Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

19-La réception de la reine.
 
 
    Le roi quitte la place en compagnie de Lancelot lequel le supplie de le mener devant la reine.
   – Je ne serai pas le dernier à accepter, et si vous le désirez je vous mènerai ensuite auprès du sénéchal Keu, répond le roi.
   Si grande est la joie de Lancelot qu’il en serait tombé à ses pieds. Le roi l’accompagne dans la salle où s’est retirée la reine. Quand celle-ci aperçoit le roi tenant Lancelot par un doigt elle avance à leur rencontre. Cependant elle montre un visage fermé, tête baissée elle ne prononce pas un mot.
   – Madame, voici Lancelot qui vient à vous, annonce le roi. Cela doit vous faire plaisir.
   – Á moi sire ? Pas du tout, je n’ai que faire de sa visite.
   – Ne dites pas cela madame ! s’exclame le roi qui est un homme généreux et sensible. D’où vous vient pareille humeur ? C’est bien mal agir envers celui qui vous a tant servie au point, en cours de route, de mettre plusieurs fois sa vie en danger. Il vous a secourue et défendue contre mon fils Méléagant qui bien malgré lui vous a rendu la liberté.
   – Eh bien sire, Lancelot a perdu son temps ! Je ne crains pas de l’affirmer et je ne lui en sais aucun gré.
   Pendant ce temps Lancelot réfléchit, puis il lui fait une humble requête comme il sied à un parfait amoureux. 
   –  Madame, supplie-t-il, je suis tout affligé, n’en doutez pas, et je n’ose vous en demander la cause.
   Il aurait volontiers continué à se plaindre mais la reine pour mieux l’anéantir ne lui répond pas et se retire dans une chambre voisine tandis qu’il la suit des yeux, et du cœur. La chambre est proche et si Lancelot ne la voit plus de ses yeux pleins de larmes son cœur la suit à l’intérieur.
    – Lancelot, murmure le roi, en confidence je m’interroge étonné sur ce que cela signifie. D’où vient que la reine ne tolère pas votre vue et ne veut pas vous parler. Si elle a l’habitude de bavarder avec vous, il n’y a pas de raison qu’aujourd’hui elle s’y refuse et vous fuit après ce que vous avez fait pour elle. Si vous en connaissez le motif, ou pour quelle faute elle vous fait ce visage renfrogné, dites-le moi.
   – Sire, soupire Lancelot, jusqu’à présent je n’y avais pas pris garde, mais c’est certain, ma vue lui déplait et ma voix tout autant. Cela me peine et me tourmente.
    – Elle a tort, déclare le roi, car pour elle, vous vous êtes jeté dans des périls mortels. Mais venez, cher ami, allons voir le sénéchal.
    – En effet.
   Tous deux se rendent auprès du sénéchal. Quand Lancelot s’approche de lui, le premier mot du sénéchal fut un tendre reproche.
    – Tu m’as couvert de honte, Lancelot !
    – Moi ? Et en quoi, dites-le moi. Comment ai-je pu vous causer de la honte ?
    – De manière très grave en menant à bien ce que je n’ai pas pu accomplir. Tu as fait ce que je n’ai pu faire !
   Pour les laisser en tête à tête le roi sort de la chambre. Lancelot veut savoir auprès du sénéchal s’il a beaucoup souffert.
    – Oui, répond Keu, et c’est toujours le cas. Je souffre plus que jamais et je serais mort depuis longtemps sans ce roi qui vient de s’en aller. Plein de compassion, il m’a montré une amitié pleine de gentillesse telle que pour ce qu’il en avait connaissance, ce qui m’était nécessaire ne m’a jamais manqué, et ce que je désirais m’était tout de suite apporté. Mais pour un bienfait du roi, Méléagant son fils qui n’a pas son pareil en malveillance, appelait à lui traîtreusement les médecins pour leur ordonner de mettre sur mes plaies des pommades mortelles. J’avais un père et un parâtre, et quand le roi me faisait mettre un bon emplâtre, son félon de fils le faisait rapidement enlever et remplacer par un onguent nocif. Je suis tout à fait sûr que le roi n’en savait rien parce qu’il n’aurait pas toléré un tel crime. Vis–à–vis de ma dame vous ignorez encore tout de sa noble et royale conduite, car jamais forteresse ne fut si bien gardée par des sentinelles depuis l’Arche de Noé, qu’il ne protége la reine. Il ne la laisse même pas voir à son fils, sauf  en  public ou en sa propre présence, lequel s’en désespère. Ce noble roi l’a traitée et continue de le faire avec tout le respect qu’elle a elle-même imposé, car c’est elle et elle seule qui en a établi les règles et le roi ne l’en a que plus estimée. Mais est-il vrai qu’elle est si en colère contre vous qu’elle a refusé devant tout le monde de vous adresser la moindre parole ?
    – On vous a dit la vérité, soupire Lancelot, vraiment. Mais, au nom du ciel, savez-vous pourquoi elle me déteste ?
  Keu répond qu’il n’en sait rien, mais qu’il se trouve curieusement surpris. « Que sa volonté soit faite », murmure Lancelot qui ne souhaite pas poursuivre plus loin.
    – Il me faut prendre congé, ajoute-t-il, et retrouver Gauvain qui m’a promis d’entrer dans ce pays en passant par le Pont sous l’Eau. 
Lancelot quitte Keu et prend aussitôt congé du roi qui y consent. Ceux qu’il a délivrés et arrachés à leurs geôles lui demandent ce qu’ils doivent faire maintenant.
   – Ceux qui le souhaitent peuvent venir avec moi, leur répond-il. Ceux qui veulent  partir avec la reine s’en retournent auprès d’elle. Rien n’exige qu’ils m’accompagnent !
    Ceux qui ont choisi Lancelot partent donc avec lui, bien plus joyeux qu’à l’ordinaire. Auprès de la reine demeurent des jeunes filles, toutes ravies, des dames et plusieurs chevaliers. Ils auraient préféré rentrer dans le pays de Logres avec elle, mais si la reine les retient c’est qu’elle attend maintenant des nouvelles de monseigneur Gauvain, et affirme-t-elle, elle ne bougera pas d’ici avant de savoir.


20-Les lamentations de la reine.
 
      Dans tout le pays on sait maintenant que la reine et la totalité des prisonniers sont libres désormais et qu’ils peuvent partir quand ils le veulent. Quand les habitants se rassemblent, ils ne parlent que de ça et s’interrogent pour savoir si tout cela est vrai. Ils sont aussi très en colère en apprenant que les passages dangereux vont être détruits et que, désormais, au pays de Gorre, l’on entre et l’on sort comme on veut. Rien n’est plus comme d’habitude !  Quand les gens de Gorre, une partie de ceux qui n’ont pas assisté au combat, apprennent que le fils du roi est défait, croyant faire plaisir à leur seigneur, ils décident de capturer Lancelot et de le lui amener. Ils savent par où ce dernier doit passer et que ceux qui sont avec lui, et Lancelot lui-même, ne sont pas armés, aussi ces derniers sont facilement vaincus par des individus venus bien armés. Ils le capturent donc et lui attachent les pieds sous son cheval.
   – Vous agissez bien mal messeigneurs, se défendent les compagnons de Lancelot, car le roi nous protège, lui qui nous a placé sous sa sauvegarde.
   – Nous n’en savons rien répliquent les autres, mais c’est comme prisonniers que vous devrez nous suivre à la cour ! 
   La rumeur, toujours prompt à courir parvient au roi qui apprend qu’on a capturé Lancelot et qu’on l’a tué. Le roi est accablé, il jure sur sa tête et plus encore, que les auteurs de ce crime seront occis à leur tour sans possibilités de se défendre. Quand ils seront entre ses mains, ils seront tout juste bons à être pendus, brûlés vifs ou noyés. S’ils nient, il n’en tiendra pas compte car ils lui ont empli le cœur de fiel et lui ont fait un affront tel que cela lui serait à jamais reproché s’il ne se vengeait pas. Aussi, il se vengera, que personne n’en doute ! La nouvelle parvient à la reine qui venait de passer à table, elle en est si troublée que pour un peu elle en perdrait la voix. Elle se reprend à cause de ceux qui sont présents, et se lamente à haute voix.
   – Sa mort vraiment me cause un chagrin immense et ma peine n’est pas sans raison. Il vint pour moi, pour ma défense, dans ce pays alors pourquoi ne serai-je pas affligée ? Puis elle se dit qu’on ne pourra plus la prier de boire et de manger s’il est vrai que celui qui était toute sa vie est mort.
   Abattue, elle se lève de table pour pleurer loin de tous. Prête à se tuer, elle se prend à la gorge, mais avant elle doit se confesser, solitairement. Alors, elle se repent et bat sa coulpe s’accusant d’avoir commis un péché envers celui, et elle le sait, qui a toujours été à elle et qui vivant le serait encore. Elle a tant de regrets d’avoir été cruelle que cela altère sa beauté et ternit plus son teint et son éclat que de veiller et de jeûner. Elle fait le compte de ses fautes et chacune défile devant ses yeux.
   – Hélas ! se morfond-elle, où ai-je pris l’idée, quand mon ami vint devant moi, de ne même pas l’écouter au lieu de l’accueillir avec joie. C’était une pure folie de ma part que de refuser de le voir et de lui parler ! Folie ? Grand Dieu non, mais plutôt de la cruauté et de la méchanceté ! J’ai cru pouvoir le faire par simple jeu mais il en a jugé autrement et ne m’aura pas pardonné. C’est moi qui lui ai porté le coup fatal. Quand il est arrivé devant moi en riant, sachant que j’en serais heureuse et lui ferais fête, et que je ne voulus pas le voir n’était-ce pas là un coup mortel ? En refusant de l’écouter, de lui parler, je lui ai, sur l’heure, arraché le cœur et la vie. Voilà je crois les deux coups qui l’ont tué, et aucun autre soudard ne doit être accusé. Mon Dieu, pleure-t-elle, Pourrai-je racheter ce meurtre, ce péché ? Hélas non ! On aura vu d’abord se dessécher les fleuves et la mer se tarir. Quel réconfort  quelle paix j’aurais trouvé si une seule fois avant sa mort j’avais pu le tenir entre mes bras ! Comment l’aurai-je tenu ? Mais nue, afin d’être plus à l’aise, l’un contre l’autre. Maintenant qu’il n’est plus je suis bien lâche de ne pas rechercher la mort. Pourquoi ? Cela lui nuit-il si je vis toujours après sa mort sans trouver de plaisir à rien, sauf aux tourments que j’endure pour lui ? Si c’est là tout mon bonheur après sa mort, alors quelle douceur m’eut apporté sa vie ! La lâcheté, c’est de vouloir mourir plutôt que de souffrir pour lui. Oui, il m’est infiniment doux de mener ainsi un deuil incessant. Plutôt vivre accablée de coups que de trouver le repos dans la mort !
 
La reine resta prostrée deux jours durant, sans boire ni manger, si bien qu’on la crut morte.

                                         
21-La peine de Lancelot.
 
  
    On trouve toujours quelqu’un pour colporter rapidement les nouvelles, surtout quand elles sont mauvaises, c’est ainsi que l’on informa Lancelot de la mort de la reine. Ne doutez pas de son chagrin ! Il est aisé d’en deviner l’étendue. Mais si vous voulez en connaître, sachez qu’il fut si désespéré et la vie lui parut si insipide qu’il souhaita se tuer promptement. Pour ce faire il fit un nœud coulant de sa ceinture tout en exhalant ses plaintes.
    – Ah ! Mort ! Quel piège tu m’as tendu ! J’étais vigoureux et déjà je me sens faible. J’ai perdu mes forces et pourtant je ne sens aucun mal, excepté ce chagrin qui me perce le cœur. C’est un dégât, un mal mortel. J’accepte qu’il en soit ainsi et s’il plaît à Dieu, j’en mourrai. Mais quoi, il n’y a pas que de chagrin que l’on peut mourir, si Dieu y consent ! Il y a d’autres moyens, certainement ! Pour peu qu’Il me laisse passer ce nœud coulant autour de ma gorge j’espère alors que la faucheuse en sera réduite à m’ôter la vie malgré elle. Cette Mort qui a toujours emporté ceux qui ne veulent pas d’elle, se refuse à venir me chercher mais avec ma ceinture je vais l’attraper et quand, captive, elle dépendra de moi, elle sera bien obligée de répondre à mon désir. Non ! Cela risque d’être trop long et j’ai hâte de la trouver !
    Sans plus tarder car il ne veut pas vivre une heure de plus, Lancelot passe sa tête dans le nœud coulant jusqu’à ce qu’il épouse son cou et il attache l’autre bout à l’arçon de sa selle sans éveiller l’attention. Il se laisse alors glisser vers le sol, espérant que son cheval le traîne jusqu’à la mort. En le voyant tomber ses compagnons le croient évanoui, car ils n’ont pas remarqué le nœud qui l’étrangle. Le prenant à bras-le- corps ils le relèvent et découvrent le nœud coulant. En hâte ils le coupent, mais la ceinture a si serré sa gorge qu’il reste longtemps sans pouvoir parler, et de plus les veines du cou et de la gorge ont bien failli se rompre. Par la suite, même s’il le veut, il ne pourra renouveler sa tentative car on le surveille étroitement. Il ne le supporte d’ailleurs pas, tout en se consumant littéralement de douleur.
    – Ah ! gémit-il, vile et indigne Camarde, par Dieu, n’avais-tu pas assez de puissance et de force pour me prendre moi, au lieu de ma dame ? Mais tu aurais trop bien agi, aussi tu n’as pas daigné le faire. Ta perversité seule m’a épargné, quelle faveur ! Que de bonté ! Tu ne pouvais mieux la placer. J’ignore qui me déteste le plus, de la vie qui m’appelle à soi ou de la mort qui se refuse à moi. L’une et l’autre me font mourir. Mais j’ai bien mérité par Dieu, d’être toujours en vie car j’aurais dû mourir dès l’instant où la reine me témoigna de l’animosité. Elle ne l’a pas fait sans raison, il devait y avoir un bon motif même si j’ignore lequel. Si je l’avais connu je lui aurais offert réparation aussi éclatante que possible pourvu qu’elle m’ait pardonné. Mon Dieu, ce crime qu’était-ce ? Peut-être a-t-elle appris que je suis monté dans la charrette ? Je ne vois pas quel autre blâme j’encourrais à part celui-là. Mais si sa rancune vient de là, cela devrait-il me nuire ? Pour me le reprocher, il ne faut pas savoir ce qu’est l’amour. Tout ce que l’on fait pour son amie n’est qu’amour et gentillesse. Mais dois-je l’appeler mon amie ? Hélas je n’en sais plus rien. Amie, ou pas, je n’ose lui donner ce nom. Mais je sais au moins qu’elle ne devait pas me rejeter. Elle devait m’appeler « ami loyal » car à mes yeux c’est un honneur d’accomplir pour elle tout ce que m’ordonne l’amour, même de monter en charrette. Elle devait mettre cela au compte de l’amour comme véritable preuve. Mais voilà, la servir ainsi ne fut pas à son goût, j’en ai fait l’expérience à la façon dont elle m’a reçu. Pourtant en montant dans la charrette cela m’a valu mainte fois d’encourir pour elle, mépris et réprobation. Je me suis livré à une tactique que maintenant on me reproche et ce qui m’était doux m’est devenu amer, comme le décident ceux qui n’entendent rien à l’amour et qui lavent leur honneur dans l’ignominie. Un bain d’infamie ne lave pas l’honneur, il le souille ! Ce sont des ignorants en amour, ceux qui le traitent de cette manière car on se grandit en valeur quand on obéit aux commandements de l’amour, et dans ce cas tout doit être pardonné. C’est se rabaisser en n’osant pas le faire.
Ainsi se lamente Lancelot et ceux qui le gardent et le retiennent sont accablés eux aussi.
                          

22-La nuit des amants.


  
 
 
   

    Entre temps, on apprend que la reine n’est pas morte et Lancelot est aussitôt apaisé et il a cent mille fois plus de joie de la savoir en vie qu’il n’avait eu de peine de la savoir défunte. Quand ils se sont rapprochés à six ou sept lieus du manoir du roi Bademagu, celui–ci pour son bonheur apprend que Lancelot est sain et sauf. Aussitôt, il avertit la reine.
  – Mon cher seigneur je vous crois, s'exclame-t-elle, mais s’il était vraiment mort, soyez certain que je n’aurais plus connu le bonheur… Sachant qu’un chevalier pour me servir a perdu la vie, la joie m’aurait été désormais étrangère.
    Sur ces paroles le roi se retire. Il tarde à la reine de voir arriver celui qui fait sa joie et, cette fois, elle n’a plus la moindre envie de lui chercher querelle. La rumeur qui ne connaît pas de repos et courre sans cesse revient dire à la reine que Lancelot voulait se tuer pour elle. Elle n’en doute pas et même en est heureuse, mais elle n’aurait pour rien au monde voulu qu’il réussisse, il ne mérite pas tant de calamités.
   Voici qu’approche en toute hâte Lancelot. Dès qu’il l’aperçoit, le roi Bademagu emporté par sa joie, se précipite pour l’embrasser. Mais cela ne dure guère car il découvre ceux qui l’ont capturé et ligoté.
    – Malheur à vous d’être venu jusqu’ici ! gronde le roi.
    – Nous pensions répondre à vos souhaits ! répondent-ils penauds ;
    – Et à moi me déplaît ce qui vous parut bon, explose le roi. Et ce geste ne touche pas Lancelot, ce n’est pas lui que vous offensez, mais moi qui l’avais placé sous ma protection ! La honte est pour moi, quoi que l’on fasse, mais vous n’aurez pas l’occasion d’en rire quand vous serez sortis d’ici.
    Quand Lancelot se rend compte de la colère du roi il s’efforce de son mieux de ramener la paix. Enfin le roi le mène voir la reine. Cette fois, celle-ci ne garde pas les yeux baissés, au contraire, toute joyeuse, elle va à lui et le reçoit comme un grand seigneur en le faisant asseoir près d’elle. Ils ont ensuite tout loisir de bavarder car les sujets ne manquent pas et l’amour leur en fournit un grand nombre. Lancelot, au bout d’un moment, s’aperçoit que la reine boit ses paroles et qu’il a le champ libre pour l’interroger.
   – Madame, murmure-t-il, quel étrange accueil vous m’avez fait l’autre jour en me voyant. Vous ne m’avez pas dit un mot ! Pour un peu vous me poussiez à mourir. Je n’ai pas eu le courage, comme je le fais en ce moment, de vous questionner. Je suis prêt à réparer le crime qui m’a causé tant de tourment.
   – Comment ? Répond la reine, mi figue mi raisin, la charrette ne vous a-t-elle pas fait honte et ne vous a-t-elle pas rempli de crainte ? Vous y êtes monté à  contrecœur après avoir hésité l’espace de deux pas ! Á cause de cette hésitation je n’ai pas voulu vous parler ni même vous regarder.
    – Dieu me préserve une autre fois d’une telle faute, soupire Lancelot et qu’Il n’ait jamais pitié de moi car vous avez eu raison d’agir ainsi ! Madame, pour l’amour de Dieu, acceptez que je vous en fasse réparation et si vous devez jamais me pardonner, je vous en prie, dites le moi !
    – Ami, votre peine est entièrement remise et je vous pardonne de bon cœur.
   – Madame, sourit Lancelot, soyez en remerciée mais je ne peux dire ici tout ce que je voudrais. J’aurais souhaité un entretient plus libre encore, si c’est possible.
   – Venez me parler, répond la reine en montrant une fenêtre du regard, cette nuit, à cette fenêtre quand tout le monde dormira. Vous viendrez par le verger mais vous ne pourrez pas entrer ici pour passer la nuit. Je serai dedans et vous resterez dehors, je ne pourrai vous rejoindre que par la voix ou par la main mais, j’y serai jusqu’au matin si vous le désirez et pour l’amour de vous. Nous retrouver dans la chambre est impossible car devant mon lit se meurt le sénéchal Keu des blessures dont il est couvert et d’autre part la porte est fermée, verrouillée et même surveillée. Et prenez garde en venant que personne ne soit là pour vous épier.
    – Madame, s’exclame Lancelot, partout où je le pourrai je ne me laisserai épier par quiconque qui penserait à mal et médirait en me voyant !
   C’est ainsi qu’est pris leur rendez-vous et tous les deux se séparent le cœur joyeux. Quand Lancelot sort de la chambre, il est si heureux qu’il a oublié tous ses tourments. Mais la nuit est longue à venir et le reste de la journée lui parait plus interminable à supporter que cent jours ou même qu’un an. Dans son combat contre le jour, la nuit profonde et ténébreuse remporte enfin la victoire en le couvrant de son manteau. Quand Lancelot voit le jour s’obscurcir, il feint la fatigue et la lassitude, dit qu’il a trop veillé, qu’il a besoin de repos. Vous comprendrez aisément, puisque vous avez tous agi de même, que la fatigue et l’envie de dormir ne sont qu’un prétexte pour éloigner les soupçons des gens de la maison. Mais il se moque de son lit et pour rien au monde ne s’y endormirait. Très vite, sans bruit il se lève. Par chance, dehors ne brille ni lune ni étoile et dans la maison ne brûle ni lampe, ni chandelle ou lanterne. Jetant des regards autour de lui, il file sans bruit. Comme tout le monde supposait qu’il passerait la nuit dans son lit, c’est sans compagnon ni garde qu’il se hâte vers le verger. Par chance il ne croise personne et découvre pour son bonheur qu’un pan de mur entourant le verger s’est écroulé depuis peu.
    Par cette brèche il se glisse et parvient à la fenêtre. Sans parler, tousser ou éternuer, il attend. La reine enfin parait, sans robe ni tunique, dans la blancheur d’une chemise avec juste un manteau court d’écarlate doublée d’écureuil sur les épaules. Quand Lancelot voit la reine appuyée contre cette fenêtre munie de gros barreaux de fer, il commence, à titre d'acompte,  par une caresse pleine de douceur, qu’elle lui rend avec chaleur car un même désir les pousse l’un vers l’autre. Maudissant les barreaux, ils se tiennent la main mais ils souffrent à l’extrême de ne pouvoir être l’un contre l’autre. Si la reine est d’accord, il se fait fort d’entrer dans la chambre car les barreaux ne l’arrêteront pas.
   – Mais, murmure la reine, ne voyez-vous pas comme ces barreaux sont rigides et impossibles à briser ? Vous aurez beau les empoigner et les tirer vers vous de toutes vos forces, vous ne pourrez  en arracher un seul !
   – Madame, ne vous en souciez pas, je ne crois pas que ce fer puisse me retenir et vous seule pouvez m’empêcher de parvenir près de vous. Si vous m’y autorisez la voie est libre, mais si cela vous déplait l’obstacle sera immense et rien ne me poussera à pénétrer chez vous.
    – Je le veux, c’est certain, soupire la reine, ma volonté n’y fait pas obstacle. Mais attendez que je sois couchée car le sénéchal dort ici et nos jeux d’amour et nos plaisirs seraient terminés si le bruit le réveillait. S’il me voyait debout près de la fenêtre, il pourrait mal l’interpréter.
   – Madame, souffle Lancelot, recouchez-vous mais ne craignez pas que je fasse du bruit. Je vais les ôter doucement sans trop d’efforts et sans réveiller personne.
    La reine retourne vers son lit et Lancelot réussit à tordre les fers jusqu’à les déboîter de leurs scellements, mais ces barreaux sont si coupants qu’il s’entaille profondément la première phalange du petit doigt et se tranche une partie de l’annulaire. Mais il n’y prête pas attention  et il ne souffre pas de ces blessures, pas plus que des autres. La fenêtre est maintenant assez grande pour qu’il entre rapidement dans la chambre où dort Keu. Il s’avance jusqu’au lit de le reine et s’incline devant elle comme pour une adoration aux plus saintes reliques. La reine lui tend les bras, l’attire à elle, l’enlace et l’étreint contre sa poitrine. Puis elle l'entraîne dans son lit et lui fait le plus beau des accueils car cet accueil est commandé par l’amour. Aussi grand que soit l’amour de la reine pour Lancelot, son amour à lui est cent mille fois plus fort. Cette nuit, tous ses vœux sont comblés car elle le tient dans ses bras, et lui la serre contre lui. Dans les baisers et les étreintes Lancelot trouve un si grand bonheur et il leur advient à tous les deux des plaisirs d’une si grande intensité que l’on en entendit raconter nulle part de comparables. Mais je garderai le silence sur une description qui n’a pas sa place dans ce récit. Ce que le récit ne doit pas dire, c’est que ce fut de toutes les joies sur la terre la plus parfaite et la plus délicieuse. Que de plaisirs et de bonheur Lancelot eut durant toute la nuit !
   Vient le jour et avec lui la tristesse car il faut se lever. Cet arrachement est pour lui si douloureux qu’il éprouve le sort des martyrs. Son cœur retourne sans répit vers la reine tant et si bien qu’il n’a plus le pouvoir de le ramener à lui ; son corps peut partir mais le cœur reste. Accablé, il se dirige vers la fenêtre, lourd de soupirs et de larmes. Aucun autre rendez-vous n’est fixé, hélas ! Cependant, il y a tout de même un peu de son corps près de la reine, le sang tombé de ses doigts tache les draps.
   Malgré ses blessures, il redresse les barreaux et les réinsère dans leurs logements si bien que rien n’est visible ni de l’intérieur, ni de l’extérieur. En partant il s’est prosterné devant la chambre comme au pied d’un autel, puis s’en va le cœur oppressé sans rencontrer quelqu’un qui le connaisse. Revenu au logis il se couche nu dans son lit sans réveiller qui que ce soit. Là, il découvre avec surprise la blessure de ses doigts. Cela ne l’inquiète guère car il a compris que ces blessures sont dues aux barreaux descellés du mur. Il ne s’en afflige pas non plus, car il aurait accepté d’avoir les bras arrachés plutôt que de n’être pas allé jusqu’au lit de  la reine. Dans toute autre occasion, d’être ainsi meurtri et diminué l’aurait plutôt agacé.