Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

16-Le Pont de l'Épée.
  
 
 
 
   



    Ils suivent leur chemin sans s’écarter et parviennent au Pont de l’Épée à l’heure où décline le jour, bien après none et tout près de l’heure des vêpres. Au pied du pont ils descendent de cheval pour examiner l’eau traîtresse, un torrent qui gronde de ses eaux noires et boueuses. On dirait le fleuve infernal, si périlleux et si profond qu’en y tombant toute créature y disparaît comme dans la mer. Le pont jeté en travers des eaux ne ressemble à aucun autre et on n’en verra jamais plus de semblable. Pour moi, il n’y eut jamais de si funeste pont, de si funeste planche. Une longue épée fourbie, une lame nue, sert de pont au-dessus de l’eau glacée. Elle est solide et rigide malgré sa longueur de deux lances et elle est soigneusement fixée, de part et d’autre du torrent à de solides billots. Elle a été si bien façonnée qu’elle est capable de supporter un grand poids, une rupture ou un fléchissement n’est pas à craindre. Cependant, ce qui désespère le plus les compagnons du chevalier c’est qu’ils croient voir de l’autre côté du torrent et au bout du pont deux lions ou deux léopards enchaînés à un rocher. L’eau, le pont, les lions les effraient tant, qu’ils en sont tout tremblants.
    – Monseigneur, écoutez donc un conseil dont vous avez le plus grand besoin sur ce que l’on voit. La construction, la charpente et tout l’art de ce pont sont inquiétants. Si vous ne faites pas votre mea culpa maintenant, bientôt vous n’aurez plus l’occasion de le faire. Dans des cas comme celui-là, il faut commencer par réfléchir. Admettons donc que vous soyez passé de l’autre côté, ce qui n’a aucune chance de se produire pas plus qu’on ne pourrait interdire aux vent de souffler ou de défendre aux oiseaux de chanter et de même l’on ne pourrait retourner dans le ventre de sa mère pour renaître, ce qui est  tout à fait impossible autant que de vider la mer de ses eaux ! Eh bien comment imaginer que les deux lions furieux qui sont enchaînés là-bas ne vous tuent, ne sucent le sang de vos veines, ne mangent votre chair et pour fini ne rongent vos os ? Je me trouve même bien audacieux d’oser les regarder ! Si vous ne prenez garde ils vous tueront, croyez–moi ! Ils auront tôt fait de vous broyer et de vous arracher les membres car ils ne connaissent pas la pitié ! Ayez donc plutôt pitié de vous-même et restez près de nous. Ce serait un péché contre vous que de vous mettre en toute conscience dans un péril de mort aussi certain.
      – Seigneurs, répond-il en riant, soyez remerciés de tant vous inquiéter pour moi, votre belle amitié en est la cause, je sais bien qu’en aucune manière vous ne voudriez qu’il m’arrive malheur mais j’ai foi en Dieu et Il saura me protéger. Ni ce pont, ni cette eau ne me font peur, pas plus que la terre ferme sur laquelle je me tiens. Oui ! Je vais me préparer à tenter de le franchir. Plutôt mourir que de m’en retourner.
     Ses compagnons ne savent plus que dire et tous deux répandent larmes et soupirs. Pour traverser le gouffre du mieux possible il fait quelque chose d’étonnant et de bizarre : il se déchausse totalement et enlève ses gants, on peut déjà prévoir qu’il n’en sortira pas indemne s’il parvient de l’autre côté. Il cramponne fermement la lame, plus affilée qu’une faux,  à mains nues et y pose ses pieds nus sans s’inquiéter de les entailler  Il préfère se blesser que de tomber du pont et être obligé de nager en sachant qu’il ne s’en sortirait pas. Il parvient à traverser non sans souffrir. Le voici blessé aux mains, aux genoux et aux pieds, mais l’amour qui le porte depuis le début agit comme un baume et endort la douleur.
    Une fois de l’autre côté il se souvient des lions qu’il croyait avoir vu. Rien, pas même un lézard ou quoi que ce soit  censé lui faire du mal. Il porte l’anneau devant ses yeux et  pour lui c’est la preuve qu’il a été victime d’un véritable enchantement. Ses compagnons restés sur l’autre rive jubilent, mais ignorent le prix payé par son corps, cependant pour notre chevalier le bénéfice est important. Tandis qu’avec sa chemise il essuie le sang qui coule de ses plaies il aperçoit devant lui une tour. Il n’en avait jamais vu d’aussi imprenable, impossible de trouver mieux qu’elle !

                              
17-Le roi Bademagu et son fils Méléagant.                   
   
     
    Á l’une des fenêtres de cette tour était venu s’accouder le roi Bademagu, un homme d’esprit fin et pénétrant qui manifeste un respect permanent de l’honneur et de la vertu et par-dessus tout reste fidèle en toute occasion à la loyauté. Tout le contraire de son fils Méléagant venu s’accouder près de lui, lequel de toute son énergie se plait à être déloyal et ne se lasse jamais de commettre trahisons, infamies et cruautés. Du haut de la tour ils voient le chevalier passer le pont dans la peine et la douleur  Sous l’effet de la colère Méléagant  a changé de couleur. Il devine que l’on vient lui disputer la reine mais il s’estime si bon combattant qu’il ne craint aucun chevalier, si redoutable et vigoureux qu’il soit. Il aurait été parmi les meilleurs s’il n’avait été félon,  mais il a un cœur de pierre dépourvu de bonté et de compassion. Ce qui rend le roi très heureux attriste son fils. Le roi est certain que celui qui vient de passer le pont est le meilleur de tous. Personne n’aurait eu l’audace d’affronter l’épée si la lâcheté était tapie au fond de son cœur, car la lâcheté couvre ses serviteurs de honte plus vite que la prouesse n’honore les bons. La prouesse aurait-elle moins de pouvoir que la lâcheté et la paresse ? Sans le moindre doute ! Il est plus facile de faire le mal que le bien. L’auteur aurait bien des choses à dire sur ce sujet mais ce serait s’attarder. Passons à autre chose et retournons à notre travail. Mais écoutez donc le discours que tient le roi à son fils.
  – Mon fils, le hasard a voulu que nous nous accoudions à cette fenêtre et nous en sommes récompensés par une scène d’une telle hardiesse qu’il n’était pas possible de l’imaginer. Reconnais que tu ne peux en vouloir à l’auteur d’un si remarquable exploit. Fais donc convenablement la paix avec lui et rends-lui la reine, car tu sais bien qu’il vient chercher la reine Guenièvre. Tu ne gagneras rien à t’y opposer, au contraire tu risques d’y perdre beaucoup. N’hésite donc pas à te montrer sage et bon joueur, envoie lui la reine avant qu’il vienne à toi. Accorde lui chez toi, dans ton pays, l’honneur de lui donner avant qu’il ne réclame. Évite de passer pour un entêté, pour un insensé et un orgueilleux ! Si cet homme se retrouve seul sur tes terres, tu dois lui offrir ta compagnie, car un homme d’honneur se doit d’attirer à lui tout homme d’honneur et le traiter avec respect et amabilité. Il ne doit pas le tenir éloigné. Et qui honore autrui s’honore lui-même. Apprend que la gloire sera pour toi si tu rends service et amitié à cet homme qui est, sans réserve, le meilleur chevalier au monde.
    – Dieu me damne s’il n’en existe pas d’aussi bon et même de meilleur ! s’écrie Méléagant. Voulez-vous que je devienne son vassal, mains jointes et pieds nus, et que je tienne de lui ma terre ? Par Dieu, oui, plutôt être son vassal que de lui rendre la reine ! Que Dieu me garde de la lui rendre de cette manière. Eh bien non ! Je ne la lui donnerai pas et je la disputerai par les armes à tous ceux qui sont assez fous pour oser venir la chercher !
   – Mon fils tu agirais avec sagesse, reprend le roi, si tu cessais de t’obstiner. Je t’en prie, je te conseil de te calmer. Tu comprends bien que ce chevalier gagnera en notoriété s’il  conquiert la reine et, pour cela, il doit l’obtenir par un combat plutôt que par un bienfait. C’est pourquoi, à mon avis, il ne veut pas d’un don paisible, il veut au contraire la gagner en livrant bataille. Tu serais donc bien avisé de le priver de ce combat… Je souffre de te voir t’égarer mais si tu méprises mon avis, j’aurai moins de regret s’il t’arrive malheur. Et ce désastre pourrait vite t’arriver, car ce chevalier dans mon palais ne doit craindre que toi. Du côté de mes hommes comme de moi-même, je lui garantis une trêve. Je n’ai jamais commis de  félonie, ni la moindre trahison, et je ne vais pas commencer ni pour toi ni pour aucun autre. Je ne veux pas te leurrer, je suis décidé à lui promettre tout ce dont il aura besoin en fait d’armes et de cheval. Puisqu’il est si hardiment parvenu jusqu’ici, il sera sous ma protection à l’encontre de tout homme, excepté de toi seul. Et je veux que tu saches que si tu es vaincu, il n’aura rien à craindre de personne.
   – J’ai tout mon temps pour vous écouter, grommelle Méléagant, et pour me taire ! Vous êtes libre de dire ce qui vous plaît mais peu m’importent vos paroles ! Je n’ai rien d’un saint homme plein de pitié et de charité et je ne recherche pas autant les honneurs jusqu’à lui céder celle que j’aime le plus ! Cette affaire ne sera pas réglée aussi aisément que ce que vous, et lui, imaginez. S’il trouve en vous un appui contre moi pourquoi en avoir de l’aigreur ? Et que m’importe si de vous et de vos hommes il obtient paix et trêve ? Ne croyez pas pour autant me faire reculer ! Dieu m’en garde ! Au contraire, je suis ravi de savoir qu’il n’aura que moi à redouter. Je ne vous demande rien qui puisse vous faire encourir des reproches de déloyauté ou de trahison. Soyez bon autant qu’il vous plaira, et laissez- moi être sans pitié.
   – Comment ? Tu persévères et tu ne veux rien céder ?
   – Non ! Rien ! rétorque Méléagant
   – Eh bien, n’en parlons plus ! Fais de ton mieux, je te laisse et je vais parler au chevalier. Je souhaite lui offrir sans réserve aide et conseil. Je suis à son entière disposition.
   Le roi descend de la tour et ordonne d’amener son grand cheval puis il se fait accompagner par trois chevaliers et deux serviteurs. Ils suivent la pente du terrain jusqu’au pont où ils aperçoivent le chevalier occupé à étancher le sang de ses plaies. Pour guérir, il lui faudra du temps et du repos, pense le roi mais autant se mettre en tête d’assécher la mer entière ! Il s’empresse de descendre de cheval et le chevalier, tout blessé qu’il est  se redresse comme s’il était indemne. Il va à sa rencontre, bien qu’il ne le connaisse pas, sans rien laisser paraître des douleurs qui l’étreignent aux pieds et aux mains. Le roi, se rendant compte des efforts du chevalier se hâte de le saluer.
    – Monseigneur, lui dit-il,  c’est une grande surprise de voir de quelle manière vous êtes entré dans ce pays, mais soyez-y le bienvenu. Personne ne se risquera plus dans pareille entreprise. Cela n’était jamais arrivé et cela n’arrivera plus jamais à quelqu’un d’avoir assez de courage pour se jeter dans une aventure aussi périlleuse. Et sachez-le, je ne vous estime que plus d’avoir accompli ce que nul n’aurait osé imaginer de faire. Vous pouvez compter sur mon aimable bienveillance et sur ma loyauté envers vous. Je suis le roi de cette terre et je vous offre, selon ce que vous déciderez, mon service et mon conseil sans arrière pensée. Je devine l’objet de votre quête, c’est la reine n’est-ce pas ?
    – Sire, vous avez deviné et aucune autre tâche ne m’amène ici, confirme le chevalier.
   – Ami, vous aurez fort à faire avant de l’obtenir, soupire le roi et je vois vos plaies et tout le sang perdu. Comme celui qui l’a conduite jusqu’ici n’a pas le cœur suffisamment noble pour vous la rendre sans bataille, il faut que vous vous reposiez et que l’on soigne vos blessures jusqu’à complète guérison. Je vous ferai donner du baume des Trois Maries, et mieux même, si cela existe, car j’ai le plus vif désir de vous voir guéri. La reine est enfermée dans une prison irréprochable et nul ne l’approche et la touche, pas même mon fils qui s’en désole après l’avoir emmenée ici. On n’a jamais vu quelqu’un devenir si enragé au point d’en perdre la raison. Mais j’ai de l’affection pour vous et j’aurai plaisir, Dieu ait mon âme ! à vous donner ce qui vous manque. Si solides que soient les armes de mon fils, lequel m’en voudra pour ce don, les vôtres le seront tout autant et vous aurez le cheval qu’il vous faut. De plus je vous prends sous ma protection, n’en déplaise à quiconque. Ne craignez rien de qui que ce soit, exception faite de celui qui a amené la reine ici. Jamais on n’a menacé quelqu’un comme je l’ai menacé, un peu plus et dans ma colère je le chassais. C’est mon fils, mais ne vous inquiétez pas, si en vous combattant il n’a pas la victoire, jamais il n’ira contre ma volonté et ne pourra vous nuire de quelque manière que ce soit.
    – Sire, réplique le chevalier, soyez remercié ! Mais je suis en train de gaspiller mon temps et je ne le veux pas. Je ne souffre pas, je ne ressens de gêne d’aucune blessure. Menez-moi jusqu’à lui armé comme je le suis. Je suis prêt, pour passer le temps, à donner et à recevoir des coups.
   – Ami, prévient le roi, il vaudrait mieux que vous attendiez quinze jours ou trois semaines, jusqu’à la guérison de vos blessures. Le repos durant quinze jours au moins vous fera du bien. Je ne permettrai à aucun prix que vous combattiez en ma présence dans votre état et armé de la sorte, et je ne regarderai même pas.
   – Si vous y consentiez, déclare le chevalier, je livrerais bataille sans autre répit et avec mes armes sans que, durant le temps d’un pas, je prenne le moindre repos. Mais j’accepte, pour vous, d’en prendre suffisamment et d’attendre jusqu’à demain. Il sera alors vain d’en rediscuter car je n’attendrai pas plus longtemps.
   Le roi lui promet qu’il en sera fait selon ses désirs et il le fait accompagner à son logement en recommandant à ceux qui l’accompagnent d’être attentif à son service. Désireux de parvenir à la paix, il retourne auprès de son fils.
   – Cher fils, lui dit-il, fais donc la paix avec ce chevalier. Il n’est pas venu ici pour se distraire, aller à la chasse ou tirer à l’arc, il est venu en quête de gloire. Il aurait pourtant le plus grand besoin de repos ainsi que je l’ai constaté. S’il avait écouté mon conseil il n’aurait combattu qu’après deux mois de repos, un combat d’ailleurs qu’il appel déjà de ses vœux. Et même il aurait livré bataille sur-le-champ malgré ses mains et ses pieds qui ne sont que plaies et coupures. Si tu lui rends la reine, crois-tu en être déshonoré ? Tu n’as pas à redouter cela  car en agissant ainsi tu n’encourres aucun reproche, c’est même plutôt un péché que de retenir ce que l’on garde sans raison ni droit.
   – Vos préoccupations de paix sont vaines, réplique Méléagant. Jamais, aussi sûrement que j’ai foi en saint Pierre, je ne vous écouterai à ce sujet, et il faudrait, oui-da,  que l’on m’écartèle entre des chevaux si je vous obéissais ! S’il cherche l’honneur, moi aussi ! S’il cherche le profit moi de même ! Et s’il tient à se battre, je le veux cent fois plus !
   – Tu ne poursuis que ta folie ! S’emporte le roi, je le vois bien, et tu ne trouveras qu’elle ! Demain tu mettras ta force à l’épreuve face à ce chevalier puisque c’est ce que tu veux !
   – Puissé-je n’avoir jamais pire contrariété que celle-ci, ricane Méléagant. Je la voulais aujourd’hui même, plus encore que je n’en ferai cas demain. Voyez mon air plus sombre que d’habitude, mon regard trouble et ma mine défaite, tant qu’il me faudra attendre ce combat je n’aurai ni joie ni plaisir et je n’aurai de goût à rien.
   Le roi comprend que ses prières et ses conseils ne serviront à rien et il quitte Méléagant à contrecœur.  Ensuite, il choisit un robuste et vaillant destrier ainsi que de belles armes qu’il fait parvenir à notre chevalier, accompagnées en outre d’un chirurgien, un bon chrétien et un homme fidèle, le plus loyal qui soit au monde, plus expert à guérir les plaies que tous les médecins de la faculté de Montpellier. Suivant les ordres de son roi, ce soir-là, il soulage du mieux qu’il peut le chevalier.


                                          
18-La joute.                                         
 
                                                                                                                                                                       
   Dans tous les territoires alentours, la nouvelle du combat est parvenue aux chevaliers, aux dames, aux grands seigneurs et jeunes filles. Des quatre coins sont arrivés des étrangers et gens du pays, certains après avoir chevauchés durant la nuit jusqu’au lever du jour. Les uns comme les autres se sont agglutinés au pied de la tour. Dès l’aube, la foule est si dense que l’on ne peut même pas se retourner. Le roi s’est levé de bon matin, le cœur serré en pensant à ce combat. Il se rend près de son fils lequel a déjà posé sur sa tête son heaume, un équipement fabriqué à Poitiers. Aucun sursis ne pouvant être aménagé et aucune paix ne pouvant être conclue malgré ses demandes réitérées, le combat, ainsi qu’il l’a ordonné, aura lieu sur la place, devant la tour. Le chevalier étranger est donc convoqué par le roi pour être amené sur la place en partie remplie par les gens de Logres.
   Ils s’étaient rassemblés là avec l’allégresse et le recueillement des fidèles qui vont écouter les orgues à l’église lors des fêtes annuelles, Pentecôte ou Noël. Les jeunes filles étrangères nées au royaume du roi Arthur avaient jeûné et marché pieds nus en chemise de laine trois jours durant afin que Dieu donne force et vigueur au chevalier qui allait se battre pour les délivrer de leur captivité. De la même façon, les gens du pays priaient Dieu afin qu’il donne la victoire à leur seigneur.
   Á six heures, peu avant que ne sonne prime, les deux chevaliers sont là, au milieu de la place, bien armés, montés sur leurs chevaux bardés de fer. Méléagant est un homme bien découplé qui possède une noble allure ainsi que beaucoup d’aisance à cheval. Son haubert aux mailles fines, son heaume et son écu pendu à son cou lui seyent à merveille. Mais tous n’ont d’yeux que pour son adversaire, même ceux qui souhaitent sa défaite, et tous sont d’avis qu’auprès de lui Méléagant est plutôt insignifiant.
   Dès que les deux chevaliers se sont placés au centre de la place, le roi s’en approche pour parlementer, recherchant la paix de toute son énergie. Mais c’est bien en vain qu’il supplie son fils.
   – Tenez bien vos chevaux, leurs quémande-t-il désabusé, jusqu’à ce que je sois monté dans la tour. Si ce n’est pas trop vous demander, ayez la bonté d’attendre jusque là.
    Il les quitte plein d’inquiétude et se rend près de la reine. La veille au soir, elle lui a demandé à être placée de telle manière qu’elle puisse voir tout le combat et il lui avait accordé cette faveur. Il vient donc la chercher, il veut l’honorer et la servir sans ménager sa peine, pour la conduire devant une fenêtre donnant sur la place et lui-même s’installe à sa droite, à une autre fenêtre. De part et d’autre du roi et de la reine, se tiennent des chevaliers, des dames, des jeunes filles nées dans Gorre ainsi que nombre de captives qui sans relâche redoublent de prières. Prisonniers et prisonnières prient pour leur seigneur car ils ont foi en lui, et en Dieu, pour les secourir et les délivrer.
   Les deux chevaliers font alors rapidement reculer la foule puis ils retirent leur écu et avec les courroies qui servaient à les suspendre à leur cou, ils le fixent à leur bras. Lançant leurs chevaux au galop, ils heurtent les écus de la lance et dans l’élan s’interpénètrent de deux bons bras si bien que les lances plient, explosent et s’éparpillent en menu bois. Sur leur lancée, les chevaux chargent l’un contre l’autre, front contre front, poitrail contre poitrail tandis que se heurtent les écus et les heaumes. Le fracas qui s’ensuit résonne comme un coup de tonnerre. Les pièces métalliques sur le poitrail des chevaux sont arrachées, les deux rangées de sangles, les étrivières, les rênes sont rompues et les arçons des selles, pourtant si solides, sont en pièces.
   Les chevaliers n’ont pas à rougir de se retrouver au sol dès lors que s’est rompu la totalité du harnais. D’un bond ils se remettent sur pied, et, sans une parole, s’attaquent plus sauvagement que deux sangliers. Sans plus de menaces, tels d’implacables ennemis, ils se portent des coups terribles de leurs épées d’acier, Souvent ils entaillent les heaumes et les hauberts brillants tandis que l’épée fait jaillir le sang. Ils soutiennent le combat avec vigueur et se malmènent à force de coups lourds et féroces. Après maints assauts prolongés et violents, ils sont à égalité et l’on ne peut dire qui prend l’avantage sur l’autre. Mais il était inévitable que celui qui était passé sur le Pont de l’Épée sente s’affaiblir ses mains blessées.La frayeur saisit ceux qui ont pris son parti en voyant ses coups mollir. Ils craignent qu’il ait le dessous et déjà ils ont l’impression qu’il est en train de perdre devant Méléagant et ils ne cessent d’en discuter entre eux.
   Aux fenêtres de la tour se trouve une jeune fille intelligente qui réfléchit, se disant que  le chevalier de la charrette n’est pas venu jusqu’ici pour combattre pour elle, pas plus que pour le menu peuple accouru sur la place. S’il ne s’était pas agi de la reine, il n’aurait rien entrepris, se dit elle, aussi, s’il la sait présente à la fenêtre, il reprendra forces et courage. Si on lui donne son nom, elle l’interpellera afin qu’il regarde autour de lui. Elle se rend auprès de la reine.
   – Au nom du ciel madame, supplie-t-elle, dans votre intérêt et dans le nôtre, je vous demande de me dire, si vous le connaissez, le nom de ce chevalier afin de lui venir en aide.
   – Il n’y a rien qui s’y oppose, bien au contraire. Son nom est Lancelot du Lac.
   – Mon Dieu, j’en ai du baume au cœur ! s’écrie la jeune fille et je retrouve la vie. Elle bondit en avant et elle crie si fort que tout le monde l’entend.
  –  Lancelot, retourne-toi et regarde qui a les yeux fixés sur toi !
   Quand Lancelot entend son nom il se retourne vivement, et dans son demi-tour il aperçoit là-haut, assise dans les loges de la tour, celle que, parmi les habitants du monde entier, il a la plus grande envie de voir. Dès cet instant il se fige sans détourner les yeux ou le visage, plutôt se défendre en tournant le dos à l’adversaire. Cependant Méléagant le presse le plus qu’il peut, rempli de joie à l’idée que l’autre ne peut plus lui résister. Les gens du pays exultent. Les étrangers ont un tel chagrin qu’ils sentent leurs jambes se dérober sous eux. Nombreux sont ceux qui dans leur désarroi se laissent tomber à genoux ou se couchent de tout leur long. Ainsi se trouvent ici réunis la joie et le deuil. Alors de nouveau on entend depuis la fenêtre crier la jeune fille.
   – Ah ! Lancelot que signifie une conduite aussi insensée ? Il n’y a pas si longtemps tu étais un modèle de droiture et d’exploits. Je ne crois pas que Dieu nous ait jamais donné un chevalier qui te soit comparable en valeur et en renommée et te voila maintenant à combattre dans une véritable confusion, contourne donc ton adversaire pour rester face à cette tour et voir ce qui est si doux à regarder !
   Lancelot prend cet appel comme une humiliation et la fureur éclate en lui comme une haine, il sait que depuis trop longtemps dans ce combat il n’a pas l’avantage, au vu et au su de tous. Il fait un bond en arrière et contourne Méléagant qu’il place entre la tour et lui. Ce dernier fait des efforts pour repasser de l’autre côté mais Lancelot se rue par deux fois sur lui et de son écu le heurte violemment de tout son poids, il l’empêche ainsi de revenir à sa position précédente. En même temps, grâce à son amour, il sent revenir ses forces et grandir son audace. Il se sent en même temps rempli d’une haine mortelle, infiniment plus grande que toutes celles qu’il a éprouvées jusqu’alors et cela le rend ardent et terrifiant. Pour Méléagant qui sent la peur l’envahir cela n’a plus rien d’un jeu, il ne s’est jamais frotté à un chevalier si indomptable et il n’a jamais été malmené comme par celui-là. Il veut prendre de la distance. Il recule, il esquive les coups. Lancelot le pousse vers la tour mais il s’en rapproche de si près qu’il ne voit plus la reine, alors il le ramène vers le centre de la place, et toujours il regarde la reine, sa dame qui a allumé en lui la flamme qui lui donne une si grande ardeur à vaincre ce Méléagant qu’il promène à sa guise devant lui, tel un aveugle ou un unijambiste. Le roi se rend compte que son fils est si malmené qu’il n’a plus les moyens de se défendre. Il  se sent triste et peiné malgré tout, il veut lui venir en aide si cela est possible en s’adressant à la reine et en la priant d’intervenir.
    – Madame, lui dit-il, je vous ai montré beaucoup d’affection en vous servant et en vous honorant depuis que vous êtes en mon pouvoir. Il n’y a rien que vous ayez souhaité que je n’aie accompli aussitôt volontiers dès que je sentais qu’il en allait de votre honneur. Á vous maintenant de m’en récompenser, néanmoins vous devriez me refuser ce que je vais vous demander, sauf à le faire par amitié pour moi. Il ne fait aucun doute que, dans ce combat, mon fils est battu, ce n’est pas que je le regrette mais je vous prie pour qu’il ne soit pas tué par Lancelot qui en a le pouvoir. Vous ne devez  pas le vouloir vous non plus, non parce qu’il vous a causé beaucoup de tort à vous et à Lancelot, mais pour moi qui vous en supplie. Dites à Lancelot de se retenir de le frapper et je vous en bénirai. Vous me rembourserez ainsi le prix de vous avoir servie.
   – Mon cher seigneur, répond la reine, j’accepte puisque vous m’en priez. Même si j’ai une rancune mortelle envers votre fils que je n’aime pas, vous avez eu tant d’égards pour moi qu’afin de vous être agréable je consens à ce que Lancelot cesse le combat.
    La réponse de la reine est entendue de Lancelot et de Méléagant et comme celui qui aime sait obéir et qu’il exécute de bonne grâce ce qui plait à son amie, il est normal que Lancelot obéisse, lui qui aime mieux que Pyrame, si jamais on peut aimer plus encore. Au dernier mot tombé de sa bouche et sitôt qu’elle dit : « Si vous voulez qu’il s’arrête je le veux bien aussi. » Lancelot pour rien au monde désormais ne toucherait son adversaire et ne bougerait pas, quitte à être tué par lui. Donc il ne bouge pas et il ne le frappe pas tandis que Méléagant le frappe autant qu’il peut, fou de colère et de honte d’en être réduit à ce que l’on supplie grâce pour lui. Le roi pour le raisonner est descendu de la tour jusque sur le lieu du combat. Il interpelle son fils.
    – Comment ? Trouves-tu convenable de le frapper alors qu’il ne te touche pas ? C’est être trop traître et violent ! Cette prouesse vient bien mal à propos car nous savons tous pertinemment qu’il a pris le dessus sur toi.
   – Seriez-vous devenu aveugle ? s’écrie Méléagant tout entier dominé par son orgueil et son humiliation, je crois que vous n’y voyez goutte ! Il faut être aveugle pour douter que je ne sois pas vainqueur !
   – Cherche donc, gronde le roi, quelqu’un pour te croire, car tous ceux qui sont présents savent démêler la vérité du mensonge ! Et nous savons la vérité !
   Le roi ordonne alors à ses vassaux de tirer son fils en arrière, ce qu’ils font aussitôt et Méléagant est repoussé hors du champ. Pour que Lancelot recule ce fut plus simple et Méléagant aurait pu longtemps encore le frapper avant qu’il ne riposte.
   – J’arbitre par Dieu ! Tu dois maintenant faire la paix et rendre la reine, ordonne le roi à son fils. Tu dois abandonner et renoncer à tes prétentions.
  – Vous parlez pour ne rien dire ! Cette polémique n’a aucun sens, allez-vous en et laissez-nous combattre, et ne vous en mêlez plus !
  – Je sais qu’il te tuera si on vous laisse combattre.
  – Lui, me tuer ? ironise Méléagant c’est plutôt moi qui le tuerais, et rapidement, en vrai vainqueur si vous nous laissiez combattre au lieu de nous en empêcher !
  – Dieu ait mon âme, déclare fermement le roi, mais tes paroles ne servent à rien.
  – Pourquoi ?
  – C’est ma volonté. Ni ta folie,ni ton orgueil ne peuvent me persuader de te laisser tuer. Il faut être simple d’esprit pour vouloir mourir comme tu le fais, sans même t’en rendre compte. Je sais que tu me détestes parce que je veux te protéger, mais jamais, de mon plein gré, Dieu ne permettra que j’assiste à ta mort car j’en aurais le cœur brisé.
   Á force de discussion et de raisonnement le roi fait un pacte avec son fils. Aux termes de cet accord Méléagant rend la reine mais à la condition que Lancelot, sans le moindre délais et quel que soit le moment choisi et dès que la sommation lui en sera faite, se battra dans un délais d’un an, jour pour jour, avec lui. Lancelot est d’accord et le peuple présent fête cette paix. Il est décidé que le combat aura lieu à la cour du roi Arthur, seigneur de Bretagne et de Cornouaille. Encore faut-il que la reine y consente et que Lancelot s’engage, au cas ou Méléagant serait vainqueur, à la laisser repartir avec lui sans que personne ne s’y oppose. La reine y consent et Lancelot promet. C’est ainsi qu’ils se mettent d’accord, et enfin on les désarme. Le pays avait une coutume : il suffisait qu’un seul prisonnier puisse le quitter pour que tous les autres soient libres. Chacun remercie Lancelot  et je vous laisse à penser combien le bonheur fut grand alors. Sur la place, les étrangers au pays se rassemblent en exprimant leur joie et tous l’interpellent.
   – Oui, monseigneur, disent-ils, en entendant votre nom nous avons été très heureux car d’emblée nous étions certains d’être tous délivrés ! 
   Il y a foule autour de lui et tous essaient de le toucher. Le plus proche n’a pas assez de mots pour lui dire son bonheur et sa reconnaissance. Si la joie est grande chez ceux qui quittent l’exil, la tristesse ne l’est pas moins chez ceux du pays. Méléagant et les siens, en particulier, songeurs et accablés, ne trouvent guère cette coutume à leur goût.