Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
27-Le tournoi (suite).

 
    
    





   Après vêpres, vers les six heures de l’après-midi, on sépare les chevaliers afin de désigner ceux qui ont combattu au mieux. Le fils du roi d’Irlande pense que lui revient la gloire du tournoi, mais il se trompe car nombre de chevaliers l’ont égalé. Et le chevalier rouge lui-même a séduit et fait rêver jusqu’aux plus belles et gracieuses dames et demoiselles. On a particulièrement remarqué son courage et sa hardiesse avant qu’il ne se transforme en peureux, si bien que le pire des chevaliers l’aurait, s’il l’avait voulu, désarçonné et fait prisonnier. Là-dessus tout le monde décide de revenir le lendemain pour continuer le tournoi et dans le même temps découvrir, parmi les meilleurs de la journée, les futurs époux des demoiselles, car c’est bien pour cela qu’a été organisé ce tournoi. Chacun regagne donc son logis et une fois installé, il se trouve un peu partout des gens pour se demander où est passé le plus mauvais des chevaliers, ce bon à rien. Où est-il allé se cacher ? Où le trouvera-t-on et où le chercher ? Peut–être ne reviendra-t-il pas car sa couardise a eu raison de lui en lui pesant sur les bras ?

  Mais a-t-il tort ? C’est cent mille fois plus facile d’être un lâche plutôt que d’être un preux, un valeureux guerrier. Le lâche a la vie facile et vit dans la paix. Les prouesses, en vérité, ne sont pas sottes au point de vivre avec lui, dans son logis comme à sa table. Il est d’abord l’hôte de la lâcheté à qui il fait ses dévotions, lui qui, pour honorer cette lâcheté se déshonore lui même. C’est ainsi que les médisants passent la nuit à se moquer mais souvent celui qui passe son temps à médire d’autrui est pire que celui qu’il blâme et qu’il méprise. Bref, chacun en dit ce qu’il lui plaît. Au point du jour chacun est fin prêt et tous s’en retournent au tournoi. Revoici la reine dans la tribune, accompagnée des dames et des jeunes filles ainsi que de nombreux chevaliers maintenant sans leurs armes. La veille ils ont été faits prisonniers ou s’apprêtent à partir en croisade ou en pèlerinage. Ils commentent les armoiries de ceux qu’ils estiment le mieux.
   – Là voyez-vous s’interpellent-ils, ce chevalier avec l’écu barré d’une bande d’or ? C’est Governal de Roberdic, et celui qui sur son écu arbore côte à côte une aigle et un dragon ? C’est le fils du roi d’Aragon venu pour conquérir estime et gloire. Et son voisin, avec l’écu parti de sinople à un léopard sur le vert et d’azur sur l’autre moitié,  le voyez-vous celui qui part au galop et joute si bien ? C’est Ignauré le désiré et l’amoureux, celui qui plaît tant aux dames. Et cet autre qui sur l’écu porte deux faisans bec à bec, c’est Coguillant de Mautirec et à côté, ces deux–là aux écus d’or aux lions gris brun, montés sur leurs chevaux gris pommelé, l’un  a pour nom Sémiramis, l’autre est son compagnon, ils ont les mêmes armoiries. Remarquez-vous celui qui meuble son écu d’une porte peinte d’où l’on croit voir sortir un cerf, ma parole c’est le roi d’Yder !
Ils détaillent ainsi ce qu’ils voient du haut de la tribune.
    – Cet écu fut fait à Limoges d’où Pilade l’a ramené. Il n’a que le combat en tête, c’est là son plus cher désir.
    – Cet autre provient de Toulouse, la martingale et le filet aussi, c’est Keu d’Estraus qui les rapporta.
   – Cet écu-là  vient de Lyon sur le Rhône. Il n’y en a pas de meilleurs, Taulas de la Déserte l’a reçu pour ses mérites et il sait s’en servir pour se protéger.
   – En voici un autre, anglais, fabriqué à Londres on y voit deux hirondelles prêtes à l’envol offertes aux coups des aciers poitevins, c’est celui du jeune Thoas.
   Ils décrivent minutieusement les armoiries de ceux qu’ils connaissent mais n’aperçoivent pas la moindre trace du chevalier qu’ils avaient tant méprisé la veille. Il s’est sauvé, supposent-ils. La reine ne le voyant pas dans la mêlée décide d’envoyer la messagère d’hier pour le chercher dans les rangs et le trouver. Elle l’appelle.
    – Montez sur votre palefroi mademoiselle, lui ordonne-t-elle, pour trouver sans retard le chevalier d’hier et dites lui : « Qu’il fasse au plus mal » ensuite écoutez bien sa réponse.
    La demoiselle ne s’attarde pas. Elle avait bien noté la veille de quel côté il partirait car elle avait la certitude qu’on l’enverrait de nouveau vers lui. Elle se glisse à travers les rangs et trouve enfin le chevalier. Elle lui chuchote que la reine lui demande de faire au pis s’il veut conserver ses bonnes grâces.
     Il lui répond : « Qu’elle en soit remerciée ! » Et elle repart tandis que des huées s’élèvent chez les hommes de troupe, les écuyers, les jeunes gens qui s’écrient : «  Merveille ! Voila l’homme aux armes vermeilles ! Le voici de retour mais pourquoi faire ? Il n’y a pas d’individu plus vil, déchu et méprisable. Il est lâche et ne peut surmonter sa lâcheté ! »
   La demoiselle retourne auprès de la reine qui ne lui laisse aucun répit avant d’entendre la réponse du chevalier. Une réponse qui lui réjouit le cœur car elle est sûre maintenant que c’est lui, celui à qui elle appartient et qui lui appartient entièrement. De nouveau elle demande à la jeune fille de repartir et dire au chevalier qu’il fasse « du mieux qu’il peut », que c’est une prière et un ordre. La jeune fille quitte les loges, rejoint son valet qui lui tenait son cheval, se met en selle et file vers le chevalier.
   – Mon seigneur, lui dit-elle, ma dame vous demande cette fois de faire au mieux que vous pourrez.
   – Dites-lui que rien ne m’est pénible, si c’est son bon plaisir. Sa volonté guide mon contentement.
   Elle n’est pas longue à revenir, se doutant bien que cette réponse ferait le bonheur de la reine, elle va donc tout droit vers les tribunes. La reine se lève pour venir à sa rencontre sans pour autant descendre jusqu’en bas. La messagère rapidement gravit les marches.
   – Je n’ai jamais vu madame, déclare-t-elle, un chevalier d’aussi grand cœur. Son désir de faire tout ce que vous lui commandez est si absolu qu’il reçoit du même visage ce qu’il en est du bien comme du mal.
   – Ma foi, sourit la reine, c’est bien possible !
   Elle revient s’asseoir pour regarder les chevaliers. Lancelot,  brûlant de laisser éclater sa bravoure ne peut plus attendre, il cramponne son écu par ses lanières puis guidant son cheval, il se lance entre deux rangs. Ceux à qui il a donné le change la veille et qui se sont gaussés de lui une partie du jour et de la nuit, sont stupéfaits. Il ne les a que trop longtemps amusés. Tenant son écu par les poignées et venant d’en face, le fils du roi d’Irlande s’est lancé au grand galop contre lui. Leur heurt est tel que l’envie de continuer la joute est maintenant  passée pour le fils du roi d’Irlande. Sa lance s’est brisée sur l’écu de Lancelot constitué de lattes d’un bois dur et sec, et non de tendre mousse. Dans cet affrontement Lancelot lui montre un coup de maître, il lui plaque son écu contre le bras, pousse le bras contre le côté et le projette à terre. Des chevaliers des deux camps partent alors en flèche, à coups d’éperons, les uns pour le sortir de ce mauvais pas, les autres pour s’y opposer. Ceux qui comptent aider leur seigneur le fils du roi d’Irlande, la plupart, une fois dans la mêlée, vident les étriers.
   Gauvain, qui n’a pas pris part aux combats bien qu’il soit présent dans la lice, prend un vif plaisir à voir les prouesses du chevalier aux armoiries rouges qui surpassent et rabaissent celles des autres. Le héraut d’arme s’en trouve ragaillardi et tout le monde l’entend de nouveau crier : « Voici celui qui en prendra la mesure ! Vous allez voir ce qu’il va faire ! Aujourd’hui éclatera sa gloire ! » Lancelot, courant à l’attaque, dirige son cheval vers un adversaire élégamment vêtu et lui porte un coup si fort qu’il l’envoie valdinguer de son cheval à cent pieds, peut-être plus. Comme avec la lance, il se montre si brave à l’épée que les spectateurs sont à la fête en le voyant, même parmi les combattants et plus d’un y prend un vif plaisir car c’est un régal de le voir renverser chevaux et cavaliers. Quand vient le choc très peu demeurent ensuite en selle, il distribue les chevaux qu’il gagne à qui les veut.
    – C’est notre mort et notre honte ! s’écrient les railleurs de la veille. Nous avons eu le plus grand tort de le dénigrer et de l’humilier, il en vaut à lui seul au moins mille de ceux que l’on voit sur ce champ de bataille. Il a vaincu et surpassé tous les chevalier de ce monde et aucun ne peut se comparer à lui !
    De leur côté, les demoiselles, tout en ouvrant des yeux émerveillés, disent qu’il leur enlève tout espoir de mariage. Elles n’osent plus se fier à leur beauté, à leur richesse ou aux privilèges de leur naissance afin qu’il daigne épouser l’une d’elles, car c’est un chevalier de trop haute valeur. Cependant elles ont presque toutes formées un vœu : Sans mariage avec lui, pas de mariage dans l’année et pas d’autre mari d’ici là !
   Lorsqu’elle entend de quels espoirs elles se bercent, la reine en elle-même s’en amuse. Se verrait-il offrir là, devant lui, tout l’or de l’Arabie, elle sait qu’il n’en prendrait pas pour autant la meilleure, la plus belle ou la plus gracieuse parmi celles qui n’ont d’yeux que pour lui. Elles n’ont qu’un désir c’est de l’avoir chacune à soi et elles se jalousent comme s’il était déjà leur époux. N’est-il pas d’une telle adresse qu’elles sont d’avis, tant il leur plait,  que personne ne saurait faire autant de conquêtes guerrières que lui.
   Au moment de se séparer, les deux camps sont tombés d’accord pour dire que le chevalier à l’écu vermeil avait été sans pareil. Mais Lancelot ne souhaite pas être reconnu, il laisse tomber son écu, sa lance et le caparaçon du cheval là ou la foule est la plus dense. Puis il s’éloigne à vive allure. Il a si bien caché son départ que personne dans l’assemblée ne s’en est rendu compte. Il va droit vers le logis d’où il est parti afin de s’acquitter de son serment. Tous le cherchent et le réclament. Que de consternation et d’émotion parmi les chevaliers qui auraient aimé le fêter. S’ils sont contrariés d’avoir été ainsi abandonné, les demoiselles le sont plus encore. En apprenant son départ,  elles jurent de nouveau et par saint Jean, que faute d’avoir celui qu’elles veulent, elles ne se marieront pas de l’année. Ainsi le tournoi se termine sans qu’aucune jeune fille n’ait choisi d’époux.


28-La tour inconnue.
   
   
   










    Lancelot, sans s’attarder revient rapidement à sa prison.  Hélas ! Le sénéchal était revenu deux ou trois jours plus tôt. Il demande où est passé son prisonnier et la dame qui a fait don de ses armes, de son cheval et des harnais à Lancelot, lui a avoué la vérité et comment il est parti pour le défi de Noauz.
   – Ah madame, gémit le Sénéchal, vous ne pouviez faire plus mal ! Il va nous arriver bien des malheurs car Méléagant, mon seigneur, me fera pis de ce qu’il advient d’une épave, autant que si j’avais fait moi-même naufrage. Ce sera ma mort et ma ruine, dès qu’il le saura il sera sans pitié pour moi.
   – Soyez sans crainte cher seigneur, plaide la dame, inutile d’être si effrayé, rien ne le retiendra car il m’a juré sur la sainte église qu’il reviendra au plus tôt et que rien ne pourra le retenir loin d’ici.
    Malgré cela le sénéchal se met aussitôt en selle pour en rendre compte à son seigneur. Méléagant le rassure quand il apprend comment sa  femme a reçu le serment.
    –Il ne se parjurera pas, affirme Méléagant, j’en suis persuadé. Je regrette pourtant beaucoup ce que votre femme a fait, je n’aurais pas voulu, quoi que l’on puisse me dire, qu’il aille à ce tournoi. Maintenant repartez et veillez, dès qu’il arrivera, à ce qu’il soit bien gardé, qu’il ne sorte plus de sa prison et qu’il soit entravé dans ses mouvements. Et prévenez-moi au plus vite !
    – Il en sera fait selon vos désirs, répond le sénéchal.
   Á son retour chez lui, il retrouve Lancelot qui a regagné sa prison. Aussitôt il envoie un messager vers Méléagant pour l’informer du retour de Lancelot. Méléagant convoque alors les meilleurs maçons et charpentiers du pays pour qu’ils lui bâtissent une tour et de faire l’effort, bon gré mal gré, de la terminer au plus vite. Près de Gorre s’étend un large bras de mer et en son milieu il y a une île bien connue de Méléagant, c’est là que l’on se fournira en pierre et en madriers. La tour est achevée en moins de cinquante sept jours, bien fortifiée par des murs épais et largement dimensionnés. Il y fait enfermer Lancelot de nuit, puis il donne l’ordre de murer les portes. En suite il fait jurer aux maçons que de toute leur vie ils ne révéleraient rien de cette tour. Seule une petite fenêtre permet à Lancelot de recevoir une maigre et grossière nourriture.
   C’est ce que ce félon de Méléagant a décidé. Il se rend ensuite à la cour du roi Arthur. Il y parvient rapidement et sitôt devant le roi, tout bouffi d’orgueil et sans la moindre retenue voici ce qu’il lui déclare.
   – Roi, à ta cour et devant toi, je dois par serment livrer combat contre Lancelot qui s’y est engagé, mais de Lancelot je n’en vois pas trace. Néanmoins, ainsi qu’il est prévu, je me présente pour ce combat devant tous. S’il est ici, qu’il s’avance et qu’il se tienne prêt à tenir sa parole dans un an jour pour jour. J’ignore si vous savez dans quelles circonstances ce fut décidé mais j’aperçois ici des chevaliers qui étaient présents au moment de nos accords et qui peuvent en témoigner. Mais si Lancelot conteste cet accord, alors je le prouverai contre lui sans l’aide de personne.
    La reine qui est assise près du roi l’attire à elle.
    – Sire connaissez-vous cet homme ? murmure-t-elle. C’est Méléagant qui me captura quand le sénéchal Keu m’avait en garde. Que d’infamies et de douleurs il lui occasionna.
    – Madame, je l’ai bien compris, répond le roi, je sais parfaitement que c’est lui qui tenait mon peuple prisonnier.
   La reine se tait tandis que le roi se tourne vers Méléagant.
   – Ami, que Dieu m’en soit témoin nous n’avons pas de nouvelles de Lancelot et cela nous inquiète.
   – Sire roi, assure Méléagant, Lancelot m’a dit que je le trouverai sans faute ici. La sommation de ce combat ne peut être faite qu’à votre cour. Je demande à tous les seigneurs présents de m’être témoin : d’ici un an, je mets Lancelot en demeure, en vertu des accords passés le jour où fut prise cette décision.
   Á ces mots monseigneur Gauvain se lève car ce qu’il vient d’entendre lui a profondément déplu.
   – Sire, gronde-t-il, il n’y a pas trace de Lancelot dans ce pays mais nous le ferons chercher et, s’il plaît à Dieu, on le retrouvera avant que l’année ne s’achève, à moins qu’il ne soit mort ou en prison. S’il ne vient pas, permettez-moi alors de le remplacer et pour lui je porterai les armes au jour dit. S’il n’apparaît pas avant.
    – Oh pour Dieu ! s’exclame Méléagant, mon très cher roi acceptez ! C’est son vœu, c’est aussi ma prière. Je ne connais pas de chevalier au monde, à l’exception de Lancelot, avec qui j’aimerais autant me mesurer. Mais soyez certain que si ni l’un ni l’autre n’est là pour me combattre je n’accepterai personne d’autre.
   Le roi Arthur donne son accord et Méléagant quitte la cour. Maintenant, il n’a de cesse de retrouver Bademagu son père. Le jour de l’arrivée de Méléagant dans la ville de Bade,  le roi y tient une cour plénière et joyeuse car c’est son anniversaire. Une foule de divers gens est venue et dans la grande salle se pressent chevaliers et demoiselles, parmi celles-ci se trouve la sœur de Méléagant. Je vous en parlerai plus loin et vous dirai ce que j’ai en tête à son sujet et pourquoi je la mentionne ici. Si j’en disais plus je ferais du tort à mon récit et je ne veux pas le rendre difforme, l’altérer ou le violenter, je veux qu’il suive un bon et droit chemin. Pour le moment je m’en tiens à ceci : comme pour montrer son importance et sa valeur, Méléagant s’est composé un visage altier qui émerveille tout le monde. Devant tous, petits et grands, il s’adresse à son père d’une voix forte.
    – Mon père, que Dieu ait votre âme ! Répondez-moi, s’il vous plaît : Ne doit-il pas être rempli de joie et n’est-il pas de grande vaillance celui qui, à la cour du roi Arthur, est redouté pour la valeur de ses armes ?
   – Mon fils, tous ceux qui ont quelque valeur doivent servir, honorer et vivre en compagnie de celui qui a un tel mérite, admet le père sans en entendre plus.
    Après ce compliment, le roi l’invite à ne pas cacher davantage les raisons de ce discours et dire ce qu’il veut, ce qu’il cherche et d’où il vient.
   – Sire, expose Méléagant, je ne sais pas si vous vous souvenez de ce qui fut convenu dans un accord trouvé par vos soins entre Lancelot et moi. Devant plusieurs témoins il fut dit, c’est ainsi qu’on l’envisagea il me semble, que nous devions nous tenir prêt à combattre au bout d’un an à la cour d’Arthur. J’y suis allé en temps voulu et, ayant pris toutes les dispositions nécessaires, j’ai fais tout ce que je devais : J’ai réclamé et attendu Lancelot, mon adversaire, mais je ne l’ai pas trouvé. Il a du s’enfuir au loin. Mais, avant de repartir Gauvain m’a juré que si Lancelot n’était plus en vie ou s’il ne venait pas dans les délais on ne repousserait pas le combat et qu’il s’en chargerait lui-même à la place de Lancelot, j’ai sa parole. Arthur n’a pas de chevalier aussi prisé que lui, c’est bien connu. Mais avant que ne refleurissent les sureaux, pour peu que l’on en vienne aux prises, je verrai bien si cette renommée est  en accord avec les faits. Ah ! Comme je voudrais que ce soit maintenant !
   – Mon fils, soupire le roi, tu passes à bon droit pour un insensé et qui ne le savait pas l’apprend par ta bouche aujourd’hui. On dit que le cœur vaillant est humble et c’est vrai mais l’homme égaré par son orgueil sera toujours en proie aux folies. En disant cela mon fils je pense à toi, à ton peu de qualités, à  ton cœur sec et sans douceur, trop fermé à la pitié. Tu es enflammé de fureur voilà pourquoi je te méprise et c’est cela qui te fais déchoir. Si tu es valeureux, il se trouvera toujours assez de gens pour en témoigner au bon moment. Un homme de bien, un gentilhomme, ne doit pas vanter sa bravoure pour mieux rehausser son exploit, un exploit se suffit à lui-même. Tu n’augmentes pas ta renommée de la valeur d’une alouette à faire ton propre éloge et tu perds mon estime. Je te fais la leçon mon fils, mais à quoi bon ! Parler à un forcené c’est peine perdue et on ne fait que s’épuiser à vouloir guérir un fou de sa folie. Le bien que l’on enseigne clairement ne vaut rien si on ne le met pas en œuvre, il s’envole et se perd aussitôt.
    Après cela, Méléagant est hors de lui, en proie à une rage violente. Non, jamais aucun humain, je peux vraiment vous l’affirmer ne se montra plus enflé de colère, et dans sa fureur le lien filial qui les liait se rompt car il oublie tout respect pour son père.
    – Rêvez-vous tout haut ou délirez-vous ? S’enflamme-t-il quand vous me traitez d’insensé lorsque je viens vers vous pour vous parler de moi ! Je croyais bien aller comme vers mon père et mon seigneur et vous n’en donnez pas l’apparence. Vous m’insultez outrageusement plus qu’il ne convient. Je suis persuadé que vous ne pourriez même pas expliquer pourquoi vous l’avez fait.
    – Oh si ! Je le peux.
    – Alors pourquoi ?
    – C’est que je ne vois rien en toi qui ne soit pas folie furieuse. Je connais le fond de ton cœur, il fera encore ton malheur. Et maudit soit celui qui viendrait à penser que Lancelot, le si courtois, prisé de tous, sauf de toi seul, se soit enfui par peur de toi ! Mais il est peut-être mort et enterré ou enfermé dans une prison dont la porte est si bien verrouillée qu’il ne peut en sortir. S’il était mort ou en détresse, j’en aurais une douleur extrême. Quelle perte ce serait si un être aussi rayonnant de tant de beauté, si sage et si serein était si tôt anéanti ! Mais plaise à Dieu que cela soit faux !
   Bademagu se tait, mais ce qu’il a dit est tout de suite compris par sa fille, la demoiselle dont il fut question plus haut. Son cœur s’est serré en apprenant ce qui se dit de Lancelot et elle devine aisément qu’on l’a jeté dans un cachot, puisque l’on n’entend plus parler de lui. Que Dieu me damne, se dit elle, si je prends le moindre repos avant d’en avoir des nouvelles sûres et vérifiées. Sans s’attarder un instant de plus, discrètement et sans avertir, elle court se mettre en selle sur une mule belle et docile. Pour ma part, je peux affirmer qu’elle ne sait pas où elle doit se diriger. Ne sachant rien et n’interrogeant personne, elle prend le premier chemin qu’elle voit et file bon train, à l’aventure, sans escorte ni serviteur. Elle se hâte poussée par le désir d’atteindre son but ce qui ne sera pas pour si tôt, malgré ses efforts et ses bonnes intentions. Elle sait qu’elle ne doit pas s’arrêter, ou lambiner quelque part, plus que nécessaire si elle veut mener à bien ce qu’elle s’est mise en tête de faire, c’est à dire sortir Lancelot de prison après l’avoir retrouvé si cela est possible. Á mon avis elle devra parcourir nombre de pays et bien les explorer avant d’avoir de ses nouvelles, mais à quoi bon vous raconter ses courtes haltes, ses longues étapes. Elle a eu beau prendre tous les chemins, monter, descendre, remonter, un mois ou plus s’est écoulé sans qu’elle ait appris plus que ce qu’elle savait en partant, c'est-à-dire rien !
                            
 
29-Le prisonnier.

  
 

  
     Un jour qu’en traversant un champ, tandis qu’elle avance triste et pensive, elle distingue une tour au loin, près d’un bras de mer. À une lieue à la ronde on ne voit ni cabane ni maison. Ce qu’elle aperçoit c’est la tour de Méléagant, là où est enfermé Lancelot. Elle ignore cela, pourtant à peine l’a-t-elle vue qu’elle ne peut en détacher son regard ; elle sait, dans son cœur, qu’elle vient de trouver ce qu’elle a tant cherché. Après tant de peines elle touche au but, la chance l’y a conduite. Elle s’approche de la tour, tend l’oreille et concentre toute son attention en en faisant le tour. Elle examine le pied puis fixe le sommet, elle la voit haute, massive, puissante et reste surprise de n’y voir ni porte ni fenêtre, sauf une lucarne étroite et basse. De plus, cette tour si haute et droite ne possède ni escalier, ni échelle. C’est à dessein, elle en est persuadé, afin d’y tenir enfermé Lancelot. Elle en aura le cœur net avant même d’accepter de manger. Elle s’apprêt à crier  « Lancelot ! » mais elle se retient en entendant une voix au sein de cette étrange tour qui se lamente et appelle la mort. Il veut mourir ce prisonnier qui a trop de douleurs, il ne fait plus cas de lui-même, ni de sa vie !
    – Ah ! Fortune comme ta roue a tourné de façon cruelle ! gémit-il à voix basse et rauque. Tout s’est inversé, j’étais au sommet, je suis tout en bas, j’étais heureux, me voici malchanceux. Fortune, tu pleures sur mon sort mais avant tu me souriais. Malheur ! Pourquoi se fier à elle quand elle vous abandonne si vite. Á cause d’elle je suis tombé du sommet dans le gouffre le plus bas. Fortune, en te moquant de moi tu t’es mal conduite !  Mais que t’importe, rien ne compte pour toi, quoi qu’il arrive. Ah ! Sainte Croix, ah ! Saint–Esprit !  Voici ma destruction, ma perte, mon anéantissement. Gauvain, vous de si grand mérite et de vaillance sans égale, je m’étonne que vous ne m’ayez pas porté secours ? Vous tardez trop, vraiment, c’est un manque de politesse. Vous qui m’aimiez tant, vous auriez pu me venir en aide. De ce côté de la mer comme de l’autre, dans les lieus écartés comme les plus secrets, partout, moi, je vous aurais cherché. Je le dis sans hésiter, durant sept années, voire dix avant de vous trouver, si je vous savais en prison… Mais à quoi bon ces remontrances ? Je ne compte pas assez à vos yeux pour que vous preniez tant de peine. Comme dit justement le proverbe  « On a du mal à trouver un ami mais le mettre à l’épreuve est facile, c’est dans le besoin qu’on le reconnaît. » Hélas ! Cela fait plus d’un an que je suis captif dans cette tour. C’est une faute Gauvain de m’abandonner ! Mais vous n’en savez peut-être rien, c’est la raison de votre absence et je vous blâme peut-être à tort, j’en conviens. Quelle injure et quelle injustice de l’avoir cru ! Je suis persuadé que rien sous la voûte du ciel ne vous eût empêché de venir me sortir de là si vous l’aviez su. C’était votre devoir en tant que compagnon, pour notre amitié, autrement je n’en parlerais pas. Mais c’est dérisoire ! Et cela n’arrivera pas !  Ah ! Puisse-t-il être maudit de Dieu et de saint Sylvestre et anéanti, celui qui m’enferma ignominieusement. De ceux qui vivent c’est le pire, Méléagant l’envieux qui m’a endolori autant qu’il le pouvait. !
Lancelot se calme à cet instant. La jeune fille tout en bas l’a entendu,  il n’y a plus de temps à perdre, elle touche au but et elle l’appelle.
    – Lancelot ! crie-t-elle de toutes ses forces, vous qui êtes là-haut parlez moi, je suis votre amie.
   Mais lui, dans la tour n’entend rien. Et elle crie de plus en plus fort. Finalement, malgré sa faiblesse il croit l’entendre et s’étonne. Qui peut l’appeler ? Il entend la voix mais à qui appartient-elle ? Naturellement il l’ignore. Il se croit le jouet d’une illusion. Il regarde autour de lui, mais dans cette tour il est bien seul.
    – Mon Dieu, s’exclame-t-il, qu’est-ce que j’entends ? Quelqu’un parle et je ne vois personne ! C’est invraisemblable. Pourtant je ne dors pas et mes yeux sont grands ouverts, si cela m’arrivait en songe je pourrais croire à une tromperie mais je suis éveillé et cela m’inquiète.
    Non sans peine il se lève et se dirige à petits pas, très lentement vers l’étroite ouverture. Il s’y appuie cherchant la bonne position. Quand il jette un regard dehors, comme il peut, il voit celle qui a crié. Qui est-elle ? Mais au moins il la voit. Elle l’a reconnu aussitôt.
    – Lancelot, je me suis lancée de loin à votre recherche et j’ai enfin touché au but, Dieu merci je vous ai trouvé !  C’est moi qui vous ai demandé ce don quand vous alliez vers le Pont de l’Épée et sans hésiter vous me l’avez volontiers accordé. C’était la tête de ce chevalier que je haïssais et que vous avez tranchée après l’avoir vaincu. Pour ce don, pour ce service que vous m’avez rendu je me suis mise d’en l’obligation de vous sortir d’ici.
    – Grand merci mademoiselle, répond le prisonnier, je serai largement récompensé de vous avoir rendu ce service si je suis sorti de là. Si vous y parvenez je vous fais la promesse ferme, au nom de l’apôtre Paul, de vous rester à jamais tout acquis et devant Dieu, il ne se passera pas de jour que je ne fasse tout ce qu’il vous plaira de me commander sans qu’aussitôt vous ne l’obteniez, dès lors que ça ne dépend que de moi.
   – Ami, lui crie la jeune fille n’ayez crainte, vous sortirez de cette prison et recouvrez votre liberté aujourd’hui même. Pour vous reposer vous ferez un long séjour à votre convenance et il n’y a pas de choses qui vous plaisent que vous n’obteniez selon vos désirs. Ne soyez plus inquiet mais d’abord il me faut trouver un outils quelconque dans les parages pour que vous puissiez agrandir ce trou jusqu’à ce que vous puissiez passer.
    – Que Dieu vous accorde de le trouver. J’ai avec moi de la corde en quantité que cette engeance m’a donné pour que je hisse mes repas, un pain d’orge très dur et de l’eau trouble qui me donne des nausées.
    Au bout d’un temps de recherche la fille de Bademagu découvre un pic bien taillé aigu et solide qu’elle lui fait parvenir et le voici qui frappe et qui martèle et qui creuse à force de coups. Épuisé par ses efforts il sort enfin dès que c’est assez large. Quel soulagement pour lui de se voir tiré de prison et de s’échapper de ce lieu où il fut si longtemps gardé au secret. Le voici en abondance d’air pur ! Soyez certain que pour tout l’or du monde mis en tas pour lui, il ne retournerait pas en arrière.