Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
   – Monseigneur, voilà longtemps que nous sommes arrivés ici, depuis le royaume de Logres où nous sommes nés. Si vous pouviez obtenir dans ce pays fortune et honneur dans la poursuite de votre tâche, nous aimerions que vous rentriez en Logres couvert de gloire car nous aussi,  avec bien d’autre, nous en ferions notre profit.
   – Oui, je le sais, approuve le chevalier de la charrette. 
   L’arrière-vassal se tait et l’aîné de ses fils s’adresse au chevalier.   
  – Monseigneur, pour vous aider il faut que nous unissions toutes nos forces et plutôt donner que promettre. Notre aide vous sera d’un grand secours et nous ne devons pas attendre que vous nous la demandiez. N’ayez pas d’inquiétude pour remplacer votre cheval, nous ne manquons pas ici de chevaux vigoureux. C’est le moins que nous puissions faire, vous aurez le meilleur, c’est indispensable. 

   – J’accepte bien volontiers, déclare le  chevalier.
  On fait préparer les lits. Au point du jour ils se lèvent et s’apprêtent pour partir. Pour ne point manquer aux usages ils prennent alors congé auprès de la dame, du seigneur et de ses enfants. Il faut que vous sachiez que plutôt que de monter en selle sur le cheval qui lui est  offert, il préfère le donner à l’un de ceux qui l’ont accompagné jusqu’ici et prendre son destrier. Il l’a décidé. Une fois bien en selle ils prennent la route avec la bénédiction de ceux qui les avaient si bien reçus.

16- Le Pont de l'Épée. 
 
   Ils suivent leur chemin sans s’écarter et parviennent au Pont de l’Épée à l’heure où décline le jour, bien après none et tout près de l’heure des vêpres. Au pied du pont ils descendent de cheval pour examiner l’eau traîtresse, un torrent qui gronde de ses eaux noires et boueuses. On dirait le fleuve infernal, si périlleux et si profond qu’en y tombant toute créature y disparaît comme dans la mer. Le pont jeté en travers des eaux ne ressemble à aucun autre et on n’en verra jamais plus de semblable. Pour moi, il n’y eut jamais de si funeste pont, de si funeste planche. Une longue épée fourbie, une lame nue, sert de pont au-dessus de l’eau glacée. Elle est solide et rigide malgré sa longueur de deux lances et elle est soigneusement fixée, de part et d’autre du torrent à de solides billots. Elle a été si bien façonnée qu’elle est capable de supporter un grand poids, une rupture ou un fléchissement n’est pas à craindre. Cependant, ce qui désespère le plus les compagnons du chevalier c’est qu’ils croient voir de l’autre côté du torrent et au bout du pont deux lions ou deux léopards enchaînés à un rocher. L’eau, le pont, les lions les effraient tant, qu’ils en sont tout tremblants.
   – Monseigneur, écoutez donc un conseil dont vous avez le plus grand besoin sur ce que l’on voit. La construction, la charpente et tout l’art de ce pont sont inquiétants. Si vous ne faites pas votre mea culpa maintenant, bientôt vous n’aurez plus l’occasion de le faire. Dans des cas comme celui-là, il faut commencer par réfléchir. Admettons donc que vous soyez passé de l’autre côté, ce qui n’a aucune chance de se produire pas plus qu’on ne pourrait interdire aux vent de souffler ou de défendre aux oiseaux de chanter et de même l’on ne pourrait retourner dans le ventre de sa mère pour renaître, ce qui est  tout à fait impossible autant que de vider la mer de ses eaux ! Eh bien comment imaginer que les deux lions furieux qui sont enchaînés là-bas ne vous tuent, ne sucent le sang de vos veines, ne mangent votre chair et pour fini ne rongent vos os ? Je me trouve même bien audacieux d’oser les regarder ! Si vous ne prenez garde ils vous tueront, croyez–moi ! Ils auront tôt fait de vous broyer et de vous arracher les membres car ils ne connaissent pas la pitié ! Ayez donc plutôt pitié de vous-même et restez près de nous. Ce serait un péché contre vous que de vous mettre en toute conscience dans un péril de mort aussi certain.
   – Seigneurs, répond-il en riant, soyez remerciés de tant vous inquiéter pour moi, votre belle amitié en est la cause, je sais bien qu’en aucune manière vous ne voudriez qu’il m’arrive malheur mais j’ai foi en Dieu et Il saura me protéger. Ni ce pont, ni cette eau ne me font peur, pas plus que la terre ferme sur laquelle je me tiens. Oui ! Je vais me préparer à tenter de le franchir. Plutôt mourir que de m’en retourner.
   Ses compagnons ne savent plus que dire et tous deux répandent larmes et soupirs. Pour traverser le gouffre du mieux possible il fait quelque chose d’étonnant et de bizarre : il se déchausse totalement et enlève ses gants, on peut déjà prévoir qu’il n’en sortira pas indemne s’il parvient de l’autre côté. Il cramponne fermement la lame, plus affilée qu’une faux,  à mains nues et y pose ses pieds nus sans s’inquiéter de les entailler  Il préfère se blesser que de tomber du pont et être obligé de nager en sachant qu’il ne s’en sortirait pas. Il parvient à traverser non sans souffrir. Le voici blessé aux mains, aux genoux et aux pieds, mais l’amour qui le porte depuis le début agit comme un baume et endort la douleur.
    Une fois de l’autre côté il se souvient des lions qu’il croyait avoir vu. Rien, pas même un lézard ou quoi que ce soit  censé lui faire du mal. Il porte l’anneau devant ses yeux et  pour lui c’est la preuve qu’il a été victime d’un véritable enchantement. Ses compagnons restés sur l’autre rive jubilent, mais ignorent le prix payé par son corps, cependant pour notre chevalier le bénéfice est important. Tandis qu’avec sa chemise il essuie le sang qui coule de ses plaies il aperçoit devant lui une tour. Il n’en avait jamais vu d’aussi imprenable, impossible de trouver mieux qu’elle !
                              
17- Le roi Bademagu et son fils Méléagant.                   
   
     
  Á l’une des fenêtres de cette tour était venu s’accouder le roi Bademagu, un homme d’esprit fin et pénétrant qui manifeste un respect permanent de l’honneur et de la vertu et par-dessus tout reste fidèle en toute occasion à la loyauté. Tout le contraire de son fils Méléagant venu s’accouder près de lui, lequel de toute son énergie se plait à être déloyal et ne se lasse jamais de commettre trahisons, infamies et cruautés. Du haut de la tour ils voient le chevalier passer le pont dans la peine et la douleur  Sous l’effet de la colère Méléagant  a changé de couleur. Il devine que l’on vient lui disputer la reine mais il s’estime si bon combattant qu’il ne craint aucun chevalier, si redoutable et vigoureux qu’il soit. Il aurait été parmi les meilleurs s’il n’avait été félon,  mais il a un cœur de pierre dépourvu de bonté et de compassion. Ce qui rend le roi très heureux attriste son fils. Le roi est certain que celui qui vient de passer le pont est le meilleur de tous. Personne n’aurait eu l’audace d’affronter l’épée si la lâcheté était tapie au fond de son cœur, car la lâcheté couvre ses serviteurs de honte plus vite que la prouesse n’honore les bons. La prouesse aurait-elle moins de pouvoir que la lâcheté et la paresse ? Sans le moindre doute ! Il est plus facile de faire le mal que le bien. L’auteur aurait bien des choses à dire sur ce sujet mais ce serait s’attarder. Passons à autre chose et retournons à notre travail. Mais écoutez donc le discours que tient le roi à son fils.
  – Mon fils, le hasard a voulu que nous nous accoudions à cette fenêtre et nous en sommes récompensés par une scène d’une telle hardiesse qu’il n’était pas possible de l’imaginer. Reconnais que tu ne peux en vouloir à l’auteur d’un si remarquable exploit. Fais donc convenablement la paix avec lui et rends-lui la reine, car tu sais bien qu’il vient chercher la reine Guenièvre. Tu ne gagneras rien à t’y opposer, au contraire tu risques d’y perdre beaucoup. N’hésite donc pas à te montrer sage et bon joueur, envoie lui la reine avant qu’il vienne à toi. Accorde lui chez toi, dans ton pays, l’honneur de lui donner avant qu’il ne réclame. Évite de passer pour un entêté, pour un insensé et un orgueilleux ! Si cet homme se retrouve seul sur tes terres, tu dois lui offrir ta compagnie, car un homme d’honneur se doit d’attirer à lui tout homme d’honneur et le traiter avec respect et amabilité. Il ne doit pas le tenir éloigné. Et qui honore autrui s’honore lui-même. Apprend que la gloire sera pour toi si tu rends service et amitié à cet homme qui est, sans réserve, le meilleur chevalier au monde.
   – Dieu me damne s’il n’en existe pas d’aussi bon et même de meilleur ! s’écrie Méléagant. Voulez-vous que je devienne son vassal, mains jointes et pieds nus, et que je tienne de lui ma terre ? Par Dieu, oui, plutôt être son vassal que de lui rendre la reine ! Que Dieu me garde de la lui rendre de cette manière. Eh bien non ! Je ne la lui donnerai pas et je la disputerai par les armes à tous ceux qui sont assez fous pour oser venir la chercher !
   – Mon fils tu agirais avec sagesse, reprend le roi, si tu cessais de t’obstiner. Je t’en prie, je te conseil de te calmer. Tu comprends bien que ce chevalier gagnera en notoriété s’il  conquiert la reine et, pour cela, il doit l’obtenir par un combat plutôt que par un bienfait. C’est pourquoi, à mon avis, il ne veut pas d’un don paisible, il veut au contraire la gagner en livrant bataille. Tu serais donc bien avisé de le priver de ce combat… Je souffre de te voir t’égarer mais si tu méprises mon avis, j’aurai moins de regret s’il t’arrive malheur. Et ce désastre pourrait vite t’arriver, car ce chevalier dans mon palais ne doit craindre que toi. Du côté de mes hommes comme de moi-même, je lui garantis une trêve. Je n’ai jamais commis de  félonie, ni la moindre trahison, et je ne vais pas commencer ni pour toi ni pour aucun autre. Je ne veux pas te leurrer, je suis décidé à lui promettre tout ce dont il aura besoin en fait d’armes et de cheval. Puisqu’il est si hardiment parvenu jusqu’ici, il sera sous ma protection à l’encontre de tout homme, excepté de toi seul. Et je veux que tu saches que si tu es vaincu, il n’aura rien à craindre de personne.
   – J’ai tout mon temps pour vous écouter, grommelle Méléagant, et pour me taire ! Vous êtes libre de dire ce qui vous plaît mais peu m’importent vos paroles ! Je n’ai rien d’un saint homme plein de pitié et de charité et je ne recherche pas autant les honneurs jusqu’à lui céder celle que j’aime le plus ! Cette affaire ne sera pas réglée aussi aisément que ce que vous, et lui, imaginez. S’il trouve en vous un appui contre moi pourquoi en avoir de l’aigreur ? Et que m’importe si de vous et de vos hommes il obtient paix et trêve ? Ne croyez pas pour autant me faire reculer ! Dieu m’en garde ! Au contraire, je suis ravi de savoir qu’il n’aura que moi à redouter. Je ne vous demande rien qui puisse vous faire encourir des reproches de déloyauté ou de trahison. Soyez bon autant qu’il vous plaira, et laissez- moi être sans pitié.
   – Comment ? Tu persévères et tu ne veux rien céder ?
   – Non ! Rien ! rétorque Méléagant
  – Eh bien, n’en parlons plus ! Fais de ton mieux, je te laisse et je vais parler au chevalier. Je souhaite lui offrir sans réserve aide et conseil. Je suis à son entière disposition.
   Le roi descend de la tour et ordonne d’amener son grand cheval puis il se fait accompagner par trois chevaliers et deux serviteurs. Ils suivent la pente du terrain jusqu’au pont où ils aperçoivent le chevalier occupé à étancher le sang de ses plaies. Pour guérir, il lui faudra du temps et du repos, pense le roi mais autant se mettre en tête d’assécher la mer entière ! Il s’empresse de descendre de cheval et le chevalier, tout blessé qu’il est  se redresse comme s’il était indemne. Il va à sa rencontre, bien qu’il ne le connaisse pas, sans rien laisser paraître des douleurs qui l’étreignent aux pieds et aux mains. Le roi, se rendant compte des efforts du chevalier se hâte de le saluer.
   – Monseigneur, lui dit-il,  c’est une grande surprise de voir de quelle manière vous êtes entré dans ce pays, mais soyez-y le bienvenu. Personne ne se risquera plus dans pareille entreprise. Cela n’était jamais arrivé et cela n’arrivera plus jamais à quelqu’un d’avoir assez de courage pour se jeter dans une aventure aussi périlleuse. Et sachez-le, je ne vous estime que plus d’avoir accompli ce que nul n’aurait osé imaginer de faire. Vous pouvez compter sur mon aimable bienveillance et sur ma loyauté envers vous. Je suis le roi de cette terre et je vous offre, selon ce que vous déciderez, mon service et mon conseil sans arrière pensée. Je devine l’objet de votre quête, c’est la reine n’est-ce pas ?
    – Sire, vous avez deviné et aucune autre tâche ne m’amène ici, confirme le chevalier.
   – Ami, vous aurez fort à faire avant de l’obtenir, soupire le roi et je vois vos plaies et tout le sang perdu. Comme celui qui l’a conduite jusqu’ici n’a pas le cœur suffisamment noble pour vous la rendre sans bataille, il faut que vous vous reposiez et que l’on soigne vos blessures jusqu’à complète guérison. Je vous ferai donner du baume des Trois Maries, et mieux même, si cela existe, car j’ai le plus vif désir de vous voir guéri. La reine est enfermée dans une prison irréprochable et nul ne l’approche et la touche, pas même mon fils qui s’en désole après l’avoir emmenée ici. On n’a jamais vu quelqu’un devenir si enragé au point d’en perdre la raison. Mais j’ai de l’affection pour vous et j’aurai plaisir, Dieu ait mon âme ! à vous donner ce qui vous manque. Si solides que soient les armes de mon fils, lequel m’en voudra pour ce don, les vôtres le seront tout autant et vous aurez le cheval qu’il vous faut. De plus je vous prends sous ma protection, n’en déplaise à quiconque. Ne craignez rien de qui que ce soit, exception faite de celui qui a amené la reine ici. Jamais on n’a menacé quelqu’un comme je l’ai menacé, un peu plus et dans ma colère je le chassais. C’est mon fils, mais ne vous inquiétez pas, si en vous combattant il n’a pas la victoire, jamais il n’ira contre ma volonté et ne pourra vous nuire de quelque manière que ce soit.
    – Sire, réplique le chevalier, soyez remercié ! Mais je suis en train de gaspiller mon temps et je ne le veux pas. Je ne souffre pas, je ne ressens de gêne d’aucune blessure. Menez-moi jusqu’à lui armé comme je le suis. Je suis prêt, pour passer le temps, à donner et à recevoir des coups.
   – Ami, prévient le roi, il vaudrait mieux que vous attendiez quinze jours ou trois semaines, jusqu’à la guérison de vos blessures. Le repos durant quinze jours au moins vous fera du bien. Je ne permettrai à aucun prix que vous combattiez en ma présence dans votre état et armé de la sorte, et je ne regarderai même pas.
   – Si vous y consentiez, déclare le chevalier, je livrerais bataille sans autre répit et avec mes armes sans que, durant le temps d’un pas, je prenne le moindre repos. Mais j’accepte, pour vous, d’en prendre suffisamment et d’attendre jusqu’à demain. Il sera alors vain d’en rediscuter car je n’attendrai pas plus longtemps.
   Le roi lui promet qu’il en sera fait selon ses désirs et il le fait accompagner à son logement en recommandant à ceux qui l’accompagnent d’être attentif à son service. Désireux de parvenir à la paix, il retourne auprès de son fils.
   – Cher fils, lui dit-il, fais donc la paix avec ce chevalier. Il n’est pas venu ici pour se distraire, aller à la chasse ou tirer à l’arc, il est venu en quête de gloire. Il aurait pourtant le plus grand besoin de repos ainsi que je l’ai constaté. S’il avait écouté mon conseil il n’aurait combattu qu’après deux mois de repos, un combat d’ailleurs qu’il appel déjà de ses vœux. Et même il aurait livré bataille sur-le-champ malgré ses mains et ses pieds qui ne sont que plaies et coupures. Si tu lui rends la reine, crois-tu en être déshonoré ? Tu n’as pas à redouter cela  car en agissant ainsi tu n’encourres aucun reproche, c’est même plutôt un péché que de retenir ce que l’on garde sans raison ni droit.
   – Vos préoccupations de paix sont vaines, réplique Méléagant. Jamais, aussi sûrement que j’ai foi en saint Pierre, je ne vous écouterai à ce sujet, et il faudrait, oui-da,  que l’on m’écartèle entre des chevaux si je vous obéissais ! S’il cherche l’honneur, moi aussi ! S’il cherche le profit moi de même ! Et s’il tient à se battre, je le veux cent fois plus !
   – Tu ne poursuis que ta folie ! S’emporte le roi, je le vois bien, et tu ne trouveras qu’elle ! Demain tu mettras ta force à l’épreuve face à ce chevalier puisque c’est ce que tu veux !
   
à suivre,