Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 

30-Le retour de Lancelot.                                                                 Agnès Sorel par Jean Fouquet
                                                                                                                                   
      
   Lancelot est libre mais il est si affaibli qu’il chancelle et presque défaille de faiblesse. Avec douceur pour ne pas le blesser, elle l’assoit devant elle sur sa mule et ils partent à vive allure. Elle quitte la route et chevauche par des chemins dérobés pour ne pas éveiller l’attention de qui pourrait les reconnaître et leur nuire, ce qu’elle veut éviter. Elle atteint enfin un manoir qui lui sert de logis et de retraite en raison de son côté fonctionnel et pour la beauté du paysage. Ses serviteurs lui sont entièrement dévoués, tout s’y trouve en abondance et c’est un endroit sûr car secret. Á peine descendu de cheval Lancelot est déshabillé et étendu avec douceur sur un beau lit. La demoiselle le baigne et l’entoure journellement de tant de soins que je ne pourrais pas vous en décrire la moitié. Sa main qui avait brandi la tête du chevalier s’est faite douce, elle le traite comme s’il s’agissait de son père. Elle le rétablit et le remet en état. Il abandonne le lit. Maintenant il est l’égal d’un ange par sa beauté et toutes les traces de privations ont disparues. Le voici fort et magnifique. La jeune fille est allée lui chercher une robe de chevalier, la plus belle, et elle le vêt. En s’habillant il se sent heureux et plus léger qu’un oiseau en vol. Lui mettant les bras autour du cou, il l’embrasse.
    - Amie, lui dit-il tendrement, je dois vous rendre grâce autant qu’à Dieu de m’avoir redonné la santé. C’est à vous que je dois d’être sorti de ma prison, vous pouvez disposer à votre guise de ma personne, corps et âme, de mes biens comme de mes faveurs, vous avez tant fait pour moi que je vous appartiens désormais. Mais il y a longtemps qu’on ne m’a vu à la cour du roi Arthur, mon seigneur qui m’a toujours porté une grande amitié ; et j’aurai beaucoup à y faire. Puis-je, ma douce et bonne amie, vous adresser la prière de me laisser partir. Si cela vous convient, j’irai là-bas avec plaisir.
    – Lancelot, mon doux, mon très cher ami, murmure la jeune fille, j’y consens car où que ce soit je ne veux que votre gloire et votre bien.
    Or elle possède un cheval merveilleux, le meilleur que l’on ait jamais vu. Elle le lui donne. D’un bond, brûlant la politesse aux étriers, le voici en selle. Alors l’un et l’autre se recommandent à Dieu et Lancelot se met en chemin, si heureux que je ne peux, quoi que je fasse, vous décrire son allégresse et sa joie d’avoir pu échapper au piège dans lequel il était tombé. Il se répète que le traître, l’être qui a avili son propre lignage, qui l’a emprisonné s’est fourvoyé et va devenir la dupe dont on rit. Oui, se dit-il, malgré lui j’en suis sorti. Il n’existe pas de trésor, de Babylone à Gand, pour lequel il laisserait filer Méléagant s’il le tenait et qu’il avait sur lui le dessus. Il lui a fait trop de torts et d’ennuis.
 
    Il sera bientôt à même de rencontrer celui qu’il menace et talonne, car celui-ci est venu à la cour d’Arthur sans que personne ne l’invite. Dès son arrivée Méléagant demande monseigneur Gauvain lequel, obligeamment se rend à son appel. Alors ce félon s’enquiert de Lancelot, si on l’avait retrouvé depuis, il fait l’innocent comme s’il ne savait rien à propos de ce dernier. Néanmoins il ne sait pas tout ; bien qu’il s’imagine, à cette heure, d’être sûr de son fait. Gauvain répond qu’il ne l’a pas vu.
    – Puisque on ne le trouve pas, s’écrie Méléagant c’est à vous de venir à sa place. Tenez votre parole !
    – S’il plaît à Dieu en qui je crois, réplique Gauvain, je tiendrai d’ici peu mes engagements et m’en acquitterai envers vous. Si on décide à qui fera le plus de points et que je lance au mieux mes dés, que Dieu et sainte Foi m’entendent, je raflerais de plein droit et sans reculer, la totalité de la mise.
    Puis Gauvain ordonne que l’on jette un tapis et qu’on l’étende sur le sol. Les écuyers sans tergiverser apportent le tapis que l’on place là où il le veut. Gauvain s’assoit dessus et commande aux jeunes nobles présents de l’armer. Ils s’y mettent à trois parmi ses proches, cousins ou neveux, tous bien éduqués et vaillants. Ils l’équipent si bien que rien ne peut leur être reproché dans le détail de leur service.  Après l’avoir armé l’un d’eux est allé lui chercher un coursier d’Espagne, un destrier plus véloce à travers champs et bois, ou par monts et  par vaux, que le vaillant Bucéphale. L’illustre Gauvain, l’homme le plus droit qui n’ait jamais reçu bénédiction, monte sur ce cheval. Déjà il cramponne son écu quand il voit apparaître Lancelot devant lui.
   C’est si miraculeux de le voir surgir si soudainement, que, sans mentir, Gauvain en est tout émerveillé comme si, à l’instant, Lancelot venait de tomber du ciel. Au bout d’un temps d’étonnement et dès qu’il se rend compte que ses yeux ne le trompent pas, rien ne peut alors le retenir de mettre pieds à terre et d’aller vers lui les bras tendus pour le saluer et l’embrasser.
    C’est une grande joie et un bonheur sans pareil de retrouver son compagnon ! C’est la pure vérité et Gauvain à cet instant aurait refusé d’être élu roi si cela l’avait été sans Lancelot. Le roi Arthur et tous savent que Lancelot est revenu sain et sauf, n’en déplaise à certains, lui que l’on attendait depuis si longtemps. Ils affichent une immense joie et toute la cour se rassemble autour de lui, jeunes et vieux pour manifester leur gaieté. La douleur et la tristesse qui régnaient s’enfuient devant cette liesse.
    – Et la reine, prend-elle part à cette gaieté qui éclate de partout ?
   – Mais oui, et la première.
   – Que dites-vous là ? Par Dieu où donc est-elle ? Si rien ne lui cause plus de bonheur que cette heureuse arrivée pourquoi n’est-elle pas venue à lui ?
    – Mais c’est le cas ! Elle est si près de lui que pour un peu elle suivrait les élans de son cœur.
    – Où donc est son cœur ?
    – Tout joyeux, il couvre Lancelot de baisers.
    – Alors pourquoi le reste du corps est-il en retrait ? Son bonheur n’est-il pas entier, s’y mêle-t-il du dépit ou de l’animosité ?
  – Non, vraiment en aucune manière mais il y a nombre de gens, le roi et d’autres, qui ont les yeux grands ouverts et qui pourraient tout comprendre si son cœur, devant eux, avait dicté sa conduite et si sa raison n’avait chassé tant de passion, de pensées folles. On aurait découvert le fond de son cœur et ç’eut été une immense folie. Ainsi la raison a enfermé, enchaîné, ce cœur trop fou et ses folles pensées. Recouvrant un peu son bon sens, la reine remet leurs effusions à plus tard en un lieu plus discret et dans un moment plus propice quand l’opportunité sera meilleure que celle d’aujourd’hui. Le roi de son côté rend les grands honneurs à Lancelot.
    – Ami, lui dit-il après avoir bien marqué sa joie, voici longtemps que je n’ai eu un tel plaisir d’avoir des nouvelles de quelqu’un, comme c’est le cas pour vous. Mais je m’étonne, expliquez-moi où et dans quel pays vous avez pu rester si longtemps caché. Durant l’hiver et l’été je vous ai fait chercher partout sans que personne ne vous découvre.
   – Cher seigneur, répond Lancelot, je peux en peu de mot vous raconter ce qui m’est arrivé. Méléagant, cet infâme traître, m’a  maintenu en prison depuis le jour où les captifs en son pays furent délivrés. Il m’a fait croupir misérablement dans une tour en bord de mer où il m’avait enfermé. J’y serais encore si une amie ne m’avait délivré, une jeune fille à qui autrefois j’ai rendu service, et qui pour ce don infime, s’est montrée en retour très généreuse, m’apportant bienfaits et respect de moi-même. Quant à celui que je déteste par-dessus tout, à qui je dois la honte et les souffrances occasionnées sans répit, j’entends le lui faire payer sans plus attendre. Ce qu’il est venu chercher ici, il va l’avoir ! Il ne faut pas qu’il reste là planté à attendre car voici que j’ai préparé son gain, partie principale augmentée des intérêts. Que Dieu veuille qu’il n’en tire aucune gloire !
    – Ami, intervient Gauvain, ce paiement-là, je peux le faire moi-même à votre créancier, ce n’est qu’un modeste service et puis, je suis déjà en selle prêt à combattre, comme vous le voyez. Mon cher ami ne me refusez pas ce don, je le veux et vous le réclame.
   – Plutôt se laisser arracher un œil, réplique Lancelot, les deux même, que d’être obligé d’y consentir !


31-Lancelot vs Méléagant 3ème                       
      et dernier combat


 
   
 
     









    Cela n’arrivera pas, il le jure, il remboursera sa dette lui-même car il en a fait le serment. Gauvain comprend qu’il est inutile d’avancer d’autres arguments. Il retire son haubert et il enlève ses armes. Lancelot les revêt avec impatience car l’heure de régler les comptes ne lui semble jamais venir. Il ne connaîtra la paix qui lorsqu’il aura payé Méléagant dont l’étonnement est sans limite devant le miracle dont il est témoin. Pour un peu il en perdrait la raison, car ce qu’il voit est à en devenir fou !
    Quel insensé j’ai été, se dit–il, de n’être pas allé voir, avant de venir ici, s’il était bien emprisonné dans la tour. Mais pourquoi grand Dieu y serai-je allé ? Comment aurais-je pu penser qu’il en sortirait. Les murs ne sont-ils pas assez solides et épais ? La tour n’est-elle pas suffisamment haute et puissante ? Elle n’a aucun trou ou faille par lequel il aurait pu passer sans aide extérieure ! Le secret a été trahi peut-être ? Admettons qu’à force d’usure les murs se soient écroulés, il aurait dû périr le corps broyé, déchiqueté ? Mais oui par Dieu, et en entier écrasé !  Si les murs étaient tombés cela signifiait sa mort mais avant qu’ils ne s’effondrent la mer aura disparue sans qu’il n’en reste une goutte et ce sera la fin du monde !
    Ou alors on les a abattus. Non, ça s’est passé différemment et pour sortir il a eut de l’aide sans quoi il ne se serait pas envolé. Je dois ma perte à ses complices. Quoi qu’il en soit il est dehors. Si j’avais pris mes précautions rien de tel ne serait arrivé et on ne l’aurait pas revu à la cour ! Mais je me repens trop tard ! Le paysan plein de bon sens a un proverbe qui dit  « C’est comme fermer l’écurie quand le cheval s’est échappé. » Je suis certain maintenant de connaître le plus déshonorant des traitements à moins d’accepter de beaucoup souffrir. Combien de coups me faudra-t-il supporter ? Qu’importe, aussi longtemps que je tiendrai je lui donnerai du fil à retordre ! Si Dieu en qui j’ai foi, le veut.
   Méléagant cherche ainsi à s’encourager et il ne demande rien d’autre que d’aller en champ clos, face à Lancelot, ce qui ne va pas tarder car ce dernier veut mener son attaque vers  une rapide victoire. Mais avant qu’ils ne se livrent assaut le roi les prie d’aller tous les deux plus bas, dans la lande au pied du château ; il n’en est pas de plus jolie jusqu’en Irlande. Ainsi font-ils en dévalant rapidement la pente et le roi les suit avec sa cour, groupes après groupes tous s’y rendent sans exception tandis qu’aux fenêtres d’autres s’attroupent, dont la reine avec les dames et les jeunes filles, dont certaines sont forts jolies.
    Dans cette lande se dresse un sycomore majestueux qui tient une large place, environné d’herbe fraîche et drue qui se renouvelle en permanence. Au pied du grand sycomore qui date du temps d’Abel, jaillit une source d’eau claire et vive qui s’écoule sur un fond de gravier net et brillant comme de l’argent. Par un conduit me semble-t-il fait de l’or le plus fin, elle s’enfuie à travers la lande vers un vallon et entre deux bosquets. Le roi vient s’y asseoir pour le plaisir des yeux. Il donne l’ordre au public de s’écarter. 
    Avant de foncer avec violence sur Méléagant, l’objet de toute sa haine, Lancelot l’a menacé à haute voix.. 
    – Venez par là ! Je vous défie ! Soyez de plus bien assuré que je ne vous épargnerai pas. ! 
    Puis il éperonne son cheval et recule jusqu’à une portée de flèche au moins. Alors ils s’élancent l’un vers l’autre de toute la vitesse des chevaux. Ils se portent un si rude coup qu’ils transpercent les écus pourtant solides mais sans se blesser l’un et l’autre. Sans s’arrêter, ils passent outre puis font demi-tour pour se donner un nouveau coup sur leur écu de tout l’élan des chevaux. Ce sont d’impétueux chevaliers, vaillants et courageux et leurs chevaux allient force et vitesse, dans la violence de ce choc les écus qu’ils portent au cou sont traversés de nouveau par les deux lances qui sans avoir été brisées sont parvenues au contact de leur peau.
   La poussée réciproque est si brutale qu’ils sont désarçonnés. Ni le harnais de poitrine, ni les sangles ou les étriers n’ont pu empêcher qu’ils ne vident chacun la selle par l’arrière et ne tombent sur le sol. Sans cavalier, les chevaux errent en tous sens, remontant et descendant, l’un se met à ruer l’autre à mordre, prêt à s’entretuer. Les chevaliers jetés à bas se sont relevés rapidement et du fourreau ils ont tirés leur épée à l’acier tranchant sur lequel des phrases sacrées sont gravées. L’écu à hauteur du visage ils sont maintenant occupés à se faire le plus de mal possible. Lancelot ne craint pas Méléagant car, en escrime, il en sait moitié plus que son adversaire l’ayant pratiquée dès l’enfance. Tous deux se frappent à grands chocs sur les écus encore retenus à leur cou et sur les heaumes cerclés d’or, maintenant fendus et cabossés.
   Lancelot serre Méléagant de très près et d’un coup puissant sur son bras droit bardé de fer laissé à découvert, il  tranche le bras tout net. Quand Méléagant sent sa blessure, cette main droite perdue, il se dit qu’il la vengera chèrement dès que l’occasion s’en présentera et sans la manquer pour rien au monde. Mais cela en vaudra-t-il la peine s’il ne peut vaincre ? Il en ressent maintenant tant de rage et de douleur qu’il est près d’en devenir fou. Il fonce sur Lancelot croyant le surprendre mais celui-ci est sur ses gardes et d’un coup de taille de sa lame bien tranchante il le blesse de manière telle qu’il ne s’en remettra plus, même s’il parvient à passer avril et mai. Il lui enfonce le nasal dans les dents dont trois sont brisées. Méléagant suffoque de colère au point d’en perdre la parole et ne daigne pas demander grâce, prisonnier qu’il est de sa folie et de son cœur qui le mène à contre sens.
   Lancelot s’avance vers lui, défait les lacets qui attachent son heaume aux mailles du haubert et lui coupe la tête. Il ne pouvait s’y dérober. Méléagant tombe mort et c’en est fait de lui. Parmi les présents, personne, je vous l’assure, n’eut la moindre pitié pour lui. Le roi et tout le monde en montrent même beaucoup de joie. Les plus satisfaits désarment Lancelot et l’emmènent dans l’allégresse générale.  
 
       
    Seigneurs si je parle encore je dépasserai mon sujet, je m’apprête donc à conclure.
Ici s’achève le roman d’un bout à l’autre. Godefroi de Leigni, clerc, a mené à sa bonne fin « La Charrette », mais qu’on ne le blâme pas d’avoir repris l’œuvre de Chrétien ! Il ne l’a fait qu’avec l’accord de Chrétien qui l’avait commencée. Il l’entreprit à compter du moment où Lancelot venait d’être emmuré pour aller aussi loin que dure le récit. Telle est sa part. Il ne veut rien ajouter ou retrancher pour ne pas gâter le conte.
   Ici prend fin le roman de Lancelot de la charrette.
 

Réécriture Jean-Bernard Papi ©