Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
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      rosalie



                 Nicolas Chauvin et la naissance du                                                                        chauvinisme.  (Essai)




                                                       Pour l`article sur Chauvinisme                   



 
    














   

  Qui était ce Nicolas Chauvin dont le nom, par glissement sémantique, servit à qualifier chauvins et chauvinisme, maladie nationale et même internationale ? En tout état de cause si la Révolution n'avait pas remis au goût du jour la patrie et surtout la nation, le chauvinisme n'aurait peut-être pas existé, au moins avec l'intensité qu'on lui connait. Pas une rencontre sportive, nationale ou internationale sans chauvins et chauvinisme, c'est la règle. En compagnie de  Gérard de Puymège auteur de "Chauvin, le soldat-laboureur. Contribution à l'étude des nationalismes" aux éditions Gallimard, nous allons tenter d’apporter une réponse sur l'individu Chauvin et le débusquer dans ses retranchements.
   C’est Jacques Arago (1790-1855), littérateur et frère du savant François Arago qui, le premier, introduisit Chauvin dans le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture de M. W. Duckett, Paris 1845. Voici le texte : "Nicolas Chauvin, né à Rochefort, soldat à dix-huit ans. A fait toutes les campagnes, 17 blessures, toutes par devant, 3 doigts amputés, une épaule fracturée, front mutilé, sabre d'honneur, ruban rouge, deux cents francs de pension..." 
   L'historien Debidour,(1847-1917), Inspecteur Général de l'instruction publique, dans la Grande Encyclopédie, Inventaire Raisonné des Sciences, des Lettres et des Arts par une société de savants et de gens de lettre (1886-1902) reprend, sans le vérifier, l'article d'Arago et ajoute de son cru : "Chauvin, soldat français né à Rochefort ... L'exaltation naïve de son patriotisme et de son admiration pour l'Empereur l'avait, non moins que sa valeur, rendu célèbre dans toute l'armée. On souriait un peu de ce vieux brave. Plus tard on le chansonna et le public, inventant le mot de chauvinisme, prit l'habitude de désigner sous ce nom, l'exagération sincère et parfois plaisante du sentiment français à laquelle se laissaient aller nos anciens soldats."
    Le journaliste Jules Clarétie, dans "Le Temps" du 3 janvier 1913, cité par de Puymège, rapporte que : "Chauvin retraité, revint à Rochefort et fut alors suisse à la préfecture maritime. Pendant le court séjour que Napoléon fit à Rochefort avant de s'embarquer à l'île d'Aix pour Sainte-Hélène, Chauvin ne voulut point quitter la chambre où couchait son maître. Le départ de l'Empereur et le retour du drapeau blanc le mirent dans un état d'exaltation extrême. Il emporta chez lui un vieux pavillon tricolore et s'en fit une paire de draps. Plus grognard que jamais Chauvin murmurait : je crèverais dedans, et il tint parole". Clarétie s'était inspiré du Docteur Gaulard de Rochefort qui racontait le fait dans le Bulletin de la Société Géographique de Rochefort, lequel Gaulard souhaitait qu'une rue de cette ville portât le nom de Nicolas Chauvin*. Nous étions à la veille de la Grande Guerre et le patriotique Chauvin revenait à la mode. 
    Dans la première moitié du 19° siècle, le conscrit Chauvin, sous la plume du dessinateur Charlet (1792-1845), devient une sorte de héros en négatif, symbole de la naïveté paysanne. A cette époque la conscription durait 8 ans et un homme sur deux était exempté. Rien d'étonnant à ce que ceux qui étaient pris passent pour des naïfs... qui se dégrossissaient ensuite au fil de ces huit années. On attribue aussi à Chauvin des "Oeuvres poétiques" grivoises et populistes parues en 1825. Chauvin est aussi le personnage central de plusieurs vaudeville dont "La Cocarde Tricolore" de Th et H. Cogniard en 1831, qui lui font dire cette réplique immortelle : J'suis Français, j'suis Chauvin et j'tape sur l'bédouin. (L'histoire se passe en Algérie.) 
    Sur scène, Chauvin incarne tantôt l'image du troufion qui ne songe qu'à prendre du bon temps, tantôt celle de l'ancien à qui on ne la fait plus, voire du vieux soldat moralisateur et exalté, ou encore du démobilisé redevenu laboureur qui se laisse aller aux regrets des bons moments passés sous les drapeaux. Heureux temps où il courait les filles et faisait la guerre. Tout se passe, dans ces vaudevilles, comme si le public se partageait entre l'adulation pour le héros Chauvin et le mépris moqueur pour les exploits du troufion Chauvin. C'est l'époque des conquêtes hors de France, en Afrique surtout ; il y a alors les "pour" et il y a les "contre". 
 
 
 Alphonse Daudet (Contes du lundi- La mort de Chauvin- 1873) le voit ainsi : "Grand, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds toujours en colère, qui ne se faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin ; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée travaillant sans cesse, a fini par creuser une seule ride très profonde, quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus tout, la terrible façon dont il roulait les r en parlant de la "Frrance" et du "drapeau frrançais"... Je me dis : "Voilà Chauvin !"...
   Ce Chauvin, dans le conte de Daudet meurt le 23 mai 1871 pendant la Commune de Paris, pris entre le feu des soldats versaillais et celui des insurgés.
   Calculons : Si Chauvin s'est engagé à 18 ans, mettons à la prise du pouvoir par Napoléon en 1799, au départ de Napoléon pour Sainte-Hélène en 1815 il a 34 ans et se trouve bien jeune pour être le retraité de Clarétie et de Gaulard ; à sa mort (selon Daudet) le 23 mai 1871 il a 90 ans, un âge respectable qui dispense de courir sur les barricades.
   La ville de Rochefort, possède-t-elle les preuves tangibles de sa naissance ? Monsieur Gérard de Puymège nous a évité de remuer la paperasse aussi bien à Rochefort qu'aux archives des armées où un tel brave n'a pu que laisser d'abondantes traces. Ce ne sont pas les Chauvin héroïques qui manquent, mais aucun ne correspond à la description d'Arago. Rien, en ce qui concerne la naissance de Nicolas Chauvin, nous dit de Puymège "dans les paroissiaux et états civils de Rochefort, La Rochelle et les environs". On peut mentionner néanmoins, à partir des archives militaires :
    -  Pierre Chauvin, déserteur le 19 floréal an 12 ;
   - Michel-Georges Chauvin, imprimeur, 23 ans, enrôlé le 11/3/1793 à Rochefort (ne laisse aucun souvenir particulier de sa bravoure) ;
  - Jacques Chauvin, natif de Saint-Crespin (Charente maritime), 19 ans, enrôlé le 15/05/1793 (pas plus que le précédent il ne laisse une trace quelconque de sa bravoure) ;
   - Un Nicolas Chauvin décéde à Rochefort le 9/05/1818. Il est aspirant canonnier dans l'artillerie de marine, mais n'a que 23 ans et se trouverait trop jeune pour avoir été grognard.
    Par contre :
    - A Saint Denis d'Oléron (Charente Maritime), depuis 1815, le plus glorieux des Chauvin, Pierre, Capitaine d'infanterie, est à la retraite. Il est né le 21/08/1774 à Berneuil, entre Saintes et Pons. Membre de la légion d'honneur, il décède le 24/06/1856. Soldat à 18 ans en octobre 1792, Caporal le 20/12/1792, Sergent à la 30° demi-brigade d'infanterie légère en 1801, Sergent-major en 1803, Capitaine en 1809, il est, à ce moment-là, prisonnier de guerre en Espagne. Il participe aux campagnes de 1793 et 1794, puis en Italie, en Espagne. En 1815 il est dans l'Armée du nord, au 72° régiment de ligne. Blessé 3 fois (au lieu des 17 d’Arago), en 1799 à la partie postérieure de la fesse droite, en 1800 au pied gauche et en 1808 au bras gauche. Il est mis à la retraite en 1815 pour cause de "gène dans les mouvements". Coïncidence, c'est en 1815 que l'épopée napoléonienne prend fin. De Puymège ne mentionne pas qu'il ait été ardent Bonapartiste et les archives militaires ne portent pas trace d'une attitude particulièrement "chauvine" et exaltée durant ses campagnes. Sa sœur Mme Veuve Rochabrun, en réclamant au ministère de la guerre les états de services de son frère en janvier 1879, ne fait pas mention de son état de héros national supposé.
   Le plus singulier des Chauvin fut le dragon qui alla mourir à Sare près de Saint-Jean-de-Luz au cours d'une escarmouche contre les espagnols, pendant les guerres de la Révolution. La ville de Saint-Jean-de-Luz, débaptisée le 29 brumaire an II s'appellera même pendant deux ou trois ans, Chauvin-Dragon. On ne sait rien de plus sur ce brave.
    Il y eut aussi un Chauvin, piqueur de Napoléon 1er qui passa avec lui par Rochefort mais qui ne figure pas parmi ceux qui l'accompagnèrent à Sainte-Hélène. Ce Chauvin, selon de Puymège, s'il fut assez proche de l'empereur ne fut tout de même que son maître d'écurie.
    Il y eut d'autres héroïques Chauvin dans d’autres départements, dont l'un, né à Falaise, se suicidera à Paris en 1806. Un Régis Chauvin né à Curas (Ardèche) en 1769, engagé à 18 ans, 17 campagnes, caporal le 2/06/1792 pourrait faire l’affaire mais il n’est pas natif de Rochefort. Pensionné, Légion d'honneur, il aurait appartenu à la garde impériale et serait mort à Vaugirard en 1838.
   Les Rochefortais, dans Trois siècles en Images (édit. 1983) de l'histoire de leur ville, page 36 du tome 2, dans un article intitulé : Rochefort, berceau du chauvinisme, mentionnent cet étrange et impalpable concitoyen. On y cite une historiette où le malheureux Chauvin aurait présenté les armes au carrosse vide de l'empereur, lors de son départ pour l'exil, le 8 juillet 1815. Comme une star harcelée par ses fans Napoléon se serait éclipsé discrètement par une autre porte et dans une autre voiture.  Chauvin aurait aussi fait un drap du drapeau français en souhaitant qu'il lui serve de linceul.
  De Puymège écrit qu'il existe un dossier ouvert, aux archives de la guerre, au nom de Nicolas Chauvin. Il contient 3 pièces :
  - Une demande de renseignements sur notre héros émanant de l'attaché militaire français en poste à Washington en décembre 1976 qui précise : né à Rochefort, 17 blessures etc ;
  - Une seconde demande, plus insistante de ce même attaché, en février 1977 ;
 - Une photocopie de l'article du Larousse sur Chauvin. (L'encyclopédie Larousse du XX° siècle édition 1933 reprend pratiquement mot pour mot l'article d'Arago.)
   Sur chacune des deux premières pièces, l'archiviste à noté : Rien. Malgré ses recherches, Gérard de Puymège, lui non plus n'a pu découvrir les preuves de la naissance à Rochefort du grognard Nicolas Chauvin, pas même celles de son existence en tant que héros national n'importe où en France.

    S'agit-il, Chauvin et chauvinisme, d'un mythe en cours de formation ? Au sens où Roland Barthes (Mythologies) le définit "comme un système de communication, un message", "une parole choisie par l'histoire". Ou encore selon Mircea Eliade : "parce qu'ils (les mythes) renouvellent une communion, parce qu'ils ont été consacrés à l'origine par des dieux, des ancêtres ou des héros"(in Le sacré et le profane). Chauvin deviendrait alors, dans un temps indéterm
iné et lointain, ce que sont devenus Jeanne d'Arc, Roland neveu de Charlemagne, Sainte Geneviève, Guillaume Tell etc.
   Autant de héros que le pays appelle à la rescousse comme modèles pour "cimenter l'union sacrée". Il ne lui manque que son chantre, un Michelet ou le Turoldus de la Chanson de Roland, qui traduise des faits hypothétiques en exploits qui se dérouleraient au temps jadis, quand les laboureurs formaient le gros de la troupe et que, suivant l'exemple du romain Cincinnatus, ils quittaient la charrue pour voler au secours de la patrie. Ce que traduisait en 1854 le Colonel Ambert : « Ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus digne d’admiration dans nos sociétés moderne c’est certainement le paysan transformé par la loi en soldat d’infanterie. » (sic)
  Car on le voit bien, c'est toujours Chauvin, ou plutôt ceux qui se réclament de lui aujourd'hui, qui trouvent les mots les plus justes pour rassembler et unir les forces du nationalisme populaire que ce soit à l'occasion d'une guerre, d'une bataille économique ou dans ces lieux de conflits exacerbés que sont les compétitions sportives.
   Il est aussi objet de dérision. Illustrant cette alternance glorification-mépris, Alphonse Daudet (Contes du lundi), après s'être senti plusieurs fois exaspéré par son attitude fanfaronne dira, parlant du siège de Paris : "Sans Chauvin, Paris n'aurait pas tenu huit jours. Puis à la fin de son texte : C'était le dernier Français." 
   D'origine bien française, Chauvin s'est mondialisé, ce que n'ont fait ni Jeanne d'Arc, ni Roland. Chauvinisme, ou manière de se comporter comme Nicolas Chauvin, se dit chauvinism en anglais (lesquels ont eu aussi leurs chauvins particuliers : les jingos), chauvinismus en allemand, chauvinismo en espagnol, sciovinismo en italien, chauvinismus en russe, sovinisme en roumain etc. Il est à ce point cosmopolite qu'un mouvement féministe anglo-saxon si on en croit de Puymège l'a pris pour cible, il s'agit du M.C.P qui lutte contre le "Male Chauvinist Pig" !
 Sans porter un jugement de valeur sur l'héritage laissé par Chauvin, force est de reconnaître qu'il s'est développé d'une manière remarquable et rapide. C'est pourquoi cet abusif Rochefortais, tout compte fait, a bien mérité de l’indulgence de la patrie, à défaut d'estime.
 
                                                          ©Jean-Bernard Papi 2005
                              (Texte paru dans l'Echo des Arènes Oct. 99 n°24 et dans La Saintonge Littéraire)
 
 * Il existe bien une rue Nicolas Chauvin à Rochefort.