Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      


                                                   La conquête de Mars

suite 2   Installation et première mission.

     

   Maman m'a téléphoné avant que je m’endorme pour m'encourager à me montrer discipliné, obéissant et courageux. Je lui ai demandé ce que nous voulait la fille de cet après-midi avec ses « n’importe quoi », mais elle a fait celle qui n’avait rien entendu et a continué à m’exhorter à devenir un bon travailleur dont les autres, et elle la première bien sûr, seront fiers. « Tu travaille pour le bonheur des masses. », a-t-elle conclu avant de raccrocher. Ce « n’importe quoi » m’a tout l’air d’être un truc pas facile à expliquer pour que tout le monde s’esquive. Olivier pense, à propos de cette voix, qu'il ne s'agit pas de nos mères mais d'une voix synthétique, un robot. Dans le fond, en réfléchissant, je préfère. Cette voix me paraît plus attentive et affectueuse que celle de ma mère. « De toute façon écouter notre mère ou cette voix où est la différence », fait observer Olivier.
                                                                                          
    Vers dix heures, le lendemain de notre installation, nous sommes partis pour le chantier. Tout le G47 est affecté à la même tâche. Il s'agit de démonter le cœur d'un réacteur nucléaire qui s'est emballé et a explosé, il y a deux centaines d'années. La voix synthétique, que nous appelons tous Maman, nous a assuré que c'était absolument sans danger car nombre de nos ancêtres y ont travaillé dans le temps et s’en sont bien portés. Avec Olivier et quelques autres, pendant la pause, nous déchiffrons les graffitis laissés par ceux qui nous ont précédés. Certains, malgré ce qu’en dit Maman, ne sont guère encourageants. « Plus qu'une heure à vivre dans cet enfer» à écrit un certain JB et une autre main a ajouté : « Profite-z-en bien mon con ! » Justement, à partir de demain, avec une fille appelée Célimène, Olivier et moi allons devoir effacer et gratter tous les graffitis. Un travail colossal qui nous prendra des années. Comme dans l’amphithéâtre, nous nous sentons observés. Olivier me le confirme, il ressent la même chose que moi, comme si un faisceau d’ondes était dirigé sur notre nuque. On ressent même comme un picotement. Au bout d’un certain temps nous n’en tenons plus compte. Comme nous venons d’être affectés au sous-chantier "graffitis", il est normal que nous soyons observés, me suis-je dit. Maman, par un haut-parleur s'est adressée à nous en particulier, à nous trois, Célimène, Olivier et moi. Pour préparer le travail, a-t-elle dit, nous devons aller chercher des serpillières, des brosses et des produits de nettoyage dans un bâtiment, le Q4 situé à trois kilomètres. Comme aucune précision ne nous a été donnée sur la manière de nous y rendre, nous sommes partis à pied. Nous étions livrés à l’aventure, à la manière des chevaliers du temps jadis. Sauf que les chevaliers étaient à cheval. J’apprendrai plus tard, au hasard des rencontres, qu’il existe pour gagner le Q4 une navette électrique qui part devant le Z8.
   Il a fallu porter Célimène au bout de quelques minutes, ses pieds étaient enflés et elle trébuchait à chaque pas. Olivier, pour ce faire, la tenait par les pieds et moi par les épaules. Dieu que sa tête est lourde ! Le chemin est plat mais malgré tout nous peinons à marcher car il fait très chaud. Célimène qui se laisse porter nous encourage car elle craint que nous l’abandonnions sur place. Sans rien à manger ou boire, c’est pour elle la mort assurée. En plus, si elle décide de repartir seule elle peut s’égarer facilement car nous ne disposons ni de cartes d’état-major ni de mini GPS. Pour nous reposer nous nous sommes arrêtés à l’ombre d'un mur, près d'un vieux bâtiment qui ressemble aux fermes des cartes postales, un jeu de mon enfance. Ces cartes postales étaient envoyées jadis pour Noël, que l’on appelle depuis « le jour des cartes postales ». Seuls quelques érudits, aujourd’hui, savent ce qu’était le jour de Noël, son origine et ce qu’il signifiait. C’était d’ailleurs toujours la même carte que nous recevions à la maison, elle montrait un bâtiment délabré sous lequel était écrit « Si tu n’es pas sage, tu iras traire les vaches ». J’en ai reçu trente, cependant je ne suis jamais allé traire les vaches. D'ailleurs qui a vu des vaches ? C’était juste pour nous faire peur. Noël au temps jadis était cruel m'a dit un professeur, ce n’est pas comme maintenant un prétexte pour faire la fête dans les églises. On raconte qu’il s’en passe de belles derrière le chœur à cette occasion. 
  Le plus curieux c’est que nous n’avons rencontré âme qui vive jusqu’à présent, même pas une navette électrique. Ces navettes se faufilent partout à toute vitesse et c’est miracle quand elles n’écrasent qu’une ou deux personnes durant leur trajet. Les conducteurs sont des jeunes quinquagénaires qui ont terminé leur probatoire de dix ans et qui ont pu se marier, ce qui ne les rend pas plus prudents pour autant. Nous ne voyons pas d’animaux non plus. Sur le sous-chantier des chiens roses et phosphorescents sont toujours dans nos jambes à renifler et à bailler. Je préfère d’ailleurs ne pas trop les fréquenter, la promenade avec l’un d’eux ne m’a pas laissé de bons souvenirs. J’avais failli me faire mordre. Voyant qu’Olivier et Célimène encore abrutis de fatigue avaient de la peine à se remettre debout nous avons décidé d’attendre un jour de plus près de la ferme.
  – Platon, m’a dit Olivier, toi qui es costaud, tu devrais retourner sur nos pas et aller chercher de la nourriture sur le chantier. Nous en aurons besoin car la route me parait bien longue.
  – Ok, j’ai répondu. Et je suis parti.
  Il y a longtemps de ça, les jours étaient plus longs que maintenant mais comme les hommes s’ennuyaient à ne rien faire, plutôt que de se trouver une occupation, ils ont préféré réduire la longueur du jour. C’est ce qui est écrit dans mon livre de science, mais je ne m’explique pas en quoi cela pouvait soulager leur désœuvrement. En plus, je l’apprendrai plus tard, l’année à la suite de ça s’est réduite toute seule, passant de 365 jours à 200 à cause d’une orbite terrestre diminuée. On prévoit de tomber sur le soleil dans plusieurs milliers d’années. En attendant il fait de plus en plus chaud sur terre. J’ai marché longtemps et faute de comprendre ce que signifiaient les panneaux indicateurs écrits dans un charabia vieux de près de trois siècles, j’ai choisi ma route au hasard, à pile ou face. Comme je l’ai dit nous avons oublié de prendre une carte ou un GPS. Pile je continue sur ce chemin, face je ne le prends pas, et ainsi de suite. La nuit est rapidement venue. J’ai dormi sous un arbre ayant décidé qu’il fallait que je dorme. Je n’ai rien à manger mais je n’ai pas faim. En m’arrangeant pour ne pas faire trop d’efforts, mon repas de la veille devrait me permettre de tenir huit jours. Je ne remercierai jamais assez mes parents de m’avoir gratifié d’un gène de chameau. Olivier m’a avoué hier au soir au cours d’une discussion, qu’il possédait un gène de tournesol. À quoi cela peut-il bien lui servir ? Lui même l’ignore. Pour Célimène c’est certainement celui d’un poisson, vu qu’elle ne parle pratiquement jamais et qu’elle a toujours la bouche ouverte et le regard vague. Mais elle n’est pas mal quand même. Je veux dire comme fille. Elle a la peau rose avec de gros seins, les cheveux longs et jaunes, un nez court et des yeux verts striés de noir. Elle ressemble à la Vénus de Bébert, un peintre célèbre du siècle dernier qui n’a peint qu’un tableau dans sa vie : la fameuse Vénus.
   Après une bonne nuit de sommeil, j’ai repris ma marche. Je ne savais pas que le sous-chantier que nous venions à peine de quitter jouait à cache-cache avec moi. Pour le retrouver il allait falloir que j’active tous mes sens, surtout celui de l’orientation, à un point inimaginable. Nous sommes dans la Plaine du Nord et le vent se lève à intervalles réguliers et je replie mon nez pour ne pas sentir les odeurs qu’il charrie. Enfin, à force de divaguer de ci de là je suis tombé pile devant la porte du chantier. Comme il est entouré d’une haute palissade, on est bien obligé de passer par la porte. Je suis allé tout droit vers le chef, un jeune de nos âges mais qui a fait une grande école au lieu de tenter le concours. Sa mère est une amie de la mienne et elles ont choisi leurs bébés, nous deux, sur le même catalogue. Cela renforce les liens d’amitié.
  – Salut Platon, m’a-t-il dit, est-ce que tu n’aurais pas perdu tes équipiers ? 
 - Bonjour Jules, mes équipiers se reposent et je suis venu prendre des vivres. Le magasin est vachement loin, il nous faudra plusieurs jours pour y parvenir.
  – Tu aurais dû prendre une navette.
  –  J’ignorais qu’il y en ait une.
  L’amitié entre les mères est ce qu’il y a de mieux dans la vie. Si nos mères ne s’étaient pas connues, Jules ne m’aurait même pas écouté, car il est d’un grade très élevé. Peut-être même m’aurait-il battu. Car les chefs ont le droit de battre leurs subordonnés et tout dépend de leurs gènes additionnels. Par exemple un chef doté d’un gène de léopard fera longtemps courir son subordonné si celui-ci est doté d’un gène de gazelle. Par contre un chef avec un gène de crapaud préférera l’insulte aux coups, et si le subordonné possède un gène de hérisson il fera le gros dos. Un subordonné ayant un gène d’éléphant ne craindra personne sauf un chef avec un gène de souris. C’est ainsi que nous expliquons scientifiquement les différences entre nos caractères. Bien des découvertes ont eu lieu depuis le docteur Nénette Freud, et ses théories, trop simplistes, sont largement obsolètes. Je suis passé par notre chambre pour chercher un sac pour transporter la nourriture. La fille qui nous a proposé de nous faire n’importe quoi était assise sur le lit d’Olivier. Elle nous attendait. Elle n’est pas mal, bien que moins jolie que Célimène. Elle est rouge des pieds à la tête, même ses cheveux et ses yeux sont rouges et son nez est à peine plus long que le mien. Elle m’a avoué ne posséder seulement qu’un gène, un seul et c’est celui du manche à balai en peuplier qui plus est, car ses parents étaient très pauvres.
   Maintenant je sais ce que sont ces « n’importe quoi » : Ce sont des chatouilles. Elle m’en a fait pendant une heure, après la douche et jusqu’au moment du repas. J’ai passé la nuit dans notre chambre pour partir demain matin et la fille rouge a voulu passer la nuit avec moi. Une nuit de chatouille ne m’amusait guère, mais je ne sais pas refuser. Ici, comme partout nous sommes observés, j’en mettrais ma main au feu. Je le ressens mais je ne peux dire qui et d’où l’on m’observe. C’est pourquoi je n’ai pas voulu me distinguer en faisant le délicat et en refusant les chatouilles de la fille rouge. Je suis reparti le lendemain de bonne heure, encore tout endolori et courbatu par les chatouilles. Je n’ai pas trouvé de carte d’état-major et de GPS, et pire encore j’ai oublié de demander l’heure de départ de la navette à Maman. Une navette m’aurait évité bien des mésaventures mais se serait-elle arrêtée près de la vieille ferme pour récupérer Olivier et Célimène ? Et aurait-elle accepté de transporter de la nourriture ? J’en doute vu la manière dont les quinquagénaires pilotent ces engins. À mon avis, il est bien préférable d’aller à pied, on verra pour le retour.
   Deux jours se sont écoulés depuis que j’ai laissé mes équipiers près de la vieille ferme et je présage confusément que ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais les rejoindre. Alors que, tout en marchant, je me lamentais sur le mauvais sort qui s’acharne sur moi depuis mon échec au concours, un jeune homme bien de sa personne qui grignotait des baies sur un buisson au bord du chemin m’a barré la route. Le vêtement de fer multicolore qui lui recouvrait le corps et son casque à visière auraient dû me mettre la puce à l’oreille, exciter ma méfiance mais j’ignorais à cet instant ce qu’était un garde-hockeyeur. Ce que cet hockeyeur faisait à cet endroit ? Comme je l’appris de sa bouche par la suite, il empêchait les téméraires dans mon genre de quitter le sous-chantier. Une sentinelle en quelque sorte. Me découvrant il a fait un petit bond de côté puis s’est planté en travers du chemin, l’œil furieux en criant : « On ne passe pas ! C’est la consigne ! » Je m’apprêtais à grappiller quelques baies, histoire de juger de leur goût car ces baies pouvaient servir de complément de nourriture pour mes équipiers, c’est alors que j’ai eu une sacrée frousse en le voyant tout à coup me sauter presque dessus. J’appris alors de sa bouche que le buisson était son unique source de nourriture. Par chance, je n’ai pas uriné dans mon short comme cela m’arrive quand j’ai peur. Je m’endurcis visiblement.
  – Pourquoi? lui ai-je demandé. Pourquoi on ne passe pas ? Qu’est ce que c’est que cette consigne à la noix ? Je suis très étonné. Pourquoi ce sous-chantier doit-il être gardé à ce point ?
   Mes questions l’ont désarçonné. Il ne s’attendait pas à tant de pertinence.
  - Parce que ! A-t-il répondu fermement après avoir réfléchi une bonne minute. Ce qui fit rouler ses gros yeux roses dans leurs orbites verdâtres.
  – Je suis à la recherche de mes équipiers. Nous devons atteindre le bâtiment Q4 qui contient des produits de nettoyage, des serpillières et des brosses nécessaires à notre mission. Je le fais à la demande de Maman, lui ai-je notifié en fronçant les sourcils pour me faire méchant. J’étais persuadé que ce motif officiel suffirait à m’ouvrir la route. Je me trompais.
  – Alors nous devons nous battre, déclara-t-il avec emphase, mais seulement après avoir réfléchi de nouveau un petit moment toujours en roulant ses gros yeux roses. Serpillière, produits et brosses ne sont pas les mots de passe qui conviennent. C’est la consigne. De toute façon je dois me battre, c’est inévitable, j’ai un gène de coq. Une erreur. Mes parents souhaitaient un gène de lion et il n’y en avait plus. Rupture de stock, mais il restait du coq en pagaille… Ils se sont laissé convaincre.
   À cet instant, il brandit un gourdin qu’il tenait caché derrière un rocher, à portée de la main.
   – Avoir une idée de bonheur en tête et la cacher, reprit-il en m’empoignant par le bras est un motif suffisant pour se battre, car le chemin où nous sommes est baptisé chemin des Faux-semblants.
   – Ah ? Bon ? Et j’étais sincère en disant cela.
   – C’est ce que l’on m’a ordonné de dire. C'est du grec.
   Puis il me montra un tas de bâtons abandonnés par ses précédents adversaires et me pria d’en choisir un promptement. J’en saisis un qui parut aussitôt se réveiller. C’est tout juste si je ne le sentais pas frémir. Il arrive que trop de gènes d’animaux, de chats, de chiens, de porcs ou d’humains dans une plante la rendent quasiment animée. C’est ce que l’on appelle dans le jargon scientifique : Le principe de réciprocité. La plante a des réactions animales et vice et versa. C’est le bâton qui prit les choses en main, si l’on peut dire, et me positionna par rapport à mon adversaire. J’étais donc maintenant en face de lui, à deux mètres environ et les jambes bien écartées. Position guerrière que je n’aurais pas trouvée tout seul. Au moment où le garde-hockeyeur allait me frapper, mon bâton me fit faire un pas à droite, mon adversaire frappa dans le vide et emporté par l’élan, s’effondra. Comme il était maintenant étendu de tout son long tel Patrocle au pied d’Hector, l’époux d’Andromaque et le fils aîné de Priam, mon bâton lui fit sauter son casque et lui porta un vigoureux coup sur la crête rouge vif qu’il avait sur le crâne. Ce qui la fit éclater comme une calebasse. Comme il ne bougeait pas mais ne saignait pas, j’en conclu qu’il était toujours vivant. Je ne voulais pas tuer quelqu’un qui appliquait une consigne, même bêtement.
   Je félicitai et flattai mon bâton comme il se doit. Il fit son modeste au point de ne guère peser plus qu’une plume dans ma main. Je décidai de conserver un aussi agréable compagnon et le glissai dans ma ceinture. Ce qui parut lui convenir car il frétilla comme une comédienne décorée de la Légion d’honneur des vieux serviteurs. Ayant enjambé mon adversaire je pris le chemin qu’il voulait m’interdire, celui des Faux-semblants. C’était un chemin très ordinaire, à peine bitumé, plein de trous remplis de sable et bordé des deux côtés par des palmiers et des buissons de roses multicolores. Pas du tout l’idée que l’on se fait du chemin menant à la vieille ferme et à mes compagnons. Je n’avais d’ailleurs pas le choix du chemin. Si jusqu’à présent la route que je suivais se divisait périodiquement en plusieurs branches, depuis mon départ j’étais sur un chemin sans embranchement et je n’avais d’autre alternative que celle d’aller tout droit ou de faire demi-tour.
   Bizarrement, car je suis un homme sensible et doux, je ne regrettais pas mon geste envers le garde-hockeyeur qui devait avoir une bosse colossale par dessus sa crête. La mission de Maman avant tout. J’étais persuadé que, dans peu de temps, allait surgir devant mes yeux la vieille ferme et mes équipiers. J’avais bien entendu confiance en moi et en mes qualités de navigateur, n’avais-je pas obtenu les félicitations de mon professeur quand la promenade dans les bois était encore au programme du concours ? Une volonté d’aller toujours plus loin, vers l’inconnu et la découverte d’autres mondes, m’a toujours poussée. Je me sais depuis toujours un être différent, même de ceux qui ont réussi le satané concours, et cela s’exaspère encore à chacun de mes pas sur ce chemin. Depuis ma victoire sur le garde-hockeyeur j’ai une extraordinaire et vigoureuse confiance en moi et je bombe le torse comme un torero. Ce qui est certainement dû en partie aussi à la présence réconfortante du bâton dans ma ceinture. Un brillant compagnon, comme ce bâton, peut changer votre vie et je me sens maintenant capable de parcourir le monde entier avec lui. Un monde qui jusqu’à présent se limitait à la clinique d’élevage où j’ai grandi et à l’unité d’étude où j’ai appris le peu que je sais. Sans oublier ni la maison de mes parents dans la rue Des-Masses-Laborieuses du quartier Nouvelle-Génération de Los Angeles, ni l’église Pastafarienne que je fréquentais. Dans cette église nous adorons, comme son nom l’indique, un Dieu Unique en spaghetti qui est monté au ciel sur un nuage de sauce bolognaise, ciel d’où il est censé nous surveiller et nous conseiller.
   La souvenir de la maison polymorphe de mes parents avec  son toit mou et ses murs fluides, et surtout le visage et les conseils de papa m’encourageront toujours à suivre mon destin qui est d’aller de l’avant. Je dis cela comme si je devais revoir mon père, ma mère et la maison au détour du chemin. Aux détours de tous les chemins durant toute ma vie, alors que je sais, depuis que je travaille pour la Grande-Maison, qu’il n’en est rien. Qu’il n’en sera jamais rien et que je devrai désormais me débrouiller tout seul. Vivant au grand air depuis quelques jours, je m’étonne aujourd’hui d’avoir si longtemps caché l’étrange répulsion qui me saisissait lorsque ma chambre, après le baiser de ma mère, s’écoulait sur moi, délicatement, comme une pâte onctueuse avant que je ne m’endorme. Cette manière qu’elle avait de s’enrouler autour de moi pour me réchauffer ou au contraire pour me rafraîchir, d’obéir à mes caprices comme de faire jaillir une cascade du mur ou de se transformer en parking souterrain, avait finalement quelque chose d’angoissant et de féerique à la fois. En proie à de sourdes terreurs, j’appelais alors ma mère ou mon père pour qu’ils me racontent une de ces histoires propres à chasser les troubles de mon esprit. C’étaient le plus souvent des récits sur la conquête de la lune et comment certains, pourvus de gènes spéciaux adaptés aux conditions de vie y avaient fondées des colonies sous le regard bienveillant, disait-on dans notre église, du Dieu pastafarien. Je réclamais aussi l’histoire du chevalier Gwennoledge, héros qui m’exaltait le cœur et excitait mon imagination. J’ai eu ce même sentiment inquiet en entrant dans le G47, face à ses alvéoles, ses machines obéissantes, sa propreté de laboratoire. Par bonheur la voix mielleuse de Maman m’a rassuré. Mais à tout prendre je me sens mieux dehors, à dormir à la belle étoile. Il me semble même que j’y deviens plus costaud.
 
 J’ai retrouvé la ferme et mes équipiers assis sur la grosse pierre et mourant littéralement de faim. Entre temps ils ont visité le vieux bâtiment qui possède encore les meubles et les ustensiles propres au XX ème siècle. Un siècle lointain appelé « siècle des propre-à-rien » par nos livres d’histoire. Nous apprendrons plus tard que cette ferme est un bâtiment-archive, une sorte de musée. Olivier y a découvert, coincée entre de gros et laids meubles en bois, une chaise de métal munie de deux grandes roues que l’on peut pousser sans difficultés. Je l’aide à dégager la chaise, non sans avoir détruit pour l’atteindre une armoire et deux tables qui tombèrent en poussière sous nos doigts. Nous y installons Célimène.
   – Ce genre d’engin est mû par la force humaine ce qui le classe parmi les outils du second moyen-âge, commente Olivier.
   Côté force humaine, nous ne sommes pas gâtés je dois avouer et Célimène sur sa chaise roulante avance à la vitesse d’un asticot dans un fromage. Une comparaison apprise auprès du professeur de vélo. Célimène et Olivier se sont jetés sur la nourriture et ont dévoré tout ce que j’avais emmené. De nouveau nous nous retrouvons sans vivres. Mais comme le suppose Olivier, là où il y a des serpillières il y a forcément de la nourriture. Au début de l’après-midi nous avons repris notre marche. Je leur ai raconté ma rencontre avec le garde-hockeyeur. Célimène à failli s’évanouir en écoutant mon récit. Elle ne supporte pas la violence. Par contre elle trouve mon bâton très sympathique, lequel se rengorge sous les compliments et les caresses. En aparté je raconte à Olivier ce qui m’est arrivé dans notre chambre avec la fille rouge. Ce « n’importe quoi » lui dis-je étaient des chatouilles, finalement très agréables mais épuisantes. Malgré que je chuchote, Célimène n’en perd pas une miette.
   – Moi aussi je sais faire ce genre de chatouille, nous dit-elle d’une voix aigre. Nous apprenons cela à la fin de nos études et ce n’est pas sorcier à faire.
   Olivier semble très intéressé et me pose une foule de questions. Célimène, qui a retrouvé sa voix, rectifie mes réponses et vient à mon secours lorsque ma mémoire me fait défaut. Elle décrit les chatouilles de manière très réaliste comme si elle avait une grande expérience de chatouilleuse. Le temps passe très vite grâce à nos bavardages. Nous ne devons plus être très loin du but.
 
   Cela fait huit jours que nous sommes partis du chantier et la faim se fait sentir de nouveau. J’avais un gène de chameau certes mais d’un petit chameau et Olivier, à cause de son gène de tournesol, a besoin d’eau et de chaleur. Pour la chaleur nous sommes servis. Célimène reste une énigme et elle ignore même quel gène prédomine chez elle. Pour blaguer, je lui suppose celui de la  moule. Elle rit, mais elle n’en sait rien. Depuis qu’elle nous a raconté ce qu’elle savait des chatouilles elle est moins coincée et se livre plus facilement. Ses parents n’ont jamais abordé franchement le sujet de ses gènes et ont esquivé toutes ses questions. Tout ce qu’elle peut dire c’est qu’elle aime ce qui est carné et semble posséder un système digestif capable de digérer n’importe quoi. Tout en poussant la chaise roulante, je remarque, derrière les buissons qui bordent le chemin, des arbustes chargés de fruits bleus que j’identifie, souvenirs de mes cours sur la promenade dans les bois, comme étant du raisin. Il y a longtemps qu’il ne figure plus sur nos menus, remplacé par une pâte de synthèse stérile et délicieuse. Mais comme dit ma maman « à la guerre comme à la guerre », ce qui signifie que dans certaines situations nous devons affronter l’inconnu. Tous les trois nous en mangeons suffisamment pour ne plus sentir ni la faim ni la soif. Mais mon estomac délicat ne tarde pas à manifester sa réprobation devant cette nourriture inhabituelle. Après des spasmes vigoureux j’eus une violente diarrhée qui m’oblige à m’étendre sous un gros arbre pour m’y reposer. Je m’endormis et mes compagnons qui souffraient des mêmes maux en firent autant.
   Je fus le premier à m’éveiller. Je constatai alors que nous avions dormis toute la nuit et que le jour n’allait pas tarder. Des forces colossales, comme on dit chez les élites, bouillonnaient en moi ; l’effet du raisin probablement. Sans réveiller mes équipiers j’eus vite fait d’escalader une petite butte de cailloux qui se trouvait sur ma gauche et près de la route. Dans le jour naissant, au loin s’étalait, et je n’en crus pas mes yeux, une quantité d’eau telle que je ne me souvenais pas en avoir vu autant de toute ma vie. En fait je n’avais jamais vu d’eau, sauf lorsque j’apprenais à hisser mon seau hors du puits. Toute la difficulté de l’épreuve résidait dans le comportement erratique de l’eau dans le seau et j’imaginais alors que l’eau se comportait toujours de cette même désagréable façon. Celle que j’avais sous les yeux était calme et reposée, plate comme un miroir. Je décidais de rester assis sur ma butte jusqu’à ce que le soleil se lève complètement pour jouir le plus longtemps possible de ce miracle inouï, une eau bleuâtre et lisse, étale jusqu’à l’horizon. Délaissant mes compagnons qui ne pensaient qu’à manger et qui s’étaient de nouveau jetés sur les raisins, je passais la matinée à m’en approcher. J’étais attiré par cette eau et je sentais confusément qu’elle représentait quelque chose de très important pour moi. Je traversais des champs de céréales, des près et des vignes et vers midi je débouchais sur une plage de sable blanc où s’ébattaient plusieurs centaines de ces humains difformes qui ressemblaient à Karl le chef de chantier de la G-M. Mâles et femelles étaient avachis sur le sable sous des parasols et paraissaient somnoler. Ils me faisaient penser à ces phoques, depuis longtemps disparus, qui se vautraient jadis sur des pans de glace en attendant l’heure du repas. Le plus près de ces êtres se tourna vers moi tandis que je me dirigeais d’un pas tranquille vers l’eau.
   – Hé ! cria-t-il, ne fais pas l’idiot, tiens-toi éloigné de ça !
  Je sentis la menace cachée derrière cet avertissement et je dégageais mon bâton de ma ceinture. Bien que la loi soit formelle qui interdit de faire du mal aux humains moches quelque chose de laid en moi m’ordonnait de la transgresser. En attendant l’assaut, car l’humain moche me fonçais dessus au grand galop, je calais du mieux possible mes pieds dans le sable. Comprenant qu’il risquait gros en m’attaquant, l’humain moche s’arrêta à deux pas. Il était de ma taille, très noir de peau avec de petites dents blanches et un torse énorme. Et un nombril ! Je ne voyais que ça.
  – Je t’ai crié de ne pas faire l’idiot, me dit l’humain moche aimablement pour que tu n’entres pas dans ce que tu crois être de l’eau. Tu coulerais à pic. C’est trop dangereux. Ce n’est pas de la vraie eau, c’est juste du bousin.
  J’avais de la peine à comprendre son langage plein d’onomatopées et de mots désuets. À son intonation et à ses gestes, je devinais que cette eau représentait un certain danger. Je me tournais vers elle. En fait elle n’était pas infinie comme je l’avais cru d’abord mais limitée de partout par des parois métalliques de couleur brunâtre qui ressemblaient à des rochers. Un bassin, ce n’était qu’un bassin ! Un grand bassin, certes, puisque des bateaux à voile avec deux ou trois passagers à bord allaient et venaient, faisant demi-tour lorsqu’ils touchaient la paroi pour repartir à l’opposé.
   – Mais c’est un bassin, dis-je surpris.
   – En effet. Dans quelques minutes, le temps de ranger les bateaux, il s’escamotera pour faire place à une montagne. Mais je n’y vais jamais. C’est interdit par ma maman, il y a une bête quelque part qui vous mange.
   – Un bête ? Quelle bête ? Une vraie bête ?
   – Ma maman dit qu’elle est verte avec une tête énorme et du feu dans le nez. Et toi as-tu une maman ?
   – Bien entendu, comme tout le monde, nigaud.
   C’est donc ça, me dis-je moitié satisfait moitié ennuyé. Les chemins m’ont amené jusqu’ici pour que j’accomplisse mon destin qui est de tuer cette bête immonde dans la montagne avec mon bâton ! Je ne suis pas destiné à gratter des graffitis mais à accomplir un exploit extraordinaire. Dans le fond je m’en réjouis. Voilà pourquoi je n’avais pas réussi le concours. À quoi bon réussir puisque j’allais faire partie de l’élite grâce à mon courage. J’étais comme le beau Gwennoledge de mon enfance, le héros d’un des contes que me lisait mon papa. Le chevalier Gwennoledge avait vaincu deux monstres, un dragon-microbe et un oursin-virus grâce à sa magie. Il était devenu ensuite, à cause de cette victoire prince de Comona, un pays très riche. Il avait aussi épousé une princesse qui avait un teint extraordinaire grâce à son gène de carotte. Un teint que l’on pouvait aussi obtenir, précisait Gwennoledge dans le conte, en prenant des gélules vendues en pharmacie à trois écus la boîte. Suivaient plusieurs pages consacrées à toutes sortes de pilules absorbées journellement par le prince Gwennoledge pour être en forme. Aujourd’hui encore je me souvenais du conte au point d’être capable de le réciter en entier, y compris la liste des pilules.