Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      


                                           La conquête de Mars.

suite 3 : Rencontre avec le dragon.


     À cet instant dans un grand fracas de pompe et de chasse d’eau, le bassin se vida puis bascula pour faire apparaître une montagne de belle apparence, pointue à souhait avec même de la neige à son sommet. L’humain noir et moche poussa une série de cris et s’enfuit en direction d’une grande humaine qui abandonna sa lecture pour prendre le petit moche dans ses bras. Elle me dévisagea avec curiosité et avec une sorte de crainte, me semblait-il, comme si je représentais un danger ou comme si j’étais moi-même un monstre répugnant. Cette géante d’un mètre soixante dix au moins, était affublée d’une paire de mamelles pointues et anachroniques qui tressautaient  quand elle marchait. Elle s’approcha de moi. Elle était à peine vêtue et montrait un nombril des plus indécents. Je n’en avais vu que sur les photographies des magasines classés X. Je devinais que le destin, ou Maman, m’avait envoyé cette femme pour parfaire mon éducation d’homme avant que je n’affronte le dragon. L’adoubement du chevalier en quelque sorte. Je me forçais donc à regarder son nombril sans rougir.
   – Je n’en avais jamais vu encore, murmura-t-elle un tantinet alarmée à l’intention de l’autre humain moche, le petit noir, qui s’était approché. Comment ont-ils pu… ? Que fais-tu là ? me demanda-t-elle abruptement et quel est ton nom.
   – Je m’appelle Platon, je suis sur le chemin de la gloire, répondis-je modestement. Envoyé pour une corvée ordinaire par Maman, elle m’a guidé jusqu’ici pour que j’accomplisse mon destin ainsi que le fit Gwennoledge, docteur en médecine et en pharmacie, et héros sans pareil.
   – Pas très cohérent le discours de ce petit bonhomme, grommela l’humaine à mamelles, mais il est mignon quand même. Et où vas-tu accomplir ce fabuleux destin mon cher Platon ?
   – Dans la montagne que l’on voit la-bas.

   Une heure plus tard j’étais au pied de la montagne. Un panneau sur lequel était écrit : « Cette montagne est un centre de loisirs offert et entretenu par Gwennoledge and Co, chimie et dérivés. » était planté près de l’entrée. Se pourrait-il, me dis-je, que mon héros soit dans les parages et qu’il ait déjà détruit le dragon ? J’étais désappointé. Ce « chimie et dérivés » supposait aussi que le vaillant chevalier, une fois le monstre tué, se soit reconverti prosaïquement dans les affaires. Ce qui n’est pas interdit, même aux héros. Mais peut-être s’agissait-il d’un homonyme.
   – Peut-être même m’attend-il quelque part dans la montagne, dis-je tout haut pour me consoler et me donner du courage.
   – Peut-être, admit le monstre moche et noiraud qui m’avait suivi, sans bien comprendre le sens de ma phrase. Le bousin revient tous les deux jours, mais ça ne fonctionne que s’il n’y a personne dans la montagne, me prévint-il .
   Il me regarda dépasser la pancarte et m’engager dans la montagne avec beaucoup d’émotion dans le regard. Il me fit force geste d’amitié jusqu’à ce que je disparaisse à sa vue après un virage du sentier. La pente était raide et le sentier se tortillait de belle manière à gauche et à droite, évitant rochers, arbres et ruisseaux. Des ruisseaux avec très peu d’eau, du bousin certainement, et beaucoup de cailloux et des arbres avec très peu de feuilles mais beaucoup de fleurs. J’aime les arbres à fleurs, il arrive même que ces fleurs soient comestibles. Parfois des chants d’oiseaux ou des cris de marmottes remplissent le sentier. Au bout de plusieurs heures de marche je me retrouvais dans une clairière sur laquelle s’ouvrait une grotte. Mon bâton dans ma main se mit à trembler. Il tremblait si fort que je dus le lâcher. Il roula derrière un rocher. Je le suivis. Dans un bruit de trompettes et de grelots, le dragon le plus épouvantable que je n’aie jamais vu, et en effet je n’avais jamais vu de dragon, s’avança dans la clairière en faisant résonner le sol de ses six pattes. Il cracha dans ma direction un jet de salive dont une partie seulement s’enflamma. Le reste me tomba dessus. C’était très gras et ça puait si fort que je dus enlever mon short. Ce qui fit pousser une sorte de barrissement au dragon. J’en profitais pour aller chercher mon bâton et lui en donner plusieurs coups, bien que ce dernier soit très réticent.
   La bataille avait une allure curieuse. Je me battais à la fois contre le dragon qui perdait ses membres à chaque coup de bâton et contre le bâton qui se tortillait dans ma main comme un serpent. Au bout d’un temps raisonnable je m’arrêtais de frapper d’abord parce que j’étais épuisé et d’autre part parce qu’il ne restait du dragon qu’un monceau de peau et d’os tellement pourris qu’on aurait dit du bois. À la suite de cela, je parcourus la montagne en 4 jours et je vainquis successivement le dragon cracheur de feu ci-dessus, un dragon mangeur d’enfants et un dragon poseur de devinette. Aucun n’opposa de véritable résistance. Le plus difficile fut de convaincre mon bâton d’y mettre du sien pour détruire ce que je considère comme étant une partie des douze travaux qui m’étaient impartis avant que je puisse gagner l’Olympe, c'est-à-dire le paradis. Je me prenais pour Hercule. Le dragon mangeur d’enfant n’était pas véritablement dangereux. C’était une sorte de tube, un tube digestif probablement, qui plongeait sa partie inférieure dans une nappe de bousin. D’un coup de pied je le fis basculer et il s’effondra dans le bousin où il disparut avec force glouglous. Pour régler le sort du dragon poseur de devinette je n’eus qu’à lui glisser mon bâton dans la gueule. Il se mit tout de suite à fumer, à hoqueter et enfin à pousser une sorte de soupir avant de s’affaler, mort. Puis il prit feu.
   Avant de quitter la montagne pour rejoindre mes compagnons je fus arrêté par un capitaine manchot avec un regard terrible et un crochet de fer à la place d’une main, lequel me prit pour un crocodile. Je m’en débarrassais promptement en lui assénant un coup de mon bâton sur le crâne ce qui provoqua l’effacement du personnage qui entra dans une sorte de niche entre deux gros rochers. Enfin un sorcier du nom d’Harry Potter qui cherchait son chemin ayant perdu ses lunettes me barra la route. Cet Harry Potter disparaissait lorsque je me précipitais sur lui le bâton levé pour réapparaître à un autre endroit en ricanant. Nous étions à l’intérieur d’une construction qui ressemblait à un château mais qui en fait n’était qu’une illusion entretenue par ce damné Harry Potter. Il mit fin de lui même à la bagarre en disparaissant purement et simplement lui et son château, dans les nuages.
   Je retrouvais la plage et coup de chance, je n’eu que le temps de poser le pied sur le sable avant que la montagne ne bascule pour disparaitre dans un énorme trou. Le bousin réapparut alors et prit sa place dans un gros bruit de cataracte. Toutes ces merveilles me faisaient comprendre le sens des fables inventées jadis par un humain du nom d’Artus-Bertrand qui soutenait combien notre monde, tout en étant dangereux pour le faible, valait la peine d’être parcouru en hélicoptère. Une machine antédiluvienne. Il n’y avait maintenant plus personne sur la plage. Je me hâtais vers mes compagnons avant que la nuit ne tombe. J’avais tant de choses à leur raconter, car mes exploits désormais valaient ceux de Gwennoledge mon héros. Je marchai toute la nuit. Je ne pouvais m’égarer car il n’y avait qu’un chemin et, à l’aller, j’avais pris soin de le jalonner. Ici d’une pierre blanche posée au milieu du sentier, là d’une plume coincée entre les herbes, ailleurs d'une boite en plastique etc. J’avais vraiment hâte de retrouver Olivier et Célimène. Je les surpris en pleine séance de chatouilles. D’un trait je racontais mes aventures. Olivier poussait des exclamations et Célimène me regardait bouche bée. Un formidable succès ; dommage qu’ils ne jugèrent pas opportun de cesser de se chatouiller pour m’écouter.
  Dès que le jour se leva je les entraînais vers la montagne, ou vers la mer de bousin selon.
   – C’est quoi du bousin ? demanda Célimène toujours dans sa chaise roulante.
   – De l’eau, répondis-je hâtivement. C’est du bousin quand il y en a beaucoup.
  Je m’en voulus de cette stupide réponse, mais Olivier et elle s’étaient chatouillés toute la nuit et m’avaient empêché de dormir. Je n’avais pas les idées très claires. Eux non plus. En outre, en attendant mon retour ils s’étaient gavés de raisin ce qui n’arrangeait rien. Tout le long de notre interminable marche je leur racontais pour la énième fois ma rencontre avec le dragon cracheur de feu, avec Harry Potter, le capitaine ou le dragon mangeur d’enfants. Involontairement je rajoutais des détails qui m’avaient échappé comme l’intervention de la foudre et du tonnerre avec Harry Potter. Ou encore les cris d’oiseaux sauvages durant ma bataille avec le dragon poseur de devinettes. Mon récit ne cessait de s’alourdir et de s’enjoliver. Il était temps d’atteindre la plage avant que, ultime détail qui m’avait échappé, je ne monte aux cieux entourés d’anges sonnant de la trompette, comme Gwennoledge  Il y avait peu de monde sur la plage et le bousin emplissait l’horizon. Quelques parasols étaient ouverts mais assez loin de notre petit groupe. Célimène avec une vélocité surprenante sauta de sa chaise et trottina jusqu’au bousin. Fébrilement elle enleva sa chemise et plongea. Un nuage de vapeur s’éleva de l’endroit où elle avait plongé avec un bruit d’ébullition. Elle ne réapparut pas. Olivier et moi étions consternés. J’eus l’idée de tâter le bousin avec mon bâton mais ce dernier se tortilla si bien que je ne pus le plonger dans ce curieux liquide. Nous attendîmes jusqu’au soir en espérant que notre compagne réapparaisse. Lorsque la nuit tomba nous nous étendîmes sur le sable en proie aux plus sombres pressentiments. On dut en convenir, Célimène avait bel et bien fondu dans le bousin.
   – Même avec un gène de poisson, dis-je elle ne pouvait survivre dans le bousin. Même le sable est détruit.
   Je jetais une poignée de sable dans le liquide lequel entra aussitôt en ébullition. Àcet instant le bruit de chasse d’eau se fit entendre et le bousin disparut laissant la place à la montagne. Olivier pleura Célimène et je sentis une forte odeur d’urine, car chez lui une fonction évécuation accompagnait l’autre, nécessairement.
   – Crois-tu qu’elle a souffert ? me demanda-t-il.
  –  Absolument pas. Plus personne ne souffre de nos jours, pourquoi le bousin ferait-il exception ?
   – Tu as raison, renifla Olivier. Allons-nous-en d’ici.
   J’étais contrarié. J’avais espéré les conduire tous les deux sur le théâtre de mes exploits, car il me fallait des témoins, et nous fuyions lâchement après avoir perdu un tiers de nos effectifs. Olivier cessa de pleurer lorsque le souvenir de notre mission lui revint en mémoire. J’avoue que moi aussi je ne m’en étais guère soucié. Peut-être même que, si je ne m’en étais tenu qu’à cela, Célimène serait encore en vie. Cela faisait une bonne dizaine de jours que nous étions partis. Maman allait nous gronder. Quand je lui dis, Olivier haussa les épaules. Il s’en fichait. Nous avons dormi au bord du chemin et pour une fois mon compagnon ne réclama pas à manger. Heureusement car dans la nuit nous nous étions sensiblement éloigné des vignes en prenant un chemin de traverse que nous n’avions pas remarqué auparavant.
   Au petit matin une navette électrique, dite « De la Ville de Paris », appellation que plus personne ne pouvait expliquer, Paris ayant disparu après avoir été durant un siècle la proche banlieue de Mantes-la-Jolie, si j’en crois mes livres. J’ai la faculté, rare, de les interroger dans ma mémoire où ils sont entreposés comme dans une bibliothèque. Je peux même permettre qu’on les consulte en moi, ce qui n’arrive presque jamais, car ils n’intéressent pas grand monde. Au poste de pilotage de la navette se tenait un individu marié, un de ces quinquas que nous envions tous en raison de son statut social privilégié. Il se précipita sur nous, tentant de nous écraser mais mon bâton s’interposa. Il fit éclater le pare-brise d’un coup précis porté sur le point faible de cet élément qui en comportait un certain nombre. La navette fit une embardée et disparut à une allure folle dans un champ de melons. Les melons de leurs tentacules eurent tôt fait d’envelopper la navette jusqu’à l’écraser. Nous nous précipitâmes pour en délivrer le conducteur. Mon bâton fit des merveilles et repoussa les melons qui tentaient de nous emprisonner la cheville. Ces OGM sont terribles quand ils attaquent tous ensemble, me dis-je. « On avait bien raison de les craindre au temps de nos aïeux », m’avait révélé ma maman le jour où notre potager s’était révolté à cause du manque d’eau. Depuis ces temps anciens on se méfie d’eux. Nous massacrâmes des melons autant qu’il nous était permis avant d’atteindre la navette.
  Le conducteur n’était qu’assommé. C’était un bel individu d’âge mur, puisque marié, selon la définition du code civil. Choqué, son teint naturellement orange avait viré au pourpre. Il ouvrit des yeux jaunes et nous sourit de ses quarante huit dents. Nous l’apprendrons plus tard, il avait un gène de requin ce qui le rendait inutilement cruel. Il tenta de mordre ma main mais mon fidèle bâton lui tapa fortement sur le crâne. Il se rabattit sur les melons qu’il engloutit les uns après les autres, suivi par Olivier qui apaisa sa faim.
   – Les émotions me creusent, avoua le quinqua une fois rassasié.
  Lorsque la navette fut délivrée et repositionnée tant bien que mal sur le chemin nous priâmes le conducteur qui se nommait Dendelamer, de nous conduire jusqu’au magasin où nous devions trouver de quoi nettoyer les graffitis du chantier. Olivier suggéra avant toute chose de téléphoner à l’un des adjoints de Karl pour signaler la disparition de Célimène. Ce qui fut fait, la navette était équipée de téléphones et de radios. On nous conseilla de signaler sa disparition au bureau C spécialisé dans les statistiques.  Nous n’avions pas encore raccroché qu’un déluge de phrases fut craché par les haut-parleurs du téléphone. Les agences de publicité ont le chic pour adapter toujours le même baratin à n’importe quel produit. Cette fois il s’agissait d’acquérir un igloo, pas cher, situé au Pôle Nord, au bord d’une mer de bousin et près d’un port. Là, on pouvait s’amuser, en groupe naturellement, à découper au laser d’anciens navires de guerre datant d’avant Gwennoledge. Quand j’étais petit, j’écoutais ces sempiternelles litanies publicitaires avant de m’endormir quand mon papa n’avait pas le temps de me lire les aventures de Gwennoledge, le super héros et roi de la pilule.
   Après avoir été dirigés sur différents bureaux que notre démarche ne concernait pas, on finit par échouer dans un bureau C chargé de tenir les statistiques de la Grande-Maison. Célimène Boogie-Woogie fut promptement rayée des listes de l’état civil sans qu’une explication sur sa disparition nous soit demandée. Puis  Dendelamer nous débarqua devant le magasin des ustensiles et serpillères. Ce ne fut pas sans avoir écrasé plusieurs feuilles de platane, une espèce protégée, qui tentait de traverser la route. « Ce Dendelamer conduit comme on le faisait il y a deux siècles à Tombouctou », me glissa Olivier après que nous eûmes pris congé de notre pilote. Je ne lui répondis pas, intrigué par la colonne d’individus bariolée qui venait de se grouper devant l’entrée du magasin.
   – Les bleus d’abord ! hurla une voix.
   – Non, priorité aux gènes de lapin ! cria une autre voix, féminine il me semble.
   – Et pourquoi aux gènes de lapin je vous prie ? demanda une troisième voix.
   – Parce que nous sommes toujours en retard, rétorqua la voix qui voulait donner la priorité aux gènes de lapin.
   – Moi, j’ai un gène de tigre, gronda un gros type rouge de peau et vert de cheveux, et vous allez voir ce que j’en fais de vos gènes de lapin !
   – Moi aussi j’ai un gène de tigre, déclara d'une voix pointue, un minuscule personnage rose fluo. Ce qui fit rire tout le monde.
   Olivier et moi, profitâmes de la cohue, et d’un début de bagarre, pour nous glisser à l’intérieur du magasin. Une dame, une géante qui ressemblait à Karl mais en plus ratatinée car âgée au moins d’une centaine d’années, tricotait derrière une table. En l’observant, malgré ma répugnance, il me sembla que tout en elle était ratatiné, son énorme buste s’appuyait et pesait sur la table en faisant des plis et ses longs bras nus laissaient pendre des lambeaux de chair. Un quinqua rouge de peau et vert de cheveux, assis près d’elle lisait un journal électronique caché à l’intérieur du tiroir supérieur de son bureau. J’avais l’impression de me trouver dans le salon d’un vieux couple, un dimanche après-midi lorsque la télévision interrompt volontairement ses émissions pour nous laisser le temps de faire quelques emplettes. On pouvait rester quand même devant l’écran mais alors la télévision se mettait à puer comme dix putois. Avec mon papa et ma maman nous nous précipitions alors dans les boutiques qui vendaient des jeux « Qui-perd-gratte » avec des dizaines d’autres désœuvrés comme nous, chassés par les mauvaises odeurs. Mais oublions cette heureuse époque et interrogeons ces délicieux vieillards.
   – Inutile de parler, grommela la tricoteuse, je sais ce que vous êtes venus chercher. Lombard, orientez ces jeunes gens dans le magasin je vous prie.
   – Nous avons reçu le message de Maman qui nous avertissait de votre arrivée et ce que vous veniez faire ici, dit Lombard en refermant violemment le tiroir de son bureau. Nous savons aussi que Célimène s’est noyée, la pauvre enfant. Vous saviez qu’elle avait couru les dix kilomètres aux derniers jeux olympiques ? Sans attendre notre réponse le vieil homme continua. Elle a couru les dix kilomètres en quarante-huit heures et vingt sept minutes. Vous vous rendez compte de l’exploit ?
   – Lombard vous ennuyez ces jeunes gens avec vos chroniques sportives qui n’intéressent plus personne à part quelques vieux schnoks comme vous. Les jeunes aujourd’hui s’intéressent à leurs études, à la poésie, à l’amour.
   Ce disant, elle leva les yeux au ciel comme extasiée. Olivier intervint alors que j’étais sous le charme de cette extraordinaire personne qui connaissait si bien la jeunesse.
   – L’amour ? L’amour ? Vous voulez dire les chatouilles, madame ?
   – Si tu veux mon petit, si tu veux…
   Lombard toussota dans son poing fermé.
   – Il y en a qui attendent dehors depuis plusieurs jours, alors pressons-nous, s’il vous plaît ! Se tournant vers moi. Vous avez un magnifique bâton, si ça ne vous dérange pas, en sortant tout à l’heure, vous donnerez quelques coups à ces imbéciles dehors qui ne parviennent pas à s’entendre. Quels sont vos gênes ajoutés, messieurs ?
   – Pour moi c’est d'un chameau et pour Olivier c’est d'un tournesol.
   – Un tournesol ? Voyez-vous ça, comme c’est charmant. Hé bien ! Sachez que pour moi c’est d'un perroquet, c’est drôle non ?
    Tout en bavardant, car Lombard nous apprit entre cent choses que la tricoteuse faisait partie des premiers « essais », il y a bien longtemps, qu’elle avait un gène de scorpion et qu’elle avait travaillé vingt ans à démonter une centrale nucléaire, nous arrivâmes au cœur du magasin. Grâce à un ascenseur ultra rapide nous descendîmes dans l’un des trente-six sous-sols. C’était celui des éponges et serpillères, matériaux qui tantôt étaient très proprement rangés sur des étagères qui se perdaient dans l’ombre infinie et tantôt en tas à même le sol carrelé de jaune.
   – Nul ne sait pourquoi certains produits sont en tas et d’autres sont sur des étagères, soupira Lombard que cet état de fait incompréhensible commotionnait. Les magasiniers, il me semble, n’en font qu’à leur tête. Il faut dire que nous ne recrutons que des gènes de chauve-souris ce qui fait qu’ils se dirigent parfaitement dans ce capharnaüm sans rien heurter.
   Un magasinier s’avança vers nous les bras chargés de serpillères. Pendant que je m’en emparais, il tenta de me subtiliser mon bâton. Je me défendis à coups de pied et récupérais mon ami, car c’étais devenu un ami, qui frétilla de joie dans ma main.
   – C’est moi qui lui ai dit de subtiliser votre bâton, avoua Lombard. Il ressemble à une batte de base-ball et comme j’en fais la collection… Les collectionneurs sont des criminels en puissance. Tôt ou tard pour satisfaire leur manie ils franchissent le pas.
   – De quel pas parlez-vous ? demanda Olivier.
  – Par exemple, dis-je, tôt ou tard les hommes cèdent aux chatouilles des femmes jusqu’à ne plus pouvoir s’en passer. C’est ça franchir le pas.
   – La réponse est pertinente, admit Lombard.
   Quelques heures plus tard nous avions terminé de rassembler nos produits selon les ordres de Maman. Nous disposions d’un chariot prêté par l’établissement. Ce chariot ressemblait à une antique brouette et nous eûmes tout de suite les pires difficultés pour le manœuvrer et le faire avancer.
   – Vous manquez de forces parce que vous avez faim, dit Lombard, n’ai-je pas raison ?
   –  En effet répondit Olivier nous mourrons de faim et de soif… C’est bien triste pour Célimène. Elle avait un bon coup de fourchette.
 
  Quelque part dans l’une des nombreuses salles de réunion du Lipstick Building, trois douzaines d’ingénieurs et de responsables de la Grande-Maison étaient réunis de nouveau autour du Président du directoire et de son adjoint le Directeur des recherches humaines. Il y avait même l’un des descendants du célèbre Gwennoledge qui somnolait assis dans un fauteuil près d’une fenêtre qui donnait sur le port. Si Platon avait pu voir cette assemblée il aurait été horrifié. Tous les individus présents étaient des humains moches, comme il disait. En fait ces humains ressemblaient tout à fait à ceux du lointain 21ème siècle à d’infimes variantes près. Par exemple, ils n’étaient handicapés ni par une mauvaise vue ni par une quelconque infirmité. Les prothèses naturelles à partir des cellules souches, signées Gwennoledge, étaient passées par là et d’invisibles électrodes dans différentes parties du corps et dans le cerveau en particulier en faisaient des êtres largement « augmentés » et connectés à des milliers de puissants ordinateurs.
  – Nous allons à une catastrophe avec nos androïdes, j’en ai bien peur soupira le Président devant son auditoire, jamais ils ne pourront aller seuls sur Mars. Votre expérience à échouée mon cher Directeur des recherches humaines. Je vous rappelle qu’à l’origine ils devaient nous aider et se charger des tâches les plus dangereuses. Ils étaient censés apprendre par eux-mêmes sans toutefois dépasser l’intelligence d’un enfant de huit ans et surtout ils ne devaient jamais échapper à notre contrôle. Or les expériences en cours avec trois abrutis pris au hasard démontrent exactement le contraire. Ils sont totalement incontrôlables. L’un d’eux, le dénommé Platon à détruit une partie des attractions du Parc Gwennoledge-Chimie, un parc à thèmes d'une valeur historique inestimable, après avoir expédié à la déchetterie la sentinelle chargée de lui interdire de quitter son chantier, alors qu’une simple injonction aurait dû suffire pour qu’il retourne sur ses pas. Plus gênant au lieu de vouloir ressembler à la race humaine, ce qui est, si l’on peut dire le principe de base sur lequel repose leur utilisation et leur éducation, Platon fait la fine bouche et nous trouve laids. Célimène, la femelle si on peut employer ce mot, s’est volontairement jetée dans le lac de récupération de Gwennoledge-Chimie et a été dissoute instantanément. Cet être a fait fi d’un principe qui veut qu’ils se respectent en tant qu’humains et se refusent, comme nous, à attenter à leur vie. Nous devons savoir s’il s’agit d’un suicide ou d’un accident et dans le premier cas il faudra en comprendre les causes. Enfin Olivier qui devait être l’élément modérateur est subjugué par Platon et ne pense plus qu’à manger.
  – Monsieur le Président, intervint un des ingénieurs, nous avons la preuve que Célimène s’est suicidée mais nous ne savons pas pourquoi. Notre psy pense qu’elle s’est suicidée par amour mais personne n’en est sûr.
  – Merci. Vous mettrez le psy en question à la porte. Fired. Où va-t-on si un psy ne peut répondre à une question aussi élémentaire ? De toute façon il était mal renseigné. Célimène avait un gène de carpe c’est pourquoi elle s’est flanquée à l’eau. Karl, le responsable du chantier 17107 se plaint de leur lenteur et de leur indiscipline, certains affirme-t-il, passent quasiment leur temps à se chatouiller. Leur cerveau est rempli de théories mal assimilées et leur musculature est dérisoire. Par exemple en ce moment Platon et Olivier n’ont pas encore réussi à manœuvre leur brouette en direction de l’ascenseur, même en s’y prenant à deux. Vous pouvez allumer vos écrans et vérifier. Comme vous pouvez le constater ils n’ont réussi qu’à faire tomber des étagères et à casser un bras à cet idiot de Lombard, le magasinier androïde qui se prend pour un philosophe. On peut parler d’une fine équipe. Monsieur Liang, vous qui représentez la Pouponnière vous avez la parole.
   Les visages se tournèrent vers Liang, l’asiatique, un costaud de plus d’un mètre quatre-vingt.
  – La Pouponnière fait bien des choses mais ne contrôle pas les désirs des parents. Certain réclament des gènes additionnels aberrants, en espérant voir naître des génies. Ils ont tous une profonde admiration pour Gwennoledge et leurs enfants sont littéralement imprégnés de ses exploits. Dans le monde de la Grande-Maison, la mode est à l’extravagance, fit-il remarquer en ricanant. Personne d’ailleurs aujourd’hui n’est plus capable de comprendre ou de deviner ce qui peut arriver si on ajoute des gènes nouveaux à un fœtus qui possède de par ses ascendants un gène de pinson, un gène d’abeille ou de bananier, voire un gène d'éléphant. Nous sommes incapables d’appréhender un phénomène devenu trop complexe et nos ordinateurs tournent des nuits entières sans résultats, sauf à nous gratifier en sortie d’un point d’interrogation ou de résultats incompréhensibles. Il faut avouer aussi que l’évolution de leur musculature laisse à désirer. Cependant un individu faible physiquement peut parvenir à force d’astuce à augmenter sa force. Platon semble disposer de cette faculté d’analyse conjoncturelle.
   – Il y a là matière à creuser et tout n’est peut-être pas perdu, intervint le Directeur des recherches humaines. Lui et Olivier peuvent me semble-t-il, former le premier équipage pour Mars. Il nous suffit de mettre les suivants face à des difficultés soigneusement choisies pour les entrainer à réfléchir et ne garder que ceux qui en seront capables. Karl pourra faire ça. Leur petite taille, leur faible consommation d’oxygène et le gène de chameau chez Platon sont très positifs. On peut en trouver d’autres qui donnent les mêmes résultats. Le gène de l’ours par exemple peut faire hiberner le temps du voyage. Le gène de tournesol par contre me laisse sur ma faim, question orientation dans l’espace, il y a beaucoup à redire.
   – Il va falloir mettre tout cela à plat et nous remettre en cause, mais dans quel sens ? Soupira Myriam Welch, une américaine du Nord, responsable de l’Education et du concours dans la Grande-Maison. Revoir nos critères de sélection et ne rejeter que les meilleurs, le dessus du panier. Ce qui sous-entend de faire réussir au concours un plus grand nombre d'individus à éliminer… Nul doute qu'Olivier aurait dû figurer dans la liste des reçus.
   – Platon et Olivier ont réussi à faire entrer la brouette dans l’ascenseur, fit remarquer quelqu’un. Cependant il leur manque encore quelques produits de nettoyage qui va les obliger à manœuvrer de nouveau leur satanée brouette. Mais quelle idée aussi de leur avoir donné une antique brouette en bois qui pèse si lourd ?
   L’écran de surveillance montrait en effet l’intérieur de l’ascenseur. Platon et Olivier étaient assis dans la brouette, et Lombard dont le bras cassé était replié au-dessus de sa tête sans que cela provoque chez lui la moindre gêne continuait à pérorer sur les difficultés qu’il avait à bien tenir un magasin. Réflexions qui firent sourire et détendit l’atmosphère. Arrivés à l’étage des produits d’entretien, Platon et Olivier voulurent coincer la porte de l’ascenseur afin qu’il ne se remette pas en marche. L’opération prit un certain temps et se révéla vaine, même la brouette ne parvenait pas à bloquer la porte. Platon frappa alors à coup de bâton sur la boîte de commande qui vola en éclat, puis il s’en prit aux circuits jusqu’à ce que l’ascenseur soit définitivement en panne.
   – Ce n’est pas bien ce que vous avez fait là Platon, reprocha Lombard.
   – C’est pour nous permettre de ne pas sortir la brouette, répliqua Olivier. J’ai très bien compris ce que voulait Platon.
   – Vous savez, moi ce que j’en dis. Je m’occupe du magasin pas des ascenseurs.