Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                 rosalie             





      Jean Louis Guez de Balzac
. (1595-1654)
 



 
    








   Lorsque, élève de  6ème je m’apprêtai à passer pour la première fois la porte monumentale du lycée d’Angoulême je fus attiré par une épigraphe qui voulait que le bâtiment s’appelât : Jean Louis Guez de Balzac. Ce n’était pas, comme me le suggéra un condisciple le propriétaire des lieux, mais un natif surnommé « le rénovateur de la langue française ». Mazette ! Un rénovateur ! J’entrais dans un lieu sacré même si longtemps j’ai mélangé Guez et Honoré lequel, parait-il, avait séjourné ici même et dont, aujourd’hui, je ferais bien de méditer « Les illusions perdues ».
      Mais revenons à notre Guez qui devint de Balzac grâce à son père, maire d’Angoulême anobli, qui fit construire un château près de Balzac en charente. Après des études de rhétorique chez les jésuites de Poitiers, de philosophie à Paris on le retrouve à 17 ans étudiant à Leyde au Pays-Bas, admirateur de Baudius  titulaire de la chaire d’éloquence pour qui il écrira un discours sur l’Etat politique  des Provinces Unies hymne à la liberté et réquisitoire contre l’Inquisition. Ses études terminées on le retrouve agent du cardinal de La Valette puis secrétaire du duc d’Epernon, à Metz.
         ll s’installe à Paris où il est nommé « historiographe » et conseiller du roi par Richelieu ce qui lui permet de toucher une pension de 2000 livres. En 1624 il publie le premier volume de ses Lettres et le second en 1636 ce qui lui vaut le titre élogieux de « Grand épistolier » et prince de l’éloquence. Á cette époque la lettre relève de la littérature, même si aujourd’hui les lettres de ce temps paraissent parfois et à juste titre pompeuses et flagorneuses. Cela tient à la forme de la lettre qui commence naturellement par l’adresse au destinataire (salutatio) puis les formules flatteuses (et hyperboliques) visant à attirer sa bienveillance (benevolentiae captatio) suivies de ce que l’on a à dire (petitio) et enfin la conclusion.
   Le style exemplaire des Lettres, adressées aux personnages importants de l’époque, lui vaudra plus tard d’être considéré comme le rénovateur de la langue française pour la prose, au même titre que le fut son contemporain Malherbe pour la poésie et l’ensemble de la littérature classique. Il est d’ailleurs admis alors que le français le plus pur, celui que l’on doit copier est celui de « l’honnête homme », de l’individu instruit et cultivé.  Lu à la cour de Suède,  en Espagne et en Italie, surnommé « Souverain de la république des lettres » par Richelieu, admiré par les messieurs de Port-Royal qui le prirent pour modèle dans l’art d’écrire, on n’en finit pas d’énuméré les éloges dont Guez de Balzac fut couvert. Ses poèmes en latin, estimera même un critique, sont supérieurs à sa prose française.
       C’est aussi un « libertin ». A cette époque le  libertinage, (de libertinus : esclave qui vient d’être libéré), est un courant de pensée né au siècle précédant en Italie affirmant l’autonomie morale de l’homme face à l’autorité religieuse. Voir Machiavel, Paracelse etc. La critique du dogme religieux, la prépondérance de la liberté d’esprit et de la réalité expérimentale guideront les écrits du libertin Guez de Balzac. Fort de ses multiples talents littéraires il est avec Honoré d’Urfé, Voiture et Corneille, le père et le maître de la préciosité. Négligeons la parodie qu’en donna Molière pour nous tourner vers les fondements de la préciosité : culte de l’amitié, cours d’amour et débats, courtoisie dans la conversation, élégance de la prose, éloquence, emphase et primauté de la femme qui feront avec l’abbé de Pure (1620-1680) douter du bien fondé du mariage et de la famille et revendiquer le mariage à l’essai, le divorce et le contrôle des maternités.
      Il fait paraître en 1648 Le Barbon un pamphlet contre les pédants, pédants qu’il a rencontré et haï durant ses études en particulier à Paris, après Le Prince (1631) portrait en charge et satirique du souverain idéal qui deviendra un instrument de propagande officielle au service de Richelieu et du Parti de la guerre. Viennent ensuite Le Socrate Chrétien (1652) et enfin Aristipe qui ne paraîtra qu’après sa mort qui pose le problème de la conciliation de la morale individuelle et de la politique. Il fera partie des premiers membres de l’Académie française, fauteuil 28, sans y avoir jamais siégé puisqu’à trente ans il quitte Paris pour se réfugier à Angoulême, après les attaques incessantes du jésuite François Garasse qui lui reproche son orgueil, signe de libertinage, et par celles du supérieur des Feuillants, Jean Goulu qui l’accuse d’avoir pillé les auteurs anciens aussi bien que les modernes. C’est d’ailleurs ce même caractère ombrageux et orgueilleux qui le fera quitter « L’hôtel de Rambouillet » où il paradait avec succès en compagnie de Chapelain, Malherbe, Boisrobert  etc.
       Dans son fief de Balzac, où il « veut transporter Rome au village » il affiche une grande piété gage de paix en province, à telle enseigne qu’il est appelé « l’ermite de Charente ». Il continue ses correspondances et ses critiques littéraires, genre où il se révèle le meilleur. Il fonde un prix d’éloquence délivré par l’Académie associé à une somme de 2000 livres. Avant de mourir  le 8 février 1654 dans le couvent des capucins où il s’était retiré, il distribue ses biens et donne 12000 livres à l’hospice d’Angoulême.
       Alors me direz- vous pourquoi le silence s’est-il abattu sur ce génie ? C’est que, si l’on se réfère à Voltaire, « il brassait plus les mots que les idées ». C’est à voir. Á un an près il a le même âge que Descartes dont il devient l’ami, amitié certifiée par leurs lettres échangées entre 1628 et 1637. Ils apprécient leurs conversations, leurs vues communes au point que Balzac faillit quitter la Charente pour rejoindre Descartes à Amsterdam. Ce qui les rapproche : l’amour de la solitude et le mépris des mondanités. Descartes rédigera, en latin  un Jugement sur quelques Lettres de Monsieur de Balzac  dans lequel il fait l’éloge du style, qu’il juge « scientifique », et de la rhétorique complément de l’éloquence. « Dans ses Épîtres, écrit-il, ni l’étendue d’un discours très-éloquent, qui pourrait seul remplir suffisamment l’esprit des lecteurs, ne dissipe et n’étouffe point la force des arguments, ni la grandeur et la dignité des sentences, qui pourrait aisément se soutenir par son propre poids, n’est point ravalée par l’indigence des paroles : mais au contraire on y voit des pensées très-relevées, et qui sont hors de la portée du vulgaire. » Il souligne l’amour de la vérité chez Guez de Balzac, ce qui en fait un authentique philosophe.
   Pour remercier son ami d’avoir publiquement pris sa défense dans ses démêlés avec ses contradicteurs parisiens, Balzac rédige trois dissertations dans lesquelles foisonnent des arguments dialectiques, des références philosophiques précises et appropriées, qui n’apparaissent dans aucunes de ses œuvres « mondaines ». Pour nombre d’observateurs on reconnaît dans ces dissertations la patte de Descartes, d’ailleurs Balzac le reconnaît : Descartes lui a fourni des argument pour contrer ses ennemis traités de « chicaneurs ».
       On a attribué aux deux génies d’avoir usé de l’hyperbole, figure rhétorique utilisant l’exagération pour convaincre, Balzac fut d’ailleurs nommé « père de l’hyperbole » après la parution Du Socrate chrétien. Ogier dans l’Apologie pour M. de Balzac cite Quintilien : « Toute hyperbole tend là, de nous amener à la vérité par l’excès de la vérité, c'est-à-dire par le mensonge… Elle avance des choses incroyables afin de nous faire ajouter foi à celles qui ne sont pas faciles à croire » (1). Ajoutant que pour Balzac l’hyperbole était aussi une manière de raillerie.
         Terminons en citant un extrait de « Le prince » à propos de la science, non parce que c’est un propos extraordinaire mais parce que Guez  de Balzac s’y montre en avance sur son temps préférant le modernisme à l’attrait des antiques et au monde figé des chrétiens : « Et à la vérité si le bon sens et la simple raison d’un homme sont extrêmement à estimer, je ne vois pas pourquoi on mépriserait la science qui est comme le sens recueilli d’une infinité de têtes et la raison commune de plusieurs sages. »
 
Jean-Bernard Papi © 11/2012  (Texte paru dans la Saintonge Littéraire n° 105 de mars 2013)
 
(1) L’usage ne s’en est pas perdu. Par bonheur de nos jours nos hommes politiques et nos journalistes y excellent ; je n’aurais garde d’oublier les responsables publicitaires pour qui l’hyperbole est encore trop faible.
 
 
Références :
- Guez de Balzac dans Wikipédia et l’Encyclopaedia Universalis
- La préciosité dans l’Encyclopaedia Universalis
- Guez de Balzac père de l’hyperbole. Extrait et analyse du livre de Mathilde Bombart : Guez de Balzac  et la querelle des Lettres etc H Champion éditeur, par  Christophe Bardyn.
- Qu’est-ce que l’épistolaire par Valérie Pérez
- Guez de Balzac et notre temps par Denise Bélanger (Extrait des Bulletins et Mémoires des la société Archéologique et Historique de la Charente 1968).