Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                     
                                               

                                             
 

                                           Petite scène de la vie conjugale.

                                  




                                  
À Catherine R, cette pimbêche.
 
 

 

   –  Eric, prends ta douche s'il te plaît ! La salle de bains est libre.
  Voilà, je suis prévenu : elle veut faire l’amour. Cette phrase tordue qui ne dit pas ce qu’elle veut dire, une sorte de code baba cool, est bien dans son caractère. Elle n’a pas de cœur. J'ai beau lui répéter, comme chaque soir, que je suis fourbu, cassé par ma journée de bureau, elle s'en fout… Elle mène une vie pépère d’enseignante et veut tout ignorer des fatigues de mon boulot. Une banque, affirme-t-elle c’est comme un collège, il y a les cons et les autres.

   – Ouais, mais en plus des clients, j’ai le personnel et les syndicats. Je suis chef d’agence…
  – Les gosses, c’est aussi des clients, si tu vas par-là…
  Et patati et patata. Incorrigible. En préliminaire, elle va d'abord parader en slip et soutien-gorge entre la chambre et la salle de bain. C’est le stimulant de sa libido, quelque chose entre la danse de l’épinoche et les piaffements du flamenco. Jusqu'à ce que je la complimente sur sa beauté. C'est vrai qu'elle est belle, tonique et sexy. Elle dépense le SMIC rien qu’en sous-vêtements et coiffeur, toujours maquillée et coiffée selon les canons de la mode. Un peu exagéré parfois, lorsqu'elle s'habille de noir et se tartine le visage avec un fond de teint quasi charbonneux, on dirait une biscotte trop cuite. Mais à ceci près, c’est une belle femme avec un corps à faire rêver une starlette, pas un poil de lard et des fesses rondes comme on n’en trouve plus guère chez les mères de famille au marché du samedi matin.
   Elle n'est jamais fatiguée non plus et quand elle parle de son travail c'est pour raconter les bons mots qui circulent dans la salle des profs, les farces que l'on se fait, les flirts qui s'ébauchent entre collègues. Rien que des choses aimables et gaies. Alors que là où je bosse c'est la jungle et le rendement. C'est affiché partout, même dans les chiottes : « Le souci de la performance doit conduire chacun à rechercher systématiquement l'économie des moyens pour atteindre, au moindre coût, les meilleurs résultats possibles ». Fermez le ban et allez-vous faire foutre !  Ce soir je suis fourbu, et j'ai autant envie de baiser que d'aller sauter à l'élastique du haut du pont Henri IV. Une chose aussi qu’elle n’aime pas, c’est que j’emploie le mot baise. « C’est vulgaire, dit-elle, ça a une connotation péjorative et limitative. Alors que l’amour c’est tout en douceur et délicatesse. Il y a les soupirs, les regards, les sous-entendus… » Le prof de français qui parle. Je râle.
   – Arrête avec tes Cupidons et tes guirlandes de fleurs sur fond d’azur, tu vas me faire gerber.
   – Sale con ! J’en ai marre de tes goûts de charretier et ta baise façon lapin.
   – Connasse, je connais tes rêves de midinette et les lapins n’ont plus rien à t’apprendre. Etc.
   La vie à deux, quoi ! Comment, ce soir, refuser sans qu'elle se vexe ? La question vaut pour chaque soir, ou presque. Je n’ai pas encore trouvé la bonne formule. Je ne veux pas qu’elle aille s’imaginer que je la trompe, ou pire qu'elle m'est devenue indifférente. Non, je l’aime, mais je suis crevé. Sur un soupir pourtant, je me déshabille discrètement et le plus vite possible, tel le toutou je file sous la douche.
   Comme prévu, elle se promène en sous-vêtements coûteux, plus blancs que blanc et plus transparents que les comptes de la Sécu. Je déteste la nouvelle mode qui consiste à se raser le minet façon bébé rose ou à ne laisser qu’une bande étroite comme un galon d’adjudant ; elle c’est l’Amazonie et l’astrakan, un vrai scalp dru et doux, parfumé à l’eau de rose comme une première communiante. Comme elle devine mon manque d’enthousiasme, elle a ajouté des bas noirs avec des dessins et qui tiennent tout seul sur la cuisse. Mine de rien elle prend des poses sous prétexte de faire du rangement et me montre son admirable fessier quasiment au grand jour. Ce que j’aime le plus, chez elle c’est le haut de ses cuisses, la fossette qui les délimite d’avec les fesses est exquise, envoûtante. La traversée de la mer Rouge, le sentier des douaniers, cinq semaines en ballon... Je ne m’en lasse pas. J’y promène les doigts, la langue, le pistil, une croisière !  Un jour le facteur qui sonnait depuis dix minutes est entré et l’a croisée alors qu’elle sortait du bain. J’ai cru qu’il allait me faire un infarctus dans la cuisine.
   Une idée à elle les bas. Pour moi, les femmes ne sont désirables qu'à « l'état naturel » si cher à Jean-Jacques Rousseau, c’est à dire nues, poilue, soumises et abandonnées. Dès que je sors de la douche, elle prend l'initiative et me pousse doucement vers le lit. J'aimerais bien faire ça en pyjama. J'en ai en coton équitable-écolo importé des Indes, avec des rayures bleues et vertes, le genre de truc que sa mère m'offre pour mes anniversaires et que je trouve en tous points parfaits pour faire l’amour. Leur douceur tiède et moelleuse convient super bien à ma peau. J'aimerais bien aussi qu'elle glisse une main coquine et tendre ici ou là, par des échancrures, c’est érotique en diable. Mais non, il faut que je sois nu comme la main, brut de fonderie, et comme elle ne supporte pas que notre chambre soit chauffée, je suis transi.
   Elle commence toujours par m'embrasser. Elle fume et elle sait que je déteste le goût et l'odeur du tabac, je prends sur moi de ne pas grimacer et reculer ma bouche. Ensuite, elle descend vers ma poitrine par petits bécots insipides. Je devine ce qu'elle veut et surtout où elle va. Je me suis laissé dire que nombre de femmes n'aiment pas pratiquer ce genre de papouille mais elle, elle adore. Elle dit que je suis, à cet endroit, fragile et enfantin, que c'est comme un poupon dodu qu'elle dorlote. Des niaiseries qu'il me faut accepter avec un sourire ravi, presque en battant des mains. Bon, allez, pompe ma chérie ! …
  Comme à chaque fois je glisse deux doigts légers dans la masse compacte et odorante de ses cheveux. Et comme à chaque fois je repère, aux racines, de nouveaux cheveux blancs qui tranchent sur le roux flamboyant dont elle se teint. Je ferme mon bec. Si je le lui dis, elle est capable de me mordre... La première fois qu’elle a fait ça, m’a-t-elle avoué, ce fut pour remercier un de ses profs de fac de lui avoir donné la meilleure note de la classe. Depuis elle ne s’en lasse pas. Je me laisse bercer par la musique de ses soupirs et de ses petits bruits de succion et de déglutition. Je dois faire attention à ne pas abaisser la voilure et m’avachir comme un serpent fatigué ou pire à ne pas déballaster sans la prévenir. Le plafond m'est familier, j'en connais toutes les écaillures, les petites fissures qui zigzaguent comme les fleuves d'une carte murale. Je calcule le temps qu’il me faudrait pour le refaire à neuf, ce qui me conduit invariablement à penser à mes vacances qui seront, une fois de plus, amputées d’au moins trois jours.
   Elle a abandonné mon sexe, un tantinet irrité mais vaillant comme un petit soldat, pour s'étendre près de moi, les yeux clos. Sa poitrine, magnifique de rondeur et de densité, s'élève et s'abaisse rapidement. C'est le signal de me mettre à l'ouvrage à mon tour. Alors au turf en suivant la check-list ! Elle ne veut pas être frustrée de son plaisir. « Les femmes méritent de jouir autant que les hommes, ergote-t-elle, concentre-toi ! ». Ce soir, je commence par le haut. Je l'embrasse et lui pétris les seins suivant l'ordre des exigences qu'elle manifeste par ses contorsions et ses gloussements censés me guider. Je tète, je lèche, je sens le grain de ses mamelons comme une fraise sous ma langue… Les fraises, quel merveilleux dessert, à peine sucrées et baignant dans un bordeaux léger, mon régal…
   Tout à l'heure, après la chose, elle me commentera ce passage et me rabâchera les sempiternels besoins physiques et psychiques de la femme. La tendresse, dont je suis, paraît-il, dépourvu. La patience qui n'est pas mon fort, et surtout cette absence de gradation dans l'escalade de la volupté dont elle se dit à chaque fois privée. Pourtant, en ce moment, elle fait un raffut qui devrait réveiller les voisins et me prie de « l'achever » avec des mots que je n'ose écrire et qu’elle n’a certainement pas découvert dans le Lagarde et Michard.
  –  Oui, oh oui, oui ! Ouiii ! glapit-elle.
  –  Et pourquoi pas jawohl ! oh jawooohl ! façon Angela Merkel ? je lui murmure à l’oreille.
  – Quoi ?
  – Non. Rien.
  J'y vais alors de mon mieux, besognant en artisan consciencieux. J'ahane tout en fixant des yeux alternativement la pendulette de notre table de nuit et la tapisserie, accrochée au-dessus de la tête de lit. Je n'aime ni l'une ni l'autre et gigoter ainsi en ayant devant le nez, une stupide Diane chasseresse, cadeau de sa mère, à peine plus pudique qu'une guenon et une pendulette en faux Louis XV, cadeau de la mienne, me porte à la nausée. Depuis combien de temps ai-je juré de jeter ces horreurs ? Mon ventre comme une mécanique huileuse frappe son ventre avec des flops flops mous, la sueur mouille mon dos tandis qu'elle se tortille comme un asticot coupé en deux. Si elle continue à gigoter, je ne réponds plus de l'attelage. 
  Seigneur, faites qu'elle se grouille et que le train entre en gare ! J'ai des copains qui pensent à leur secrétaire pour se donner de l'ardeur ou à une vague Madonna friponne, moitié cuir moitié latex. À ce propos il convient de préciser aujourd’hui que Madonna a presque cinquante ans, ça compte dans les fantasmes. Moi, je n'ai pas d'imagination. Je bugne bêtement, comme un bûcheron, quitte à me faire exploser une artère. La voici qui mugit façon corne de brume. Il était temps, j'allais avoir une escarre sur le prépuce.
   Je modère le mouvement pour accompagner decrescendo ses soubresauts et ses grognements. Je m'extrais précautionneusement, tel un scaphandrier englué dans du goudron, et je reprends mon souffle. Elle allume une cigarette pour me signifier que ce soir nous n'irons pas plus loin. Les yeux dans le vague et le corps couvert d'une légère et brillante sueur, elle est superbe. Assis contre elle je me penche pour l'admirer de plus près et elle me tapote gentiment le dos. Une fois, en me tapotant -brave bête- elle m'a brûlé la nuque avec la cendre de sa cigarette. Ce soir elle me caresse le sexe du bout des doigts, histoire de me faire mentir en l’obligeant à redresser la tête. Et ce traître marche à fond et même j’ai l’impression qu’il s’allonge et grossit. Elle dépose un baiser sur le bébé.
   Puis elle enchaîne par son habituel sermon sur ma manière de la caresser, ma bestialité, mon manque d’imagination. Un jour elle m’a demandé de lui raconter une histoire crue, cochonne. Alors je lui ai raconté l’histoire des Trois Petits Cochons qui avaient construit une maison en paille, en bois, et en briques ce qui a bien niqué ce connard de loup qui après avoir démoli les deux premières s’est brûlé le cul en voulant passer par la cheminée de la troisième. Moralité mieux vaut se choisir un cochon intelligent qu’un cochon con. Elle a boudé pendant deux jours. Je lui ai aussi acheté des films pornos et des sextoys, godemiché, vibromasseur et plug annal, ce qu’elle a apprécié modérément. « Je préfère le vrai », a-t-elle avoué. Puis après un moment de réflexion : « J’espère que tu ne cherches pas à te débiner en me refilant des artefacts ? Sans compter que ces « jouets » sont enrobés de phtalates archi dangereux pour les muqueuses … »
   Ce soir, en prime, elle me jette pêle-mêle les petits reproches qui lui reviennent en mémoire. Je ne l'aide pas assez à la maison, je devrais mettre le couvert et faire la cuisine plus souvent. Lui rappeler que nous mangeons des plats cuisinés réchauffés au micro-onde lui déplaît et elle se rabat sur la lessive que je devrais partager avec elle. Comme si elle se rendait au lavoir chaque matin avec le linge sale dans une brouette, genre Mère Denis ! Je continue à regarder le plafond qu'il faudra refaire en juillet, la tête dans le nuage bleu de sa fumée. Je tousse. Elle passe au statut de la femme, si défavorable selon elle. C'est tout juste si elle ne me reproche pas la pilule qu'elle gobe chaque matin.
   – Prends la jupe par exemple, c’est comme un carcan, ou un boulet imposé par les hommes…
   – Ben et les Ecossais, ou les Birmans ?
   Indécrottable, je suis indécrottable ! Rien dans la tête. Elle ne veut pas d'enfants. Moi j'envie les papas qui portent leur progéniture sur le ventre ou dans le dos, comme les Hottentotes. Mais il faut faire gaffe, ça ne s’improvise pas. J’ai lu dans le journal qu’une mère dans le vent qui portait son bébé sur sa poitrine, au cours d’une visite dans un zoo l’a laissé choir dans la fosse aux lions en se penchant. Par bonheur les lions qui sont des trouillards se sont sauvés dans leur tanière en entendant brailler le gamin.
    Les pères que je connais se grouillent pour arriver à temps à la maison avant que bébé ne pisse dans ses couches. Il paraît que ce n’est pas bon du tout pour la peau des fesses de rester dans son pipi. Ils préparent les biberons, vont acheter du talc à la pharmacie et des petits pots là où ils sont. C'est un regret qui me ronge de ne pas avoir d’enfants. Je ne suis pas le seul. Un jour, j'ai surpris un jeune mari frustré qui pleurait en regardant des gamins jouer autour d'un bac de sable.
   Bon, ce n’est pas tout. Je dois maintenant l’essuyer délicatement sur tout le corps avec un tampon doux imbibé d’eau de lavande. C’est la tradition. Et je n’ai pas intérêt à être trop brusque. Elle tend son ventre, écarte les cuisses pour que j’aille bien là où il faut. Après m’être frayé un chemin dans ses poils je frotte son clitoris proéminent comme une biroute de bébé. Elle ronronne la clope au bec. Au train où elle va j’aurai juste le temps d’avaler un énorme whisky avant qu’elle ne me redemande la route du septième ciel. Eh bien non ! Je me trompe. Elle se contente de poursuivre son monologue.
   – De temps en temps tu pourrais m’offrir des fleurs, grince-t-elle en se mettant sur le ventre. Ce sont des choses qui se font quand on s’aime ! 

   Jean-Bernard Papi ©