sur la prairie pour embrasser du regard les prés en contrebas. Á la fenêtre voisine, depuis un bon moment la demoiselle écoute les propos que lui tient discrètement monseigneur Gauvain. (L’auteur de ce conte ignore de quoi ils pouvaient parler).
   Alors qu’ils étaient accoudés chacun à sa fenêtre, ils aperçoivent une litière qui longe la rivière, en aval des prés. Á  l’intérieur se trouve un chevalier et à ses côtés trois demoiselles qui poussent des plaintes désespérées. Suivant la litière apparaît une troupe avec à sa tête un chevalier de grande taille qui, à sa gauche, mène une belle dame sur un palefroi. De sa fenêtre notre chevalier devine qu’il s’agit de la reine. Il la suit des yeux le plus longtemps qu’il lui est possible, à la fois heureux de l’avoir vue et contrarié à l’extrême. Quand elle disparaît de sa vue, l’envie le prend soudain de basculer en avant et de se laisser choir dans le vide. Il est à moitié dehors quand monseigneur Gauvain s’en aperçoit. Il le tire en arrière.
   – De grâce monseigneur, s’écrie-t-il, retrouvez votre sang-froid ! Au nom du ciel, chassez pour toujours de vos pensées l’idée d’une pareille folie ! Vous avez grand tort de détester votre vie !
   – Non, il a raison d’agir ainsi, intervient la demoiselle. Ne sera-t-elle pas connue de partout la nouvelle de sa déchéance ? Après avoir été dans la charrette il ne peut que souhaiter la mort. Et mort, il sera plus valeureux que vivant. Sa vie est désormais condamnée à la honte, au mépris et au malheur…
   Mais sans plus attendre les deux chevaliers réclament leurs armes. La demoiselle alors fait un geste aimable et généreux. Après avoir raillé et s’être gaussé du chevalier de la charrette, elle lui offre un cheval et une lance en signe de réconciliation et d’affection. Les deux chevaliers prennent congé de la demoiselle en gens courtois et bien élevé. Ils la saluent puis suivent le chemin par où s’en est allée la troupe. Cette fois ils gagnent la sortie du château sans que personne ne les interpelle.

 
  5-Vers le royaume de Gorre.
 
  
    Ils ont choisi de suivre le chemin pour rattraper la reine, mais ils ne peuvent la rejoindre car la troupe qui l’emmène galope à bride abattue. Quittant la prairie les deux chevaliers pénètrent dans un bocage et se retrouvent sur un chemin empierré, ils vont continuer la poursuite à travers la forêt jusqu’aux premières lueurs du jour. C’est alors qu’à un carrefour ils rencontrent une demoiselle. Ils la saluent et la prie avec insistance de leur dire si elle sait où est emmenée la reine. Sa réponse est pleine de prudence.
    – Je pourrais vous mettre sur la voie et sur le bon chemin si vous me promettez suffisamment. Je vous dirai le nom du pays et celui du chevalier qui l’emmène mais pour entrer dans ce pays il faudra vous donner bien de la peine et accepter de souffrir ! 
   – Mademoiselle, implore monseigneur Gauvain, devant Dieu, si vous me dites ce que vous savez, je jure solennellement de me mettre à votre service de toutes mes forces ! 
   Le chevalier de la charrette ne s’engage pas mais il affirme qu’avec la libéralité,  la force et l’audace que l’amour met en lui, que, sans hésiter ni craindre, il lui promet tout ce qu’elle voudra.
    – Je vous le dirai donc. En vérité, mes seigneurs, révèle-t-elle, celui qui l’a prise est Méléagant, un chevalier très fort et de haute taille, c’est le fils du roi de Gorre. Il la conduit dans le royaume d’où aucun étranger ne peut revenir car il s’y trouve alors en exil et en servage. 
   – Mademoiselle, où est cette terre ? Comment en découvrir le chemin ? 
   – Vous allez le savoir, mais vous y rencontrerez, sachez-le beaucoup d’obstacles et d’inquiétants traquenards car il n’est pas facile d’y pénétrer sans l’autorisation du roi Bademagu, c’est son nom. On peut cependant y entrer par deux voies périlleuses qui conduisent à deux passages terrifiants. L’un des passages se nomme le Pont dans l’Eau, parce que ce pont est sous l’eau. Il y a autant d’eau par-dessous le pont qu’il y en a au-dessus, ni plus ici que là. Le pont qui est exactement au milieu de l’eau n’a qu’un pied et demi de large et autant d’épaisseur. C’est le genre de plaisir qu’il vaut mieux s’éviter ! C’est pourtant le moins dangereux des deux. Je ne dis rien des périls dans l’intervalle. L’autre pont est pire encore, plus périlleux et jamais personne ne l’a franchi. Il est aussi tranchant qu’une épée, c’est pourquoi on l’appelle le Pont de l’Épée. Je vous ai dit ce que je sais, autant qu’il m’est permis. 
    – Mademoiselle, daignez nous montrer les deux bons chemins. 
    – Voici, dit-elle le chemin qui mène droit au Pont sous l’Eau et voilà celui qui mène au Pont de l’Épée. 
    – Monseigneur, déclare le chevalier de la charrette,  je vous donne de bon coeur le choix entre ces deux routes, prenez celle que vous préférez, je prendrai l’autre. 
    – Á la vérité répond monseigneur Gauvin, les deux passages sont l’un comme l’autre très périlleux et pénibles. Je ne sais trop quel passage prendre, mais il serait indigne d’hésiter quand vous m’offrez le choix, c’est  la règle du jeu,  j’opterai donc pour le Pont sous l’Eau. 
   – Je suis d’accord, c’est donc à moi d’aller sans plus attendre au Pont de l’Épée dit l’autre chevalier. Au moment de se séparer, tous les trois se recommandent à Dieu du fond du cœur. Alors qu’elle les voit s’éloigner, elle leur crie.
    – Chacun de vous me doit en retour un don à ma convenance, à l’heure que je choisirai. Ne l’oubliez pas ! 
    – Ce ne sera pas le cas, n’aillez crainte, chère amie, affirment ensemble les chevaliers.
   Chacun part selon son choix. Sur le chemin, celui de la charrette est prisonnier de ses pensées comme un homme sans force ni défense devant l’amour qui règne en maître sur son coeur. Il en est au point où il a perdu toutes notions sur lui-même, s’il est ou n’est pas ; il a  même perdu le souvenir de son nom, si même il est armé ou pas, il ignore où il va et d’où il vient, tout s’est effacé de sa mémoire sauf une chose. Pour celle-là, il a chassé toutes les autres de sa mémoire.
Á cette chose il pense avec une telle force qu’il n’entend, ne voit et n’écoute rien.


6-Le combat du gué.
                                                                                                                
                                                                                                                                                          
   Cependant son cheval l’emporte avec rapidité, sans détours et par le meilleur et le chemin le plus directe. Il fait si bien que le voici dans une lande devant un gué. De l’autre côté du gué, tout armé un chevalier monte la garde avec, près de lui, une jeune femme sur un palefroi. On était au milieu de l’après-midi, à l’heure de none, et notre chevalier, celui de la charrette, était toujours sans réactions, plongé dans son apathie. Son cheval aperçoit l’eau belle et claire. Il y court car sa soif est grande.
   – Chevalier ! Je suis le gardien du gué et je vous interdis ce passage ! lui crie l’individu de l’autre côté du gué.
Notre chevalier ne se rend compte de rien, tandis que son cheval s’élance vers l’eau. L’autre lui braille d’ôter son cheval du gué.
    – Laisse ce gué, hurle-t-il, ce n’est pas par ici que l’on passe ! 
    Et de jurer sur son cœur et ses entrailles qu’il va l’attaquer s’il entre dans l’eau. Notre chevalier toujours plongé dans ses pensées ne l’écoute ni ne l’entend. Son cheval brusquement saute dans l’eau et se met à boire avidement. L’autre clame qu’il va payer cette indiscipline et que ni son écu, ni son haubert ne le protègeront.
    Le gardien du gué lance son cheval au galop, puis au grand galop et vient heurter de son écu le chevalier de la charrette qui tombe et s’étale au milieu du gué perdant dans le même coup sa lance et l’écu qu’il portait autour du cou. Au contact de l’eau il sursaute tout abasourdi et  se lève d’un bond comme s’il se réveillait. Maintenant il entend et il voit clairement.  D’où vient le coup qu’il a reçu, s’étonne-t-il ? C’est alors qu’il découvre son assaillant.
    – Vassal, lui crie-t-il, expliquez-moi pourquoi vous m’avez frappé alors que je ne vous savais pas devant moi et que je ne vous avais causé aucun tort ?
    – Si fait, je vous en donne ma parole, c’était le cas, s’écrie l’autre. Pour vous cela ne comptait pas plus qu’un sou, quand par trois fois je vous ai interdit ce gué, et en criant encore, le plus fort possible ! Vous m’avez bien entendu pourtant les deux fois si ce n’est la troisième. Malgré cela vous y êtes entré, contre mon gré. Je vous avais prévenu que je vous attaquerais sitôt que je vous verrais dans l’eau.
   – Au diable celui qui vous vit et vous entendit, même si c’est moi ! C’est peut-être vrai que vous m’avez interdit ce gué mais j’étais plongé dans mes pensées. Si je pouvait attraper votre mors, il vous en cuirait ! 
  –  Et qu’arriverait-il si tu tenais le frein de mon cheval ? Essaie pour voir ! Pour moi ton orgueilleuse menace ne compte pas plus qu’une poignée de cendre ! 
   – Je ne veux pas en entendre plus, répond notre chevalier. Advienne que pourra mais je te voudrais déjà à portée de ma main. Toujours au milieu du gué, il s’avance alors vers l’autre toujours à cheval, saisit sa rêne de la main gauche et sa cuisse de la main droite. Il le secoue, le tire et serre si fort que l’homme gémit. Il a l’impression qu’on lui arrache la cuisse. Il demande grâce.
   – Chevalier, ajoute-t-il, si tu veux te battre, prends ton écu, ta lance et ton cheval et joute contre moi.
   – Je n’en ferai rien, répond celui de la charrette, car tu  t’enfuiras dès que je t’aurais lâché.
    En entendant ces mots l’autre a honte.
   – Chevalier, réplique-t-il, tu m’as humilié, j’en ai du dépit mais monte sur ton cheval sans inquiétude, je te donne ma parole de ne pas fuir ni même de m’esquiver.
    – Je veux une garantie. Je veux que tu me fasses le serment de ne pas t’enfuir, de ne pas me toucher ni de t’approcher de moi avant que je ne sois en selle. Je suis déjà suffisamment généreux en te laissant aller alors que je te tiens.
   L’autre fait le serment car il n’en peut mais. Une fois rassuré le chevalier de la charrette rattrape son écu et sa lance qui flottent au gré de l’eau, loin en aval puis il revient pour prendre son cheval. Une fois en selle il saisit l’écu par ses courroies et pose sa lance en arrêt sur l’arçon, ensuite ils froncent l’un contre l’autre de toute la vitesse des chevaux. 
   Celui qui doit défendre le gué est le premier à porter le coup, le choc est d’une telle violence que sa lance est mise en pièces. Par contre coup, il se retrouve au fond de l’eau qui se referme sur lui. Le chevalier de la charrette recule puis descend de cheval. Il pense être, à coup sûr, capable de chasser devant lui une centaine de guerriers comme celui-là. Il sort du fourreau son épée d’acier, l’autre se redresse d’un bond, tire la sienne solide et flamboyante.
   Ils en viennent l’un contre l’autre, au corps à corps, pour se couvrir, ils poussent en avant leurs écus où resplendit l’or. Les épées s’entrechoquent sans temps morts ni pauses. Les coups sont terribles mais sans résultat au point que le chevalier de la charrette en est honteux. C’est, se dit–il, bien mal m’acquitter de mon devoir que de mettre autant de temps à abattre le premier chevalier croisé en chemin. Hier encore, eut-il rencontré cent hommes comme celui-là aucun n’aurait pu lui résister. Il en est irrité et attristé de se voir au point de gaspiller ses coups et perdre sa journée.
    Se jetant alors sur l’autre il le harcèle tant et si bien que ce dernier recule et s’enfuit. On peut dire, toutefois, que c’est à contrecœur qu’il cède le passage et l’accès au gué. L’autre le pourchasse tant et si bien que le vaincu tombe en avant. Le chevalier de la charrette lui fonce dessus en jurant que mal lui en a pris de le précipiter dans l’eau et que malheur à lui de l’avoir arraché à ses pensées.
    La demoiselle qui tenait compagnie au chevalier sur l’autre bord du gué a compris le sens de ses menaces. Effrayée, elle supplie le vainqueur de renoncer à tuer le vaincu. Pour elle.
    – Je vais le tuer, répond notre chevalier, sans aucun doute.
   Il ne peut, même pour elle, faire grâce à celui qui lui infligea si grande honte. Il marche sur le vaincu l’épée nue. Celui-ci est gagné par la peur.
    – Pour l’amour de Dieu et pour moi, implore-t-il, accordez-lui la grâce que moi aussi je réclame ! 
   – Dieu me pardonne, répond notre chevalier, si grave que soit le tort que l’on ait pu me faire, jamais je n’ai refusé la grâce la première fois à qui me la réclame pour l’amour de Dieu. Je te l’accorde donc, mais promets-moi de te constituer prisonnier là où je voudrai quand je l’exigerai. Le chevalier du gué en fait le serment bien que cela lui coûte.
    – Généreux chevalier, intervient de nouveau la demoiselle,  puisque tu lui accordes la grâce qu’il te demande et si tu n’as encore jamais affranchi quelqu’un de sa prison, libère celui-ci, pour moi, et pour moi proclame le quitte. Je m’engage le moment venu à te rembourser, selon mes forces, par le don qu’il te plaira.
     Á ses propos, il devine combien elle est amoureuse de ce chevalier,  et elle, le sachant, en est humiliée et remplie de gêne. Elle aurait préféré qu’il n’en sache rien. Le prisonnier lui est donc rendu, libre, et le chevalier de la charrette se prépare à partir. La demoiselle et son chevalier lui demandent congé ce qu’il leur accorde et, de son côté le voilà reparti à bonne allure.