Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                                                                   

                                                           Fièvre.
 
 
 

 
À l’ami Œdipe.
                                                                                                   The tub Auguste Renoir         
 
 


    Elle était entrée dans sa chambre, vêtue, comme d’habitude à cette heure matinale, de son peignoir vert pâle et de ses mules noires. Elle lui avait dit : « Je suis obligée d’utiliser le lavabo de ta chambre, David ça ne te dérange pas ? C’est le seul à être en état ».  C’est vrai que l’évacuation de l’eau dans la salle de bain, ne se faisait plus très bien depuis plusieurs jours. Les cheveux des femmes, ses deux sœurs et sa mère, bouchaient régulièrement les tuyaux et il fallait attendre le plombier durant des semaines. De dessous ses couvertures il avait marmonné que non, qu’elle pouvait l’utiliser à sa guise. Il était malade et couché, une forte fièvre qui avait détraqué sa nuit et qu’il avait attrapée la veille dans les courants d’air du « Pas de tir au fusil » du régiment, juste avant son départ en permission.
   On ne pouvait compter sur le père pour remettre en état la salle de bain sachant qu’il était incapable de visser le moindre écrou correctement, c'est-à-dire sans esquinter les filets. " Cet homme n’est bon à rien, disait-on dans la famille, à part se mettre en veste d’appartement au sortir du bureau et s’installer sous sa petite lampe qui éclaire à peine, pour ranger deux heures durant les timbres-poste de sa collection". En attendant le repas. Il s’était cent fois demandé comment ce mollasson lymphatique avait fait pour séduire Marina, ce délicieux feu follet, et lui faire trois enfants. C’était le personnage le plus insipide et le plus incapable de la création. En vérité, seul le plombier du quartier savait manœuvrer l’installation et l’amener à l’obéissance. Il faut dire aussi que c’était une évacuation compliquée, avec des tuyaux tordus en acier couverts de rouille qui se raccordaient entre eux grâce à des visseries et des soudures archaïques. Mal calibrés, ils dataient de la construction de la maison au siècle dernier. Mais ça ne fait rien, dans ce couple hétérogène seule Marina savait changer une ampoule ou réparer un fusible.
    Il débutait mal ses trois jours de permission, mais il pensait que tout rentrerait dans l’ordre après une journée de repos et de l’aspirine. Il avait rendez-vous dès le lendemain avec des copains. Ils devaient se retrouver dans un bar du centre de la ville, de là on mettrait au point la sortie du soir, cinéma ou boîte de nuit, à moins que l’on se retrouve tous chez l’un d’eux pour jouer aux cartes et boire de la bière, filles et garçons. Il ne concevait pas une soirée réussie sans les filles. Il  tendit l'oreille. Marina installait tranquillement son petit bazar derrière le paravent, posant son eau de toilette et son maquillage sur la tablette, près du miroir. Ce paravent était une exigence de sa sœur cadette depuis qu’elle occupait sa chambre maintenant qu’il était à l’armée. Ce paravent se réduisait à une légère structure de bois blanc articulée en trois parties garnies chacune d’une bande étroite de tissu cramoisi qui laissait, sur ses côtés, aisément passer le jour et la vue. Un engin symbolique, acheté chez un brocanteur, propre à faire croire en la pudeur de sa sœur, pudeur tout à fait symbolique elle aussi.
   La chambre était plongée dans la pénombre, les contrevents n’étaient ouverts que partiellement, c’est pourquoi Marina avait allumé le petit projecteur au-dessus du miroir qui surmontait le lavabo. Encore une idée de sa sœur, ce projecteur, pour faciliter son maquillage parait-il. La tête de sa mère dépassait du paravent. Elle avait ramené ses cheveux en chignon de façon à dégager sa nuque. Il la trouva très belle, très grecque.
   – Tu as la tête et le port d’une statue grecque, Marina.
   – Merci, flatteur.
   Avec l’éclairage, il la voyait nettement. Et presque entièrement entre les panneaux de tissu et les montants de bois. Son lit n’était pas à plus de deux mètres, car sa chambre était étroite et le lavabo proche. Elle avait enlevé son peignoir et sa chemise de nuit qu’elle avait posés sur la chaise, à côté du bidet. Encore une exigence de sa sœur ce bidet. Par bonheur c’était un ustensile en tôle émaillée fixé sur un trépied que l’on pouvait démonter en deux secondes et cacher dans un placard. Il s’était tourné vers elle pour répondre aux questions qu’elle lui posait sur l’armée.
   - Les gradés étaient-ils gentils ? Mangeait-il bien ? Dormait-il suffisamment ? Y avait-il des douches ?
   Il répondait par des grognements indistincts comme si la fièvre l’empêchait d’articuler. Il lui semblait que de la voir ainsi nue constituait une redoutable faute, un péché mortel. Pourtant il ne parvenait pas à lui tourner le dos et ses yeux restaient rivés sur elle, sur ce corps d’ivoire qui apparaissait puis disparaissait entre les flammes écarlates du paravent. Elle était diablement bien faite avec des seins à peine plus gros que des oranges, des tétons raides comme des framboises et une aréole large et brune. Il admira son ventre à peine bombé et surtout ses fesses rondes et dodues qui se tendaient vers lui alors qu’elle s’inclinait pour se rincer la bouche.
   Comme lui, elle était peu poilue. Les détails de son sexe, les lèvres légèrement rosées, étaient nets et bien visibles, et si près. Presque à toucher. Il pensa à la chanson grivoise, 
« L’abricot de la cantinière », chantée au bivouac par les soldats de la Grande Armée et entendue dans la chambrée. Chanson dans laquelle on comparait le sexe de la cantinière à un abricot fendu, ou poilu. Il se concentra sur la chanson pour penser à autre chose. « L’as-tu vu ? oui j’l’ai vu/ l’abricot d’la cantinière/ l’as-tu vu ? oui j’l’ai vu/son p’tit abricot fendu ». Mais ça ne servait à rien. Il continuait à la dévorer des yeux. Quel âge a-t-elle ? Par une coquetterie qu’il jugeait stupide, elle refusait de dire son âge. Il fit quelques calculs sommaires, elle s’était mariée vers vingt ans et il était né deux ans plus tard. Elle devait avoir dans les quarante-deux, quarante-trois ans.
   Elle reprit ses questions. Sa voix lui sembla moins posée, légèrement tremblée.
   -Ses camarades étaient-ils sympathiques ? Y en avait-il qu’elle connaissait ?
   Il répondait n’importe quoi, que probablement oui, elle en connaissait quelques-uns, citant des noms au hasard, ceux qui lui passaient par la tête. Il ressentait un trouble physique incroyable, comme s’il tombait dans le vide. C’était une situation très inconfortable. S’en rendait-elle compte ? Certainement, elle n’avait rien d’une oie blanche. Par à-coups, les cabrioles de son cœur, surtout lorsqu’elle bougeait et montrait son corps sous un angle nouveau, lui donnaient l’impression qu’il allait s’évanouir. Il se contraignit à ne respirer qu’à peine, pour ne pas lui rappeler sa présence et l’intriguer par des soupirs violents. 
    « Je suis toujours ton bébé, ton tout petit et tu n’as rien à craindre de moi, je suis encore innocent et chaste, aurait-il voulu lui dire, ne t’occupes pas de moi. » Malgré tout, il aurait aimé respirer deux ou trois fois profondément, pour reprendre pied car les emballements de son cœur gaspillaient son oxygène. Une sorte d’agréable douleur issue de sa poitrine se diffusa lentement en lui, comme un alcool, elle venait de s’asseoir sur le bidet et lui faisait face. Il regarda fixement son sexe, à présent barbouillé de mousse de savon, qu’elle malmenait avec une sorte de furie comme pour le déchirer. Elle respirait un peu fort, la tête inclinée vers le bidet, les cheveux tombant devant son visage et dans le silence de la chambre il entendait nettement le clapotis de l’eau et les chairs malaxées.
   Maintenant son érection était si violente qu’il en éprouvait une douleur jusque dans la colonne vertébrale. Il se masturba sous les draps. Il ne pouvait faire autrement que se masturber. Lentement d’abord pour qu’elle ne s’aperçoive de rien, puis de plus en plus frénétiquement. À la fin juste avant que le plaisir ne l’inonde, il repoussa les draps d’un coup de pied et dégagea sa verge. Comme pour la lui mettre sous les yeux, qu’elle la voit nom de Dieu ! Tant pis, pensa-t-il, je prends le risque d’une engueulade ou d’une gifle… Après ça, je n’oserai plus la regarder. La plus agréable masturbation de toute sa vie. Il frissonna, laissa échapper un petit râle, éjacula trois jets drus, resta ensuite hébété durant plusieurs secondes comme perdu dans un autre monde. Enfin, il ferma les yeux et ramena lentement les draps sur son ventre. Quand il les ouvrit elle s’essuyait longuement « l’abricot », debout, les jambes écartées et face à lui. Un petit sourire narquois lui plissait la bouche. 
   – Maintenant je vais te laisser, tu as me semble-t-il des choses à faire, lui dit-elle en enfilant son peignoir. Merci de m’avoir hébergée, j’espère que je ne t’ai pas dérangé. Tu vas pouvoir te reposer, mais avant si tu veux, tout à l’heure, je viendrai t’aider à faire ta toilette. Tu ne dois pas prendre froid. Tu es encore mon bébé tu sais...
   Elle se fiche de moi, songea-t-il amèrement, mais il accepta.

Jean-Bernard Papi ©