Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

 

    Théâtre 2 :  La pièce "La maison des oiseaux" est disponible, voir avec  l'auteur. Courriel :    papi.jeanbernard@neuf.fr       

                
dessin Françoise Bourbillère
      
Pour Poèmes

                                 La Maison des Oiseaux.                                               Pièce en six actes et 8 personnages dont 2 virtuels   
                                                       de Jean-Bernard Papi ©
                 

     Une maison de retraite dans une ville quelconque, la Maison des Oiseaux, gérée et dirigée par les Soeurs Byzantines, une congrégation religieuse très exotique, secondées par du personnel laïque très ordinaire.
Personnages :
- Monsieur Jean : Vieil homme alerte et vif.
- Marie-Cat : La dernière arrivée. Femme d’un certain âge, encore très jolie.
- Charles-Albert : Moins vif et plus âgé que Monsieur Jean.
- Anselme : Ancien employé de la Compagnie Nationale des Diligences, Tramways et Trains, CNDTT, vêtu d'un bleu de travail et d'une casquette plate bleu-marine. Agé ; semble, du moins au début de la pièce, marcher difficilement et utiliser des cannes anglaises pour se déplacer.
 Ces quatre personnages n'ont pas à faire montre d'un âge très avancé, on sait qu'ils vivent dans une maison de retraite et cela suffit. Leur âge peut parfaitement être sous-entendu sans que les acteurs, s'ils sont jeunes, aient à se grimer excessivement.
 Une dizaine de pensionnaires environ sont visibles dans la salle à manger mais ne prennent jamais part aux dialogues. Ils sont amenés parfois à lâcher de brèves onomatopées ou quelques mots mais toujours ensemble.
- Sœur Marie-Ange de l'Arrivée de la congrégation des sœurs byzantines, dite Doux-Jésus, sœur aimable âgée d'une trentaine d'années. S'occupe de l'intendance dans la Maison des Oiseaux. Vêtue de l'uniforme de l'ordre des Soeur Byzantines : robe courte de couleur vert pistache à rayures verticales jaunes et bonnet idem. Tient également le rôle de son sosie dans l'acte 4 
- Mademoiselle Justine : Laïque. Mauvais caractère, la quarantaine, est une sorte de surveillante peu aimable devant qui tout le monde tremble. Vêtue de gris et de noir. Tient également le rôle de son sosie dans l'acte 4 
- Dr Prune & Mère supérieure (Mère Super) : Cités mais n'apparaissent pas dans la pièce. On entend juste leur voix.





     Acte 1.

  La salle à manger de la Maison des Oiseaux, peinture des murs défraîchie, décorée de guirlandes de fleurs en papiers. Elle est meublée de tables de bois blanc, de chaises et de bancs. Une pendule murale est accrochée sur le mur du fond, sous la pendule un slogan : "La Maison des oiseaux, une maison de retraite de tout repos". Des bols sont empilés au bout des tables. La pièce est fonctionnelle mais n'inspire pas le confort. Il est sept-heures et demie du matin à la pendule.  Les pensionnaires - sauf Monsieur Jean, Marie-Cat, Charles-Albert et Anselme qui vont apparaître- seront vêtus de sombre et de manière uniforme de façon à se fondre le plus possible dans le décor.
  
 Marie-Cat entre et s'assoit à une table où Monsieur Jean, seul dans la salle à manger, boit à petites gorgées un bol de café au lait. Monsieur Jean est assis de profil, Marie-Cat s'installe en face de lui.
   Marie-Cat (en prenant un bol vide
J'ai encore entendu la mer cette nuit.
    
Monsieur Jean (d'une voix tranquille)
 Et que voulez-vous que ça me fasse que vous ayez entendu la mer, pauvre vieille toquée... Est-ce que je vous importune moi de bon matin, en vous disant ce que j'entends la nuit ? Et j'en entends des choses, croyez-moi. Des pas dans le couloir par exemple... Je peux vous dire qui va chez qui et pendant combien de temps. Sans oublier les ronflements, les pets, les toux et les hululements de la chouette qui niche dans la remise, au fond du jardin.
    
Marie-Cat (avec un soupir )
 Moi, j'ai juste entendu la mer. Les vagues qui frappaient le pied du Rocher de la Vierge.
           
  Monsieur Jean (en colère
Elle entend les vagues au pied du Rocher de la Vierge ! En voilà une cinglée ! La mer est à plus de trois cents kilomètres d'ici.
           
Charles-Albert (qui vient d'entrer
J'entends parler de vierges ? Ça se pourrait bien qu'il y en ait encore quelque-unes dans cette maison ! Sans compter nos bonnes soeurs... Ah, elles ne connaissent pas leur bonheur de n'avoir jamais enfanté... Au fait, quel était l'objet de votre discussion pour que Monsieur Jean s'échauffe pareillement ?
             
 Monsieur Jeanmaussade
Nous parlions de la mer.
               
 Marie-Cat 
La nuit, je rêve que j'entends la mer. C'est comme un grondement sourd qui résonne là (Elle pose les mains à plat sur ses oreilles) et qui me réveille. Je rêve du Rocher de la Vierge où j'allais quand j'étais gamine.
           
 Monsieur Jean( doucement)
Ce ne sont pas des mots à dire ça, "quand j'étais gamine". C'est de la pornographie pure et simple. Est-ce que nous parlons de notre enfance nous autres ? Quand nous étions en culottes courtes, quand nous allions à l'école ou quand nous allions ramasser des châtaignes ? Non ! Alors il faudra vous plier à la règle Marie-Cat et faire comme tout le monde. Ici, plus de miroir, plus d'enfance, plus de famille, plus de souvenirs, rien que de la vieillesse. Massivement de la vieillesse.
                 
Charles-Albert 
En effet, chère amie, nous ne parlons pas de cela ici. C'est interdit... Et pourtant j'en aurais des choses à vous raconter à ce propos.
                     
 Marie-Cat
À propos de quoi ?
              
Charles-Albert
 De mon enfance, pardi. Mais c'est interdit. De quoi devons-nous parler Monsieur Jean ?
                     
Monsieur Jean 
Vous pouvez me demander si mademoiselle Justine a enfin vidé mon pot de chambre ?
             
Charles-Albert (en s'asseyant à la table
L'a-t-elle fait ?
               
 Monsieur Jean 
Elle l'a fait hier au soir ! Elle est venue le prendre juste avant que je me couche. C'est elle qui a cédé (Monsieur Jean jubile et se frotte les mains), (s'adressant à Marie-Cat) Figurez-vous qu'elle s'était mise dans la tête de m'envoyer uriner au rez-de-chaussée, chez les grabataires, sous prétexte que les vécés de l'étage étaient bouchés...
                     
 Marie-Cat 
Mais nous y allons tous chez les grabataires. Enfin tous ceux de l'étage.
                        
Monsieur Jean 
Moi j'ai refusé. Ils n'ont qu'à les déboucher ces maudites chiottes. J'ai exigé un pot de chambre, comme c'est écrit dans le règlement. Mademoiselle Justine, cette grosse chipie, n'a pas voulu. Faites donc comme tout le monde, m'a-t-elle dit de sa voix grinçante. Justement je ne veux pas faire comme tout le monde, moi. Je ne suis pas un mouton. Je suis donc allé voir la mère Super. (A l'intention de Marie-Cat) c'est le nom que l'on donne ici à la mère supérieure, et j'ai menacé de pisser dans mon froc... Et j'ai eu gain de cause, on m'a donné un pot. Mais ensuite, ce poison de Justine voulait que j'aille le vider. J'ai encore refusé et elle a fini par céder.
                    
Charles-Albert 
Ce matin, j'ai vu que les vécés étaient débouchés.
                       
Monsieur Jean 
Ouais, j'ai vu moi aussi.
                       
 Marie-Cat 
 Il n'empêche que je voudrais bien revoir la mer... Avant de mourir.
                   
 Monsieur Jean 
 Arrêtez malheureuse, mourir ne se dit pas non plus ! Les pensionnaires nous quittent ou s'en vont c'est tout. C'est la formule consacrée, et tout le monde, sauf les grabataires, les accompagnent au cimetière. Le cimetière n'est pas loin d'ailleurs, juste au coin de la rue. Evidemment, on sait très bien pourquoi ils s'en vont.
                   
 Marie-Cat 
 Ah oui ?
                      
Monsieur Jean
C'est parce que le docteur Prune, qui nous soigne tous ici, est un âne fieffé qui soigne mieux son compte en banque que les pensionnaires de la Maison des Oiseaux. Avec ses douches glacées et ses bains d'algues dans la mare au fond du parc, ce n'est pas une façon de traiter nos rhumatismes.
                 
 Marie-Cat (rêveuse)
La Maison des Oiseaux... Avant d'arriver ici, je croyais qu'il y avait beaucoup d'oiseaux, des milliers d'oiseaux et que je les entendrais toute la journée, qu'il y en aurait même dans ma chambre. C'était sur le prospectus que m'avait montré Irène. En fait de chants d'oiseaux, j'entends les camions de l'entreprise de transport d'à coté dès sept heures du matin et les machines du menuisier, celui dont l'atelier est dans le prolongement du potager, jusqu'à huit heures du soir... De toute façon le jardin est si petit qu'il ne peut contenir plus de trois moineaux en même temps. Le prospectus parlait aussi des roses parfumées du parc, des centaines de rosiers plantés dans les massifs. A la vérité il n'y a qu'un malheureux massif miteux et son unique rosier est mort l'hiver avant que je n'arrive. Au lieu des fameuses roses que je devais apercevoir en me penchant par la fenêtre de ma "petite mais ravissante chambre", c'est le mur de l'hôtel voisin que je vois. Il est si près que je pourrais le toucher en étendant le bras... Mais ça ne fait rien, ça m'évitera d'avoir trop de soleil en été.
                
Charles-Albert 
Vous pouvez vous pencher au dehors, alors ne vous plaignez pas, moi je ne peux même pas ouvrir ma fenêtre. Le bois est gonflé. Ce mur, je me souviens, des peintres l'ont repeint l'an dernier, il était alors plus noir qu'un cul de chaudron, à cause des usines qu'il y avait dans le quartier dans le temps. De bien aimables garçons, ces peintres, avec qui on pouvait bavarder des heures entières. Mais ils auraient pu choisir une autre couleur que ce jaune chiasseux. Ça fait, ça fait...(Il cherche ses mots)
                   
Monsieur Jean 
Merde de bébé.
                 
Charles-Albert
 C'est ça, oui, merde de bébé. (Il rit)
 Entrent, dans un brouhaha de conversation, une dizaine de pensionnaires qui prennent place autour des tables. Mademoiselle Justine entre à leur suite.
                 
Mademoiselle Justine 
 Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous. Le dernier assis n'aura pas de brioche !
           
 Une voix (très faible appelle en coulisse
 Madame Leboeuf, madame Leboeuf est demandée au parloir, madame Leboeuf...
         
Mademoiselle Justine (s'adressant à une pensionnaire) 
Eh bien Leboeuf, vous êtes sourde ou quoi ? Quelqu'un vous attend au parloir, allez-y !
 Une pensionnaire sort par la porte vitréeMademoiselle Justine
             
 Mademoiselle Justine (passe la tête par la porte vitrée et crie en coulisse )

Je vous préviens Leboeuf, je donne votre brioche à Anne-Clotilde si vous n'êtes pas de retour avant la fin du petit déjeuner.
                   
 Monsieur Jean 
Quel jour sommes-nous ?
                     
 Marie-Cat 
 Mercredi.
                     
 Monsieur Jean 
Alors, c'est son frère qui lui rend visite à la Leboeuf. C'est un ancien contrôleur des impôts. Il passe la voir une fois par mois, il arrive par l'autobus de sept heures trente. Ils vont aller d'abord au cimetière, puis ils iront manger au "Café de Paris", un repas à 80 F, vin non compris. Elle prendra comme d'habitude une entrecôte bordelaise et des profiteroles... Quand elle sort avec son fils qui est notaire, le premier lundi du mois, c'est le jour des écrevisses.
                 
Charles-Albert
Ah, des écrevisses !... sautés à la poêle avec de l'ail et du persil ! Et comme vin que prennent-ils ?
                  
Monsieur Jean 
 Avec l'entrecôte un bordeaux léger naturellement, et avec les écrevisses un Chablis bien frais. Elle termine toujours par une Marie-Brizard. Elle à un faible pour la Marie-Brizard.
                     
 Marie-Cat 
Je ne déteste pas non plus...
                     
 Monsieur Jean 
L'après-midi, quand c'est le notaire, ils vont au cinéma, s'il fait mauvais, sinon ils se promènent dans le jardin public. Parfois le soir quelqu'un l'emmène au théâtre ou au concert, sa belle-fille ou l'un de ses petits-enfants. Avec son frère, elle préfère aller manger des gâteaux dans un salon de thé. Elle rentre ici vers les six heures...
                     
 Charles-Albert 
 Eh, mademoiselle Justine, s'il vous plaît, que mange-t-on ce midi ?
                     
 Mademoiselle Justine 
Du couscous.
 
Charles-Albert, Monsieur Jean, Marie-Cat et les pensionnaires en choeur
Encore !