Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

23- Le duel judiciaire. Méléagant vs Lancelot 2ème.
 
 
   Au matin, la reine s’est assoupie abritée par la courtine de son lit, sans avoir pris garde à ses draps qu’elle suppose toujours bien blancs et beaux. Méléagant aussitôt levé et prêt, accompagné de ses compagnons,  prend la direction de la chambre de la reine. Elle s’éveille. Il écarte la courtine et voit alors les draps tachés de sang frais. Il donne une bourrade complice à ses compagnons et prompt à voir le mal, il tourne son regard vers le lit du sénéchal Keu. Il constate que ses draps sont également tachés de sang car ses plaies se sont rouvertes dans la nuit.
   – Madame, s’écrit-il, j’ai trouvé les preuves qu’il me fallait ! Il faut être véritablement fou pour vouloir garder une femme rien que pour soi, c’est perdre son temps et sa peine. Elle échappe plus vite à qui la surveille qu’à celui qui s’en moque. Et il a vraiment fait bonne garde mon père qui vous protége de moi. S’il vous a bien gardé de moi, cette nuit le sénéchal Keu vous a approché malgré ses blessures, et il a obtenu de vous tout son plaisir car il y a une preuve formelle.
   – Laquelle ?
   – Le sang que je vois sur vos draps, puisqu’il faut vous le préciser ! Ce que je devine, je le prouve en découvrant sur vos draps comme sur les siens le sang qui coula de ses plaies. Ce sont des preuves avérées.
   Pour la première fois la reine avise sur l’un et l’autre lit les draps ensanglantés. Elle en rougit de confusion.
   – Que Dieu me protège, affirme-t-elle ! Ce sang sur mes draps, que je remarque maintenant, n’est pas celui de Keu mais le mien, car j’ai saigné du nez cette nuit.
   – Sur ma tête ! riposte Méléagant, tous vos discours sont inutiles, autant que de chercher à simuler. Vous êtes bel et bien coupable et la vérité sera prouvée. Il se tourne vers les gardes qui étaient présents. Seigneurs, ne bougez pas d’ici ! Veillez à ce que les draps ne soient pas enlevés de ce lit. Quand il l’aura vu, le roi me rendra justice.
   Méléagant part à la recherche du roi et l’ayant trouvé, il se jette à ses pieds.
  – Sire, venez voir ce que vous ne soupçonneriez pas. Venez près de la reine et vous y verrez un vrai prodige comme je l’ai vu moi-même. Mais avant que vous n’y alliez, je vous prie de ne pas oublier par la suite de me rendre justice. Vous connaissez les périls que j’ai encouru pour la reine et vous êtes allé jusqu’à devenir mon ennemi en la faisant garder contre moi. Ce matin, j’ai jeté un œil sur son sommeil et j’en ai vu suffisamment pour que je sois certain que Keu couche avec elle toutes les nuits. Pour Dieu, ne m’en veuillez pas si je m’en plains et si j’en suis contrarié car mon indignation explose quand je la vois me détester et me mépriser, alors que ce Keu chaque nuit couche avec elle.
   – Tais-toi donc ! Je n’en crois rien, marmonne le roi, surpris.
   – Sire, venez voir les draps et l’état où Keu les a mis. Puisque vous ne me croyez pas sur parole et que vous supposez toujours que je vous mens, venez vous-même voir les draps et les couvertures tachés du sang de Keu.
   – Soit ! Allons-y pour que je puisse me rendre compte de visu, car je veux le voir et grâce à mes yeux je connaîtrai la vérité.
   Le roi se rend tout aussitôt dans la chambre où il trouve la reine en train de se lever. Il voit le sang sur ses draps ainsi que sur ceux de Keu.
   – Madame, l’affaire se gâte si ce que dit mon fils est vrai, s’indigne le roi.
   – Dieu m’en soit témoin, répond la reine, jamais même à propos d’un rêve on n’inventa un si noir mensonge ! Je crois que le sénéchal Keu est si courtois et loyal qu’il ne mérite pas d’être accusé. Je ne mets pas mon corps à l’encan ni n’en fait l’offrande et Keu n’est pas homme en vérité à me faire pareille demande. Je n’ai jamais eu l’envie d’y céder et ne le ferai jamais.
    – Sire, je vous serais reconnaissant, adjure Méléagant, de faire en sorte que Keu paye cher sa folle initiative et que la reine en ait la flétrissure. La justice relève de vous, elle vous concerne et j’insiste pour vous demander réparation. Keu a trahi le roi Arthur qui se fiait à lui au point de lui remettre ce qu’il a de plus cher au monde.
    – Sire, souffrez que je réponde, intervient Keu afin de me défendre. Quand j’aurai quitté ce bas monde alors que Dieu condamne mon âme si j’ai couché avec ma dame ! J’accepterais plutôt la mort que d’avoir tenté un affront aussi laid envers mon seigneur. Puisse Dieu me maintenir en l’état où je suis et au contraire, que la mort me saisisse à l’instant si j’en ai jamais eu seulement la pensée ! Je sais au moins que mes plaies ont saigné cette nuit en abondance et que mes draps s’en trouvent ensanglantés, je sais aussi que votre fils n’a aucun droit de ne pas me croire.
    - Vraiment, par Dieu, s’exclame Méléagant, des démons et des diables cette nuit vous ont pris au piège ! Vous aviez trop d’ardeur et à vous tuer à la peine vos plaies se sont rouvertes, c’est sûr ! Vos beaux récits à tous les deux sont sans valeurs, le sang des deux  côtés est une preuve, constatée et bien visible. La justice exige que l’on paie son crime quand on est pris sur le fait. Jamais un chevalier de votre dignité n’a commis un tel manquement et vous voici maintenant couvert d’opprobre.
    – Sire, sire, supplie Keu, je veux défendre ma dame et moi-même contre l’accusation de votre fils. Il me torture par bien des supplices, mais même s’il m’accable, aujourd’hui il n’a pas le droit pour lui.
    – Il n’est pas question de vous battre, tranche le roi, vous souffrez trop.
    – Sire, si vous me le permettez, affaibli comme je le suis, je veux quand même me battre contre lui et lui montrer que je suis innocent du forfait dont il me charge, implore Keu.
     Pendant ce temps et discrètement, la reine a fait appeler Lancelot. Elle annonce qu’elle aura un chevalier qui défendra Keu contre Méléagant, si ce dernier accepte le risque.
     – Je n’excepte aucun chevalier, fut-il un géant, dans ce combat où l’un sera le vaincu ! s’écrie Méléagant.
    Á cet instant entre Lancelot. Dès qu’elle le voit la reine développe l'accusation, devant tous, jeunes ou vieux, la troupe des chevaliers ayant remplie toute la pièce.
   – Lancelot, s’écrie-t-elle, voici l’outrage dont m’accuse Méléagant et j’en serai toute discréditée auprès de ceux qui vont l’apprendre si vous n’obtenez pas qu’il se rétracte. Cette nuit, prétend-il Keu aurait couché avec moi parce qu’il a vu mes draps et les siens tout tachés de sang. Keu en sera convaincu s’il ne peut se défendre contre lui, ou se faire remplacer dans ce combat par un autre venu à son aide.
    – Vous n’avez pas à plaider vous-même quand je suis près de vous, répond Lancelot. Qu’importe que l’on soupçonne ou lui ou vous ! Je suis prêt à soutenir par les armes que Keu n’en eut jamais l’idée et si j’ai quelques forces je l’en défendrai de mon mieux et combattrai  pour lui.
   Méléagant bondit en avant.
   – Que Dieu ait mon âme ! C’est tout ce que je désire et que nul n’aille croire que cela m’afflige !
   – Sire roi, je m’y connais en matière de droit, procès et jugements, affirme Lancelot. Un combat sur un tel soupçon ne peut aller sans un serment.
   – Eh bien soit pour les serments, car je sais que j’ai le droit pour moi ! s’empresse Méléagant, sans la moindre crainte. Que l’on apporte à l’instant les reliques du saint ! ordonne-t-il.
   – Que Dieu m’en soit témoin, l’admoneste Lancelot, pour accomplir l’acte que vous dites,  il faut ne pas connaître le sénéchal pour douter de sa parole.
   Ils réclament leurs chevaux et demandent leurs armes, que l’on apporte. De jeunes guerriers les équipent. Les voici armés. Déjà on a sorti les reliques. Méléagant et Lancelot  s’avancent puis se mettent à genoux. Méléagant étend la main vers les reliques et jure.
   – J’en prends Dieu et son saint à témoins : Cette nuit le sénéchal Keu fut pour la reine un compagnon de lit et il a pris d’elle tout son plaisir.
   – Je te reprends comme parjure, déclare Lancelot et je jure à mon tour qu’il n’a pas couché avec elle et qu’ils n’ont pas eu de relations charnelles. Que Dieu exerce sa vengeance sur celui qui a menti et qu’il en donne un signe manifeste ! Mais il est un autre serment que je veux ajouter : Je jure, même si cela en attriste plus d’un, que s’il m’est donné aujourd’hui de vaincre Méléagant, c’est là l’aide que je demande à Dieu et à son saint dont voici les reliques, je serai sans pitié pour lui.
    Ce qui ne réjouit pas le roi. Une fois les serments prêtés, les chevaux leur sont avancés, des montures d’excellente qualité. Ils se mettent en selle et foncent l’un sur l’autre de toute la puissance de leurs montures,  au plus fort du galop ils se portent un tel coup qu’il ne reste plus rien des lances hormis ce qu’ils tiennent au poing. Chacun a jeté l’autre à terre mais loin d’être morts ils se relèvent aussitôt et cherchent avant tout à blesser l’autre en attaquant du tranchant de l’épée et des étincelles fusent des heaumes. Ils se livrent de si furieux assauts de leurs épées, que, dans un continuel va et vient, ils échangent leurs coups au corps à corps sans se donner une seule pause pour reprendre haleine.
     Le roi, de plus en plus mal à l’aise, fait appel à la reine venue s’accouder là haut dans les loges de la tour.
   –  Au nom de Dieu le créateur, la supplie-t-il,  il faut qu’elle consente à ce qu’ils se séparent ! 
   – Ce qui vous plaît lui répond la reine me convient aussi, en toute franchise et je ne m’y oppose pas.
   Lancelot a entendu ce que la reine a répondu et dès lors il cesse de combattre tandis que Méléagant frappe de plus belle et sans relâche. Alors le roi se jette entre eux deux et retient son fils qui clame haut et fort qu’il se moque de la paix.
    – Je veux me battre et je me moque de la paix !
   – Tais– toi donc ! riposte le roi, tu ferais bien de m’écouter. Si tu m’écoutes tu n’en retireras ni honte ni préjudice, à toi de voir. As-tu oublié que tu as juré bataille contre lui à la cour du roi Arthur ? Eh bien, ne doute pas un seul instant que si tu t’en sors bien, tu y recevras bien plus d’honneur.  
    Le roi parvient à le calmer et on les sépare. Lancelot, impatient de retrouver monseigneur Gauvain demande la permission de partir d’abord au roi, puis à la reine.
  
                                        
24-Lancelot disparaît.

  
     
   Il s’achemine au plus vite vers le Pont sous l’Eau accompagné d’une troupe nombreuse de chevaliers que, pour de multiples raisons, il aurait estimé préférable qu’ils soient restés près du roi. Après avoir parcouru de longues étapes ils approchent enfin du Pont sous l’Eau. Il leur reste une lieue à effectuer pour que le pont soit à portée de la vue c’est alors qu’un nain se précipite à leur rencontre monté sur un grand cheval de chasse qu’il menace et fouette avec un grand fouet à lanières. Il apostrophe la  petite troupe.
    - Qui d’entre vous est Lancelot ? Ne craignez rien car je suis des vôtres et parlez en toute confiance car j’agis pour votre bien.
    – C’est moi, répond Lancelot de lui-même.
   – Ah ! Noble chevalier, abandonne ici ces gens, aie confiance et viens seul avec moi, lui commande le nain. Je veux te conduire dans un bon endroit où sont réunis nombre d’amis, mais qu’à aucun prix on ne te suive et qu’au contraire on nous attende ici. Nous reviendrons dans un instant.
     Ainsi Lancelot, sans se méfier demande à ses gens de l’attendre, puis il suit ce traître de nain. Ceux qui l’attendent attendront longtemps car ceux qui l’ont maintenant capturé n’ont guère envie de le restituer. Ses compagnons en ne le voyant pas revenir sont au désespoir sans savoir quoi faire, tous ont compris que le nain les a trompés et, inutile de se le demander, ils en sont mortifiés. Ils partent à sa recherche mais sans savoir où le chercher. Enfin, ils se réunissent en assemblée et décident, suivant en cela les plus sages, d’aller jusqu’au Pont sous l’Eau qui est proche et de chercher ensuite Lancelot avec l’aide de Gauvain, s’ils le trouvent. Dès leur arrivée près du pont, ils aperçoivent monseigneur Gauvain qui ayant basculé est tombé dans l’eau profonde. Tantôt il apparaît, tantôt il coule, on le voit flotter puis l’instant d’après, il disparaît. Ils se précipitent pour l’agripper à l’aide de branches, de perches ou de crochets. Il n’a plus que son haubert sur le dos et sur la tête son heaume qui à lui seul en vaut dix ordinaires, ses chausses de fer, encore fixées, sont toutes oxydées par la sueur, tant il a souffert et traversé en vainqueur nombre de périls et d’assauts. Sa lance et son écu sont restés sur son cheval, sur l’autre rive. En le retirant du torrent personne ne le croit vivant tant il a bu d’eau. Après avoir vomi et qu’un souffle de vie passe de nouveau entre ses lèvres, dès qu’il eut recouvré sa voix, il demande à ceux qu’il voit autour de lui ce qu’ils savent de la reine. Ils lui répondent que le roi Bademagu reste auprès d’elle pour la servir et veiller sur son honneur.
    – Est-il déjà venu quelqu’un dans ce pays pour la chercher ?
   – Oui, affirment–ils.
   – Qui ?
   – Lancelot du Lac, en passant par le Pont de l’Épée il est venu à son secours et l’a délivrée ainsi que nous tous, mais un nabot nous a trahis, un nain bossu et grimaçant qui nous a joué un vilain tour en nous enlevant Lancelot. Nous ne savons pas ce qu’il est advenu de lui.
   – Quand était-ce ?
   – Aujourd’hui même, monseigneur, tout près d’ici alors que nous venions à votre rencontre.
   – Et comment Lancelot s’est-il comporté depuis son arrivée dans ce pays ? demande Gauvain.
   Ils lui racontent tout, du début jusqu’à maintenant, sans oublier un seul détail. Ils ajoutent que la reine l’attend en affirmant qu’elle ne partira de ce pays qu’après l’avoir vu ou après en avoir reçu des nouvelles avérées.
    – Nous allons quitter ce pont et partir à la recherche de Lancelot, décide monseigneur Gauvain.
   Les autres sont plutôt d’avis que l’on retourne auprès de la reine, car c’est au roi Bademagu d’ordonner la recherche. Si, comme on peut le penser, c’est son fils Méléagant, parce qu’il le hait, qui l’a fait jeter en prison par traîtrise dans un endroit inconnu et si le roi l’apprend il exigera qu’on le libère. Il faut attendre. Tout le monde tombe d’accord et on se met en route. On approche enfin de la cour où se trouvent la reine et le sénéchal Keu, mais aussi le renégat qui les a mis au désespoir à propos de Lancelot. La nouvelle qui parvient à la reine est bien peu agréable, elle s’en accommode pourtant et réagit le moins tristement possible car elle doit faire bonne figure à monseigneur Gauvain. Cependant elle ne peut totalement cacher son chagrin  pour Lancelot et sur le moment elle croit défaillir, mais devant Gauvain elle parait folle de joie. Toute la cour est bouleversée et le roi se serait fait une joie d’accueillir Gauvain et de faire sa connaissance, mais il est abattu et prostré, le coeur lourd à l’idée de cette nouvelle trahison. La reine le presse et insiste pour que soient lancées les recherches d’un bout à l’autre de ses terres sans perdre un instant. Monseigneur Gauvin, Keu, tous joignent leurs voix à celle de la reine et l’en prient instamment.
    – Laissez-moi m’en charger, déclare le roi, et ne me le demandez plus. J’y suis prêt depuis longtemps et je saurai diriger cette recherche sans que l’on m’en prie.
    Chacun s’incline. Le roi envoie aussitôt ses messagers par tout le royaume, d’habiles serviteurs connus de tous. Ils ont demandé après Lancelot et ont enquêté partout mais n’ont rien appris de sûr. Ils reviennent bredouilles à la cour où les attendent les chevaliers. Gauvain, Keu et tous les autres se disent alors prêts à partir à sa recherche à leur tour, en armes et lance à la hanche, sans que d’autres s’en chargent à leur place…

 
25-Retour à la cour du roi Arthur.
  
 
    Un jour, comme ils sortaient de table et qu’ils s’armaient dans la salle, car l’heure était au départ afin de rechercher Lancelot, un jeune homme fait son entrée. Traversant leurs rangs il s’arrête devant la reine. Celle-ci avait perdu son teint de rose, altéré par le chagrin que lui causait la disparition de Lancelot. Le jeune homme la salue, salut le roi, Gauvain, Keu et les autres puis tend un parchemin au roi, lequel le fait lire à voix haute par quelqu’un versé dans cette pratique. Il y est écrit que Lancelot salut le roi comme son bon seigneur, qu’il le remercie de l'estime qu’il a eu pour lui et pour les bienfaits qu’il lui a procurés en ajoutant qu’il se met entièrement à ses ordres. Il est écrit également que tous doivent le savoir auprès du roi Arthur, en parfaite santé et plein de vigueur et qu’il demande à la reine de partir et d’en donner l’ordre, de même à Keu et à monseigneur Gauvain. La lettre présente de quoi identifier son auteur et de ce fait tous la croient authentique. C’est l’allégresse et la cour laisse éclater sa joie.
   Dès le lendemain matin, au point du jour, ils font leurs préparatifs de départ, puis en selle et en route dans la liesse, accompagnés du roi Bademagu qui reste près d’eux jusqu’à la limite de sa terre. Une fois celle-ci franchie, il fait ses adieux à la reine et aux autres sans oublier personne. La reine en prenant congé le remercie pour toutes les attentions qu’il a eut pour elle, et lui mettant les deux bras autour du cou, elle lui offre ses services ainsi que ceux du roi son époux. Elle ne pouvait promettre mieux.  Monseigneur Gauvain se dit son obligé comme auprès d’un seigneur et d’un ami. Keu et les autres font de même. Le roi les recommande à Dieu tous les trois, salut tous le monde et s’en retourne. Après cette cérémonie, on se remet en route.
 
    La reine, pendant la semaine que dura le retour, ne s’est attardée nulle part, pas plus que ceux qui la suivent. Enfin parvient à la cour du roi Arthur la nouvelle de l’arrivée prochaine de la reine, ce qui rempli de joie le roi. Mais c’est aussi pour son neveu Gauvain qu’il est content à la pensée de l’exploit que lui vaut le retour de la reine, de Keu et du reste des petites gens. Naturellement, la cité s’est vidée pour les accueillir.
   – Bienvenue à monseigneur Gauvain, s’écrient nobles et vilains lorsque celui-ci passe devant eux, lui qui nous a ramené la reine et délivré tant de prisonniers et de dames exilées !
   - Seigneurs cet éloge n’est pas mérité, sermonne Gauvain. Ce n’est pas de mon fait et l’honneur que l’on me rend me mortifie, car je ne suis pas arrivé à temps et j’ai échoué à cause de ma lenteur. C’est Lancelot qui fut au rendez-vous et qui en reçut plus de gloire que n’en eut jamais chevalier.
    – Où est-il donc, très cher seigneur ? Car il n’est pas ici.
    – Où ça «  ici » ? s’étonne Gauvain.
    – Mais, à la cour de monseigneur le roi !
     – Il n’est donc pas là ?
     – Non, pour sûr ! Non plus que dans tout le pays. Depuis que madame la reine a été enlevée nous n’avons plus eu de nouvelles de lui.
    Gauvain comprend que la lettre était un faux qui les a tous abusés. De nouveau le désespoir les envahit et c’est plein de tristesse qu’ils parviennent à la cour. Tout de suite, le roi Arthur cherche à savoir ce qui s’est passé et trouve vite quelqu’un pour lui raconter comment  Lancelot a délivré la reine et les prisonniers et par quelle trahison le nain l’a enlevé. Le roi en ressent une grande peine, mais la joie d’avoir retrouvé la reine éclipse rapidement le deuil de Lancelot.
   
                
26-Le tournoi des demoiselles célibataires.
   
  Alors que la reine était au pays de Gorre, les veuves et les demoiselles sans époux ont tenu un conseil pour se trouver un mari. Elles décidèrent d’organiser un grand tournoi que tiendrait la dame de Noauz contre celle de Pomelegoi. Les chevaliers qui s’y montreront les plus mauvais ne mériteront plus que l’on parle d’eux, mais par contre ceux qui seront les meilleurs auront toute leur estime. Le tournoi sera annoncé dans les pays voisins comme dans les terres plus lointaines. Pour le jour où seront lancés les défis, elles choisirent une date très éloigné afin qu’il y ait le plus de monde possible. Or la reine revint avant cette date, aussitôt un certain nombre d’entre elles prennent la route pour se rendre à la cour. Là elles ont prié ardemment le roi de leur accorder un don selon leurs voeux. Celui-ci, sans savoir ce qu’elles désirent, les a assuré qu’il répondrait favorablement à tous leurs souhaits.
    – C’est, lui disent-elles, de bien vouloir autoriser la reine à assister au tournoi.
   Le roi qui n’aimait pas refuser accepte, à condition que la reine elle-même le veuille. Toutes joyeuses elles vont trouver la reine.
    – Madame, s’exclament–elles, n’allez pas nous reprendre ce que le roi nous a donné !
    – Et que vous a-t-il donné ? s’étonne la reine.
    – Il a dit que si vous vouliez assister à notre tournoi, il ne s’y opposerait pas.
   La reine déclare qu’elle s’y rendra du moment qu’elle a sa permission. Aussitôt, par tout le royaume, elles font savoir par messagers que la reine sera présente au jour annoncé pour le tournoi. La nouvelle se répand partout, au loin, auprès, ça et là. Elle est même allée, au bout de sa route, se répandre dans le royaume de Gorre d’où nul ne revenait avant que chacun puisse y entrer et en sortir à son gré. Elle parvient chez un sénéchal du perfide Méléagant, ce traître maudit que l’enfer attend ! Lancelot qui était en prison chez ce sénéchal prend connaissance du tournoi et de sa date. Depuis lors, le cœur accablé, il a constamment les yeux pleins de larmes. Quand la dame du logis le découvre en proie à ses pensées moroses, elle le prend à part.
    - Pour Dieu monseigneur et pour votre âme, dites-moi pourquoi en peu de jours vous êtes devenu si différent. Vous ne buvez plus ni ne mangez, confiez-moi en toute confiance ce qui vous préoccupe.
    – Ah ! Madame si je suis triste au nom du ciel qu’y a-t-il d’étrange ? Je suis bien trop désappointé de ne pouvoir être présent là où seront réunis les meilleurs chevaliers en ce monde, au tournoi où sera rassemblée la foule et où la terre tremblera du galop des chevaux. Cependant, avec cette bonté que Dieu vous a donné, si vous me permettez de m’y rendre vous serez assurée que j’aurais pour règle de conduite de revenir ici en prison.
    – Je le ferais très volontiers si je ne voyais là et ma ruine et ma mort tout ensemble car je crains si fortement mon maître Méléagant, de nature si mauvaise, que je n’ose le faire. Il s’en prendra à mon mari, et si je le crains, il ne faut pas s’en étonner, vous connaissez sa cruauté !
   – Madame, si vous avez peur qu’aussitôt après le tournoi je ne retourne dans votre prison, je suis prêt à vous faire le serment, dont jamais je ne serai parjure, qu’il n’est rien qui pourra m’empêcher de revenir ici après le combat.
   – Eh bien ! J’y consens, à une condition.
   – Et laquelle madame ?
   – Que vous me juriez, monseigneur, de revenir et que vous me garantissiez qu’au retour votre amour sera pour moi.
   – Tout celui dont je dispose, je vous le donne à mon retour.
   – Autant dire rien ! fait la dame en riant. Vous avez, à ma connaissance, donné à une autre l’amour que je vous réclame. Je ne dédaignerai pas d’user du peu que je pourrai avoir et je m’en tiendrai à ce qui est possible, mais vous me faites le serment que vous vous conduirez de telle sorte que vous reviendrez ici, en prison.
    Lancelot prête, comme elle le désir, le serment sur la sainte église de revenir ici sans faute. Alors la dame lui confie les armes de son mari, toutes teintes de rouge, et son cheval une bête puissante et ardente. Il monte en selle équipé de ces armes si étincelantes qu’elles en paraissent neuves, et le voilà parti pour Noauze, car il c’est le parti de cette dame qu’il a choisi tout en logeant hors de la ville. Vit-on jamais un si brillant homme dans un pareil galetas ? La pièce est exiguë et basse de plafond mais il ne veut pas se loger là où il pourrait être reconnu. Au château sont rassemblés nombre de chevaliers d’élite, mais à l’extérieur ils sont encore plus nombreux car il y en a tant qui ne sont venus que pour la reine, qu’un bon cinquième n’a pu se loger. C’est bien simple, pour un chevalier venu combattre on peut en compter sept venus juste pour voir la reine. Á cinq bonnes lieues, les barons ont établi un camp de tentes et d’abris de fortune où vont et viennent de gracieuses dames et demoiselles.
   Lancelot a placé son écu dehors, à la porte de son logis, et afin de se mettre à l’aise il a enlevé ses armes puis il s’est allongé sur son lit. Un lit misérable, étroit, mince de matelas et couvert d’un grossier drap de chanvre peu à son goût. Voici que survient un vaurien, un héraut d’arme en simple chemise qui avait mis en gage sa tunique et ses chaussures à la taverne. Il va dans le vent, se dépêchant, nu-pieds et sans manteau. Il voit l’écu devant la porte, le regarde sans le reconnaître ni deviner qui le porte. La porte est ouverte il entre et découvre Lancelot sur son lit. Au premier coup d’œil il l’identifie et se signe comme devant un grand seigneur. Lancelot lui ordonne de rester muet à son sujet où qu’il aille, car s’il dit qu’il l’a vu, il vaudra mieux pour lui de s’être arraché les yeux ou cassé le cou.
    – Monseigneur, répond le vaurien, j’ai eu et j’ai toujours pour vous beaucoup d’estime et aussi longtemps que je vivrai, à aucun prix je ne ferai quelque chose qui vous mette en colère.
    D’un bond il sort de la maison et s’en va en criant à tue-tête.
   – Voici venu celui qui en prendra la mesure ! Voici venu celui qui en prendra la mesure ! 
    Ce diable va criant cela partout, et voila que les gens sortent de leur logis de tous côtés. «  Que crie-t-il ? » demande-t-on, mais il ne répond pas se contentant de répéter « Voici venu celui qui en prendra la mesure ! »… Ce héraut fut pour nous, conteurs, un maître, il nous légua cette locution : « en prendre la mesure » car l’expression est de lui.
    Les groupes se sont formés, la reine avec toutes ses dames, les chevaliers avec d’autres, les sergents avec la piétaille et toute une foule partout de droite et de gauche. Au lieu prévu pour le tournoi on a installé de hautes tribunes de bois et dans ces tribunes de belles séries de loges garnies de feuillage, grandes et bien faites. C’est là que, une fois arrivées, s’installent la reine et le groupe des dames au grand complet, toutes désireuses d’assister au tournoi et de savoir qui sera le meilleur et qui en sera le pire. Les chevaliers arrivent par groupes de dix, vingt, trente, et ici quatre-vingt, là quatre-vingt-dix, voire cent ou deux fois plus. Si important est leur rassemblement devant les loges et alentour que la bataille, avec ou sans armes, pourrait s’engager. Les lances dressées font songer à une forêt, on en a tant apportées à la demande de ceux qui vont les utiliser que l’on ne voit plus qu’elles avec leurs oriflammes et leurs bannières. Les jouteurs s’avancent pour la joute et il ne manque pas de chevaliers venus pour ça. D’autres se préparent à leur tour pour accomplir d’autres exploits et les prairies, jachères et labours se couvrent de chevaliers en si grand nombre qu’on ne saurait les compter. Pourtant Lancelot est absent de cette première rencontre. Dès qu’il s’approche à travers les près et à l’instant ou le héraut l’aperçoit, ce dernier ne peut s’empêcher de crier « Voici celui qui en prendra la mesure ! Voici celui qui en prendra la mesure ! » Qui est-ce ? lui demande-t-on, mais il ne veut rien dire. Lancelot entre dans la mêlée. Il en vaut à lui seul vingt des meilleurs et il commence par de tels faits d’armes que l’on ne peut détacher les yeux de cette scène, où qu’il se trouve. Il y a dans le camp de Pomeslegoi un valeureux chevalier, le fils du roi d’Irlande, monté sur un cheval fougueux plus rapide qu’un cerf dans la lande qui accomplit des prouesses. Cependant le chevalier inconnu bénéficie, au moins, de quatre fois plus de faveurs de la foule, laquelle se demande : « Qui est-il donc pour être si vaillant ? » Voyant cela la reine appelle une demoiselle, une fine mouche, qu’elle prend à part.
    – Mademoiselle, chuchote la reine, vous allez porter rapidement un message au chevalier qui tient l’écu rouge et vous lui direz de ma part de faire « au plus mauvais ! »
   La demoiselle est adroite et porte promptement le message de la reine, elle se glisse tout contre le chevalier et lui glisse hors de toute oreille indiscrète : « Monseigneur, madame la reine vous demande de faire au pire ! »  Il répond, en homme qui est tout entier à son service : « Oui, de grand cœur ! »
     Il se porte alors contre un chevalier de tout l’élan de son cheval et manque son coup. Son adversaire en lançant son attaque ne fait pas semblant,  son coup est violent, dur et appuyé. Alors Lancelot prend la fuite et de toute la journée, il ne tourna plus vers aucun chevalier le col de sa monture et jusqu’au soir, il fera tout du plus mal qu’il peut, puisque c’est la volonté de la reine. Devrait-il en mourir, il ne fait rien d’autre que de se couvrir d’indignité, il montre des signes de peur devant ceux qui viennent à passer près de lui. Les autre chevaliers se moquent de lui, le ridiculisent eux qui l’admiraient au début, quant au héraut qui aimait répéter que « l’un après l’autre, il les vaincra tous » le voici consterné devant les plaisanteries.
    – Plus un mot l’ami ! lui dit-on. Ton homme n’en prendra pas la mesure, lui qui a si bien mesuré à son aune que cette aune que tu célébrais, s’est brisée ! 
    Que penser de ça,  se demandent la plupart des spectateurs, il était tout à l’heure si courageux et le voici devenu si poltron qu’il n’ose affronter un seul chevalier. Peut-être doit-il ses premiers succès à son ignorance des armes ? Il s’est d’entrée montré si fort, en frappant comme un dément, qu’aucun chevalier, même chevronné ne pouvait lui résister. Il a compris la leçon au point de ne plus avoir envie de porter les armes et s’il n’a plus envie de combattre c’est qu’il n’y a pas de plus froussard  au monde.
    La reine attentive à ce spectacle s’en réjouie car elle sait, sans en rien dire, qu’il s’agit bien de Lancelot.