Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                

 Rencontre avec le dragon. 
  
À cet instant dans un grand fracas de pompe et de chasse d’eau, le bassin se vida puis bascula pour faire apparaître une montagne de belle apparence, pointue à souhait avec même de la neige à son sommet. L’humain noir et moche poussa une série de cris et s’enfuit en direction d’une grande humaine qui abandonna sa lecture pour prendre le petit moche dans ses bras. Elle me dévisagea avec curiosité et avec une sorte de crainte, me semblait-il, comme si je représentais un danger ou comme si j’étais moi-même un monstre répugnant. Cette géante d’un mètre soixante dix au moins, était affublée d’une paire de volumineuses mamelles pointues qui tressautaient quand elle marchait. Elle s’approcha de moi. Elle était à peine vêtue et montrait un nombril des plus indécents. Je n’en avais vu que sur les photographies des magasines classés X. Je devinais que le destin, ou Maman, m’avait envoyé cette femme pour parfaire mon éducation d’homme avant que je n’affronte le dragon. L’adoubement du chevalier en quelque sorte. Je me forçais donc à regarder son nombril sans rougir.
   – Je n’en avais jamais vu encore, murmura-t-elle un tantinet alarmée à l’intention de l’autre humain moche, le petit noir, qui s’était rapproché. Comment ont-ils pu… ? Que fais-tu là ? me demanda-t-elle abruptement et quel est ton nom.
   – Je m’appelle Platon, je suis sur le chemin de la gloire, répondis-je modestement. Envoyé pour une corvée ordinaire par Maman, elle m’a guidé jusqu’ici pour que j’accomplisse mon destin ainsi que le fit Gwennoledge, docteur en chimie et en pharmacie, et héros sans pareil.
   – Pas très cohérent le discours de ce petit bonhomme, grommela l’humaine à mamelles, mais il est mignon quand même. Et où vas-tu accomplir ce fabuleux destin mon cher Platon ?
   – Dans la montagne que l’on voit la-bas.

  Une heure plus tard j’étais au pied de la montagne. Un panneau sur lequel était écrit : « Centre de loisirs offert et entretenu par Gwennoledge and Co, chimie et dérivés. » était planté près de l’entrée. Se pourrait-il, me dis-je, que mon héros soit dans les parages et qu’il ait déjà détruit le dragon ? J’étais désappointé. Ce « chimie et dérivés » supposait aussi que le vaillant chevalier, une fois le monstre tué, se soit reconverti prosaïquement dans les affaires. Ce qui n’est pas interdit, même aux héros. Ne consommait-il pas toutes sortes de pillules journellement ? Mais peut-être s’agissait-il d’un homonyme.
   – Peut-être même m’attend-il quelque part dans la montagne, dis-je tout haut pour me consoler et me donner du courage.
   – Peut-être, admit le monstre moche et noiraud qui m’avait suivi, sans bien comprendre le sens de ma phrase. Le bousin revient tous les deux jours, mais ça ne fonctionne que s’il n’y a personne dans la montagne, me prévint-il .
   Il me regarda dépasser la pancarte et m’engager dans la montagne avec beaucoup d’émotion dans le regard. Il me fit force geste d’amitié jusqu’à ce que je disparaisse à sa vue après un virage du sentier. La pente était raide et le sentier se tortillait de belle manière à gauche et à droite, évitant rochers, arbres et ruisseaux. Des ruisseaux avec très peu d’eau, du bousin certainement, et beaucoup de cailloux et des arbres avec très peu de feuilles mais beaucoup de fleurs. J’aime les arbres à fleurs, il arrive même que ces fleurs soient comestibles. Parfois des chants d’oiseaux ou des cris de marmottes remplissent le sentier. Au bout de plusieurs heures de marche je me retrouvai dans une clairière sur laquelle s’ouvrait une grotte. Mon bâton dans ma main se mit à trembler. Il tremblait si fort que je dus le lâcher. Il roula derrière un rocher. Je le suivis. Dans un bruit de trompettes et de grelots, le dragon le plus épouvantable que je n’aie jamais vu, et en effet je n’avais jamais vu de dragon, s’avança dans la clairière en faisant résonner le sol de ses six pattes. Il cracha dans ma direction un jet de salive dont une partie seulement s’enflamma. Le reste me tomba dessus. C’était très gras et ça puait si fort que je dus enlever mon short. Ce qui fit pousser une sorte de barrissement au dragon. J’en profitais pour aller chercher mon bâton et lui en donner plusieurs coups, bien que ce dernier soit très réticent.
   La bataille avait une allure curieuse. Je me battais à la fois contre le dragon qui perdait ses membres à chaque coup de bâton et contre le bâton qui se tortillait dans ma main comme un serpent. Au bout d’un temps raisonnable je m’arrêtai de frapper d’abord parce que j’étais épuisé et d’autre part parce qu’il ne restait du dragon qu’un monceau de peau et d’os tellement pourris qu’on aurait dit du bois. À la suite de cet explois, je parcourus la montagne en 4 jours et je vainquis successivement un dragon mangeur d’enfants et un dragon poseur de devinette. Aucun n’opposa de véritable résistance. Le plus difficile fut de convaincre mon bâton d’y mettre du sien pour détruire ce que je considère comme étant une partie des douze travaux qui m’étaient impartis avant que je puisse gagner l’Olympe, c'est-à-dire le paradis. Je me prenais pour Hercule. Le dragon mangeur d’enfant n’était pas véritablement dangereux. C’était une sorte de tube, un tube digestif probablement, qui plongeait sa partie inférieure dans une nappe de bousin. D’un coup de pied je le fis basculer et il s’effondra dans le bousin où il disparut avec force glouglous. Pour régler le sort du dragon poseur de devinette je n’eus qu’à lui glisser mon bâton dans la gueule. Il se mit tout de suite à fumer, à hoqueter et enfin à pousser une sorte de soupir avant de s’affaler, mort. Puis il prit feu.
  Avant de quitter la montagne pour rejoindre mes compagnons je fus arrêté par un capitaine manchot avec un regard terrible et un crochet de fer à la place d’une main, lequel me prit pour un crocodile. Je m’en débarrassais promptement en lui assénant un coup de mon bâton sur le crâne ce qui provoqua l’effacement du personnage qui entra dans une sorte de niche entre deux gros rochers. Enfin un sorcier du nom d’Harry Potter qui cherchait son chemin, ayant perdu ses lunettes, me barra la route. Cet Harry Potter disparaissait lorsque je me précipitais sur lui le bâton levé pour réapparaître à un autre endroit en ricanant. Nous étions à l’intérieur d’une construction qui ressemblait à un château mais qui en fait n’était qu’une illusion entretenue par ce damné Harry Potter. Il mit fin de lui même à la bagarre en disparaissant purement et simplement lui et son château, dans les nuages.
   Je retrouvais la plage et coup de chance, je n’eu que le temps de poser le pied sur le sable avant que la montagne ne bascule pour disparaitre dans un énorme trou. Le bousin réapparut alors et prit sa place dans un gros bruit de cataracte. Toutes ces merveilles me faisaient comprendre le sens des fables inventées jadis par un humain du nom d’Artus-Bertrand qui soutenait combien notre monde, tout en étant dangereux pour le faible, valait la peine d’être parcouru en hélicoptère. Une machine antédiluvienne. Il n’y avait maintenant plus personne sur la plage. Je me hâtais vers mes compagnons avant que la nuit ne tombe. J’avais tant de choses à leur raconter, car mes exploits désormais valaient ceux de Gwennoledge, mon héros. Je marchai toute la nuit. Je ne pouvais m’égarer car il n’y avait qu’un chemin et, à l’aller, j’avais pris soin de le jalonner. Ici d’une pierre blanche posée au milieu du sentier, là d’une plume coincée entre les herbes, ailleurs d'une boite en plastique etc. J’avais vraiment hâte de retrouver Olivier et Célimène. Je les surpris en pleine séance de chatouilles. D’un trait je racontai mes aventures. Olivier poussa des exclamations et Célimène me regarda bouche bée. Un formidable succès ; dommage qu’ils ne jugèrent pas opportun de cesser de se chatouiller pour m’écouter.
   Dès que le jour se leva je les entraînais vers la montagne, ou vers la mer de bousin selon.
   – C’est quoi du bousin ? demanda Célimène toujours dans sa chaise roulante.
   – De l’eau, répondis-je hâtivement. C’est du bousin quand il y en a beaucoup.
  Je m’en voulus de cette stupide réponse, mais Olivier et elle s’étaient chatouillés toute la nuit et m’avaient empêché de dormir. Je n’avais pas les idées très claires. Eux non plus. En outre, en attendant mon retour, ils s’étaient gavés de raisin ce qui n’arrangeait rien. Tout le long de notre interminable marche je leur racontais pour la énième fois ma rencontre avec le dragon cracheur de feu, avec Harry Potter, le capitaine ou le dragon mangeur d’enfants. Involontairement je rajoutais des détails qui m’avaient échappé comme l’intervention de la foudre et du tonnerre avec Harry Potter. Ou encore les cris d’oiseaux sauvages durant ma bataille avec le dragon poseur de devinettes. Mon récit ne cessait de s’alourdir et de s’enjoliver. Il était temps d’atteindre la plage avant que, ultime détail qui m’avait échappé, je ne monte aux cieux entourés d’anges sonnant de la trompette, comme Gwennoledge. 
   Il y avait peu de monde sur la plage et le bousin emplissait l’horizon. Quelques parasols étaient ouverts mais assez loin de notre petit groupe. Célimène avec une vélocité surprenante sauta de sa chaise et trottina jusqu’au bousin. Fébrilement elle enleva sa chemise et plongea. Un nuage de vapeur s’éleva de l’endroit où elle avait plongé accompagné d'un bruit d’ébullition. Elle ne réapparut pas. Olivier et moi étions consternés. J’eus l’idée de tâter le bousin avec mon bâton mais ce dernier se tortilla si bien que je ne pus le plonger dans ce curieux liquide. Nous attendîmes jusqu’au soir en espérant que notre compagne réapparaisse. Lorsque la nuit tomba nous nous étendîmes sur le sable en proie aux plus sombres pressentiments. On dut en convenir, Célimène avait bel et bien fondu dans le bousin.
   – Même avec un gène de poisson, dis-je elle ne pouvait survivre dans le bousin. Même le sable est détruit.
   Je jetais une poignée de sable dans le liquide lequel entra aussitôt en ébullition. À cet instant le bruit de chasse d’eau se fit entendre et le bousin disparut laissant la place à la montagne. Olivier pleura Célimène et je sentis une forte odeur d’urine, car chez lui une fonction évécuation accompagnait l’autre, nécessairement.
    – Crois-tu qu’elle a souffert ? me demanda-t-il.
    –  Absolument pas. Plus personne ne souffre de nos jours, pourquoi le bousin ferait-il exception ?
    – Tu as raison, renifla Olivier. Allons-nous-en d’ici.
   J’étais contrarié. J’avais espéré les conduire tous les deux sur le théâtre de mes exploits, car il me fallait des témoins, et nous fuyions lâchement après avoir perdu un tiers de nos effectifs. Olivier cessa de pleurer lorsque le souvenir de notre mission lui revint en mémoire. J’avoue que moi aussi je ne m’en étais guère soucié. Peut-être même que, si je ne m’en étais tenu qu’à cela, Célimène serait encore en vie. Cela faisait une bonne dizaine de jours que nous étions partis. Maman allait nous gronder. Quand je lui dis, Olivier haussa les épaules. Il s’en fichait. Nous avons dormi au bord du chemin et pour une fois mon compagnon ne réclama pas à manger. Heureusement car dans la nuit nous nous étions sensiblement éloigné des vignes en prenant un chemin de traverse que nous n’avions pas remarqué auparavant.
   Au petit matin une navette électrique, dite « De la Ville de Paris », appellation que plus personne ne pouvait expliquer, Paris ayant disparu après avoir été durant un siècle la proche banlieue de Mantes-la-Jolie, si j’en crois mes livres. J’ai la faculté, rare, de les interroger dans ma mémoire où ils sont entreposés comme dans une bibliothèque. Je peux même permettre qu’on les consulte en moi, ce qui n’arrive presque jamais, car ils n’intéressent pas grand monde. Au poste de pilotage de la navette se tenait un individu marié, un de ces quinquas que nous envions tous en raison de son statut social privilégié. Il précipita sa nevette sur nous, tentant de nous écraser mais mon bâton s’interposa. Il fit éclater le pare-brise d’un coup précis porté sur le point faible de cet élément qui en comportait un certain nombre. La navette fit une embardée et disparut à une allure folle dans un champ de melons. Les melons de leurs tentacules eurent tôt fait d’envelopper le véhicule jusqu’à tenter de l’écraser. Nous nous précipitâmes pour délivrer le conducteur. Mon bâton fit des merveilles et détruisit les melons qui tentaient de nous emprisonner la cheville. Ces OGM sont terribles quand ils attaquent tous ensemble, me dis-je. « José Bové, le philosophe, avait bien raison de les craindre au temps de nos aïeux », m’avait révélé ma maman le jour où notre potager s’était révolté à cause du manque d’eau. Depuis ces temps anciens on se méfie d’eux. Nous massacrâmes des melons autant qu’il nous était possible avant d’atteindre la navette.
  Le conducteur n’était qu’assommé. C’était un gros individu d’âge mur, puisque marié, selon la définition du code civil. Choqué, son teint naturellement orange avait viré au pourpre. Il ouvrit des yeux jaunes et nous sourit de ses quarante huit dents. Nous l’apprendrons plus tard, il avait un gène de requin ce qui le rendait inutilement cruel. Il tenta de mordre ma main mais mon fidèle bâton lui tapa fortement sur le crâne. Il se rabattit sur les melons qu’il engloutit les uns après les autres, suivi par Olivier qui apaisa sa faim.
    – Les émotions me creusent, avoua le quinqua une fois rassasié.
   Lorsque la navette fut délivrée et repositionnée tant bien que mal sur le chemin nous priâmes le conducteur qui se nommait Dendelamer, de nous conduire jusqu’au magasin où nous devions trouver de quoi nettoyer les graffitis du chantier. Olivier suggéra avant toute chose de téléphoner à l’un des adjoints de Karl pour signaler la disparition de Célimène. Ce qui fut fait, la navette était équipée de téléphones et de radios. On nous conseilla de signaler sa disparition au bureau C spécialisé dans les statistiques dont le numéro de téléphone nous fut communiqué. Nous n’avions pas encore raccroché qu’un déluge de phrases fut craché par les haut-parleurs du téléphone. Les agences de publicité ont le chic pour adapter toujours le même baratin à n’importe quel produit. Cette fois il s’agissait d’acquérir un igloo, pas cher, situé au Pôle Nord, au bord d’une mer de bousin et près d’un port désaffecté. Là, on pouvait s’amuser, en groupe naturellement, à découper au laser d’anciens navires de guerre datant d’avant Gwennoledge. Quand j’étais petit, j’écoutais ces sempiternelles litanies publicitaires avant de m’endormir quand mon papa n’avait pas le temps de me lire les aventures de Gwennoledge, le super héros et roi de la pilule.
   Après avoir téléphonné à différents bureaux C que notre démarche ne concernait pas, on finit par échouer dans un bureau chargé de tenir les statistiques de la Grande-Maison. Célimène Boogie-Woogie fut promptement rayée des listes de l’état civil sans qu’une explication sur sa disparition nous soit demandée. Puis Dendelamer nous débarqua devant le magasin des ustensiles et serpillères. Ce ne fut pas sans avoir écrasé plusieurs feuilles de platane, une espèce protégée, qui tentait de traverser la route. « Ce Dendelamer conduit comme on le faisait il y a deux siècles à Tombouctou », me glissa Olivier après que nous eûmes pris congé de notre pilote. Je ne lui répondis pas, intrigué par la colonne d’individus bariolée qui venait de se grouper devant l’entrée du magasin.
   – Les bleus d’abord ! hurla une voix.
   – Non, priorité aux gènes de lapin ! cria une autre voix, féminine.
   – Et pourquoi aux gènes de lapin je vous prie ? demanda une troisième voix.
  – Parce que nous sommes toujours en retard, rétorqua la voix de femme qui voulait donner la priorité aux gènes de lapin.
   – Moi, j’ai un gène de tigre, gronda un gros type rouge de peau et vert de cheveux avec des pois jaunes, et vous allez voir ce que j’en fais moi de vos gènes de lapin !
   – Moi aussi j’ai un gène de tigre, déclara d'une voix pointue, un minuscule personnage rose fluo. Ce qui fit rire tout le monde.

à suivre,