Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                                 Gisèle et le père Noël.
   




                                             


 
    J'avais été chargée de recruter un Père Noël à l’occasion des fêtes de fin d'année dans les grands magasins de messieurs Noga frère, Noga père et Noga fils. Magasins où l’on trouve de tout suivant le slogan affiché dehors en grosses lettres lumineuses : « Du moulin à légume aux matelas, tout pour la ménagère ». Deux étages, sur les quatre, avaient été réservés aux jouets par Noga père en personne. Des jouets venus de tous les coins du monde, mis en valeur par une nuée de décoratrices. C'était un univers lilliputien et féerique, croulant sous les guirlandes d'argent et d’or, où les sapins de noël violemment illuminés hélaient les jeunes consommateurs comme les sirènes interpellèrent les marins d’Ulysse entre Capri et Naples. Nous attendions tous les gosses de la ville. À la dernière minute monsieur Noga père souhaita la présence d'un Père Noël dans le magasin. Un vrai en chair et en os installé dans une pièce aménagée pour lui.
    - Mademoiselle Gisèle, me dit-il, je sais que nous sommes à quelques jours de Noël et que ce que je vous demande est très difficile, mais je vous adjure de faire tout votre possible. Il faut nous trouver un Père Noël pour ce soir. C'est un des fâcheux oublis de mon frère ! Il n'y a que vous pour nous sauver...
    - Je suis flattée monsieur, lui répondis-je, il est presque midi cependant je vais faire de mon mieux. Mais pourquoi vous adresser à moi ?
    - Vous êtes la plus jeune et par conséquent celle dont les souvenirs de l'heureux temps de l'enfance sont les plus frais. Vous saurez donc mieux que quiconque choisir un Père Noël qui soit du goût de nos chers bambins.
   Plus qu'en raison de ma jeunesse, toute relative d'ailleurs, je soupçonnai monsieur Noga de s'adresser à moi après s'être fait envoyer promener par mes collègues, tout bonnement. Mais j'allais dégoter ce Père Noël, foi de Gisèle et je montrerai aux autres qu'à fille vaillante rien d'impossible... Je téléphonai à plusieurs agences de placement avant d'avoir une réponse favorable. Vers trois heures de l'après-midi je vis arriver mon futur Père Noël. C'était un grand vieillard à lunettes, à peine voûté, abondamment chevelu et grisonnant qui poussait devant lui une bedaine large et ronde comme une pleine lune. Il parlait haut et affichait un sourire rayonnant qui ridait malicieusement ses joues violacées de bon grand-père.
   Il se présenta d'abord comme un ancien Légionnaire, puis comme un intérimaire du spectacle au chômage. Il me chanta « Tiens voilà du boudin/ voilà du boudin/ pour les Africains et les Lorrains ». Marcha le long du couloir du pas lent et majestueux qui a fait la réputation de la Légion étrangère puis me débita, avec force gestes à l'appui, les lamentations de Don Diègue. Pour finir, il m'assura qu'il adorait les enfants bien que sa vie de soldat ne lui ait pas permis de se marier. Il me fit tout de suite penser à mon cher et brave oncle Gérard qui me prenait si souvent sur ses genoux quand j’avais douze ans et qui me chatouillait jusqu’à  me faire  pâmer…
    Je le fis conduire chez nos retoucheuses pour qu'elles lui ajustent son costume de Père Noël. J'appris plus tard qu'il y avait passé le reste de l'après-midi, en caleçon long et chemise, à jouer, et à mimer de la canne, la bataille de Cameron et la mort du capitaine Danjou. J'appris aussi que ces dames avaient failli mourir de rire et que nombre de retouches n'avaient pu être livrées à temps. Ça commence bien ma pauvre Gisèle, ai-je pensé, mais c'est un beau soldat et un acteur magistral à qui rien ne résiste.
    Pendant qu'il se faisait habiller, j'avais fait préparer la petite pièce où il allait recevoir les enfants, des gosses des deux sexes entre quatre et onze ans. Il y disposerait d'un vaste trône recouvert de velours rouge, entouré de gros coussins de satin blanc, le tout enveloppé sous des draperies bleu-de-nuit et de fausses fourrures blanches qui tombaient du plafond. Près du trône, un traîneau esquimau surchargé de jouets reposait sur une couche de neige en polystyrène. Les lumières étaient particulièrement douces et tamisées et une musique, un véritable ruisseau de miel, coulait des murs.
    Il avait à sa disposition un sac de bonbons de soixante kilos et le plan détaillé des étages où se trouvaient les jouets pour orienter le choix de nos jeunes clients. La pièce était confortable et tiède, nul doute qu'il allait s'y montrer efficace à souhait. Je lui recommandai néanmoins, en vendeuse à l’affut, de parler d'abord à nos jeunes clients de l’étage où se trouvaient les jouets les plus chers tels que les trains électriques et les salons de coiffure pour les filles.
    Messieurs Noga frère et Noga, père et fils vinrent le voir et me félicitèrent devant la petite foule noire et blanche des vendeuses. Seule mademoiselle Irène, notre doyenne, fit la moue car elle le trouvait vulgaire et adipeux. Ce serpent le siffla dans l’oreille de mademoiselle Jeanne qui me le répéta l'instant d'après. Mais je m'en moquais, la caverne du Père Noël était si réussie que pour un peu je me serais laissée aller à grimper sur ses genoux pour lui parler de mes étrennes. Vous ai-je dit qu'il me faisait irrésistiblement penser à l'oncle Gérard, le frère de ma mère...? Ce fut dès le premier jour un succès, un énorme succès. Une jeunesse impatiente se pressait à l'entrée de cette grotte d'Ali Baba où un lutin en collant vert et rouge, au gros nez violacé, sorti je ne sais d’où, canalisait et calmait la foule enfantine.                                                                  
    - Un ami, me rassura le Père Noël, un ancien de la Légion comme moi. Un homme des plus respectables. Ne vous inquiétez pas c'est moi qui le paye. Sans lui, il y a longtemps qu'ils m'auraient écrabouillé ces petits monstres impatients, ajouta-t-il avec un gros rire paternel.
    Pendant trois ou quatre jours je fus occupée et j'abandonnai mon Père Noël à son travail. Ce fut Mademoiselle Paule, une amie qui m'aimait comme sa fille, qui, en toussotant et en s'abritant derrière des circonlocutions prudentes, me fit part de ses doutes.
   - Dans certains cas, et sur certaines petites filles qui entrent seules chez le Père Noël, elle avait remarqué, quand elles sortaient, des rougeurs, des émois, des balbutiements et des troubles. De même chez quelques mignons petits garçons. Mais il fallait voir, vérifier n'est-ce pas ? Ce Père Noël a l'air si brave, si affable, si bon, si amusant... Les retoucheuses ne tarissent pas d'éloges…
   Que viennent faire ici les retoucheuses ? Suffoquais-je tout d'abord, reculant devant l'énormité de la révélation. La frayeur me gagna ensuite face à l'ampleur du scandale que j'entrevoyais. Je devinai en un éclair que mes sept années de travail et de probité chez Noga allaient être flanquées à l'eau s'il s'avérait que ce foutu porc de Père Noël pratiquait, mon Dieu, des choses que la morale réprouve. Il fallait que je sache et que j’en aie la preuve.
    Je me cachai dans le hall. Je surveillai les enfants de l'ouverture à la fermeture du magasin. Le lutin laissait entrer les gosses par petits groupes sauf quelques-uns, effectivement, qui semblaient bénéficier d'un régime de faveur et entraient seuls. C'étaient d'adorables fillettes, vêtues comme de petites femmes, dont les yeux brillaient quand on les admirait. Quelques garçons aussi, grands et niais mais proprets et élégants pénétraient seuls, eux aussi, chez ce nom de Dieu de bordel de merde de Père Noël !
   Les sens tout retournés, je m'obligeai malgré tout à le surveiller tout en gardant mon calme. Toute la journée j'observai, comme mademoiselle Paule, l'étrange trouble qui étreignait ces enfants lorsqu'ils sortaient de l'antre de l'ancien légionnaire. Les parents, devant les bonbons dont leurs poches étaient pleines, mettaient cela sur le compte de l'allégresse et de l’enchantement. Je décidai d'interroger une charmante poupée d'une dizaine d'années, blonde et mince, adorable dans un pantalon de velours fraise, qui, ma foi, lui faisait les plus jolies petites fesses du monde. Ses parents étant en train de faire quelques achats, je pouvais bavarder en prenant mon temps. Après quelques amabilités sur ses projets scolaires, j'abordai le chapitre du Père Noël. Elle devint toute rose et balbutiante.
    - Voyons ma chérie, est-ce que ce Père Noël t'a dit quelque chose de laid ?
    - Non, répondit-elle dans un souffle. Il m'a seulement demandé de poupouner sa poupoune...
    Je suis célibataire mais avertie des choses de la vie. Cependant poupouner la poupoune n'éveillait en moi aucun souvenir érotique. Je n'osai demander plus d'explications de peur de choquer le petit ange. J'étais en panne, les bras ballants et l'œil atone. C'est alors qu'elle me tendit ses mains. Je les examinai. Elles étaient propres et manucurées avec même une couche de vernis incolore sur les ongles. J'eus l'idée de les renifler. Dieu du ciel, quelle odeur !
    - C'est à cause de la poupoune, admit cette écolière avec un beau sourire. Puis elle me quitta pour rejoindre ses parents.
    Cette odeur de rance, de lait caillé et de vieille cloche à fromage appartenait donc à la poupoune pourrie du Père Noël quand elle est dûment poupounée ! Je calmai des deux mains les battements de mon cœur et devant l'horreur de cette découverte, de peur de défaillir, je me retins au mur. Ah, le saligaud, le fumier, le dégueulasse, l'ordure ! Lorsque les battements de mon cœur se furent en partie calmés, je décidai de passer à l'attaque et de surveiller l’infâme ! Durant une partie de la nuit je perçais le mur qui sépare les entrepôts de Noga, Noga et Noga d'avec le repaire de l'ignoble Père Noël. M'étant ouvert un minuscule judas caché par de faux branchages à hauteur de son épaule, j'attendis l'ouverture, l’estomac révulsé par l'angoisse. Dès que les premiers enfants poussèrent la porte du magasin, je courus à mon poste d'observation. La matinée suffit à m'éclairer. Je vis, oh ! Que cette vision d'horreur soit chassée de ma mémoire ! Je vis, dis-je, tout. Tout, comme si j'y étais. Ce salaud de lutin au gros nez choisissait la fillette la plus délicieuse et la poussait vers l'ogre. Celui-ci l'attendait avec, derrière ses petites lunettes, le regard luisant d'un boa guettant un lapin et un sourire concupiscent à peine caché par sa longue barbe d'ouate immaculée.
    - Veux-tu poupouner ma poupoune ? lui demandait alors ce corrompu en la prenant par la main.
   Je dois avouer que les naïfs enfants, subjugués par l’opulence des lieux, attirés par le mot inconnu et l'insolite de la phrase répondaient toujours oui, hélas ! Alors ce diabolique entrebâillait sa houppelande et, l'enfant sur ses genoux, guidait la main de la candeur vers la poupoune rose et grasse comme un pigeonneau plumé.
    Pendant quelques minutes, l'enfant poupounait devant mes yeux furieux, faisant virer le teint du monstre jusqu'au rubis. Celui-ci comme si cette impudeur ne lui suffisait pas, baissait le pantalon des petits anges pour les... poupouner à son tour. Je me sens encore toute bouleversée d'avoir vu leurs yeux écarquillés par la stupeur face à cet incroyable Père Noël qui offensait leur pudeur. Après que, dans une grande confusion de gestes et de frémissements de la panse, le brigand soit parvenu à l'extase, il bourrait les poches de l'enfant d'une grande quantité de truffes au chocolat, de nougats et de berlingots. Ce satyre ne manquait pas de forces viriles puisque, je le constatai dans la matinée, il se fit poupouner sous mes yeux plus de six fois et par cinq fois arrosa la main des pauvres ingénus.
    Si cela venait à se savoir, il ne me restait plus qu'à me tuer pour effacer l'infamie. Je ne pouvais non plus chasser ce saligaud sans dire pourquoi et ne rien tenter faisait de moi sa complice. Ma décision fut vite prise. Je raflai les bons d'achats gratuits de quelques centaines de francs que nous réservions à notre plus fidèle clientèle et, la mort dans l'âme, je me plaçais sur la route des chers petits. Avisant les plus beaux, ceux que je soupçonnais d'être entrés seuls chez ce vieux porc, je posais la question fatale.
    - As-tu poupounné la poupoune ?
    Pour toutes les réponses affirmatives, et elles étaient hélas, nombreuses, je donnais un bon d'achat en priant l'enfant de ne parler à personne des lubricités du Père Noël et surtout de ne plus entrer dans son antre démoniaque. Vous dire si cette épreuve me fut pénible ! De penser que je couvrais ainsi les agissements de ce monstre me rendit si malade que, les fêtes terminées, je ne pus reprendre mon travail de huit jours.
   - Vous avez trop fait la fête, mademoiselle Gisèle ! Me dit monsieur Noga l'aîné, à mon retour avec un petit geste sermonneur du doigt, en tout cas bravo encore pour votre Père Noël plus vrai que nature. Un vrai succès ! Il faudra le reprendre l’année prochaine.
    S'il avait su ! Plutôt mourir ou l’étrangler de mes mains que reprendre ce gros dégueulasse ! Mais le pire, ah, je n'ose le dire tant la laideur de ce que je dois vous confesser ici est grande et offensante pour les chères petites âmes. Cependant, il faut que vous sachiez qu'il se trouva nombre de ces enfants, parmi ceux qui avaient poupounné, pour enfreindre ma consigne et entrer de nouveau chez le maudit verrat. Avec pour seul objectif, je m'efforce de le croire, d'obtenir à la sortie un autre bon d'achat gratuit !

          Jean-Bernard Papi ©  (in Mémoires des autres guerres)                   

                        

                                               
                                                                                                   
                          

                                                                            14 Juillet.

                                                                                 
                                                 

                                                                                   




   Ça avait été un 14 juillet enflammé de soleil, une journée sèche et chaude comme une braise. Ils avaient joué au tennis et s'étaient baignés toute la journée dans la propriété des parents d'Hadrien. Un endroit de rêve pour les six garçons et filles qui s'y étaient donné rendez-vous pour fêter la fin de l'année scolaire et les résultats du bac. Quand ils eurent, le soir venu grignoté les chips et les fruits qui restaient du repas de midi les garçons proposèrent d’aller en ville voir le feu d'artifice.
    - On pourra danser ensuite, proposa une fille, il y a toujours un orchestre et un bal près de l’Ar
c de triomphe.
    Le feu d'artifice était tiré d’une prairie en contrebas, au ras du fleuve. Les spectateurs s'entassaient plus haut, sur les remparts qui servaient, en temps ordinaire, de parking et de promenade pour les chiens et leurs maîtres. Les limites du tir se situaient entre les deux ponts, au sud et à l'ouest vers Diconche. Entre les deux ponts et devant la prairie une petite place, ombragée de vieux platanes qui masquaient en partie la vue, recevait les retardataires.
   Ils avaient choisi de se rendre directement sur cette place. Lorsqu'ils arrivèrent, le dernier des trois coups de canon venait de résonner sur les toits de tuiles qui s'étageaient en direction de l’ancien hôpital et de la maison du Gouverneur, une bâtisse qui datait de Louis XIV que personne n’avait osé débaptiser et qui abritait de vagues services administratifs. C’était le point le plus haut de la ville, l’endroit sur lequel ricochaient tous les bruits. Ils se faufilèrent vers les barrières, jusqu'à ce que l'épaisseur de la muraille humaine les empêche d'avancer. Ils butèrent sur une automobile qu'un propriétaire oublieux des consignes, avait abandonnée là. Peut-être était-il parti en vacances sans elle, supposa Hadrien, pas de quoi s’en irriter.
   Poussé, tiré, sans pouvoir ni avancer ni reculer, il se retrouva collé contre la carrosserie, à hauteur de la portière avant. Ensuite, dans la nuit, car l’éclairage public venait de s’éteindre, il perdit de vue ses compagnons. Il se dit qu'il aura tout le temps de les retrouver au bal, une fois le feu d'artifice tiré. Il s'appuya donc contre l'auto, les bras croisés sur le toit, attentif à ce qui se passait dans le ciel entre les ramures des platanes. Il se félicita d'être resté en bermuda et en chemisette car, malgré la nuit et le fleuve tout près, une chaleur lourde et étouffante, un temps d’orage, pesait sur la ville. Un temps d'Indochine comme avant la mousson, aurait grogné son grand-oncle Alban, pensa-t-il avec un sourire. La foule qui le pressait de toutes parts n’était pas non plus étrangère à ce surcroît de chaleur. Il se souvint des paroles de son professeur de physique : « Chacun d'entre nous dégage une chaleur équivalente à celle d'un radiateur électrique de 300 watts... » Il n'osa pas ici faire le calcul mais il se dit que, vu la densité de la foule, la température allait grimper encore. Comme pour confirmer, il sentit, soudain, comme une goutte de sueur s'écouler avec lenteur le long de sa cuisse gauche.
    Après quelques secondes de flottement, il se souvint que, normalement, il ne suait pas à cet endroit et que cette goutte qui glissait avec lenteur sur la face interne de sa cuisse était tout à fait étonnante. Comme pour le surprendre un peu plus, la goutte, décidément frivole, se mit à couler sur sa cuisse droite et de bas en haut. Il voulut se reculer pour examiner le phénomène mais cinq bons mètres cubes de corps humains l'en empêchèrent. Comme pour l'informer de ce mystère, la goutte s'étala en une surface fraîche et légère comme une eau, large comme une main. Il comprit que des doigts invisibles lui caressaient la peau. Un pédé, se dit Hadrien qui se retint de hurler mais frémit comme un cheval piqué par un taon. La main comprit son angoisse et imprima sur sa peau l'empreinte d'un chapelet de bagues, incontestablement féminines. Hadrien devina les chatons avec leurs pierres qui 
le griffaient délicatement. Puis la main repris ses caresses. Calmé, Hadrien s'abandonna. Après tout, nous ne faisons pas de mal, se dit-il.
   La main s'insinua dans le bermuda. Un bermuda large comme c’est la mode, fabriqués dans un tissu léger qui flottait autour des cuisses. La main n'eut aucun mal à se faufiler jusqu'à son slip. Lorsqu'elle caressa ses testicules et sa verge par-dessus le slip, Hadrien banda d'une façon foudroyante. Ce fut comme un ressort qui se libère en une fraction de seconde, une explosion dont les résonances remontèrent le long de sa colonne vertébrale avec une effervescence d’eau pétillante et la chaleur d’un jet de fer en fusion. La main se tint alors immobile, posée sur cette protubérance. Puis au bout de quelques secondes passées à en apprécier la dureté, elle tâta le gland du bout du doigt avec les précautions et la légèreté d’un diamantaire se préparant à ausculter un brillant à la loupe.
    À dix-huit ans il n'était ni puceau, ni expert. Il avait vécu des expériences, comme l'on dit aujourd'hui dans l'esprit scientifique de notre époque. Il avait été très amoureux d'une jeune fille et ils avaient vécu ensemble, durant un an, ce qu'ils avaient cru l'un et l'autre de bonne foi être une lune de miel. Par certaines lectures, il s'était rendu compte ensuite qu'ils étaient restés au B-A-BA des gestes amoureux. Le strict nécessaire pour la reproduction, en avait-il conclu, déçu. Ce soir, la main déployait sur le grain irrité de sa peau tout un panache de sensations. Dotée de la grâce du vent elle asséchait la pluie, bousculait les nuages, jouait le froid et le chaud avec une dextérité de prestidigitateur. En se contorsionnant, et en jouant des fesses pour se faire de la place, Hadrien tenta de reculer un petit peu le bassin, pour voir. Il ne vit, grâce à l'éclatement dans le ciel d'une étoile dorée et mauve, qu'un bras gainé de noir.
    La nuit retomba. Il posa sa tête sur ses bras repliés et attendit la suite en se concentrant sur ce qui se passait à la hauteur de son ventre. Il comprit que l'on agissait sur la fermeture éclair de son bermuda. Il sentit, millimètres par millimètre, la main envelopper sa verge puis l'extraire de cette prison qu'était devenu son slip. Hadrien serra les dents pour ne pas gémir. Il avança son bassin le plus qu'il le put par la fenêtre ouverte. Il aurait été honteux d'être surpris dans cette position grotesque et il regarda autour de lui, surpris de n'être observé par personne. Si les gendarmes le trouvaient dans cette posture, son compte était bon. Et ses parents n’apprécieraient pas le scandale. Mais quels gendarmes ? Quelle posture ? Ils avaient assez à faire ce soir avec les poivrots. Il se traita de crétin. Toutes les têtes étaient tournées vers le ciel où éclataient des projectiles dont il savourait plus que tout le monde, la splendeur. Le kaléidoscope des couleurs et le tonnerre des artifices s'alliaient divinement aux fulgurances qui 
s'épanouissaient comme des corolles autour de son sexe.
   Il le savait, sa verge baignait dans la bouche poivrée et liquoreuse de l'inconnue. Il ferma les yeux, enveloppa dans sa peau déployée comme une aile, cet univers de titillations, de griffures et de chaleur confuse qui s'enroulaient sur son sexe. Sur cette queue maintenant tendue à éclater, gonflée comme un spinnaker dans un ciel bleu, gonflée à lui briser les reins. Dans le même temps la main s'était insinuée entre ses fesses et une honte douloureuse le traversa lorsqu'un doigt s'insinua dans une intimité qui, jusqu'alors, lui semblait réservée à de plus basses activités. Il soupira, et s'écarta du mieux qu'il put pour lui faciliter la tâche. Il ne savait d'ailleurs plus où étaient plaisirs et douleurs. Tantôt l'un dominait comme un sommet glacé dans les nuages, tantôt l'autre l'écrasait comme les braises de l’enfer.
  Tandis que la nuit palpitait à grand fracas, il sut qu'il ne se retiendrait pas plus longtemps, et que tout ce que son ventre avait fabriqué de liqueur allait, à l'instant, jaillir. Il fit un mouvement pour se reculer, mais le doigt le retint. Son sperme éclata hors de lui comme une grenade, s'éparpillant avec l'élégance d'une éclosion fleurie. L'inconnue le reçut, mais continua à le sucer tandis que précautionneusement elle retirait son doigt. L'instant d'après elle le rhabillait avec une douceur extrême, parcourant de ses doigts son ventre et ses hanches. Il se laissa faire, un peu groggy et les jambes molles, appuyé de tout son poids sur le toit de l'auto.
  Il resta ainsi jusqu'aux feux de Bengale, anesthésié comme après un effort intense. Son cœur cognait toujours contre la tôle, comme des coups de maillet. Elle ne pouvait pas ne pas les entendre et les recevoir comme un hommage à sa dextérité. Il l'imagina femme mûre, la quarantaine superbe et parfumée, comme Alexia sa mère. Comme elle, habillée court, pour faire jeune et plaire. Il sourit, il adorait Alexia. La foule commença à refluer vers la ville. Les remparts déversaient sur l’avenue un torrent d’enfants et de familles criardes qui se faufilaient entre les autos roulant au pas. Les réverbères s'allumèrent. Les vibrations d'un moteur tirèrent Hadrien de sa léthargie. Il se recula pour voir l'inconnue. D'abord il ne vit rien jusqu'à ce qu'elle baisse la vitre. Il s'apprêtait à dire quelque chose d'aimable, une invite à se revoir peut-être mais les mots restèrent dans sa gorge.
   C'était une femme assurément, mais énorme et sans âge. Son visage gras, large et lunaire, avec une toute petite bouche maquillée à outrance et des yeux minuscules, semblait attendre un signe de lui. Comme la réponse à une question en suspens. Les doigts courts et potelés où brillaient des bagues, étaient crispés sur le volant. Sa vaste poitrine se soulevait avec une violence émue. Il lut dans les yeux de l’inconnue le désarroi, la peur du jugement qu'il allait porter avec l’indifférence et la vérité crue propre à la jeunesse. Hadrien lui sourit puis il se pencha. « Merci, murmura-t-il, merci, de tout mon cœur ». En un instant la voiture disparut dans l'avenue. Il sentit une main se glisser sous son bras et une présence environnée d'eau de Cologne.
    - Tu rêves ? Nous te cherchions partout, où avais-tu disparu ? Les autres nous attendent près 
du pont Palissy. Il y a un orchestre de rock. Tu me feras danser ?
     Hadrien ne répondit pas, stupéfait il venait de retirer de sa poche une bague, un anneau d'or coiffé d'une grosse émeraude. Il déposa un baiser sur la pierre.
    -  Belle pierre, faites que le bon génie qui se cache en vous revienne ici l’année prochaine, murmura-t-il. 
 
Jean-Bernard Papi ©