Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                                      
                      
                                                                     
                                                      Elle court
                                                              
   
 


  Elle court. Il est une heure du matin et elle court dans les rues désertes. Elle court par la faute de Paul, son mari. Il lui avait dit : « Dimanche, tu pars en week-end avec Germont, Chovan et Theulet. » Elle avait refusé tout net. Elle risquait sa peau avec ces trois brutes. Deux jours en leur compagnie et c’était une semaine de lit assurée à se faire recoudre dans la clinique que dirige Germont justement, dans une ville voisine. Soins prodigués dans le plus grand secret naturellement, ni vu ni connu. Des adeptes de la brûlure de cigarette, du fouet et des scarifications, sans compter ce qu’ils vous fourrent d’incongru dans le vagin et l’anus, le tout sous projecteurs avec photos et films pour soirées entre copains. Si la police met un jour son nez dans ce genre de petites distractions, il y a quelques bourgeois de la ville qui auront chauds aux fesses à leur tour, pense-t-elle non sans humour. « Non, Paul je n’irai pas avec ces gens ! » Il avait insisté : « Tu sais ce que tu risques ! » L’étourdie avait répondu qu’elle s’en foutait. Depuis, elle n’avait plus revu Paul. En voyage d’affaire, parait-il.
  Trois jours plus tard et à la nuit tombante, le « tribunal cagoulé » décidait de son sort. Il se tenait dans l’une des résidences secrètes où se réunissaient ces messieurs pour statuer, avec le sérieux d’un conclave, sur quelques manquements du troupeau de nanas. Elle y avait été transportée en auto, les yeux bandés et à la dernière minute. Ensuite, dans un petit salon capitonné de soie grenat et tapissé de miroirs hauts comme un homme, un huissier, nu comme un ver mais masqué d’un loup écarlate comme le voulait l’usage, lui remit la première enveloppe. Elle contenait une adresse, et l’heure à laquelle elle devait s’y rendre : 1 heure 18 du matin.
   La sentence était immédiatement exécutoire. L’huissier lui avait tendu la tunique qu’elle devait revêtir pour l’occasion, une sorte de chemise de soie blanche très simple qui lui arrivait à mi-cuisse. Elle ne devait porter aucun autre vêtement, pas même une petite culotte ; pendant ses déplacements, elle devait s’envelopper dans une longue cape d’un bleu très sombre. « Inutile de vous faire ramasser par la police pour tenue indécente. » avait dit l’huissier sans sourire. Elle devait se chausser de chaussures plates, genre tennis qu’il lui tendit aussi et qui lui permettraient de courir « car, méfiez-vous, les horaires des rendez-vous sont serrés », avait-il ajouté. L’homme, à vue de nez et sous son loup de velours était plutôt jeune. Malgré tout elle ne réussit pas à l’identifier. Elle n’avait pas couché avec tous les bourgeois de la ville, heureusement. Il lui demanda d’essayer la tunique, la fit virevolter, se pencher en avant. « Pour voir si elle n’était pas gênée ». Elle dût aussi se trousser pour qu’il constate qu’elle s’était bien et complètement épilée et qu’elle ne s’était pas mutilée les parties intimes, histoire d’échapper à la sentence. « Vous avez un corps parfait. Vous êtes très belle » reconnu-t-il avant de s’éclipser. Elle se drapa dans la cape et se regarda dans l’une des glaces. Je ressemble à un contrebandier d’opérette. En général, les femmes punies ne se vantent pas et les autres femmes ignorent le sort qui leur est réservé. Elle suppose qu’elle aura droit au fouet et à quelques sévices et qu’elle devra se plier aux désirs des individus chez qui elle a rendez-vous. Pour l’instant elle n’a aucune appréhension.
   Une heure dix huit. Rue Dufaure, sous les remparts de la vieille ville, un jardinet derrière une haie de buis et trois marches avant d’atteindre la sonnette. Un homme lui ouvre, nu mais le visage caché par un masque à l’effigie de Giscard d’Estaing. Elle a une brutale envie de rire en découvrant le masque ridicule et l’embonpoint qui recouvre quasiment une verge minuscule enfouie dans une masse de poils poivre et sel. Elle serre les dents. Ça commence bien, se dit-elle joyeusement. Il la pousse vers un salon où brûle un feu de cheminée. Près du feu somnole un vieillard enveloppé dans une robe de chambre. Le haut de son visage est barré par un masque étroit de velours rouge. Elle devine de qui il s’agit. C’est un ecclésiastique bien connu dans leur milieu, fouetteur et voyeur impénitent. Elle ne dit rien, elle doit se taire et obéir.
   - Approche-toi, marmonne le vieillard d’une voix onctueuse. Ce n’est pas bien de refuser d’exécuter une mission et tu sais ce qu’il en coûte. Non ? Tu dis que tu ne sais pas ? Enlève ta cape et ta tunique. Il écarte les pans de sa robe de chambre. Fais-moi jouir dans ta bouche, grogne-t-il en prenant son sexe mou et plissé entre ses doigts.
   Elle se penche et docilement le prend dans sa bouche pendant qu’il parcourt son corps d’une main tremblante et glacée. Il masse doucement les seins puis insinue la main entre les cuisses qu’elle a longues et musclées. Une des bagues de l’ecclésiastique la griffe à l’intérieur, là où sa peau est fine et fragile. Elle se contorsionne pour faciliter la caresse et la pénétration d’un doigt crochu. Le doigt de Dieu, pense-t-elle ironique en se souvenant, ce n’est guère le moment, de la chapelle Sixtine. Malgré le mal qu’elle se donne, usant de la main, de la langue et des lèvres avec autant de cœur que s’il s’agissait de Paul, la verge ne durcit pas. Au bout d’un temps mortellement long, car il lui est compté à la minute près, le vieillard finit par avoir une érection suffisante pour jouir en de brefs spasmes. Il se renverse en arrière et lui crachote dans la bouche quatre gouttes insipides. Lorsqu’elle se relève le vieillard lui donne trois coups de martinets sur les fesses. Un martinet spécial, une idée de Chovan, dont les lanières sont terminées par de minuscules crochets d’aciers qui lui arrachent d’infimes bouts de chair. Á chaque coup, sous la brûlure intense, elle pousse un petit cri.
   - Tu as été trop longue, grogne l’homme au masque de Giscard en rangeant le martinet dans un étui de tissu noir. Maintenant tend tes fesses que je te désinfecte. Voici ta seconde enveloppe.
   Elle décachette. Quai de Verdun au numéro 116, à deux heures deux. Elle ne dispose que douze minutes pour traverser la ville, par bonheur la ville coincée dans une boucle du fleuve est peu étendue mais il faudra quand même qu’elle fasse vite. Elle traverse la place du Synode et court dans l’ombre de la cathédrale, dans la partie dépourvue d’éclairage public. Maintenant elle suit le fleuve sous les arbres de la promenade et, en courant du mieux qu’elle peut malgré la douleur sur ses fesses,  passe du quai Majeur au quai De la Recluse. Les pans de sa cape volent autour d’elle. Elle pense aux images de Fantômas, d’Arsène Lupin cape déployée ; seule dans la nuit elle a quand même un peu peur. Elle a hâte que tout cela se termine pour qu’elle retrouve Paul. À travers ses semelles, la pierraille des berges du fleuve meurtrit la plante de ses pieds, deux siècles que les municipalités successives prévoient de refaire le chemin mais elles ne parviennent pas à s’entendre sur le revêtement, et dernièrement se sont ajoutées les exigences écologiques, à cause du fleuve, de l'herbe sauvage qui héberge on ne sait trop quoi. De temps en temps elle croise une auto en maraude, un piéton qui se hâte, elle ralentit, se fait furtive, cherche l’obscurité, cache son visage et s’enveloppe plus étroitement dans sa cape puis elle reprend sa course et accélère. Elle a une bonne foulée. L’habitude du sport quand elle était plus jeune et avec Paul aujourd’hui.
   Depuis trois ans ils fréquentent des couples échangistes. Ils avaient découvert cette forme de jeux amoureux sur une plage près de la Grande Motte. Ils s’étaient ensuite rendus dans des clubs spécialisés et avaient répondu à des dizaines de petites annonces. Au début cela l’amusait et cela excitait Paul qui en devenait d’autant plus tendre. Mais Paul s’est fait plus exigeant avec le temps, aujourd’hui il n’y a pas de jouissances, même les plus dangereuses, auxquelles il ne veuille goûter. Une petite bande de dépravés s’est ensuite jointe à leur couple. La règle, définie par Paul est simple, les hommes exigent et les femmes obéissent. Toute rébellion de leur part doit être punie. Le machisme pur et dur.
   Cette nuit elle devine, après cette première visite, qu’elle ne va pas s’amuser du tout. Elle arrive quai de Verdun pile à l’heure et plus essoufflée qu’un marathonien. Comme précédemment un homme vient lui ouvrir, nu et le visage caché par une cagoule étrangement bigarrée. Elle entend des voix qui proviennent d’une pièce voisine. L’homme, galamment la débarrasse de sa cape et lui retire sa tunique. « Je suis Joseph, le portier », se présente-t-il. Puis il l’oblige à se pencher en avant et les mains cramponnées à ses hanches, la pénètre d’un coup. L’acte est d’une brutalité inouïe d’autant qu’elle ne s’y attendait pas, tout au plus supposait-elle une exploration de son vagin, comme si elle devait y cacher une arme. Il faut que je me méfie de tout et de tous, se dit-elle, atterrée.
   Le sexe de l’homme, long et effilé comme une dague est brûlant. Certains ignobles s’enduisent de cochonneries, comme du Tabasco par exemple, ou du poivre, pour voir… Par chance ce n’est pas le cas. La dague est nette. Elle pousse quand même un cri de douleur et de surprise. Dans la pièce voisine les voix se taisent. Alors le portier se retire et la pousse dans cette pièce, un vaste salon meublé de divans et de banquettes où patientent une douzaine d’hommes nus, mais tous cagoulés. Elle les juge plutôt jeunes et, pour la majorité d’entre eux, les trouve beaux. Deux ou trois adipeux à peine et le reste musclés et vifs. De nouvelles recrues, sans leurs femmes. « Sauf rares exceptions, il est obligatoire d’avoir une compagne pour faire partie du club avait décidé Paul, sinon cela vire au boxon. »
   - Voici l’une de nos femmes, dit le portier, voyez comme on la traite.
  De nouveau il la force à se pencher et la pénètre sans douceur. Elle fait de son mieux pour lui donner du plaisir en se disant que plus vite on ira, mieux ce sera. Il devine ses intentions et se retire aussitôt pour d’un coup brutal de sa dague, s’enfoncer dans son anus. Son ventre heurte les fesses de la jeune femme avec un bruit de gifle. Elle pousse un sourd gémissement. Et de nouveau il se retire.
  - Si l’un de vous veut en profiter. Vous pouvez même vous y mettre à plusieurs. C’est une magnifique pouliche en excellente santé.
  Elle est alors encerclée et les verges se tendent. Il y a quelques années elle appelait cela son jardin de fleurs ou sa forêt d’asperges. Maintenant elle est un peu blasée. Elle doit jouer de la main et de la bouche pendant qu’on la pénètre alternativement par tous les orifices. Elle subit ainsi l’assaut de ces hommes pendant presque une heure, chacun passant à tour de rôle de sa bouche à l’anus, de sa main au vagin. Le sperme coule sur ses cuisses et elle en a avalé tout autant. Enfin ces messieurs se lassent et elle peut prendre une douche. Il est trois heures trente. Joseph, le portier, lui tend sa troisième enveloppe. Avenue Gambetta au numéro 13 à trois heures trente-sept. Elle repart rapidement, le ventre endolori et les muscles fatigués. L’avenue Gambetta est proche et elle peut trottiner sans fournir trop d’efforts.
   Paul, se comporte en chef de bande, commandant et sanctionnant. C’est lui qui recrute, qui accepte en premier, les défections sont nombreuses car au bout de quelques années le plaisir s’émousse, surtout chez les femmes, malgré tout il y a une longue liste d’attente. Il recueille aussi les cotisations annuelles, retient les chambres dans les palaces et les tables dans les meilleurs restaurants. Il a mis sur pied une sorte de club d’une trentaine d’hommes et de femmes. Ces dernières toujours dans l’ombre des époux, prêtent leur corps à toutes les expériences, plus femelles que femmes en définitive. Dix fois elle lui a demandé de passer la main, de se retirer afin de vivre comme tout le monde et d’avoir peut-être des enfants. Il a refusé très sèchement. Elle pourrait le quitter, seulement voilà, elle l’aime. Elle pense qu’elle l’aime, oui. Un clochard surgit d’un porche et l’arrête pour lui demander du feu. Découvrant qu’il a affaire à une femme, la masse de cheveux blonds qui déborde de la cape en témoigne, il est d’abord interloqué puis il l’empêche de repartir en bloquant le passage.
   - Tu vas bien me faire un petit cadeau avant de t’en aller ?
  Elle a un haut le cœur. Mais après tout cela fait peut-être partie de la punition. Elle ouvre sa cape et se laisse caresser. Il n’est pas malhabile et lorsqu’il veut la pénétrer elle s’appuie du dos contre le mur, lève une jambe qu’elle cale sur les reins de l’homme. Tout de suite, elle prend du plaisir à le sentir en elle. Il éjacule puis elle le suce durant quelques secondes, comme il le lui a demandé.
  - Je m’appelle Denis, lui dit-il dans un français hésitant. Je suis Grec et je voulais voir du pays. J’ai cherché du travail ici, mais je n’ai rien trouvé alors demain je rentre chez moi. Mon père habite une île, il possède des oliviers et des chèvres. Tu es ma première femme depuis que je suis arrivé en France. Si tu veux venir avec moi, je te montrerai la Grèce. C’est un très beau pays.
  Elle n’a pas le loisir de lui répondre. Il est trois heures quarante-cinq. À cause de lui elle est en retard. Elle sonne au numéro 13, devant une grille énorme qui s’ouvre automatiquement. Elle traverse ensuite un parc éclairé faiblement par quelques lampadaires disséminés parmi les arbres. Des statues l’effraient en surgissant de l’ombre comme des assassins. Enfin voici la maison, imposante masse noire. La porte s’ouvre. Une femme nue, la cinquantaine appétissante, tient le battant. « Tu es en retard, murmure-t-elle, enlève ta cape ». Elle n’a pas le temps de se justifier. La femme empoigne un fouet à manche court et lui cingle le dos et les cuisses, dix fois. Le sang coule sur sa cuisse droite. Hébétée elle regarde le mince filet rouge s’écouler jusqu’à son genou. De la main, elle essuie les larmes qui ont jaillies spontanément et qui ruissellent sur ses joues. Elle s’avance dans un couloir et trébuche sur un tapis. Encore un coup de fouet. Elle court alors vers une porte au fond du couloir. Un homme aux cheveux ras, vêtu d’un tee-shirt et d’une sorte de salopette de mécanicien, le haut du visage caché par un loup de cuir l’arrête. Il la bloque de la main contre le mur et lui arrache sa tunique. Il lui lèche le sang qui perle des plaies sur les cuisses et le dos et promène sa langue sur tout son corps en accompagnant chaque coup de langue de petites morsures qui deviennent à leur tour autant de plaies vives. Epuisée de fatigue et de douleur, elle se laisse tomber sur le sol couvert d’un épais tapis. L’homme entreprend alors de lui mordiller le sexe, les petites lèvres et le clitoris, arrachant au passage, comme pour jouer, des petits bouts de peau. Elle hurle. La femme revient et la cingle de nouveau de trois coups de fouet. Ce qu’elle croyait être un homme se révèle être une femme aux muscles saillants et à la poitrine comprimée par des bandes de cuir. Une fois nue celle-ci se ceint d’un godemiché à la taille impressionnante, gros pour le moins comme un poing fermé. Tout en lui lançant un torrent d’injures et en lui affirmant qu’elle va la défoncer par tous ses orifices, elle se ceint de l’outil. D’un coup elle lui enfonce l’énorme pénis dans la matrice, puis elle la retourne et poussant de toutes ses forces, elle déchire son anus. Sous les douleurs multiples, la jeune femme s’évanouit. Il est presque cinq heures lorsqu’elle se réveille.
   On a appliqué sur toutes ses plaies un baume à la délicieuse odeur de violette. Elle est à demi étendue sur une bergère et porte de nouveau sa tunique ou une similaire. Elle se ressent à peine des coups de fouet et des morsures. Sa cape est posée près d’elle avec une enveloppe. Un mot tapé à la machine lui enjoint de reprendre des forces avant de repartir en buvant le mélange, un extrait de plantes, posé sur un guéridon proche. Ce qu’elle fait. L’effet de la boisson est fulgurant. Le vieux près du feu, la gouine, le Grec, les insatiables elle les a rencontrés il y a longtemps. Si longtemps que le souvenir qu’elle en a gardé est flou, irréel. Elle se sent en pleine forme, prête à courir durant des heures s’il le faut. Pour retrouver Paul, peut-être au prochain rendez-vous ? Pourtant les plaies sur ses cuisses, dans son dos et partout ailleurs sur son corps sont bien réelles. Elle constate aussi qu’elles sont maintenant presque cicatrisées. L’enveloppe indique : Montée de l’Hospice, numéro 30 à 5 heures 15. Elle butte sur les racines qui parsèment le chemin de terre et titubant, comme mal réveillée, elle traverse le parc. Finalement il est plutôt mal entretenu, se dit-elle, malgré les statues qui font illusion. Tout de même, elle doit se hâter. Quelques bars commencent à ouvrir et l’on croise des  hommes et des femmes qui se rendent à leur travail. Elle remonte l’avenue en courant, tourne devant la banque de France, traverse la longue place où se tient d’habitude le marché du mardi, quelques marchands de légumes sont déjà installés, elle plonge dans la Montée de l’Hospice. Difficile à grimper en raison de sa pente excessive, c’est un jeu d’enfant de la descendre.
   Le numéro 30 est une masure lépreuse aux volets de guingois et aux peintures écaillées. Elle frappe. Un homme nu et masqué d’un loup ouvre et sans dire un mot se jette à ses pieds, écarte la cape, soulève la tunique et plonge son visage entre ses cuisses. Une langue experte chatouille son clitoris jusqu’à ce qu’elle ressente les premiers frissons de la jouissance. Elle ne voudrait pas qu’il s’arrête et s’efforce de le retenir mais l’homme se redresse, la déshabille et la prenant par la main, la conduit dans une chambre. La chambre est violemment éclairée et des hommes, une dizaine, affublés d’un masque représentant le mufle d’un animal, tous différents, vêtus de la même salopette de mécanicien que la gouine de tout à l’heure, sont assis sur des chaises autour d’un divan étroit. Les amis des bêtes, pense-t-elle. Elle ne croit pas si bien dire. L’homme la pousse vers le divan et lui fait comprendre qu’elle doit s’y étendre. Elle remarque, ce qu’elle n’avait pas observé tout à l’heure avec la lesbienne, que les salopettes comportent un grand nombre d’ouvertures permettant d’accéder à tous les endroits du corps. Une fois étendue elle suppose que chaque homme va venir s’assouvir en elle et satisfaire ses caprices. Mais aucun ne se lève. L’assemblée est muette et figée.
   De temps en temps les visages masqués se tournent vers une porte, sous un escalier. Ils attendent quelqu’un, se dit-elle, Paul peut-être qui va enfin la délivrer et lui permettre de rentrer à la maison. Ils partiront ensuite se reposer dans l’île Maurice, comme il y a trois ans. La porte s’ouvre et une vieille femme, sorte de catin court vêtue, fripée et maquillée à outrance, entre en tenant en laisse un énorme chien, genre berger des Pyrénées. Il est presque haut comme un âne, avec un mufle aussi impressionnant que celui d’un lion. Elle guide le chien vers le divan. L’animal s’étend entre les cuisses de la jeune femme et lui lèche le sexe et les fesses avec la virtuosité d’un homme. Mieux que Paul, pense-t-elle effarée. La vieille s’est armée d’une longue cravache, les spectateurs tendent le cou. Elle devine.
  - Non, gémit-elle, pas ça.
  - Caresse le chien, suce-le, ordonne la vieille et pour montrer que l’ordre est exécutoire immédiatement et qu’elle se moque de ses dénégations, elle lui cravache les seins, par deux fois. Comme dans un état second elle se glisse sous l’énorme animal et prend le sexe déjà rigide dans sa bouche. Le chien grogne de plaisir et écarte ses pattes pour que la longue tige rosée, aussi grosse qu’un poignet d’enfant, puisse tenir tout entier dans la bouche de la jeune femme.
  Les spectateurs se sont rapprochés et certains flattent le dos de l’animal par petites tapes. D’autres, penchés vers elle se sont emparés de ses seins et les massent tendrement comme pour effacer les balafres de la cravache. Estimant le temps des préliminaires suffisant, la vieille enfile des sortes de bottons d’enfant aux pattes de devant du chien et lui donne un ordre, une série d’onomatopées, puis de la cravache exige que la jeune femme se mette à quatre pattes. Alors le chien pose ses pattes avant sur son dos et la pénètre avec des couinements de jouissance. Durant plusieurs minutes, les spectateurs sont suspendus aux mouvements du chien, à ses coups de reins. Sous cette masse pesante, douce et chaude elle sent un plaisir étrange monter de son ventre, comme si elle se masturbait. À sa grande honte et sans pouvoir se retenir elle jouit d’un orgasme qui la secoue comme un spasme. Le chien comme s’il attendait ce signal après un couinement de plaisir se retire sous les cris et les applaudissements, non sans l’avoir inondée de semence. Elle n’a pas eu le loisir de regarder autour d’elle pendant que le chien la baisait mais en se redressant elle repère des traces de masturbation sur les salopettes. 
   Six heures trente. D’après ce qui est écrit sur le bristol, dans l’enveloppe, elle doit se rendre dans l’hôtel « Victor Hugo », au cœur de la vieille ville. Une chambre lui est réservée. Inutile de courir c’est à deux pas. Une fois rendue, elle se dénude, son bain est prêt. Quelqu’un - Paul ?- a placé dans la salle de bains les parfums qu’elle aime et sa trousse de maquillage. Des vêtements propres à sa taille et selon ses goûts ont été posés à plat sur le lit. Elle doit descendre dès qu’elle sera prête. Mais elle a le temps de se reposer un peu et de prendre une collation. Allongée sur le lit elle pense au Grec qui doit repartir chez lui. Comment était-il ? Grand ? Mince ? En tout cas il était tendre. Elle téléphone à la concierge de l’hôtel. « Pour vous rendre en Grèce, comment feriez-vous ? » La préposée a un rire bref.
   -  Comme ça tout de suite ?  
   - Oui tout de suite.  Elle entend le cliquetis d’un clavier d’ordinateur.
  - Je prendrais le bus d’Euroline à neuf heures, il va jusqu’à Bucarest, ensuite il vous faudra prendre le train ou un avion pour la Grèce, répond la concierge.
  Elle fouille dans le sac à main posé près des vêtements, comme d'habitude son passeport et sa carte bancaire sont là. La carte bancaire, disait son père, c’est le moyen le plus simple pour escroquer quelqu’un, il suffit de savoir lire. Son père, elle s’en souvient aimait la Grèce et par dessus tout la Crète. Elle a gardé ses chaussures plates. Elle descend. Tout de suite elle remarque que Germont, Chovan et Theulet sont installés dans les fauteuils du hall. Paul est avec eux. Ils se lèvent à son arrivée. Elle ressent, à cet instant, une répulsion, un dégoût qui lui rempli la bouche d’amertume.
  - Ma voiture vous attend dit Germont, j’espère que maintenant vous trouverez du plaisir en notre compagnie. Tous rient et Paul le premier.
  - Mais certainement, répond-elle. Auparavant j’ai besoin de respirer un peu d’air frais. Accordez-moi cinq minutes.
   - Autant que vous voudrez ma chère, dit Chovan.
   Il est neuf heures moins quatre. Elle court. La gare routière n’est pas loin. La banque est en face. La Grèce ou un autre pays, elle s’en fout.
 Jean-Bernard Papi   ©
                     
                                          

                                                                                                                   
 
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