Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                     
                                               

                                             

 

                                                   Petite scène de la vie conjugale.

                                  

                                    
À Catherine R, cette pimbêche.
 
 

 

   –  Eric, prends ta douche s'il te plaît ! La salle de bains est libre.
  Voilà, je suis prévenu : elle veut faire l’amour. Cette phrase tordue qui ne dit pas ce qu’elle veut dire, une sorte de code baba cool, est bien dans son caractère. Elle n’a pas de cœur. J'ai beau lui répéter, comme chaque soir, que je suis fourbu, cassé par ma journée de bureau, elle s'en fout… Elle mène une vie pépère d’enseignante et veut tout ignorer des fatigues de mon boulot. Une banque, affirme-t-elle c’est comme un collège, il y a les cons et les autres.
   – Ouais, mais en plus des clients, j’ai le personnel et les syndicats. Je suis chef d’agence…
  – Les gosses, c’est aussi des clients, si tu vas par-là…
  Et patati et patata. Incorrigible. En préliminaire, elle va d'abord parader en slip et soutien-gorge entre la chambre et la salle de bain. C’est le stimulant de sa libido, quelque chose entre la danse de l’épinoche et les piaffements du flamenco. Jusqu'à ce que je la complimente sur sa beauté. C'est vrai qu'elle est belle, tonique et sexy. Elle dépense le SMIC rien qu’en sous-vêtements et coiffeur, toujours maquillée et coiffée selon les canons de la mode. Un peu exagéré parfois, lorsqu'elle s'habille de noir et se tartine le visage avec un fond de teint quasi charbonneux, on dirait une biscotte trop cuite. Mais à ceci près, c’est une belle femme avec un corps à faire rêver une starlette, pas un poil de lard et des fesses rondes comme on n’en trouve plus guère chez les mères de famille au marché du samedi matin.
   Elle n'est jamais fatiguée non plus et quand elle parle de son travail c'est pour raconter les bons mots qui circulent dans la salle des profs, les farces que l'on se fait, les flirts qui s'ébauchent entre collègues. Rien que des choses aimables et gaies. Alors que là où je bosse c'est la jungle et le rendement. C'est affiché partout, même dans les chiottes : « Le souci de la performance doit conduire chacun à rechercher systématiquement l'économie des moyens pour atteindre, au moindre coût, les meilleurs résultats possibles ». Fermez le ban et allez-vous faire foutre !  Ce soir je suis fourbu, et j'ai autant envie de baiser que d'aller sauter à l'élastique du haut du pont Henri IV. Une chose aussi qu’elle n’aime pas, c’est que j’emploie le mot baise. « C’est vulgaire, dit-elle, ça a une connotation péjorative et limitative. Alors que l’amour c’est tout en douceur et délicatesse. Il y a les soupirs, les regards, les sous-entendus… » Le prof de français qui parle. Je râle.
   – Arrête avec tes Cupidons et tes guirlandes de fleurs sur fond d’azur, tu vas me faire gerber.
   – Sale con ! J’en ai marre de tes goûts de charretier et ta baise façon lapin.
   – Connasse, je connais tes rêves de midinette et les lapins n’ont plus rien à t’apprendre. Etc.
   La vie à deux, quoi ! Comment, ce soir, refuser sans qu'elle se vexe ? La question vaut pour chaque soir, ou presque. Je n’ai pas encore trouvé la bonne formule. Je ne veux pas qu’elle aille s’imaginer que je la trompe, ou pire qu'elle m'est devenue indifférente. Non, je l’aime, mais je suis crevé. Sur un soupir pourtant, je me déshabille discrètement et le plus vite possible, tel le toutou je file sous la douche.
   Comme prévu, elle se promène en sous-vêtements coûteux, plus blancs que blanc et plus transparents que les comptes de la Sécu. Je déteste la nouvelle mode qui consiste à se raser le minet façon bébé rose ou à ne laisser qu’une bande étroite comme un galon d’adjudant ; elle c’est l’Amazonie et l’astrakan, un vrai scalp dru et doux, parfumé à l’eau de rose comme une première communiante. Comme elle devine mon manque d’enthousiasme, elle a ajouté des bas noirs avec des dessins et qui tiennent tout seul sur la cuisse. Mine de rien elle prend des poses sous prétexte de faire du rangement et me montre son admirable fessier quasiment au grand jour. Ce que j’aime le plus, chez elle c’est le haut de ses cuisses, la fossette qui les délimite d’avec les fesses est exquise, envoûtante. La traversée de la mer Rouge, le sentier des douaniers, cinq semaines en ballon... Je ne m’en lasse pas. J’y promène les doigts, la langue, le pistil, une croisière !  Un jour le facteur qui sonnait depuis dix minutes est entré et l’a croisée alors qu’elle sortait du bain. J’ai cru qu’il allait me faire un infarctus dans la cuisine.
   Une idée à elle les bas. Pour moi, les femmes ne sont désirables qu'à « l'état naturel » si cher à Jean-Jacques Rousseau, c’est à dire nues, poilue, soumises et abandonnées. Dès que je sors de la douche, elle prend l'initiative et me pousse doucement vers le lit. J'aimerais bien faire ça en pyjama. J'en ai en coton équitable-écolo importé des Indes, avec des rayures bleues et vertes, le genre de truc que sa mère m'offre pour mes anniversaires et que je trouve en tous points parfaits pour faire l’amour. Leur douceur tiède et moelleuse convient super bien à ma peau. J'aimerais bien aussi qu'elle glisse une main coquine et tendre ici ou là, par des échancrures, c’est érotique en diable. Mais non, il faut que je sois nu comme la main, brut de fonderie, et comme elle ne supporte pas que notre chambre soit chauffée, je suis transi.
   Elle commence toujours par m'embrasser. Elle fume et elle sait que je déteste le goût et l'odeur du tabac, je prends sur moi de ne pas grimacer et reculer ma bouche. Ensuite, elle descend vers ma poitrine par petits bécots insipides. Je devine ce qu'elle veut et surtout où elle va. Je me suis laissé dire que nombre de femmes n'aiment pas pratiquer ce genre de papouille mais elle, elle adore. Elle dit que je suis, à cet endroit, fragile et enfantin, que c'est comme un poupon dodu qu'elle dorlote. Des niaiseries qu'il me faut accepter avec un sourire ravi, presque en battant des mains. Bon, allez, pompe ma chérie ! …
  Comme à chaque fois je glisse deux doigts légers dans la masse compacte et odorante de ses cheveux. Et comme à chaque fois je repère, aux racines, de nouveaux cheveux blancs qui tranchent sur le roux flamboyant dont elle se teint. Je ferme mon bec. Si je le lui dis, elle est capable de me mordre... La première fois qu’elle a fait ça, m’a-t-elle avoué, ce fut pour remercier un de ses profs de fac de lui avoir donné la meilleure note de la classe. Depuis elle ne s’en lasse pas. Je me laisse bercer par la musique de ses soupirs et de ses petits bruits de succion et de déglutition. Je dois faire attention à ne pas abaisser la voilure et m’avachir comme un serpent fatigué ou pire à ne pas déballaster sans la prévenir. Le plafond m'est familier, j'en connais toutes les écaillures, les petites fissures qui zigzaguent comme les fleuves d'une carte murale. Je calcule le temps qu’il me faudrait pour le refaire à neuf, ce qui me conduit invariablement à penser à mes vacances qui seront, une fois de plus, amputées d’au moins trois jours.
   Elle a abandonné mon sexe, un tantinet irrité mais vaillant comme un petit soldat, pour s'étendre près de moi, les yeux clos. Sa poitrine, magnifique de rondeur et de densité, s'élève et s'abaisse rapidement. C'est le signal de me mettre à l'ouvrage à mon tour. Alors au turf en suivant la check-list ! Elle ne veut pas être frustrée de son plaisir. « Les femmes méritent de jouir autant que les hommes, ergote-t-elle, concentres-toi ! ». Ce soir, je commence par le haut. Je l'embrasse et lui pétris les seins suivant l'ordre des exigences qu'elle manifeste par ses contorsions et ses gloussements censés me guider. Je tète, je lèche, je sens le grain de ses mamelons comme une fraise sous ma langue… Les fraises, quel merveilleux dessert, à peine sucrées et baignant dans un bordeaux léger, mon régal…
   Tout à l'heure, après la chose, elle me commentera ce passage et me rabâchera les sempiternels besoins physiques et psychiques de la femme. La tendresse, dont je suis, paraît-il, dépourvu. La patience qui n'est pas mon fort, et surtout cette absence de gradation dans l'escalade de la volupté dont elle se dit à chaque fois privée. Pourtant, en ce moment, elle fait un raffut qui devrait réveiller les voisins et me prie de « l'achever » avec des mots que je n'ose écrire et qu’elle n’a certainement pas découvert dans le Lagarde et Michard.
  –  Oui, oh oui, oui ! Ouiii ! glapit-elle.
  –  Et pourquoi pas jawohl ! oh jawooohl ! façon Angela Merkel ? je lui murmure à l’oreille.
  – Quoi ?
  – Non. Rien.
  J'y vais alors de mon mieux, besognant en artisan consciencieux. J'ahane tout en fixant des yeux alternativement la pendulette de notre table de nuit et la tapisserie, accrochée au-dessus de la tête de lit. Je n'aime ni l'une ni l'autre et gigoter ainsi en ayant devant le nez, une stupide Diane chasseresse, cadeau de sa mère, à peine plus pudique qu'une guenon et une pendulette en faux Louis XV, cadeau de la mienne, me porte à la nausée. Depuis combien de temps ai-je juré de jeter ces horreurs ? Mon ventre comme une mécanique huileuse frappe son ventre avec des flops flops mous, la sueur mouille mon dos tandis qu'elle se tortille comme un asticot coupé en deux. Si elle continue à gigoter, je ne réponds plus de l'attelage. 
  Seigneur, faites qu'elle se grouille et que le train entre en gare ! J'ai des copains qui pensent à leur secrétaire pour se donner de l'ardeur ou à une vague Madonna friponne, moitié cuir moitié latex. À ce propos il convient de préciser aujourd’hui que Madonna a presque cinquante ans, ça compte dans les fantasmes. Moi, je n'ai pas d'imagination. Je bugne bêtement, comme un bûcheron, quitte à me faire exploser une artère. La voici qui mugit façon corne de brume. Il était temps, j'allais avoir une escarre sur le prépuce.
   Je modère le mouvement pour accompagner decrescendo ses soubresauts et ses grognements. Je m'extrais précautionneusement, tel un scaphandrier englué dans du goudron, et je reprends mon souffle. Elle allume une cigarette pour me signifier que ce soir nous n'irons pas plus loin. Les yeux dans le vague et le corps couvert d'une légère et brillante sueur, elle est superbe. Assis contre elle je me penche pour l'admirer de plus près et elle me tapote gentiment le dos. Une fois, en me tapotant -brave bête- elle m'a brûlé la nuque avec la cendre de sa cigarette. Ce soir elle me caresse le sexe du bout des doigts, histoire de me faire mentir en l’obligeant à redresser la tête. Et ce traître marche à fond et même j’ai l’impression qu’il s’allonge et grossit. Elle dépose un baiser sur le bébé.
   Puis elle enchaîne par son habituel sermon sur ma manière de la caresser, ma bestialité, mon manque d’imagination. Un jour elle m’a demandé de lui raconter une histoire crue, cochonne. Alors je lui ai raconté l’histoire des Trois Petits Cochons qui avaient construit une maison en paille, en bois, et en briques ce qui a bien niqué ce connard de loup qui après avoir démoli les deux premières s’est brûlé le cul en voulant passer par la cheminée de la troisième. Moralité mieux vaut se choisir un cochon intelligent qu’un cochon con. Elle a boudé pendant deux jours. Je lui ai aussi acheté des films pornos et des sextoys, godemiché, vibromasseur et plug annal, ce qu’elle a apprécié modérément. « Je préfère le vrai », a-t-elle avoué. Puis après un moment de réflexion : « J’espère que tu ne cherches pas à te débiner en me refilant des artefacts ? Sans compter que ces « jouets » sont enrobés de phtalates archi dangereux pour les muqueuses … »
   Ce soir, en prime, elle me jette pêle-mêle les petits reproches qui lui reviennent en mémoire. Je ne l'aide pas assez à la maison, je devrais mettre le couvert et faire la cuisine plus souvent. Lui rappeler que nous mangeons des plats cuisinés réchauffés au micro-onde lui déplaît et elle se rabat sur la lessive que je devrais partager avec elle. Comme si elle se rendait au lavoir chaque matin avec le linge sale dans une brouette ! Je continue à regarder le plafond qu'il faudra refaire en juillet, la tête dans le nuage bleu de sa fumée. Je tousse. Elle passe au statut de la femme, si défavorable selon elle. C'est tout juste si elle ne me reproche pas la pilule qu'elle gobe chaque matin.
   – Prends la jupe par exemple, c’est comme un carcan, ou un boulet imposé par les hommes…
   – Ben et les Ecossais, ou les Birmans ?
   Indécrottable, je suis indécrottable ! Rien dans la tête. Elle ne veut pas d'enfants. Moi j'envie les papas qui portent leur progéniture sur le ventre ou dans le dos, comme les Hottentotes. Mais il faut faire gaffe, ça ne s’improvise pas. J’ai lu dans le journal qu’une mère dans le vent qui portait son bébé sur sa poitrine, au cours d’une visite dans un zoo l’a laissé choir dans la fosse aux lions en se penchant. Par bonheur les lions qui sont des trouillards se sont sauvés dans leur tanière en entendant brailler le gamin.
    Les pères que je connais se grouillent pour arriver à temps à la maison avant que bébé ne pisse dans ses couches. Il paraît que ce n’est pas bon du tout pour la peau des fesses de rester dans son pipi. Ils préparent les biberons, vont acheter du talc à la pharmacie et des petits pots là où ils sont. C'est un regret qui me ronge de ne pas avoir d’enfants. Je ne suis pas le seul. Un jour, j'ai surpris un jeune mari frustré qui pleurait en regardant des gamins jouer autour d'un bac de sable.
   Bon, ce n’est pas tout. Je dois maintenant l’essuyer délicatement sur tout le corps avec un tampon doux imbibé d’eau de lavande. C’est la tradition. Et je n’ai pas intérêt à être trop brusque. Elle tend son ventre, écarte les cuisses pour que j’aille bien là où il faut. Après m’être frayé un chemin dans ses poils je frotte son clitoris proéminent comme une biroute de bébé. Elle ronronne la clope au bec. Au train où elle va j’aurai juste le temps d’avaler un énorme whisky avant qu’elle ne me redemande la route du septième ciel. Eh bien non ! Je me trompe. Elle se contente de poursuivre son monologue.
   – De temps en temps tu pourrais m’offrir des fleurs, grince-t-elle en se mettant sur le ventre. Ce sont des choses qui se font quand on s’aime ! 

   Jean-Bernard Papi ©                           




                                                    




 

                                           Chloé et les représentants.

                                          
                                                                                                              
Aux filles des classes de terminale.                                                                                                  Dessin Dominique Peyraud   
                                                                                              
                       
           
 
 
   Je l'attends devant la porte de son lycée. Il est juste midi. Elle apparaît en compagnie de trois copines. À peine sortie des cours elles fument toutes les quatre. Un vrai quarteron d’adjudants d'infanterie coloniale, et comme des tâcherons elles roulent elles-mêmes leurs cigarettes de tabac gris.
   –  Je déteste te voir fumer. Ça te donne une haleine de vieux notaire moisi dans la paperasse.
  Elle m'embrasse pour se faire pardonner. À pleine bouche, devant ses copines qui rigolent. Du coin de l’œil je regarde l'une d'elle, une blonde de dix-sept ans, guère plus. Elle a pour Chloé un regard d'envie mais je sens sa gêne, mal dissimulée sous un rire trop strident. Jolie fille, malgré l'uniforme godillots-jeans et blouson Chevignon. Elle rougit et tourne les talons.
   – Je ne le referai plus, câline Chloé en posant sa main sur ma braguette pendant que je démarre. Je n'ai pas cours avant seize heures. Allons déjeuner puis nous irons chez toi, ou ailleurs, et nous ferons l'amour jusqu'à moins cinq. Juste ce qu’il faut pour me ramener au bahut. Ça te va ?
   Ça me va. Chez Albert, au pied des remparts, je la pousse doucement vers une table libre, au fond de la salle. Les clients nous dévisagent la fourchette en l'air. Surtout les femmes qui devinent qu'il ne s'agit pas du père et de sa fille. Il y a dans chaque mouvement de Chloé comme un abandon, une soumission totale à ma volonté. Pourtant ce n’est qu’apparent, en réalité elle réagit comme un félin qui analyse la situation avant d’agir ; tout en elle est félin, animal. Si je lui dis d’avancer, elle semble de prime abord ne pas comprendre et tourne vers moi un regard éberlué. Son corps immobile heurte le mien, puis elle parait me humer, comme si elle voulait identifier mon odeur, s'assurer qu'il s'agit bien de moi. Involontairement et discrètement son index touche mon bras ou ma main. Ensuite, après ce cérémonial qui n'a duré qu'une fraction de seconde, elle avance. Pas de n'importe quel pas, mais la tête haut levée et conquérante. Elle semble dire : C’est moi Chloé, et je suis fière d’avoir été choisie !  Pendant le repas je murmure : « Serre tes cuisses Chloé, s'il te plaît ! » Elle rit.
  –  C'est pour ça que j'ai mis une minijupe, répond-elle. Je veux que l'on me désire sans que l'on me touche. Les hommes, derrière toi, n'ignorent rien de ma petite culotte. Je veux qu'ils bandent. Mais c'est avec toi que je vais baiser, tout à l'heure. 
   –  Dans ce cas, enlève ta culotte !
   Elle se lève et va vers les toilettes. J'aime la regarder marcher, on dirait qu'elle glisse sur un fil. Et cette taille cambrée, cette tête plutôt petite sur un cou très long, un serpent. Un ravissant serpent aux yeux pers, à la crinière châtain roux coupée au bol, à la bouche relevée comme prête à mordre. Et quelles fesses Seigneur ! Rondes et dures comme des ballons de hand. Un vrai corps de danseuse, longiligne et musclé.
   Derrière notre table déjeunent deux représentants d'âge moyen, leurs sacoches d’échantillons posés dans le passage ont failli me faire trébucher. Assis côte à côte ils détaillent des listings sur un ordinateur portable. Enfin, c’est ce qu’ils bricolaient avant notre entrée. Ils se donnent du bon temps. Ils ont choisi le menu le plus cher et une bouteille de Clos Vougeot pour l’accompagner. Maintenant, ils ont refermé l’ordinateur et se marrent ; je me retourne et leur souris. Attendez, les gars, vous n'avez rien vu !
   Chloé revient, détendue, élégante, très jeune fille de bonne famille. Elle s'assoit. Devant moi une glace murale. Les représentants sont rouge brique.
  –  Je me suis peigné le minou, avoue modestement Chloé et je lui ai mis du rouge à lèvre. Très séduisant. Mais j'ai froid au cul. Ah ! non, pas de glace ! dit-elle au serveur, un jeune black, un café, c'est tout. Puis à moi, tandis que le serveur s'en retourne vers la cuisine : Il bande lui aussi, tu as remarqué ? Il a fait un détour pour mater avant de venir à notre table.
  L'un des représentants vient vers nous : « Nous avons faits de bonnes affaires et mon ami et moi voudrions vous offrir une coupe de champagne ». Chloé est ravie. « C'est mieux qu'à la cantine du lycée ! »
   –  Te voilà piégée, lui dis-je avant qu'ils ne s'installent à notre table. Nous ne ferons pas l’amour tantôt.
   – Tais-toi, ils ont l'air si mignon ! Too cut.
   Je ris et elle rit à son tour. Les représentants la serrent de près, ils se sont assis de chaque côté d'elle et lui servent à boire. Elle adore le champagne. Elle propose de danser sur la table pour remercier nos nouveaux amis et se dégourdir les jambes.  Il n'y a plus que nous dans le restaurant et le serveur qui voudrait bien quitter son service et qui se dépêche de débarrasser. Je mets un tango dans le juke-box. Chloé danse en dérapant, à cause de l'alcool qu'elle ne supporte pas et fait inutilement tourner sa jupe. Bien entendu tout le monde se rince l’œil, y compris le serveur qui tourne autour de nous comme une guêpe ivre. Les représentants ricanent, un tantinet gênés par cette exhibition et l'un s’enhardissant glisse une main entre les cuisses de Chloé. Il reçoit une gifle retentissante. « Tu peux regarder mais sans toucher, gros con ! ». Puis elle saute à terre et enfile sa petite culotte devant ses spectateurs médusés.
   –  Viens ma chérie, lui dis-je, ils ne comprennent rien aux filles, pas plus qu’à l’érotisme. L’érotisme c’est un art de vivre que nous avons perdu. Je pontifie : Le cabinet secret du musée de Naples, à propos des Romains à Pompéi…
   Elle me coupe la parole. Elle a son regard chiffonné des mauvais jours. 
   –  Pourquoi a-t-il fallu qu'ils « prennent » au-delà de ce que je voulais leur donner. C'est du vol, n'est-ce pas ? C'est du vol de vouloir me tripoter les fesses, alors que je voulais seulement qu'ils les regardent… Tu me juges mal de montrer mon cul à tout le monde, n'est-ce pas ?
  –  Mais non. Dans l’antiquité les Grecs et les Egyptiens aimaient le corps des hommes et des femmes au point de vivre presque à poil et leurs dieux étaient représentés nus. Peinturlurées mais nus. J'ai trouvé ta conduite naturelle et normale. Et même hautement morale.
   Elle pouffe.
   – Tu te fiches de moi ! 
   –  Allons plutôt au bord de la Charente. Je te ferai un mot pour le censeur si on dépasse les temps.
  Avant Gensac, je prends un chemin de terre qui s'enfonce entre les champs de maïs en direction des peupliers qui font une haie au fleuve. J'y venais quand j'étais gosse, mon père pêchait tandis que mes frères et moi attrapions des vairons avec une bouteille au fond percé. Je raconte mes souvenirs à Chloé tout en roulant. Bien avant d'arriver au bord de l'eau, elle m'a débraguetté et je jette de brefs coups d’œil, tout en conduisant, à mon pénis qui oscille doucement entre ses doigts comme une baguette de sourcier. J'aime son visage à cet instant, cette concentration qu'elle affiche, comme un chirurgien qui s'apprête à opérer. Je me gare entre deux peupliers. Tandis qu'elle s'affaire de la bouche, j'ai du mal à me concentrer. Je pense aux représentants et à la gifle. Au petit serveur qui ne parvenait pas à se décider à quitter la salle. Je ne suis pas prêt à retourner chez Albert. Je me mets à rire.
   – Tu ferais mieux de bander au lieu de rire, me dit-elle acerbe.
   – Excuse-moi. Etends-toi sur la banquette arrière, je vais te caresser à mon tour. Tu l'as bien mérité.
   Je m’agenouille entre ses cuisses. Au bout d'un instant : « Il y un type pas loin qui nous regarde, un pêcheur », chuchote Chloé. Sa voix chevrote d’excitation contenue et de peur. « On ne sait jamais sur qui on tombe, ajoute-t-elle, ouvre quand même la portière ». Elle remonte sa jupe jusqu'à ses seins et écarte les cuisses. Je tourne la tête et je croise le regard du pêcheur. Il se rapproche. Je lui fais un petit signe d'amitié d’homme à homme, puis je me mets debout. Il a un mouvement de recul. Mais il reste planté à deux mètres, hypnotisé par la vision de Chloé étendue sur la banquette, le ventre nu, la toison ébouriffée et humide. Posément je me déculotte, je m’enduis la queue d’un lubrifiant liquide qui fait des merveilles puis, d’un coup de rein, je sodomise Chloé dont les jambes reposent sur mes épaules. Je la besogne sans me soucier du pêcheur. Quand je me retire, il a disparu.
   – Je l'ai vu qui s’en allait vers la rivière après un geste dégoûté dans notre direction, me glisse Chloé entre deux hoquets de rire. C’est un pudibond ; c’est vrai aussi que pour le final tu as choisi de t’écarter du classique sans tenir compte du public. Il s’attendait à autre chose. Elle regarde sa montre. Sérieuse. Il est temps de me ramener au lycée, j'ai interro de maths en deuxième heure. J’ai un peu mal au cul mais ça ne fait rien, je me sens en pleine forme…
   Dans la soirée, je rencontre sa mère à la boulangerie. Nous habitons le même quartier.
   – Je sais que de temps en temps vous emmenez Chloé visiter des expositions et vous l'accompagnez au théâtre, au concert. C'est encore une enfant et vous êtes trop gentil de parfaire son éducation. Si Pierre était encore de ce monde il vous remercierait, vous son meilleur ami, de prendre ainsi soin de sa fille. Elle me cite souvent quelques-unes de vos digressions sur l’antiquité et votre point de vue philosophique sur le monde d’aujourd’hui…
   – Chère madame, c'est la moindre des choses. Je me sens comme son père et je suis tout à fait conscient de mes responsabilités…  
                                       
Jean-Bernard Papi ©