Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                           (La littérature n'est pas une marchandise)
    
            
 
 
 

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      Socrate et les technocrates.

                          
Nouvelles.





                             Socrate et les technocrates-Nouvelles. Editinter éditions. 


 

Treize nouvelles composent ce recueil dont la plus longue est de 53 pages : Socrate et les technocrates histoire d'un historien devenu hippie qui voit sa petite tribu dépérir victime d'un mal mystérieux ( A lire ci-dessous). Viennent ensuite :Ceux de Visole, Mina, ( A lire ci-dessous, après Socrate et les technocrates) Cargo, Les Rantanplan, Muriel, Jivaros, Pour un visage, Rachel, Juliette, Padirac, La Serine, Le départ.

Au total 155 pages de nouvelles noires dans lesquelles tout de même l'humour n'est pas absen
Ce recueil de nouvelles à obtenu le prix Claude Farrère 2005 décerné par l'association des écrivains combattants  30 ans après René Barjavel. 
 

Epuisé chez l'éditeur Editinter. Existe encore en rayon dans la librairie du Croît Vif : paolaauthier@croitvif.com   tel 0546974652






A propos du Prix Claude Farrère. (créé en 1959)  

Frédéric-Charles Bargone dit Claude Farrère 1876-1957 – Prix Goncourt en 1905, académicien en 1935, officier de la marine nationale. Il fut l’un des présidents de l’Association des Ecrivains combattants (AEC) fondée en 1919 par Roland Dorgelès, Maurice Genevoix, Jean Giraudoux,  Pierre Drieu La Rochelle, Pierre Mac Orlan, Jérôme et Jean Tharaud etc. Claude Farrère en était le président lorsqu’en 1932, au cours de l’inauguration de  « l’après-midi du livre » qui était un événement marquant de la vie littéraire d’alors, le président de la République Paul Doumer fut assassiné et Claude Farrère blessé. Parmi les écrivains qui ont obtenu le prix Claude Farrère citons : Maurice Denuzière 1961- Jean-Marc Soyez 1973- René Barjavel 1975- Michel Tauriac 1983- Erwan Bergot 1984- Pierre Miquel 1988- Dominique Baudis 1997- Pierre Messmer 2004.  Sept autres prix sont également délivrés chaque année par l’Association des  Ecrivains combattants. Pour plus d’information : AEC 18 rue de Vézelay 75008 Paris. Tel 0153890437.   

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 Le texte complet de la nouvelle qui a donné son titre au recueil, Socrate et les technocrates, ainsi que la nouvelle Mina vous sont offert gracieusement. Bonne lecture. 


-Socrate et les technocrates.
- Mina





          Socrate et les technocrates.

 

                     1

      

 

- On est en train de construire une route à travers la montagne, pile en direction de chez toi, lui dit l'épicière d'un ton faussement indifférent. Sûr qu'elle ne vous apportera que des désagréments, à toi et à tes copains.

- Finie la vie d'artiste à passer son temps à regarder s'enculer les mouches, avait complété le gros ivrogne rougeaud qui buvait un verre de vin blanc appuyé au comptoir du bistrot, l’autre commerce de l’épicière. Quand les touristes envahiront le pays, avec leurs VTT, leurs grosses godasses et leurs deltaplanes, c'est le progrès qui arrivera enfin chez nous. Pas comme avec vous autres, les hippies crasseux et bons à rien. On va enfin gagner des sous...

Sur ce il expédia vers Socrate un rot sonore qui répandit une exhalaison de charogne fraîchement déterrée. Les gens de Saint-Lambert, l’épicière en tête, n'avaient jamais pu admettre ces va-nu-pieds qui avaient envahi le pays, il y a une trentaine d’années, par petites bandes déguenillées et hirsutes. Après quelques errances dans les villages alentours, ils s'étaient établis sur les flancs du pic du Doubt, en général dans des masures abandonnées, élevant sans la moindre expérience chèvres et volailles, fonçant tête baissée dans l’artisanat traditionnel comme la poterie et le tissage sans savoir même ce qu'est une cruche ou une navette. Comme si de nos jours, ricanait l'épicière, on venait acheter son lait ou son eau minérale avec un pot en terre cuite et enveloppé dans une couverture faite à la main, comme un peau-rouge.

Socrate se laissa tomber lourdement sur la plus proche des chaises du bistrot. Il s'appuya des coudes sur la petite table ronde la plus proche et se prit la tête entre les mains, comme il avait l'habitude de le faire quand il lui fallait digérer une information cruciale, et y réfléchir. Il avait le visage, dira plus tard l’épicière, d’un gars à qui l'on vient d'annoncer que son jardin a été choisi comme point zéro pour un prochain essai nucléaire.

C'était la deuxième fois, en trente ans, qu'un événement considérable s'apprêtait à troubler la solitude et la tranquillité de ce pays auquel il était attaché comme un chat à son coussin. Deux fois de trop. La première fois, un avion à réaction militaire s'était écrasé dans la forêt. Des gendarmes pointilleux et des bidasses turbulents avaient alors investi le pic du Doubt pendant une semaine. Un vrai cirque avec village de toile, cuisines roulantes, camions, musique et cris divers ; de quoi donner le tournis à tous les échos de la montagne.

- Et puis nettoie un peu tes fromages avant de les descendre, ajouta l'épicière, les clients du camping se plaignent d'y trouver de la paille et de la terre. Je ne vends pas de la crotte, moi, j'ai le respect du client !

- Ce n'est pas de ma faute, c'est les chèvres. Je ne sais pas ce qu'elles ont en ce moment, faut qu'elles bougent tout le temps... Leurs chaleurs probablement. Le bouc est vieux.

- Si c'est elles qui font les fromages, nous voila bien ! s'esclaffa le gros rougeaud. Et puis t'as qu'à remplacer ton bouc, t'es encore jeune, toi.

- Elle va passer où cette route ? demanda Socrate de sa voix fluette et posée, sans relever l'allusion du poivrot. Il nettoya machinalement ses petites lunettes cerclées de fer avec son mouchoir puis il les ajusta sur son long nez pointu. Mettez-moi donc un petit blanc, madame Maurin, ajouta-t-il.

- Où elle va passer ? On ne sait que ce qui a été dit au cours des réunions avec les gens de Paris, autant dire rien, répondit l'épicière en lui servant un verre de vin blanc à deux francs. Des chasseurs ont repéré le chantier il y a une quinzaine de jours, à l'autre bout de la commune. Il avait déjà fait une bonne partie du parcours entre Forestelle et nous. Certains pensent qu'ils vont aller jusqu'au pic, chez vous autres censément, ou pas loin, et qu'ils y seront dans deux ou trois mois, peut-être même moins.

- Le progrès... commença le poivrot en levant un doigt sentencieux.

- Dans deux ou trois mois, coupa Socrate effaré, mais alors c'est pour bientôt.

Il avala d'un coup son vin blanc et sortit précipitamment. Une fois dehors, il resserra l'élastique de son catogan sur ses cheveux gris, raides et clairsemés, et enfourcha vivement le vélo rouillé qui lui servait à transporter ses fromages. Il traversa Saint-Lambert aussi vite que la vieille mécanique était capable d'aller et prit la route de la vallée. Il ne fit que deux ou trois kilomètres avant de buter sur le chantier. Une dizaine de bulldozers et de pelles mécaniques avaient ouvert une énorme brèche dans la montagne, une plaie grise rectiligne et profonde où s'affairaient d'énormes camions. En direction de Forestelle la route était déjà bitumée et une équipe posait les glissières de sécurité du côté de la vallée. A vue de nez, il dénombra une centaine de techniciens en cotte verte qui s'agitaient autour des engins.

Pour Socrate, historien de formation et humaniste par conviction, quelqu'un qui manoeuvrait d’énormes et pétaradantes machines dans le seul but de fendre la montagne ne pouvait être qu’un individu méprisable et dangereux. Jusqu’à présent, il avait réussi à se tenir à bonne distance de la technologie, comme de tout ce qui dérivait des sciences appliquées à cause, justement, de leurs applications, sources de tous les maux. Il pressentit qu’il n’en irait pas de même dans un proche avenir en voyant cette route ; s’il était vrai qu’elle se dirigeait vers le pic du Doubt.

Il marcha prudemment vers une sorte de roulotte verte, et, par la porte restée ouverte, s'adressa à un homme assis derrière une table à dessin. Il le pria, sans élever la voix et le plus poliment qui soit, de lui permettre de rencontrer l'ingénieur responsable du chantier. L'homme releva la tête, regarda son visiteur avec surprise, détailla l’informe pull-over de laine écrue cent fois ravaudé, le pantalon de velours bleu déchiré aux genoux et les godillots avachis.

- J'ai pas de boulot pour toi, l'ami. Tu n'es pas assez costaud et surtout trop vieux. Il renifla bruyamment. C'est quoi cette odeur ?

- C'est celle de mes chèvres, répondit Socrate en pinçant sa médiocre barbiche grise pour se donner une contenance. Je ne cherche pas de travail, je veux juste voir l'ingénieur responsable.

- Il est à Paris en ce moment. Ecoute mon gars, si c'est pour nous emmerder et nous empêcher de continuer à bosser à cause de tes chèvres ou d'une bestiole en voie d'extinction quelque part dans la montagne, tu es mal barré. Nous avons toutes les autorisations qu'il faut et ça fait un an que l'enquête d'utilité publique est close. Fallait te réveiller plus tôt. Maintenant laisse-moi travailler et retourne auprès de ton troupeau. Au fait t'as quel âge ?

- Cinquante sept ans, pourquoi ?

- Félicitations, on dirait pas. T'en fait au moins quatre vingt.

- Je veux juste savoir où vous vous dirigez, murmura Socrate en allongeant son maigre cou par la porte entr'ouverte. C'est pour prévenir les autres.

L'homme déroula un plan sur une table de décharge et le cala à chaque extrémité avec de gros galets noirs. Il lui fit signe d'entrer.

- On dirait un volumen, murmura Socrate.

- Quoi ?

- On dirait un rouleau de papyrus, l'ancêtre du livre...

Le plan montrait la route en coupe dans le sens longitudinal, avec son viaduc, ses deux tunnels ainsi qu'un tas de détails comme la récupération des eaux pluviales et la géologie des sols. Des ronds avec une flèche indiquaient les villages traversés. Socrate lu le nom de Saint-Lambert puis celui du hameau où il avait sa maison, pratiquement au bout du tracé. Il sentit son cœur s'arrêter.

- Saint-Andoz-le-vieux, c'est chez moi ; et vous le traversez ?

Son interlocuteur ouvrit un classeur et lut quelques lignes sur un feuillet.

- On ne fait pas que le traverser, on rase aussi six ou sept ruines. Il est inhabité depuis des lustres et il nous faut du champ pour la route. En outre, on gagne du temps en coupant à travers.

- C'est là qu'on vit, nous autres.

- Qui ça, on ?

- Les copains, des femmes, des animaux. J'y vis depuis trente ans. J'y ai ma maison. Ce n'est pas à moi à proprement parlé, mais enfin j'y habite et j'ai rien d'autre.

- Espérons qu'elle ne fait pas partie du lot à démolir, soupira le chef de chantier. De toute façon faudra trouver à vous loger ailleurs. La route traversera quand même votre patelin.

Socrate, le visage soucieux, s'en retourna vers Saint-Lambert en poussant sa bécane. Le monde, celui de ses rêves et de ses idées, venait d'être attaqué par l'ennemi. Babylone l'impure, la Grande prostituée, la chienne maudite du progrès l'avait retrouvé et lançait sur lui les armées de Gog, roi de Magog, sous la forme de pelleteuses et de scrapeurs. Il soupira. Il n'y avait rien à faire, on ne pouvait s'opposer à Babylone et à ses Zélotes. Il ne lui restait plus qu'à fuir, à chercher un gîte plus loin, à placer les bêtes et les gens hors d'atteinte de ses griffes et de son haleine.

Il y a un peu plus de trente ans, il avait acheté pour une bouchée de pain une vieille bergerie avec ses dépendances et un hectare de chênes truffiers sur la route de Gensac, à la sortie de Saint-Andoz-le-vieux (1508 mètres d’altitude,0 habitant). Faute de s’y consacrer vraiment, il n'avait jamais trouvé une seule truffe. Il s'en moquait d'ailleurs, seule la bergerie l'intéressait. Deux ans plus tôt, étudiant enthousiaste, épris de justice et de liberté, il était venu passer deux semaines à Saint-Lambert, afin de s'imprégner du paysage et de l'atmosphère des lieux avant de rédiger sa thèse sur la terrible famine qui avait régné dans la vallée du Doubt, en l'an 1238.

La vallée avait peu changé depuis le treizième siècle, encerclée et protégée comme elle l'était par les montagnes. Il avait succombé à sa langueur d'oubliée de la civilisation, à ses paysages majestueux, à son silence. Il était revenu s'y installer, sa thèse obtenue. Il voulait y vivre frugalement des légumes du potager, qu’il se sentait de taille à cultiver et du produit de ses chèvres tout en écrivant des livres sérieux et pédagogiques condamnant la folie des hommes ; tout ça dans l'esprit d'Henry Thoreau et de Walden Pond car il avait vécu auparavant quelques mois enthousiastes à San Francisco, y avait rencontré Kerouac, Allan Ginsberg... Il avait compris alors où était la vraie vie.

Trente deux ans déjà. On ne dirait pas, c'était hier ou presque. Il serait professeur, en costume et cravate, s'il n'avait pas eu l'intelligence et le courage de fuir ce monde pourri dans lequel, contre son gré, il avait vécu jusqu'alors. Aujourd'hui, il l'avait vu, l'abomination fonçait vers Saint-Andoz-le-vieux pour le déloger de son trou, comme à la chasse on force un renard. Cette invasion de machines à seule fin de le punir lui et lui seul, car il ne voyait pas à quoi pouvait servir une route qui s’arrêtait pratiquement au sommet de la montagne. Il n'avait pas fait tant d’années d'études coûteuses aux frais du contribuable, clôturées par une thèse avec mention, pour élever des chèvres de race incertaine et fabriquer un petit fromage mou saupoudré de terre et de débris de paille. Le moment était venu d'apurer les comptes et de faire le bilan.

Il faut déménager, lui avait dit le technicien. Il en avait de bonne, et pour aller où, avec quel argent ? Son troupeau ? Des bêtes malingres, mal soignées et envahies de teigne qui faisaient mammites sur mammites et qui donnaient le quart du lait qu'elles devraient produire. Sa bergerie entourée de chênes truffiers ? Effondrée depuis longtemps ; le ciment coûtait cher et il n’était pas bricoleur. Lui qui rêvait jadis d'écrire des livres essentiels, il avait réussi tout de même à rédiger un petit in-octavo, "Pour aimer les chèvres", un ouvrage tiré de son expérience.

Le terme tragédie, écrivait-il avec emphase dans l’avant propos, ne traduisait-il pas, chez les anciens Grecs, le chant des comédiens à qui l’on offrait un bouc en récompense ? Et de citer ensuite les Satyres aux pieds de bouc, la chèvre Amalthée, nourrice de Zeus et sa corne d'abondance, monsieur Seguin et sa biquette, le bouc émissaire renvoyé au désert pour expier les péchés d’Israël, les lanières en peau de chèvre des lupercales dont on fouettait les Romains pour les rendre plus féconds, le dieu Pan, mi-homme mi-bouc, dieu de tout l’univers, le livre de Daniel et sa vision prophétique du bélier et du bouc, etc.

Toute une tartine d’érudition pour persuader le lecteur du bien fondé des élevages de chèvres, dont le sien naturellement, au sein d’une nature sans équivoque et maternelle depuis toujours. La chèvre, frugale et libre, animal sacré entre tous et amie de l’homme, écrivait-il en conclusion, avait de beaux jours devant elle. Un petit éditeur dans la vallée l'avait imprimé sur offset et avait vendu une vingtaine d'exemplaires. Même pas de quoi rembourser les frais. Aucun écho dans la presse ; seul un imbécile de journaliste local avait téléphoné à l'éditeur pour savoir s'il s'agissait de zoophilie.

 

 
 

Et les autres, qu'est-ce qu'ils allaient dire les autres ? Ils étaient une douzaine en ce moment à Saint-Andoz. Certains y demeuraient en permanence comme lui, d'autres ne restaient que quelques jours, un mois ou une année parfois pour les plus casaniers, avant de reprendre la route. On partageait le peu que l’on avait, on se réchauffait le cœur ensemble, on bavardait jusqu'à l'aube en refaisant le monde autour d'un feu de cheminée, d'une cigarette, d'un bol de café. « Vous avez le droit de rêver à un monde meilleur, leur disait Socrate, car vous le méritez autant, sinon plus que les autres. » Depuis la naissance de la communauté, il avait toujours mené les débats. S’il n’était pas homme à imposer ses points de vue, il acceptait volontiers qu’on le considérât comme le plus sage et le plus avisé. Cela le flattait, il en convenait. 

Ce n'est qu'une fois arrivé à Saint-Andoz-le-vieux qu'il se rendit compte qu'il avait oublié d'acheter les indispensables deux cent cinquante grammes de café moulu dans l'épicerie de Saint-Lambert. Il fallait qu'il soit bouleversé. Il invita néanmoins tout le monde chez lui pour leur annoncer le déboulé imminent des barbares sur leurs bulldozers.

- Ce ne sera pas difficile de démolir votre village, ironisa Peter l’Australien, en rompant le silence accablé qui avait suivi l’annonce de Socrate. Y a rien qui tient debout. Du temps des aborigènes ce devait être déjà en ruine, mais depuis que vous vous l’êtes approprié, vous avez sérieusement rétréci les zones habitables.

- Il y a eu le grand incendie, plaida Emma avec tristesse, ce n'était pas de notre faute.

- La tempête et la neige aussi ont fait du dégât, sans oublier le temps qui use tout, murmura Socrate.

- Dieu nous l’a donné, Dieu nous le reprend, compléta Daniel.

- En tout cas, ici, Dieu n'avait pas besoin d'introduire les termites, vous suffisiez. Bon, puisque c'est comme ça, moi je fiche le camp demain décida l’Australien.

- N'oublie pas d'emmener tes cultures, grinça Charlène la compagne de Socrate. Ça m'étonne que personne n'ait remarqué ta saloperie au bord de la route.

- Il ne passe pas un chien dans votre trou. De toute façon j'arracherai tout avant de partir. A moins que quelqu’un veuille reprendre mon exploitation ? Je ferai un petit prix.

- Alors qu'est-ce qu'on fait à propos du chantier ? coupa Socrate.

- On va y réfléchir, répondit une voix fatiguée dans la partie de la pièce que la bougie n'éclairait pas. On verra ça demain.

Le lendemain tout le monde fit semblant d'avoir oublié et on s'occupa aux tâches habituelles et quotidiennes.

- Ils ne sont pas venus vivre la vraie vie dans cette montagne pour s'empoisonner l'existence avec un chantier de travaux publics, plaida Socrate devant Charlène qui s'étonnait du peu de réactions.

Peter s'en alla comme il l'avait annoncé en oubliant de dédommager Emma qui l'avait hébergé chez elle pendant presque une année. "Je repasserai", lui avait-il assuré. A la fin de la semaine ce fut le tour de Hans, un Autrichien qui ne possédait que ce qu'il avait sur le dos, trois ou quatre feuilles de papier à dessin et une boite de gouache d'écolier presque neuve. Il échangea sa boîte de gouache et son papier contre une vieille casquette de joueur de base-ball auprès du muet, un autre membre de la communauté et Socrate le descendit jusqu’à Saint-Lambert par le sentier plein de bosses et sur le porte-bagages du vélo, avec les fromages sur les genoux. Devant l’épicerie, Hans se fit indiquer la direction du chantier et partit les mains dans les poches, la casquette enfoncée jusqu’aux yeux. Il est costaud et jeune, ils l'emploieront sûrement, pensa Socrate.

Après le verre de vin blanc, il ne voulut pas remonter à Saint-Andoz-le-vieux sans aller voir où en étaient les travaux. Il y avait cinq ou six cents bons mètres de dégâts en plus, depuis la semaine dernière. Il se rendit compte que la route allait passer derrière l'épicerie bistrot, à travers une prairie, assez loin mais pas trop malgré tout. Juste ce qu'il fallait pour que les touristes voient de loin l'enseigne Pepsi-Cola de la mère Maurin et s'arrêtent. Cette vieille garce doit avoir déjà dressé les plans de son futur restaurant de spécialités régionales, pensa-t-il. Un truc à attirer les touristes comme le miel attire les guêpes. La route passait également à une centaine de mètres du camping à la ferme "Au bon accueil". Il n'y avait que Saint-Andoz-le-vieux qu'elle n'épargnait pas.

Emma et Charlène, engoncées dans des lainages bariolés, car le fond de l’air en altitude était encore froid, l'attendaient devant la porte de l'appentis où il fabriquait ses fromages. En les voyant côte à côte, Socrate eut la vision d’un buisson de fleurs que l’on allait faucher et il en fut ému. Pauvres filles, si heureuses jusqu’à présent.

- Alors ? demanda Charlène en se grattant frénétiquement le dessus des mains.

Elle avait la peau rongée par un eczéma qu'elle soignait en ce moment avec une vieille recette locale à base d'ortie et de plantain, ce qui donnait à ses mains une odeur de foin pourri et une curieuse coloration verdâtre. Elle avait été jolie, brune et mince comme une danseuse de flamenco, Socrate s'en souvenait, mais il y avait pas mal d'années de cela. Quand il l'avait rencontrée, elle campait à la ferme "Au bon accueil" avec une copine. Elle était restée, séduite par l’air pur, le paysage grandiose et le bagout de Socrate. Il était alors tout à fait irrésistible quand il évoquait la contre culture, la poésie de Kerouac, la musique hindoue, Goa, Katmandou et surtout San Francisco et les copains qu’il y avait laissé.

Quant à Emma, une blonde aux doigts et aux joues roses, toute en rondeurs et en délicatesse, elle venait d’un pays du Nord et il ignorait ce qui l'avait poussée ici. Elle accompagnait quelqu'un qui connaissait l'endroit mais il ne se souvenait plus qui. De toute façon, ça n’avait pas d’importance, c'était les oignons d'Emma et elle pouvait repartir quand elle le voulait. Elle était libre. Charlène était libre. Ils étaient tous libres de faire ce que bon leur semble.

- Alors ? Et bien ça avance, répondit-il d’une voix découragée. C'est rendu derrière l'épicerie. Hans est parti y travailler, il nous dira, s'avança-t-il, intimement persuadé du contraire. Maintenant il faut que j'aille voir mes chèvres, y en a plusieurs qui toussent. Et il disparut dans la crèche accolée à son appentis.

C'était une nouvelle bergerie qu'il s'était approprié. La précédente, qui avait elle-même remplacé la première, laquelle s'était écroulée sans prévenir, était devenue trop malsaine. Il aurait fallu enlever le fumier qui s'y était accumulé depuis cinq ans mais la dernière fois qu'il l'avait fait, bien qu'il fût beaucoup plus jeune, il s'était flanqué un lumbago qui avait duré vingt jours. Et pas question de demander aux autres de faire ça à sa place, chacun avait ses propres tracas et une conception de la communauté qu'il fallait respecter. Après avoir trouvé un nouveau gîte pour ses chèvres, il s'était installé dans la plus grande maison de Saint-Andoz-le-vieux. Elle était vide comme toutes les autres et il lui avait suffi de pousser la porte.

La communauté qui ne recevait pas l’électricité s'éclairait avec les bougies que fabriquait Emma. L'eau potable, ou supposée telle, était tirée du puits communal par le muet dont c'était l'une des tâches. L’activité de chacun était fonction de son savoir-faire et celui qui ne savait rien faire, ne faisait rien. On ne pouvait pas dire que c'était la vie de château, surtout en hiver, mais on avait un toit, et la paix. Pour se chauffer, ils brûlaient les planchers, les portes, les solives et les poutres arrachées aux bicoques alentour. Comme personne ne savait à qui elles appartenaient, « res nullius » les avait déclarées Socrate, elles appartenaient par conséquent à tout le monde, et à eux en particulier.

C'est Daniel qui en avait eu l'idée. Puisqu'elles allaient s'effondrer dans pas longtemps, autant profiter du bois avant qu'il ne soit plus récupérable, avait-il argumenté. Le seul désagrément était qu'il fallait le couper pour le faire entrer dans les cheminées, encore que beaucoup poussaient dans le foyer des poutres entières qui se consumaient par le bout. C'était une pratique dangereuse qui pouvait mettre le feu au plancher ; c'était d'ailleurs arrivé plusieurs fois.

Après avoir réfléchi une journée entière et réuni tout le monde, Socrate s’était rangé à l’avis du plus vieux des jumeaux, lequel avait proposé d'attendre que le chantier soit arrivé à Saint-Andoz-le-vieux avant de décider de la conduite à tenir. Les jumeaux, deux garçons entre deux âges, étaient ainsi appelés parce qu’ils ne se quittaient jamais, même pour aller faire pipi. A force même, ils avaient fini par se ressembler. Jusqu’à présent, ils avaient aidé Peter dans ses cultures.

- Tu as raison, l’avait approuvé Daniel, tant que le danger reste lointain, inutile de s'alarmer. La Providence veillera à notre sauvegarde, avait-il prédit ensuite en faisant le signe de la croix. Il sera bien temps de voir dans deux mois.

Toutes les semaines Socrate descendait à Saint-Lambert, où il ne restait guère d'habitants valides là non plus, pour livrer ses fromages et suivre les travaux. Il avait placardé, dans ce qu'il appelait avec affectation son bureau, et qui n'était que l'insondable fourre-tout de l'ancien propriétaire, un plan de sa conception qui représentait le tracé de la route. A son retour il notait à l'encre rouge les progrès du chantier.

Un matin en ouvrant ses volets, il remarqua un nuage de poussière blanche qui s'élevait de derrière une sapinière, vers l'Est, assez loin de sa maison malgré tout. Il tendit l'oreille et identifia le bruit sourd des engins de terrassement. Le chantier venait d'arriver à Saint-Andoz-le-vieux, conformément au plan et aux prévisions.

A midi, tous les hôtes du village se rassemblèrent chez lui. On se relaya devant les trois grandes fenêtres de sa cuisine-salle de séjour pour observer le nuage et écouter le grondement des machines qui prenait de l'ampleur d'heure en heure. Avant que la nuit ne tombe, l'homme qui avait reçu Socrate dans la roulotte verte déboucha au volant d’une Jeep. Il s'arrêta sur la petite place, près du puits, et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un. Daniel, d'une ruelle proche, lui lança plusieurs gros cailloux qui tombèrent sur le capot de la Jeep en produisant un boucan de gong tibétain. Caché derrière ses volets, Socrate, ennemi juré de toutes les violences, tressaillait et se mordait les lèvres car il ressentait jusque dans sa chair le heurt des pierres sur la Jeep. Il supposait aussi que les hostilités désormais ne s’arrêteraient pas à ces quelques cailloux. Par ricochet, l'un d'eux atteignit l'homme qui se frictionna vigoureusement le coude.

- Il y a quelqu'un, bordel de Dieu ! cria-t-il. Je suis le chef de chantier...

- Allez-vous-en ! hurla Daniel caché dans la ruelle. Allez-vous-en au nom du Seigneur tout puissant !

L'homme se dirigea à grands pas vers la voix, l’œil mauvais. Daniel lui jeta encore deux ou trois caillasses qui ne l'atteignirent pas, avant de détaler. Le chef de chantier  fit mine de se lancer à sa poursuite. Il courut quelques mètres, puis renonça. Il eut un geste fataliste de la main, arrivera ce que pourra, remonta dans sa Jeep et repartit par où il était venu. David avait vaincu Goliath ; on fit un triomphe à Daniel.

C'était bien d'ailleurs au David de la tribu d'Israël que Daniel faisait songer. Malingre, petit, fiévreux, velu et chevelu, il jouait non pas de la harpe mais d'une guitare sèche achetée aux puces dont le moindre des défauts était la qualité de sa caisse et de ses cordes. Il se donnait, involontairement, l'allure d'un pâtre antique en portant, été comme hiver, un short qui n'était qu'un vieux pantalon de toile bleue de type SNCF coupé au-dessus des genoux, un poncho découpé dans une couverture militaire kaki, moitié crin moitié laine, et des sandales taillées dans de vieux pneus d'automobile.

Il élevait six poules qui pondaient deux ou trois oeufs par jour lorsqu'elles étaient correctement nourries et une dizaine de lapins qui rongeaient inlassablement les parois de leurs cages. Il dormait près de ces derniers sur un matelas de feuilles de maïs dans la partie encore étanche d'une masure en partie effondrée et sous un énorme crucifix récupéré dans l’église avant qu’elle ne s’écroule. Il pouvait rester plusieurs jours couché, sans manger ni boire, et sans en souffrir le moins du monde. Il dormait et priait, c'était là son secret. Sa religion, du moins celle qu’il s’était tricoté sur mesure, était un cocktail de christianisme et de bouddhisme adouci d’une pincée de métempsycose.

Le lendemain matin, en regardant dans la direction de la sapinière, Socrate repéra deux individus qui paraissaient le viser avec une arme posée sur un trépied. Cet idiot de Daniel a fait du beau travail en chassant le chef de chantier à coups de pierres, pensa-t-il immédiatement. On va maintenant nous mitrailler à coups de bazooka ! Ses genoux se mirent à trembler et le souffle lui manqua. Dans son affolement ses lunettes tombèrent par terre et il marcha sur les verres. Fichues. Avec sa vue de taupe, il était frais. Et justement au moment où il allait falloir organiser la résistance. Il appela Charlène d'une voix tremblante.

- C'est un théodolite, dit-elle, pas de quoi s'affoler. Prends mes lunettes, j'en ai trouvé deux paires sur un buffet, dans une maison.

Il passa la matinée à observer les deux hommes penchés sur leur appareil. Au bout de deux heures, son opinion était faite : sa maison, sa crèche et sa fromagerie, ainsi que les trois ou quatre baraques alentours, allaient sauter dare-dare. C'était tout ce qui restait d'à peu près solide dans le village, avec le cimetière et le vieux pigeonnier, à l'autre bout de la rue. Il rassembla tout le monde.

- On ne va pas rester les bras croisés, s’enflamma Daniel galvanisé par sa victoire de la veille. Il est grand temps de les attaquer et de chasser ces intrus au nom de Dieu. On a que trop attendu.

Socrate haussa les épaules d’un geste fataliste.

- A mon âge, je ne suis plus bon à rien, mais toi qui est jeune…

C'était un moment historique. Face à l'adversaire, il renonçait à son rôle de responsable moral de la communauté et confiait à un autre le soin de la mener à la victoire. Ce qui prouve, s’il en était besoin, que la sagesse n’a rien à voir avec la guerre. Avec autorité Daniel constitua son commando. Ce fut vite fait car deux hommes seulement s'étaient portés volontaires. Les autres, derrière les jumeaux, s'adossèrent au mur avec l'air indifférent et flegmatique de ceux qui attendent l'autobus et qui pensent à autre chose. On va partir d'ici, annonça Scarbo, un nain maigrichon fabricant de sandales et porteur d’une longue barbe qui ressemblait à un paquet d’étoupe. On va s'installer ailleurs, c'est tout, inutile de ramasser des gnons. Les autres approuvèrent puis sortirent en silence et en file indienne. Emma les rattrapa un peu plus loin et échangea quelques mots assez vifs avec l'un d'eux, un végétarien belge, doux et taciturne, qui jardinait près du cimetière. Il avait été son compagnon pendant deux ans, jusqu’à l’arrivée de Peter l’Australien.

- Moi, je reste, dit-elle en revenant dans la pièce où siégeait le conseil.

- Après tout, cette route signifie peut-être un passage de voyageurs ou au moins de promeneurs, avança Charlène d’une voix rêveuse. On vendra plus facilement nos fromages, nos oeufs et nos bougies. On ouvrira une boutique, avec un coin terrasse pour se désaltérer, des parasols et de la musique. On verra du monde.

- Un pince-fesses, n’est-ce pas plutôt ! ricana quelqu'un dans la pièce voisine, probablement le Belge.

- Tu oublies que le chantier nous fonce droit dessus, soupira Socrate. Daniel et les deux autres ne peuvent que retarder l’échéance, c’est tout. Dans une semaine il ne restera rien de Saint-Andoz. Sauf des ruines et le cimetière.

- Qu'est-ce qui pourrait l'arrêter, alors ?

- La peste, l'attaque des Indiens, du pétrole, un filon d'or, une découverte archéologique importante...

- Répète ça ! s'enflamma Daniel.

- De l'or, les Indiens... Une découverte archéologique, murmura l'historien.

 

Depuis l'époque de sa thèse, Socrate connaissait la vallée, et ses trésors, comme sa poche. La chapelle des Templiers abandonnée dans la montagne, l'ancienne voie romaine utilisée encore au début du siècle dernier par les gens de la vallée, le donjon médiéval aujourd'hui écroulé dans lequel le vieux curé qui l'accompagnait alors voyait un ancien poste de surveillance romain, les restes à peine visibles d'un prieuré du temps de la peste, tout cela, il l'avait visité plus de dix fois. Il suffisait de dégager les arbustes qui avaient poussé sur les ruines et de gratter un peu pour récupérer bon nombre de pièces historiques intéressantes.

Daniel rappela sèchement ceux qui faisaient leur baluchon. Socrate sortit une carte de la vallée et distribua le travail. La tâche était énorme mais pas irréalisable. Ils partirent aussitôt, par petits groupes, dans toutes les directions en poussant devant eux des brouettes et des charrettes à bras chargées d'outils. Quelques jours plus tard, le premier groupe était de retour. Il ramenait une pierre funéraire gothique du XIVème siècle avec son gisant sculpté en demi-bosse que Socrate identifia comme celui de Dalibert le Pieux (1311-1377), le suppôt des papes avignonnais. On déposa aussi un morceau de colonne en faux dorique, une fibule mérovingienne en émail cloisonné, une brassée de pierres plates gravées de signes indéchiffrables, probablement néolithiques et un chapiteau roman sculpté d'éléphants dits à «petites oreilles» tout à fait identiques à ceux de l'église d'Aulnay-en-Saintonge.

Socrate avait d’ailleurs, au cours de ses recherches de thésard, identifié le tailleur de pierre sculpteur de ces éléphants comme étant un certain Catinus. Celui-ci avait travaillé pour les Maures en Afrique puis en Andalousie, on perdait sa trace en Saintonge vers 1210. Socrate fut tout remué d’avoir confirmation, là, sous ses yeux, de l’immense talent de ce Catinus. Le surlendemain le dernier groupe ajouta plusieurs médaillons renaissance, une large portion d'un escalier à vis Henri II, des tessons de poterie en quantité et enfin, clou de la récolte, plus de cent pièces en bronze provenant d’une cachette sous le vieux donjon, lesquelles bien astiquées par Emma produisirent leur petit effet.

- On dirait de l'or, murmura Daniel admiratif.

La nuit et la journée qui leur restaient avant l'arrivée des bulldozers, fut consacrée à enterrer les vestiges en suivant avec précision les ordres de Socrate. L'historien triomphait. Même si ça ne suffisait pas à arrêter le chantier, la farce était colossale et constituait une vengeance d'une rare subtilité. Vengeance qui adoucirait son exil, car il ne se faisait guère d'illusions, le Léviathan serait le plus fort et ils seraient obligés de chercher refuge ailleurs, tôt ou tard.

Les ultimes tessons étaient à peine enfouis que les derniers sapins s'abattaient devant les machines. Dans un jour tout au plus, car le sol était meuble autour du village, elles entreraient dans Saint-Andoz-le-vieux, telle l’avant-garde blindée d’une armée victorieuse. Ensuite les techniciens placeraient les explosifs dans les maisons. Socrate aimait à se dire qu'on les délogerait à la dynamite tels les guérilleros en lutte contre la voracité et la bêtise des hommes.

Hans, juché sur une pelle mécanique monstrueuse, exhuma le premier vestige. Dalibert le Pieux au regard farouche, majestueux dans son manteau plissé, les pieds posés sur une salamandre et les mains cramponnées à la garde de son épée, semblait opposer son corps à l'avance de l'Autrichien. Hans poussa un cri de stupeur. En deux mois, ils n'avaient pas rencontré la moindre pierre antique, pas même une guitoune de cantonnier, juste des terriers de renards et de lapins. Et voici qu'à trois ou quatre kilomètres du but, surgissait un guerrier du Moyen-âge qui semblait leur interdire l'approche de ces cabanes pourries dans lesquelles, lui, Hans, avait failli perdre son âme vaillante de travailleur manuel.

Le chef de chantier se montra circonspect et ordonna une progression prudente. Las, c'était un véritable site archéologique que l'on mettait à jour. Les ouvriers faillirent même se battre pour ramasser des pièces de monnaie qui semblaient avoir été perdues par un petit Poucet qui, fait curieux, s'écartait ostensiblement de Saint-Andoz-le-vieux. Le chantier qui depuis quinze jours fonçait droit devant lui, amorça un virage en angle droit, jusqu'à ce que le chef de chantier range dans son coffre toutes les clefs de contact. Un silence magnifique s'étendit alors sur la montagne.

Renseignés au fur et à mesure par un observateur bien caché, Socrate et ses amis réfugiés dans une cave à l'autre bout du village se frottaient les mains en imaginant la perplexité des responsables face au bric-à-brac amassé près de la roulotte verte. Quarante huit heures plus tard les archéologues locaux étaient à pied d’œuvre. Ils s'étonnèrent grandement de la présence de Dalibert sans son sarcophage et de l'aspect hétéroclite des trouvailles. Mais, comme ils n'étaient ni Sherlock Holmes, ni très assurés dans leurs connaissances, c'est à dire que, comme vous et moi, ils n'étaient certains que de leur ignorance, ils émirent un avis défavorable à la traversée de cet étrange amoncellement. Du moins tant qu'il ne serait pas complètement exploré, ce qui pouvait prendre des mois, voire des années, à la condition toutefois que l'on obtienne les crédits pour le faire.

Une conférence réunit les financiers et les ingénieurs et la décision de contourner Saint-Andoz-le-vieux fut adoptée à une faible majorité. Le lendemain le chantier bifurquait pour de bon et une semaine plus tard il s'éloignait définitivement. Socrate et ses amis qui s'étaient jusqu'alors terrés en s'attendant à chaque instant de recevoir les toitures sur la tête, laissèrent éclater leur allégresse. Emma sortit même plusieurs bouteilles de vin blanc qu'elle avait trouvées dans un trou de mur, le jour de son installation dans sa nouvelle maison, après l'incendie de la précédente.

- Vous l'aurez votre boutique au bord de la route, jura Socrate en s'adressant aux deux femmes, avec une terrasse, des parasols orange et de la musique pour accueillir les touristes. Nous organiserons même une présentation de nos vestiges digne de Disney Land et je me fais fort d'en être le promoteur et même le guide.

Tout le monde applaudit.

- A propos, elle va servir à quoi cette route ? demanda quelqu’un.

Le muet, qui était très lié avec Hans lorsque celui-ci habitait encore avec eux, fit des signes dans son coin en exhibant ses dents gâtées dans un rire stupide. On s'exclama.

- Explique-toi, voyons !

- Sois plus clair !

- C'est pour permettre l'exploitation d'une mine, dit Daniel qui déchiffrait les grimaces du muet... dans la montagne. C'est Hans qui le lui a dit. C'est une mine d'or ? Non ! D'argent alors ? Non plus. De cuivre ? D’étain ? Le muet secouait le tête. Il fit le geste d'une explosion.

- L'explosif, c'est pour ouvrir une carrière, dit Emma, de marbre probablement ou de pierres précieuses. Va savoir.

Non, non ! fit le muet de la tête. Il fit semblant de mettre un masque à gaz, des bottes, des gants, une cagoule. Daniel devint livide.

- Tu veux dire...de l'uranium ? chevrota-t-il.

Oui, oui ! grimaça le muet, hilare et tout heureux de s'être enfin fait comprendre.

 

 

                     2

 

 

C'était bien de l'uranium, mais très dilué. Quatre grammes pour mille, confirma Hans, lequel maintenant embauché par la Compagnie minière avait arrêté son camion-benne chargé de terre et de minerai près de la boutique de Charlène et d'Emma, car Socrate avait tenu parole. La boutique ressemblait à sa première bergerie. Rien d'étonnant à cela puisque c'était elle, remontée pierre par pierre par Daniel et les autres, au bord de la nouvelle route. Elle sentait bien un peu le suint, mais elle était sympathique avec ses étagères de bois fraîchement raboté et à peine teinté de brou de noix où s'entassaient les fromages, les bougies colorées, les sandales du nain et les oeufs dans des nids de fougère fabriqués par le muet.

Au début, les camions chargés de minerai qui se suivaient de cent mètres en cent mètres sur la route, même la nuit, avaient ignoré la boutique, sa terrasse et ses trois parasols malgré que certains camionneurs, en passant, fassent des signes amicaux à Charlène et à Emma à travers la vitre de leur cabine. Ils avaient ignoré également le circuit culturel qu'avait instauré Socrate un peu plus loin, à partir des vestiges abandonnés par le chantier. Par parenthèses, les archéologues locaux incapables de donner un sens aux « découvertes » avaient très vite déserté les lieux.

Un site, disait le tract publicitaire rédigé par Socrate, qui posait une énigme grandiose et exaltante aux savants du monde entier. On dirait, écrivait-il encore un peu plus loin avec hardiesse, sachant que pour attirer le badaud plus c'est gros mieux ça marche, on dirait qu'un vaisseau spatial trop lourdement chargé d'objets témoins, il y a longtemps de ça, a largué à l'entrée de Saint-Andoz-le-vieux une partie de sa cargaison, depuis recouverte par la poussière du temps. C'était osé mais pas impossible et en tout cas très "Disney". Socrate avait déposé un paquet de ces tracts dans les villages des alentours et dans le camping "Au bon accueil" puis avait attendu les visiteurs.

Ce baratin attira quelques convaincus de la venue prochaine des extraterrestres qui réclamèrent d'abord de voir le fameux vaisseau spatial ou, au moins, les traces laissées par son passage. Puis ce flux touristique particulier se tarit et il ne vint plus personne, pas le moindre promeneur ou chercheur de champignon. Socrate, secrètement satisfait, retourna à ses chèvres et laissa le lierre et les ronces recouvrir la dalle funéraire de Dalibert le Pieux, la colonne et le chapiteau roman aux éléphants. Seule la boutique demeurait ouverte, obstinément.

 

Un soir donc, Hans, qui se souvenait des faveurs que lui avait accordé Charlène lorsqu'il était l'hôte de la communauté, arrêta son camion devant la boutique, bien que cela fut interdit par le règlement de la compagnie. Pour le prix d'une bougie, d'un fromage et de trois oeufs, Charlène qui considérait que son corps avait peu d'importance en regard de son âme, lui accorda ce qu'il voulait sans rechigner. Le lendemain deux camions s'arrêtèrent et les jours suivants trois, puis cinq, puis dix. Charlène se fit aider d'Emma et ainsi, à elles deux et en se relayant, elles écoulèrent sans peine toute la production de fromages, de bougies, de sandales et d’œufs de Saint-Andoz-le-vieux.

Les camionneurs, des Maghrébins et des Portugais principalement, étaient peu exigeants sur le service et sur la qualité des boissons. Ils s'arrêtaient, poussaient gentiment l'une des femmes vers leur cabine, parfois fumaient une cigarette préparée par les jumeaux ou buvaient un verre de vin, puis un quart d'heure plus tard, repartaient en grignotant un fromage après avoir rangé un paquet de bougies et trois oeufs de plus dans le vide-poches. Ils allaient ensuite, le cœur en paix, livrer leur marchandise à une usine de transformation située un peu à l'écart de Forestelle, c'est à dire à une trentaine de kilomètres plus bas.

Ils s'arrêtaient surtout à la nuit tombée, comme si l'obscurité, la douceur de l’air et le flamboiement des étoiles les rendaient plus sentimentaux. Ils s'épanchaient aussi en bavardages, évoquaient leur ville, leur femme, leurs enfants ou des copines restées au pays, mais aussi et surtout ils parlaient des étranges bruits qui circulaient chez les chauffeurs de la Compagnie minière.

Il n'était question que d'une maladie mystérieuse qui les décimait. On ne pouvait conduire dans la montagne plus de huit mois d'affilées, au bout de ce temps ils étaient obligés de rentrer chez eux. Les plus costauds, en arrivant, traitaient les autres de lavettes, puis s'en allaient à leur tour quelques mois plus tard, victimes de diarrhées, de maux de tête et de vomissements. Le médecin de la Compagnie minière accusait l'air de la montagne trop riche en oxygène qui perturbait le métabolisme des hommes et un microbe, bénin pour les indigènes, qui proliférait dans la forêt sur le tronc des mélèzes et des chênes.

Cette pause dans la boutique constituait bel et bien une violation du règlement de la Compagnie, mais, allez donc faire comprendre cela à des étrangers qui ont un microbe forestier sur le dos, respirent un air trop oxygéné et surtout qui ne voient personne en dehors des autres chauffeurs, du grutier de la mine, étranger lui aussi, ou des techniciens en scaphandre qui réceptionnent le minerai dans l'usine de Forestelle. Lorsqu'ils n'étaient pas dans leur camion, ils vivaient dans des caravanes près de l'entrée de la mine, dans une zone sans herbe, cernée de barbelés et de clôtures électrifiées, éclairée dès le crépuscule par des projecteurs et gardée par des chiens.

Socrate comprenait ces précautions : l'uranium était un produit stratégique qui devait être surveillé. Le hic était qu'il ne voyait pas trop bien ce que l'on pouvait chercher à voler dans cet endroit. Cependant, pour fuir les chiens qui le reniflaient à cinq cents mètres, il avait décidé de se tenir à l'écart des gros tas de cailloux que les excavatrices, nuit et jour, sortaient du sous-sol. Les affaires de la boutique marchant du feu de Dieu, il avait dû acheter d'autres chèvres, des alpines chamoisées au poil superbe et un bouc de race auvergnate très encorné qui avait fière allure. Daniel pour sa part avait investi dans vingt quatre poules pondeuses, des berrichonnes à longues plumes et dix couples de lapins très quelconques. Emma, occupée par les clients, avait confié ses moules à bougies à deux associés et le muet avait été embauché pour servir à boire. Certains soirs, la boutique restait ouverte jusqu'à deux heures du matin. Cette prospérité inhabituelle attira un tisserand et deux potières lesbiennes dont les ponchos, les couvertures et les cruches enrichirent pour un temps les étagères du magasin. Il y eut même un aquarelliste qui demeura tout le printemps à Saint-Andoz-le–vieux, dans ce qui restait du presbytère.

 

Plus bas, dans Saint-Lambert, madame Maurin faisait grise mine car personne ne s'arrêtait chez elle, même pour acheter des cigarettes. Alors, sur le pas de sa porte, elle regardait avec colère le va-et-vient grondant des bennes qui descendaient vers la vallée ou montaient vers la mine à vive allure et songeait très sérieusement au suicide après avoir fichu le feu à l'épicerie, au bistrot et aux plans du futur restaurant de spécialités régionales.

Si on lui avait demandé son avis aujourd'hui, elle aurait volontiers exigé que cette route passât devant chez elle. Mais elle avait été la première à souscrire des deux mains au tracé actuel, suivant en cela le point de vue des ingénieurs et des écologistes de Paris, du député, du sous-préfet et du maire de la commune. Le propriétaire du camping à la ferme "Au bon accueil" partageait son opinion. Il avait cru héberger une partie des employés de la Compagnie minière, mais pas un seul n'était encore venu camper chez lui, même pour un petit week-end en famille. Une catastrophe économique. Et par-dessus le marché, les habitués se plaignaient du bruit que faisaient les camions et regrettaient les fromages de chèvre, si bons marchés, bien que saupoudrés de terre et de paille, que Socrate ne livrait plus.

Un soir le vaillant Hans vint faire ses adieux à Charlène et à Emma. Il ne se sentait vraiment pas bien depuis quelques jours. En peu de temps, il avait beaucoup maigri et était si fatigué et pâle qu'on ne reconnaissait plus le costaud aux joues roses qui avait déterré Dalibert le Pieux avec sa pelle mécanique. Le mal local, avait diagnostiqué sans hésitation le médecin de la mine.

- Personne n'y échappe, jeune homme. Vous verrez une fois chez vous, tout ira mieux. Fini cet air trop oxygéné, cette humidité pernicieuse qui nous vient des torrents et des sources. Prenez un appartement au premier étage dans une grande ville, à Vienne par exemple, et dormez la fenêtre ouverte. Vous reviendrez nous voir dans un mois, pétant d'énergie et de santé. Vous le retrouverez votre camion, ne vous en faites pas !

Charlène et Emma avaient fait le calcul, en quelques mois plus de dix chauffeurs étaient ainsi repartis chez eux, les jambes flageolantes et si épuisés qu'ils avaient l'impression d'avoir les os brisés. Victimes de l'inéluctable mal local et de son microbe spécial, compliqué parfois d'une "turista" assez incompréhensible compte tenu de la nourriture de la cantine. Mais pas un seul n'était revenu pour reprendre le volant de son soixante tonnes.

- Tu ne trouves pas ça bizarre, avait demandé Charlène à Socrate, tous ces jeunes gens qui sont malades ?

Socrate avait grogné une vague réponse où il était question de marins explorateurs mystérieusement disparus, de soldats mutinés, de Christophe Colomb hésitant à poursuivre, de la Nina et de L'Astrolabe, de La Pérouse etc. En vérité il se fichait des malades comme de patin-couffin. Depuis qu'il avait sextuplé son troupeau, il n'avait plus une minute à lui, d'autant que les chèvres, malicieuses et primesautières comme chacun sait, se plaisaient à mourir par vagues, elles aussi atteintes d'un mal mystérieux. Toute sa science n'y pouvait mais.

Ce n'était pourtant pas faute de consulter son petit folio "Pour plaire aux chèvres" enrichi au fil du temps d'une foule de notes et observations manuscrites, mais chaque mois, malgré ses soins, une demi-douzaine de bêtes crevaient. Dans la communauté on mangeait de la chèvre à tous les repas. Le matin en sortant de la bergerie, elles étaient comme d'habitude, peut-être un peu trop calmes et somnolentes, le pis flasque et sans appétit, puis à midi elles passaient l'arme à gauche. Socrate suspecta une herbe, une racine, un arbrisseau mais ne trouva rien d'inhabituel et d'anormal dans les pâtures. Il se mit alors à soupçonner la poussière qui volait autour de la mine et que le vent emportait dans les prés. Il mena ses bêtes dans des pâturages à l'abri du vent, les fit boire à des sources éloignées et l'épizootie cessa.

- La mine nous empoisonne à petit feu, dit-il à Charlène, il faut s'en aller.

- Pour aller où, maintenant qu'on gagne de l'argent ?

 

Daniel eut des saignements de nez et une diarrhée dont il refusa de parler. Il jeûna, pria, se flagella matin et soir et garda le lit durant quatre jours. Le jeûne, la prière et la mortification ne lui servirent à rien. C'était la fin de l'été, dans la montagne les châtaigniers prenaient des teintes orangées et les sous-bois fleuraient le champignon. Daniel avait l'habitude d'aller chercher des cèpes et des châtaignes en cette saison et toute la communauté, assemblée au pied de son lit, attendait qu'il se lève, mais il restait obstinément couché à grelotter, malgré les exhortations. Socrate fit venir le médecin de la mine.

- C'est le mal du coin ? lui demanda-t-il de sa voix douce et posée.

Le médecin ne répondit pas. Il pesa et mesura Daniel, s'enquit de son alimentation et de ses fréquentations, s'il allait au village dans la vallée, qui il y rencontrait ?

- Il ne voit personne et vit avec son Dieu, ses lapins et ses poules, dit Socrate.

Le médecin parut soulagé.

- Combien êtes-vous ici ?

 

 
 

Socrate fit ses comptes, se trompa, recommença. "Une  quinzaine" répondit-il enfin. Le médecin sortit de sa serviette une boite de la taille d'un kilo de sucre remplie de petits cachets blancs.

- C'est de l'iode. Prenez-en un tous les matins, vous et les autres. Y compris celui-là, il montra Daniel sur son lit qui gémissait, un filet de bave rose au coin des lèvres.

- Qu'est-ce qu'il a finalement ? demanda quelqu’un.

- Dénutrition, marmonna le médecin, pas de résistance physique... Il lui aurait fallu du poisson, de la viande rouge, du vin. Même les moines mangent ce qu'il faut. Peut-être la mine aussi, la poussière c'est malsain pour les poumons. La vie au grand air c'est malsain aussi, l'homme est un animal urbain. Vous devriez foutre le camp, retourner en ville. Même sous les ponts vous seriez mieux. Pour lui c'est trop tard.

Il prit la main de Socrate qui l’écoutait.

- Monsieur, chuchota-t-il après un instant d'hésitation et en le regardant dans les yeux, je mens tous les jours. La science n'appartient plus aux chercheurs et aux savants ! Savez-vous à qui elle appartient la science ? Aux politiciens, monsieur, parfaitement ! Politiciens et financiers, c'est la même chose. Dans le temps, les rois et les seigneurs s'étaient emparés de la religion. Vous m’approuvez monsieur ? Comme vous avez raison et je vois par-là que vous n’êtes pas dépourvu de culture ! Que dites-vous ? La grande famine ? Saint Christobaldus ? Connais pas ! Mais aujourd'hui qu'elle ne paye plus la religion, ils se sont tournés vers la science. Car la science paye par contre. Grands laboratoires, usines géantes, avalanches de pilules... Partez monsieur, allez en ville, au plus près de votre député si vous le pouvez ! Et serrez-lui la main trois fois par jour, offrez-lui quelques cailloux de la mine, parmi les plus jolis, glissez les dans sa poche, dans sa voiture, dans son lit. Qu'il ait la diarrhée à son tour, sacré nom d’un chien !

Le médecin se calma, se peigna et se lava les mains dans un seau d'eau posé près du lit. Il continua néanmoins à marmonner des mots inintelligibles. Faut bien vivre après tout, dit-il à Socrate qui tendait l'oreille. Ce dernier voulut le payer, l'autre l'écarta d'un geste.

- Payer pour quoi ?

Socrate se gratta la tête.

- Pour les pilules, dit-il finalement.

- C'est la mine qui les offre.

- Alors pour le déplacement ?

- Très juste. Le médecin sortit une calculette de sa poche : soixante kilomètres en auto, soit 6 litres de super à 7 francs le litre. Vous me devez 42 francs.

Socrate paya et ajouta un fromage mi-dur, une paire de sandale en peau de chèvre et trois bougies bleues. C'est trop, se défendit le médecin qui glissa néanmoins le paquet dans sa serviette. Partez, tous ! Et vite, leur lança-t-il encore d'un air sombre avant de monter dans son auto. Le lendemain Daniel mourut. La communauté choisit pour lui une jolie tombe parmi celles qui étaient encore debout dans le cimetière de Saint-Andoz-le-vieux. Socrate, qui ne connaissait de lui que son prénom l’ajouta au couteau, sur la pierre tombale d'un Ferdinand Belou. Après l'enterrement, il partagea les pilules en parts égales et les distribua, ensuite il retourna près de ses chèvres.

 

Ce qui arrivait aujourd'hui était inéluctable et dans l’ordre des choses, pensait-il, inscrit quelque part dans l'infini où se cachait l’avenir des hommes. Il avait lu que certains nombres, comme pi, qui n'avaient pas de fin et contenaient tous les nombres possibles dans leur mantisse étaient appelés des nombres-univers. Il était persuadé qu'il y avait aussi des pages-univers qui contenaient le destin de chacun inscrit dans toutes les langues imaginables passées et à venir, à l’image du code génétique sur son ruban d'ADN. La civilisation l'avait coincé. Charlène avait raison dans un sens de ne plus vouloir partir, à quoi bon. Il n'était même plus question de résister désormais ; il était vaincu d'avance. Babylone l’impure s'était faite les dents sur Daniel, elle allait peaufiner sa méthode sur les autres mais à la fin, elle abattrait son poing sur lui et l'écrabouillerait comme un cancrelat. Elle payait le prix fort pour l'avoir : une route, une mine, une usine, des dizaines de morts ! Qui pouvait se vanter de valoir autant.

Au lieu de devenir Jean Cousturier, professeur d'histoire médiévale dans une université de qualité, ainsi que l'envisageait son directeur de thèse, l'éminent historien et chartiste Paul Glanisson, auteur de plus de cinquante publications internationales, il était devenu Socrate le puant, gardien de chèvres et piètre fromager. Il avait trompé son monde et détourné les espoirs placés en lui comme un banal escroc les économies des pauvres gens. Bachelier à dix sept ans, lauréat du concours général, famille aisée et libérale, un joli brin de plume, tout ce qu'il fallait pour réussir. Les femmes ? Non, les femmes n'y étaient pour rien. Pas même sa mère affectueuse et présente. Même pas une cousine à la cuisse trop légère, ou une amourette de premier communiant. Rien.

Il s'était mis à haïr toute forme de civilisation, et en particulier la nôtre, en étudiant pour sa thèse, la manière dont le Moyen-âge civilisé avait traité les malheureux habitants de la vallée du Doubt. C'était la petite vallée qui s'étendait aujourd'hui au-dessous de Saint-Lambert. Il s'était dit alors que les hommes, et en particuliers les puissants, étaient, quelles que soient les époques, incontestablement et désespérément cruels et corrompus et qu'il était préférable, à tout individu sain d'esprit d'éviter de trop les fréquenter. Son séjour aux Etats Unis, durant lequel il avait été fortement bastonné par les policiers, avait complété sa mutation.

En 1237 puis en 1238 les récoltes de vin, de blé, d'orge et de seigle dans la vallée du Doubt furent catastrophiques. Non en raison de mauvaises conditions climatiques, il avait plu et il avait fait chaud quand il le fallait et comme il le fallait, mais à cause des batailles incessantes que se livraient les deux seigneurs suzerains de la vallée, lesquels depuis trois ans massacraient des monceaux de chrétiens bien vivants pour s'approprier les ossements poudreux d'un vieux saint oriental.

Quelques années auparavant, à chaque extrémité de la vallée, s'étaient installés des moines dans de beaux et prospères monastères tout fraîchement construits et joliment peints. L'un de ces monastères reçut en don une omoplate, un tibia, une dent gâtée et un morceau de crâne de saint Christobaldus des mains de brigands repentis qui avaient pillé un couvent syrien. Les moines placèrent les ossements dans une châsse limousine d'une orfèvrerie et d’un émail admirables, firent courir le bruit de quelques miracles et les pèlerins affluèrent de partout.

Ce que voyant, les moines de l'autre monastère attisèrent la jalousie de leur seigneur jusqu'à ce que ce dernier s'empare par surprise de la châsse, un vendredi saint pendant la messe de deuil. Il s'ensuivit, entre les nouveau et les anciens propriétaires de saint Christobaldus, de grandes batailles et de non moins grandes déprédations. Le seigneur voleur la perdit, la reprit, la reperdit et ainsi de suite pendant trois ans.

Cette guerre employait évidemment tous les manants et vilains disponibles. Avec une joie non dissimulée, et tout à fait impie, on brûlait les récoltes de l'ennemi, on violait ou on tuait ses femmes, on dévorait ses vaches et ses cochons jusqu'à ce que la famine en 1238, puis la peste un an plus tard, immobilise et ratiboise tout le monde sur place. Les moines des deux camps prièrent alors saint Christobaldus pour que cessent ces fléaux envoyés par Dieu. Ils sonnèrent les cloches des deux monastères enfin unis, nuit et jour et organisèrent moult processions, mais rien n'y fit. Ils finirent même par périr à leur tour, ce qui prouve que Dieu est non seulement bon mais également juste.

La guerre dite de saint Christobaldus avait tué la moitié de la population, la famine avait supprimé ensuite les trois quarts des survivants et la peste les trois quarts du reste. Les rares pauvres bougres qui échappèrent à ces calamités s'enfuirent de l’autre côté de la montagne vers le royaume paisible de Grenade, en jurant qu'ils ne reviendraient jamais plus céans.

Des voleurs mécréants, de nouveau, emportèrent au diable Vauvert la châsse et les os poudreux de saint Christobaldus et les pèlerins s'éloignèrent à jamais de ces lieux maudits. Un formidable délabrement s'abattit alors sur la vallée du Doubt. Jadis riant et fertile, ce petit coin de paradis où poussait en quantité le blé, la vigne, les cerisiers et les abricotiers, devint une sorte de forêt vierge, une jungle infestée de détrousseurs de voyageurs, d'ours, de loups et de sangliers.

Après six siècles de léthargie, la vallée se réveillait, secouée par le roulement incessant des camions chargés de pechblende et de minerai d'uranium. Socrate imaginait sans peine ce qu'allaient être les résultats de cette nouvelle et moderne version de la guerre de Christobaldus. Déjà un premier mort officiel : Daniel le valeureux.

 

 
 

               

                          3

 

 

Dans l'année qui suivit, Emma puis Charlène moururent après avoir enterré successivement le muet, Scarbo le nain, les jumeaux, les nouveaux fabricants de bougies et leurs successeurs, le Belge ainsi que ceux qui avaient repris l'élevage de Daniel. Le tisserand et les potières étaient partis s’installer ailleurs, juste après le décès de Daniel, sans un mot d’explication mais avec tout leur stock de cruches et de couvertures. Exactement comme s’ils avaient vus le diable. Il ne restait aujourd'hui que Socrate à Saint-Andoz-le-vieux. Il avait perdu la plupart de ses chèvres et emmenait paître la demi-douzaine qui lui restait le plus loin possible de la mine. Mais il s'était refusé à aller habiter ailleurs. C'était écrit et il ne voulait pas fuir son destin. En outre, il ne savait où aller.

Il avait repris ses livraisons de fromages au village et ravitaillait de nouveau le camping "Au bon accueil". Malheureusement, il courait de si vilaines rumeurs sur la vallée que les campeurs, même les plus assidus, refusaient désormais d’y mettre les pieds. L'épicière avait perdu son dernier et unique client, le pilier de bar rougeaud qui s'était fait écraser par un camion de la mine en traversant la route pour rentrer chez lui. Elle attendait, mélancolique, la venue de Socrate en grignotant les fromages de chèvre que personne n'achetait plus. Socrate était devenu, par la force des choses son ami et son confident et ils passaient des après-midi moroses à parler du bon vieux temps en buvant ce qui restait de vin blanc à deux francs le verre, tandis que derrière eux, sur la route maudite, roulaient les bennes dans un grondement d'orage.

Quand il était avec ses bêtes, Socrate ruminait ses souvenirs et s'interrogeait sur la perfidie diabolique qui le maintenait encore en vie. Quelquefois, pour l'obliger à se démasquer, il montait vers la mine respirer à pleins poumons son air contaminé. Tout en faisant des mouvements de gymnastique respiratoire, il suivait des yeux la volte   gracieuse de la grue qui entassait dans les camions le minerai prélevé sur un gigantesque tas. Tandis que s'ouvrait le godet et qu'une cataracte de terre grise coulait dans la benne, d'épais nuages de poussières se dispersaient dans sa direction. Socrate toussait alors comme un fumeur néophyte en recevant dans ses poumons la poussière mortifère.

Il continuait aussi, par respect pour la mémoire des deux femmes, à ouvrir de temps en temps la boutique, accueillant quelques camionneurs désireux de s'épancher autour d'un verre de vin. Il leur tenait compagnie, et, dans ces instants de fraternité qui suivent plusieurs verres de vins consommés de conserve, leur contait avec chaleur l'histoire de saint Christobaldus et de la vallée du Doubt comme aucun conférencier n'aurait su le faire. Il se réveillait souvent aussi, au matin, la bouche pâteuse et le crâne douloureux, étendu tout habillé sur le sol de terre battue. De faire ainsi la fête avec ceux qu'il considérait comme ses amis et, comme lui, futures victimes de la Civilisation et du Progrès, le comblait d’un bonheur enfantin jamais éprouvé jusqu’alors.

 

 
 

Il lui arrivait aussi de les entraîner, et c'était pour lui comme un pèlerinage aux sources, parmi les objets historiques du parc culturel désormais presque entièrement caché par les ronces et la mousse. En les faisant jurer de tenir leur langue, il narrait alors l'histoire de leur présence avec autant d’emphase, sans doute, que devait mettre Homère à décrire l'entrée du cheval en bois dans la ville de Troie. Mais il ne pouvait empêcher ensuite que les camionneurs, qui avaient beaucoup bu, pissassent, par habitude de camionneur et sans penser à mal, des jets drus sur Dalibert le Pieux. Socrate, alors, avait l'impression, secrètement désagréable, que ces hommes purs et droits, urinaient aussi sur l'historien Jean Cousturier et sur son savoir à jamais gâché. 

 

- Pourquoi conduis-tu ces camions puisque tu sais que tu seras malade un jour ? avait-il demandé à un Portugais plus large que haut, un nouveau venu qui était entré pour boire un verre de vin blanc.

- Parce que je gagne beaucoup d'argent, avait répondu ce dernier avec simplicité. De retour à Nazaré au bord de la mer Atlantique, je ferai construire une très belle maison sur la falaise. Pour moi, je louerai une bicoque où j'élèverai des poulets et des pigeons. Je chercherai la plus jolie fille du pays et je l'installerai dans ma belle maison. Tous les jours je viendrai lui rendre visite pour lui donner des nouvelles de ma santé et si Dieu le veut, un an plus tard on se mariera.

- Mais pourquoi les poulets et les pigeons ?...

- S'ils survivent à ma présence, on les mangera.

Un récent matin et de bonne heure, Socrate était descendu avec lui tout en bas dans la vallée, jusqu'à l'usine qui traitait le minerai près de Forestelle. Il voulait savoir à quoi elle ressemblait. Le Portugais l'avait déposé peu avant l'entrée de l'établissement car il craignait que l’on aperçoive son passager. Pendant la route, il lui avait expliqué l'usage de quelques boutons, manettes, pédales et leviers, un peu pour l’impressionner et aussi pour passer le temps. Il lui avait même appris un couplet d'un chant de son pays. Socrate avait retrouvé, dans cette escapade, comme une saveur du temps où, lycéen, il prenait le métro sans billet.

L’usine, un cube de métal gris, de plastique jaune et de verre surmonté d'une grosse cheminée métallique qui laissait échapper un filet capricieux de fumée blanche guère plus épais que le bras, était installée à la sortie de la ville. Clôturée de hauts grillages et gardée par des molosses et des vigiles, son entrée ressemblait à celle d'une caserne modèle avec un sas en verre réfléchissant et une barrière rouge et blanche. Deux individus en uniforme se tenaient d'ailleurs dans le sas, pour manoeuvrer la barrière et contrôler les laisser-passer des chauffeurs.

Après quoi le camion faisait quelques mètres à l'intérieur d'une cour goudronnée jusqu'à une porte automatique par où il pénétrait et où des techniciens, portant un masque à gaz, des bottes et une combinaison de protection blanche, l'attendaient. Ils surveillaient le déchargement du minerai dans une fosse qui se refermait aussitôt l'opération terminée. Le camion remontait ensuite vers la mine pour un second voyage.

- C'est pas compliqué, non ? avait dit le chauffeur.

Socrate avait répondu que, en effet, ce n'était pas compliqué. Ils avaient ensuite terminé la journée dans la boutique à boire du vin, à manger du fromage et à chanter. Pour la première fois depuis la mort de Charlène, Socrate s'était senti, ce jour-là, prêt à pardonner à la Compagnie minière et à oublier la mort de son amie et celle de Daniel. Quelques semaines plus tard, par un soir sinistre et orageux, le Portugais entra dans la boutique avec une mine défaite.

- Je suis obligé de partir, j'ai la chiasse, la tête me tourne, je pisse du sang et j'ai envie de dégueuler. Donne-moi une bouteille de vin blanc.

Il s'était assis à une table de la terrasse, à l'écart, sous un parasol orange maintenant déteint et couvert de fientes de tourterelles. Socrate avait respecté son désir d'être seul. Lui-même depuis trois ou quatre jours ne se sentait pas bien, il lui semblait que sa tête se vidait subitement, comme une citerne dont on arrache la bonde. Il avait perdu l'appétit et dans ses selles un filet de sang était apparu. Moi aussi, je dois retourner à Paris humer les gaz d'échappement, avait-il ricané en s'adressant à ses chèvres.

Depuis peu aussi, et sous l'effet de fièvres ardentes et brutales, tantôt il se voyait dans un amphithéâtre bourré à craquer d'étudiants, le doigt menaçant, décrivant les malheurs qui s'abattent sur une société lorsque ses membres se laissent emporter par leurs penchants les plus vénaux et mercantiles. Il citait alors, à l’appui de ses dires, la guerre de saint Christobaldus et la fameuse famine de la vallée du Doubt. Ce discours n'était pas neuf, il le savait, mais il ne pouvait se taire, c'était dans sa nature d'homme généreux et bon d’en parler.

Tantôt il se voyait dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés en train de signer son dernier livre portant sur un point capital, et ignoré, de l'histoire du Moyen-âge en général et de la vallée du Doubt en particulier. Tout en glissant un petit couplet pédagogique sur les méfaits de la cupidité. Et même se disait-il, avec un peu d'obstination et de courage, il aurait, pourquoi pas, pendant ses vacances, retrouvé la trace de la châsse limousine de saint Christobaldus et l’aurait ramenée entière, avec ses os, dans son université. Quelle gloire mes aïeux !

Ne sachant trop s'il aurait fait carrière à Paris ou en province, il s'offrait aussi une existence d'historien régionaliste dont quelques éditeurs, cachés dans des sous-préfectures endormies, immanquablement devaient se disputer les fascicules et les petits romans historiques. Il épluchait, dans son délire, des archives inconnues dans le fonds ancien des bibliothèques ou dans les greniers des châteaux, accumulant les trouvailles et les observations sur des cahiers numérotés.

Toute une vie de savant défilait devant ses yeux hallucinés, son élection dans une académie de province, puis à l'Académie des belles lettres, son bureau qu'il aurait aménagé avec Charlène, oui avec Charlène, dans une maison vieille de plusieurs siècles, pleine de recoins obscurs et semée d'escaliers qui grincent. Une pièce qui sentirait le vieux papier et l'eau de mélisse, avec des étagères surchargées de livres, une table de travail disparaissant sous la paperasse et, réflexe de magister, tournant le dos à la fenêtre et au jardin, mais faisant face à la porte.

Il aurait ainsi pleinement mérité son surnom de Socrate, donné, il s'en souvenait encore avec émotion, par un Anglais qui faisait le tour de France "des léproseries du progrès" comme il disait, et qui était resté une semaine à Saint-Andoz-le-vieux. Cet authentique lord, hippie jusqu’au bout des ongles et richissime, s'en était retourné dans son château deux ans plus tard pour y barbouiller d'infâmes croûtes libidineuses après avoir épousé une actrice française au sourire triste.

Serait-il riche aujourd'hui ? Quelle auto aurait-il possédée ? Où serait-il allé passer ses vacances ? Aurait-il fait partie du Lion's club ou du Rotary ? Il aurait sûrement aimé les bons vins, les voyages, les femmes. Il aurait traîné dans les musées de toutes les capitales d’Europe, accompagné de Charlène et de leurs enfants, peut-être. Une vie bien conventionnelle certes, tout ce qu’il haïssait, mais Charlène serait encore là...

Il rêvait les yeux ouverts, étendu dans les herbes à deux pas de ses chèvres sans même voir les nuages qui, en cette saison, s'accumulaient sur le pic du Doubt. La pluie, trois fois par jour, s'abattait sur lui et le trempait jusqu'à la moelle des os sans qu'il s'en rende compte, diluant ses rêveries dans la gadoue tout en refroidissant mortellement sa chair. Par lassitude, il préférait ne pas rentrer, ni même se mettre à l'abri. Les chèvres avaient beau bêler d'impatience et se grouper autour de lui, il restait allongé, les yeux dans le vague, crucifié jusqu'à l'âme et maudissant son destin.

Le chauffeur portugais s'était saoulé et Socrate l'avait regardé boire, sans rien dire.

- On crèvera dans pas longtemps, mon vieux Socrate, car toi aussi tu crèveras. Toute la vallée crèvera. Les villages comme la grosse ville en bas qui se croit la plus forte avec son usine de merde, avait hoqueté le Portugais avant de s'effondrer sur la table.

Socrate l'avait étendu sur le sol dans la boutique, puis il était allé, de son pas traînant, se planter sur le seuil. Les camions sur la route faisaient trembler les murs de la boutique et les phares en passant l'éclairaient violemment lorsqu'ils abordaient ou sortaient du virage. Ce virage à angle droit dont l'existence avait mobilisé toutes les forces de la petite communauté de Saint-Andoz-le-vieux selon ses instructions, à lui, Socrate l'érudit. Tout ça pour rien. Il se retourna pour regarder les étagères où ne figuraient plus les sandales du nain, les bougies colorées d'Emma, les oeufs de Daniel et ses fromages à lui, à lui et à Charlène. Charlène, ah !...

Le Portugais avait garé son camion près des vestiges archéologiques et l'une des roues avant se trouvait même à un demi-mètre à peine de la pierre tombale de Dalibert le Pieux si souvent compissée. Socrate, mu par une soudaine et inexplicable tendresse pour le vieux chevalier, l'avait dégagé récemment de sa gangue végétale et Dalibert dardait de nouveau ses yeux furieux vers le ciel comme pour maudire un Dieu par trop cruel envers ses créatures. Il posa une fesse osseuse sur le ventre du chevalier et se mit à réfléchir. Peu de temps en fait, car sa décision était prise dès l'instant où il était sorti de la boutique et qu'il avait aperçut le camion.

C'était à lui, au survivant de l’holocauste, de vaincre l’ennemi et de rétablir enfin la paix sur la vallée du Doubt.

 

 

 
 

                         

4

 

 

 

Il ouvrit la portière de l’énorme machine. La clef de contact était restée sur le tableau de bord, nickelée et brillante dans la lumière blanche du plafonnier. Il regarda cette clef longuement, pesant apparemment le pour et le contre, en réalité subjugué, et épouvanté, par la quantité d'aiguilles, de cadrans et de voyants qui garnissaient le tableau de bord. Il se dit alors que son entreprise était vouée à l'échec, qu'il ne parviendrait même pas à faire démarrer l'engin.

Il se faufila pourtant derrière le volant. Le siège était confortable, moelleux à cause d'une sorte de pompe pneumatique qui le soulevait et l'abaissait avec une mollesse délicate. Il posa un bout de fesse sur le bord du siège et fit pivoter la clef. Une nuée de petites lumières s'allumèrent et le moteur s'élança, Socrate fit un bond sur son siège et se cramponna au volant de toutes ses forces, le coeur comme emballé et prêt à lui traverser la poitrine. Puis, lentement, il se calma et finalement se contraint à ne pas hurler de joie car une partie de la tâche qu'il s'était fixée était accomplie, le moteur tournait. Ses vibrations puissantes lui chatouillaient même gentiment les testicules et lui secouaient mollement la verge. Il regretta de ne pas avoir pensé à mettre un slip, ce qu'il ne portait plus depuis longtemps. Il allait être gêné durant la route.

Il se remémora la mort de Charlène. Il ne lui restait d'elle que les lunettes qu'il portait en ce moment, pas même une photo. Sur la fin, elle était devenue squelettique et urinait du sang en permanence. Lors de son agonie, elle avait crié pendant des heures, ne retenant plus sa douleur, secouée de spasmes et de quintes de toux. Il l'avait lavée et habillée avant de l'enterrer. Il avait été frappé alors par ses seins, jadis lourds et gros, juteux pourrait-on dire, devenus comme deux noix dans un sac de peau. Pauvre Charlène, pauvre Emma, pauvre Daniel, pauvre muet... Allez Socrate, c'est à toi maintenant !

En se tortillant pour atteindre les pédales, il embraya et poussa un levier au hasard, puis un autre, le camion fit un bon en avant et le pare-chocs fracassa Dalibert le Pieux en trois morceaux. Il cala, se rendit compte qu’il avait enclenché le crabotage, remit tout au point mort, redémarra et chercha une vitesse. Il engagea l'une des marches arrière et la machine recula lourdement. Comme un dinosaure, songea Socrate surpris. Il n'eut pas les réflexes assez vifs pour freiner à temps, le camion et ses quarante tonnes de pierrailles heurtèrent l'un des murs de la boutique et la fit s'effondrer comme un jeu de cubes.

Socrate pensa au chauffeur enfoui sous les pierres et les poutres et fit une prière pour qu'il en réchappe. Normalement, il était à l'abri, allongé sous les tables de gros bois. Il trouva l'une des marches avant. Le camion fit deux ou trois bonds, comme pour sauter une légère bosse, puis il se calma et commença à s'engager lentement sur la route. Socrate chercha la commande des phares mais ne parvint à allumer que les veilleuses et un projecteur sur le toit de la cabine. Ce dernier devait être orienté vers la droite car il n'illuminait qu'une partie de la route et du talus. Tant pis se dit-il, allons-y, la lune m’éclaire suffisamment. Il enfonça l'accélérateur mais ne parvint à prendre que peu de vitesse, à peine celle d'un homme au pas. Il chercha, fit craquer les engrenages et finit par trouver une vitesse qui le catapulta sur la route comme un météore.

Malgré, ou à cause de la direction assistée, ne parvenant pas à maintenir une trajectoire rectiligne, il se mit à zigzaguer. Il se réfugia alors au fond de son siège et tenta, en respirant profondément, de maîtriser le tremblement de ses mains et de ses genoux. Il sentait le lourd véhicule qui tanguait et qui menaçait à tout moment de se coucher sur le flanc entraîné par l'inertie des terres entassées dans la benne. Tout en faisant son possible pour caler la trajectoire sur une ligne imaginaire au milieu de la route, il ne pouvait réfréner et taire la peur qui lui tordait le ventre tandis qu'une sueur glacée dégoulinait dans son dos. Il s'aperçut soudain que son pantalon de velours était mouillé entre ses jambes et il eut honte. Dehors, accompagnant l'arrivée de l’été, une chaleur d'orage écrasait la vallée. Les grenouilles doivent être à la fête près de Fontfroide, se dit-il pour penser à autre chose.

Il l'avait si souvent descendue en vélo cette route, plus pratique que le petit sentier d'antan, pour aller à Saint-Lambert qu'il en connaissait tous les virages. Mais la route de ses souvenirs n'avait rien à voir avec celle furieuse qui dévalait sous la gueule d’un monstre de soixante tonnes lancé à quatre vingt kilomètres à l'heure. Il braqua à fond pour éviter une parois de rochers rouges qui déboulait sur sa droite, puis il frôla, au prix d'un coup de volant brutal de dernière minute, un camion qui remontait à vide et à toute vitesse. Le chauffeur fit des appels de phares qui trouèrent la nuit dans le dos de Socrate et donna du klaxon comme pour rameuter la garde. Peu après, la radio de bord se mit à grésiller un charabia haché de sifflements.

Glissé de biais sous le volant pour mieux atteindre l’embrayage, il chercha une vitesse plus lente mais, comme il regardait le levier avec la fixité d'un dresseur de serpent, il rabota la falaise sur sa droite. Le camion sembla se tordre, grinça, couina, et des étincelles orange fusèrent d'un peu partout entre le pare-chocs et la benne. Tout en serrant le volant à s’en briser les phalanges, Socrate se mit à appeler au secours d'une voix perçante. Le rapport de la boîte à vitesse sur lequel il tomba par hasard ramena le camion à trente ou quarante kilomètres à l'heure. Il freina de toutes ses forces et s'arrêta au bord de la route. Trempé de sueur et tremblant de la tête aux pieds, il ouvrit la portière avec l'intention de s'enfuir droit devant lui dans la nuit, et de disparaître à tout jamais.

- Tu ne vas pas abandonner maintenant ? se morigéna-t-il un pied sur le marche-pied, tu es presque arrivé...

 

Une, deux, trois, quatre, cinq, six, Socrate montait les vitesses avec détachement, presque avec allégresse. Même assis de travers, il maîtrisait désormais le monstre. Il se mit à chantonner la chanson du Portugais. Pourvu qu'il soit vivant, pensa-t-il en songeant à ce qui restait de la boutique. Il soupira. Ce qui est fait est fait. Il constata que les camions  de la Compagnie minière étaient tous arrêtés, dans les deux sens de la route, et que les chauffeurs descendus à terre, le regardaient passer. Beaucoup lui firent des signes amicaux. Ils se tenaient en général dans le faisceau des codes, pour qu’il les voit bien. Deux ou trois étaient garés à droite et avaient mis leurs feux de détresse. Il les apercevait de loin et voyait les feux disparaître puis réapparaître au gré des virages et des tunnels. La radio continuait à fricasser et il chercha à régler la netteté du son.

La police va m'arrêter, pensa-t-il soudain. Mais comment arrêterait-elle un engin pareil ? Il ricana en se remémorant les pandores dans leur vieille 4L bleue. Il les avait si souvent identifiés avec le mal dans sa jeunesse. Il pensa aux barricades à Paris, au boulevard Saint-Michel où CRS et étudiants s’affrontaient, à la rue Coypel où il était né. Roule Socrate, ne pense à rien d’autre qu’à ta mission. Place-toi bien au milieu de la route et laisse aller la mécanique.

A l'entrée de Forestelle il ne vit personne. Les rues étaient désertes, anormalement désertes. Quelqu'un baragouina quelque chose à la radio de bord, une voix de femme chaude et bien timbrée. Elle s'adressait à lui et l'appelait monsieur Cousturier, en prononçant fortement le s. Il l'écouta attentivement mais ne put répondre, ne se souvenant plus où se trouvait le micro et surtout ignorant ce qu'il fallait faire pour le mettre en marche. Elle le priait courtoisement de ranger son camion sur le bas-côté, qu'il n'y aurait pas de poursuites engagées, qu'elle était sous-préfète et qu'elle n'avait qu'une parole. Elle l’appela "marginal", naïvement, comme s'il s'agissait d'un statut spécial, d’une tribu ou d’une population officiellement reconnue.

Par la vitre baissée, il lui cria d'aller se faire aimer chez les séminaristes. Elle continua néanmoins à jacasser et lui demanda même s'il voulait de l'argent et combien ? Peut-être voulait-il un nouveau troupeau de chèvres ? Une jolie maison au bord de la route avec une bergerie toute proprette et blanche ? Finalement, reconnut-elle, on lui devait bien ça. Puis une voix masculine, avec un fort accent alsacien, se mit dans la tête de lui expliquer le fonctionnement de la radio de manière à ce qu'il puisse répondre à madame la sous-préfète qui commençait à s'impatienter de son silence, car ce n'était pas des manières pour un beatnik, un moins que rien, de voler un camion chargé de minerai.

- Vous savez ce que c'est au moins que ce minerai ? hurla soudain la voix. De l'U-RA-NIUM, parfaitement de l'uranium ! Pour faire des bombes ! Et je vous conseil d'aller vite fait à l'usine pour nous le confier, espèce de con de hippie ! C'est dangereux, pour vous et pour tout le monde, enfoiré de...

La voix de femme le coupa.

- Monsieur Cousturier, il y a des enfants, des femmes dans le ville, ne faites pas n'importe quoi de votre chargement. C'est une mère qui vous supplie.

Socrate chercha le micro là où la voix mâle avait dit qu'il était. Il appuya sur la commande et graillonna une phrase insipide comme quoi il n'était ni contre les enfants, ni contre les femmes de ce pays, qu'il ne bandait plus depuis plusieurs années et que de toute façon Charlène et Emma étaient mortes et qu'il se fichait du reste.

A force de discutailler dans cette radio, il s’aperçut qu'il avait loupé la route de l'usine. Visiblement, il roulait depuis un bon bout de temps dans les rues ; il déboucha sur une place, en fit le tour accélérateur au plancher pour revenir sur ses pas tandis que la sous-préfète continuait à lui donner des conseils d'une voix qui maintenant tremblait un peu. Il s'aperçut alors, à la faveur du demi-tour, qu'il était suivi par cinq ou six autos. Il accéléra encore et fit rugir le moteur jusqu'aux dernières maisons de Forestelle.

  Il crut reconnaître la route qui menait à l'usine, et s'y engagea. Une route repérée dans la journée devient totalement incompréhensible la nuit et il crut s'être trompé. Il freina brutalement. Un grand bruit de tôles déchirées le fit sursauter, les autos qui le suivaient s'étaient télescopées et il entendit des cris de surprise, des ordres qui fusaient et des appels à l'aide. Il haussa les épaules et repartit. Tout à coup le grand cube de métal avec ses vitrages illuminés et sa cheminée sur le toit, surgit dans la nuit, devant lui. La voila ! J’y suis arrivé, jubila-t-il en enfonçant l'accélérateur. Il coupa la radio et fonça sur le poste de surveillance. Les occupants en giclèrent comme des moineaux surpris et coururent vers l'usine. Il broya et balaya la guitoune et sa barrière sans même ressentir un choc, ni ralentir.

C'est du bon matériel tout de même que ce camion, songea-t-il avec la fierté d'un propriétaire. Droit devant lui maintenant se dressaient, derrière une paroi de verre, les deux étages de bureaux, déserts mais éclairés comme en plein jour. Il grimpa les deux marches d’un large perron, défonça une grande porte vitrée et sans ralentir, en écrasant tout sur son passage, ordinateurs, armoires, téléphones, chaises et tables de travail, il pénétra dans l'usine comme un fer chaud dans du saindoux. Il percuta et écrasa au passage un escalier métallique qui entraîna dans sa chute une grande partie de l'étage lequel s'effondra dans un vacarme de ferrailles et de verrières en chute libre.

Sorti des bureaux, il entra en trombe dans un vaste hall, en arrachant avec son pare-chocs deux ou trois cloisons d'aluminium et un paquet de câbles électriques qui se mirent à fumer et à projeter des étincelles dans tous les sens. Quelques techniciens en combinaisons blanches, masqués et chapeautés comme des chirurgiens s'affairaient autour de cylindres, aussi longs et volumineux que son camion, qui tournaient lentement sur eux-mêmes. Des tuyauteries de différentes couleurs, de la taille d'un tronc d'arbre, couraient le long des murs et sur le sol. Son intrusion cloua les techniciens sur place pendant qu'une sirène se mettait à hurler dans toute la boutique.

Fébrile et effrayé par tout ce tintouin, Socrate freina à mort mais, malgré tout, termina sa course dans les tuyauteries qui vomirent une boue rougeâtre et fumante. En voulant quitter sa cabine au plus vite il fit une fausse manoeuvre et déchargea son minerai dans un fracas d’avalanche qui résonna comme une canonnade dans une cathédrale. En quelques secondes le camion fut entouré par une centaine de techniciens en combinaison blanche, verte ou orange. Socrate n'eut pas le loisir de se demander ce à quoi correspondait une couleur particulière ; en se tortillant comme un asticot, il échappa aux mains qui voulaient le saisir et grimpa sur le toit de la cabine. L’image de Jean-Paul Sartre juché sur son bidon de deux cents litres et haranguant les ouvriers des usines Renault à Billancourt, lui traversa l’esprit et lui donna du courage.

- Mes amis, cria-t-il, je suis venu vous délivrer et vous prévenir. Chaque caillou que vous manipulez est susceptible de vous tuer aussi sûrement qu'il a tué Charlène, Daniel, Emma, le muet et les autres. Fuyez d’ici le plus vite possible. N'écoutez pas le médecin et ceux qui vous payent, eux-même à la solde des multinationales égoïstes et sans scrupules. Détruisez cette usine maudite avant qu'elle ne vous détruise...

- Et du boulot, c'est toi qui nous en donneras ? vociféra une voix.

- Et le minerai, cria un autre, celui que t'as répandu sur le sol, qui c'est qui va tout ramasser et décontaminer ?

- Descend de là-haut et viens discuter avec nous si t'es un homme !

Socrate se rendit compte qu'il ne parviendrait pas à calmer les énergumènes avec des explications théoriques. Il se racla la gorge et commença à raconter l'histoire édifiante de la guerre de saint Christobaldus, l’histoire de ces ossements censés, grâce aux miracles, apporter aux hommes les plus grands bienfaits. Les techniciens l'écoutèrent en silence pendant une ou deux minutes puis quelqu'un cria : On s'en fout de tes vieilleries, ramasse tes os et descend ! Ce qui fit rire les autres. Ils reprirent ce « ramasse tes os ! » sur l'air des lampions, enjolivé d'insultes et de menaces dont les moindres étaient qu’une fois attrapé, il finirait chez les fous ou en prison.

Socrate, pressé de convaincre, s'énerva, traita d’ignares les premiers rangs, tenta d'obtenir le silence en donnant le chiffre exact des massacrés au nom de la foi, des morts de faim et des victimes de la peste de 1238, se trompa dans les chiffres revint en arrière et reprit son énumération. On l’insulta de plus belle et de vilaine manière. Il commit l'erreur de balancer un coup de pied rageur dans un caillou, au hasard. Le caillou atterrit dans la foule.

La riposte ne se fit pas attendre et une pluie de pierres roula autour de lui. Plus effrayé que véritablement blessé par l'une d'elles, il trébucha, glissa et tomba du haut de la cabine, sur le béton. Immédiatement et soudain consternée, la petite foule l'entoura. Les gendarmes qui étaient parvenus à se délivrer des tôles froissées firent irruption dans le grand hall. A leur demande, tout le monde s'écarta et se tint à distance. Quelqu'un décrocha un téléphone mural pour appeler une ambulance.

Socrate ne sentait plus ni ses bras, ni ses jambes et son corps était glacé. Il est foutu le pauvre vieux, entendit-il. C'était une voix familière mais il ne parvenait pas à mettre un nom sur cette voix, ni sur le visage qui se penchait vers lui tant sa vue se brouillait. Le visage ajouta, en lui écartant les mâchoires :

- Il est mal nourri, pas assez résistant. L'air de la montagne est nuisible pour ces gens-là. Il y a aussi des microbes teigneux sur le tronc des mélèzes. Il aurait dû aller vivre en ville, à Paris, sous les ponts comme je le lui conseillais...

Tandis qu’on le glissait sur une civière, Socrate sourit. Oui, l'air de la ville lui convenait parfaitement, San Francisco, Paris, Londres, New York ; il y donnera des conférences, plus tard. Un murmure parcourut la foule. C'est madame la sous-préfète, lui dit un individu qui étendait une couverture sur ses jambes. Un parfum fleuri et délicat lui fit ouvrir un œil tandis qu’une femme se penchait vers lui et lui souriait.

- C'est bête ce que vous avez fait là monsieur Cousturier, lui souffla-t-elle à l'oreille. L'usine va fermer, ne le répétez à personne surtout, mais le minerai est maintenant trop pauvre, il ne vaut plus le coup.

Socrate soupira de bonheur et ferma les yeux. Il avait gagné.      


 Copyright Jean-Bernard Papi 

 

 

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                        Mina.

 

 

 
 

 

 

 
 

 

     Bientôt vingt ans que j'ai quitté, abandonné plutôt, Mina et l'île où je suis né. Gelsomina pour l’état civil mais dans l'île on a un penchant pour les diminutifs ; la plus belle fille que j'aie jamais rencontrée. Nous avions quinze ans quand l'amour nous a cloué de surprise l'un et l'autre. Deux papillons épinglés par une force mystérieuse et violente que nous n'avions pas vu venir. Une image me revient souvent, celle de deux adolescents debout dans le vent, et sous le juste soleil de midi, emportés par un long et maladroit baiser où s'entrechoquent leurs dents. Je le rumine aujourd’hui, ce souvenir, en grimpant prestement l'escalier de pierre qui monte vers le village sur la falaise. Je passe aussi en revue les arguments qui expliquent mon abandon de jadis, ma désertion plutôt. Et comme toujours, ils me paraissent bien minces.

     Cette Mina était une fille sans demi-mesure, farouche et très animale parfois. Un désir, une envie constituait un ordre auquel elle devait obéir et la morale ne constituait pas une barrière à ses appétits. Elle voulait vivre des évènements étonnants, des expériences exaltantes, uniques. "Que chaque jour soit pour toi une révélation". Elle avait pêché cette maxime je ne sais où et me la ressortait chaque fois que nous nous retrouvions. On n'a qu'une vie et qu'une jeunesse ! me criait-elle aussi au visage quand je renâclais devant ses lubies. Dans le fond, peut-être n'était-ce chez elle, simplement, qu'un excès d’innocence, de naïveté. Elle se comportait comme à présent la jeune chatte qui me tient compagnie dans ma chambre, sur le continent.

     Avait-elle envie d'une caresse, d'un baiser ? Son ventre, ou sa cervelle, exigeait-il de faire l'amour ? Je devais m'exécuter, sur l'heure, là où nous nous trouvions. J'avais mis un certain temps à admettre et à accepter cette sorte de spontanéité ; on n'est pas élève dans un collège de jésuites pour rien. Mais, tout comme à elle, la sensualité s'était imposée à moi en maître absolu, aussi exigeante et irrépressible que la soif. Mina était si attirante, si fascinante et si belle...

      Après avoir grimpé les deux cent cinquante marches qui mènent au village, il faut traverser le parvis d’une église au clocher râpé et tronqué par les tempêtes pour aboutir sur une esplanade. Là, une douzaine de statues de pierre vieilles de cinq siècles, déchiquetées par le vent, tournent vers la mer leurs visages de lépreux. Tout ça pour dire que l’endroit ne manque pas de charme pour qui aime le côté primitif et sauvage des choses, l’aspect débridé de la nature. Il y a peu encore, l’endroit était à n'importe quelle heure du jour le refuge d’une poignée de gamins qui jouaient au foot. Aujourd'hui la place est déserte ; l’école, ou la télé, les retient mais, malgré tout, l’île se dépeuple.

Des commerces dont j'ai gardé le souvenir, il ne reste autour de la place qu'un quincaillier, avec d'antiques moulins à légumes empilés dans sa vitrine et un bar-restaurant dont les tables de fer rouillent au soleil sous une fine couche de sable gris déposé par le vent. Un vent glacial et chargé d'iode qui vient du large. C’est cette bise qui fait que les maisons, pressées les unes contre les autres comme les doigts d’un poing, sont toujours hermétiquement closes. Aveugles et sourdes. Dans cette île, je l’avais remarqué, les gens ne voient et n'entendent jamais rien.

     Nous avions fait l'amour sous le porche de l'église, un après-midi comme celui-là, mais tous les après-midi, dans l'île, sont semblables à celui-là, près des anges de pierre en loques qui semblaient faire le guet pour nous. Personne dans le village n'avait fait de réflexions, pourtant ils nous observaient derrière leurs volets. Nous aurions pu pousser une porte, n’importe laquelle dans n’importe quelle maison, et dire : Nous cherchons un coin pour faire l’amour ; je suis convaincu qu'on nous aurait montré le chemin de la chambre à coucher ou un divan dans la pièce la plus fraîche. C'était déjà comme ça du temps où les voiliers de haute mer accostaient, surtout ceux venus du Nord. Les marins entraient chez les gens et cherchaient les femmes. C’est ainsi qu’on évitait la consanguinité dans l’île.

- Mina ? Je ne vois pas qui c'est, me répond le patron du bar-restaurant. Je ne suis ici que depuis peu. Avant je travaillais à l'autre bout de l'île, dans la conserverie d'anchois. Un jour, j'en ai eu marre de l'odeur et j'ai rassemblé mes économies...

     Ses parents habitent encore dans la rue du Port, une ruelle puant le poisson, encombrée de poubelles et de vélomoteurs qui descend en pente raide vers le port des pêcheurs. C'est la vieille Doria, sa tante, qui m'ouvre. Elle avait à peine quarante ans à notre époque et nous l'appelions déjà la vieille. Elle porte les mêmes vêtements noirs fermés au cou et aux manches.

     - Mina ? Si tu crois qu'elle t'a attendu, pauvre écervelé ! C'était bien assez quand tu partais sur le continent pour ton école de curés et que toute la semaine elle faisait les cents pas sur le quai, à attendre le retour du ferry. Elle t'attendait avec la patience d'un chien, à user sa culotte sur le mur de la digue et à s'abîmer les yeux à regarder la mer... Le jour où elle a compris que tu ne reviendrais plus, elle s'est mariée avec un pêcheur de Saint-Clément et elle n'est presque plus revenue ici. C'est un dénommé Joss. Tu verras, il est toujours à bord de son bateau, même quand il n'est pas en mer, et le bateau s'appelle "La Mina"...

     Pour se rendre à pied à Saint-Clément il faut suivre le sentier des douaniers, au bord de la falaise, sur cinq ou six kilomètres, au ras du vide parfois. On est assourdi par les vagues qui cognent à dix mètres au-dessous de vous et gelé par le vent qui vous pèle la peau. Je l'ai pris des centaines de fois ce chemin, et en courant encore. Mon père était fonctionnaire à Saint-Clément. Un jour, il a été muté sur le continent. C'est aussi pour cette raison que je ne suis plus revenu dans l'île. Et puis, elle s'est mariée si vite.

     Le sentier est resté tel qu'il était il y a vingt ans. Je retrouve l’abri dans le rocher où nous nous réfugions pour nous protéger du vent ou de la pluie, et pour nous embrasser. Je cale mes fesses dans ce que je crois être l'empreinte de nos corps, mais qui est certainement celle de tous les amoureux de l’île et je ferme les yeux pour mieux ressentir sous mes reins les coups de boutoir des vagues tels que nous les ressentions alors. Mystère sacré de la première peau qui vous fut donnée de caresser, soyeuse et tiède, et de ces premiers gestes d’amour, si neufs, qu'ensuite on ne fera plus que répéter. En pensant à elle. A Mina.

     Joss est effectivement assis sur la plage arrière de son bateau. Il fume une cigarette en ravaudant un filet d'une jolie couleur vert tendre. Le bateau est vert lui aussi mais d'un vert plus foncé et il porte le nom de Mina, en lettres blanches sur la poupe. Joss est noiraud, de peau, de tignasse et de barbe.

     Il me regarde venir à lui sur le madrier qui tient lieu d'échelle de coupée et examine mon complet blanc qui détonne au milieu des pantalons de toile épaisse, des chemises de coton rude et des espadrilles des autochtones. Avec mes cheveux blonds et ma haute taille, il me prend pour un touriste et son oeil, d'interrogatif devient rigolard. Il va me proposer un de ces coquillages que les pêcheurs récupèrent dans leurs filets et qui restent ensuite au fond des cales, à attendre l'étranger qui les paiera dix fois leur prix.

     Il a des yeux gris-bleu, est plutôt petit, maigre et musclé comme un renard. Il me bredouille quelques mots en anglais et me propose ses fameux coquillages. Je lui réponds dans notre patois et ça lui cloue le bec. Je me nomme. Il paraît surpris et incrédule. La fumée de sa cigarette monte toute droite entre nous, comme une lame.

     - Mina m'a parlé de vous, me dit-il au bout d'un silence, comme s'il faisait le tri des confidences qu'il pouvait me faire. Je vous connaissais bien avant que nous nous mariions. Vos habitudes, vos qualités surtout, car vous n'aviez aucun défaut, comparé à moi. Une fois marié, rien n'a changé. Même en amour vous étiez le plus fort, l'imbattable, le champion de la caresse et du baiser, le roi du septième ciel. J'avais trop de handicaps à surmonter. Sauf à la pêche. Là j'étais le meilleur. Mais Mina s'en foutait de ma pêche. J'avais beau lui offrir des robes, des peignes ou des parfums, elle les regardait à peine.

L'instant d'après, pour un rien, un mot de trop, un geste mal venu, vous étiez là, de nouveau entre nous. Ça a duré comme ça dix ans, puis elle m'a plaqué. Elle est allée vivre en haut, dans la partie ancienne du village. Elle y vendait des babioles pour les touristes sur un petit éventaire. Au début, j'allais la voir presque chaque semaine, pour lui proposer de reprendre notre vie commune. Elle me riait au nez. Elle fait la pute sur le continent, disent certains. Moi je m'en fous, nous sommes séparés maintenant. Chacun sa vie...

     Saint-Clément ressemble à n’importe quel village de l'île. Même église tournée vers la mer, même esplanade sans arbres où en ce moment rôtit un car immatriculé en Allemagne. Une demi-douzaine de femmes du pays, en robe folklorique de laine rouge, corsage brodé et fichu noir, font le siège des touristes. Elles proposent des camelotes de paille tressée et les fichus coquillages rose pâle veinés de bleu. Deux sont plutôt jolies et tournent autour des hommes, de l'air de chercher à vendre autre chose que ce qu'elles ont dans leur panier.

     J'attends que les Allemands s'en aillent pour interroger la plus âgée.

     - Mina ? Oui, elle a travaillé ici, avec nous, pendant plusieurs années... Non, elle n'est pas partie avec un autre. Elle n'aimait guère les hommes en fait. Elle se moquait d'eux, tout le temps. Elle répétait partout qu'il ne fallait pas leur faire confiance. Pourtant, c'était une femme belle et provocante qui avait du succès. Son mari piquait des colères terribles pour qu'elle revienne chez lui. Il la battait, en pleine rue, sous nos yeux. Son nez, ses lèvres saignaient après ces pugilats, comme ceux d'un boxeur. La police est loin, sur le continent, et le maire affirmait que c'était les affaires du ménage, pas les siennes.

     - Elle disait qu'il la tuerait, murmure une des vendeuses qui s'est approchée. Maintenant on ne sait plus où elle est. Joss dit qu'elle est partie sur le continent.

     - Depuis six mois, elle aurait pu nous envoyer une carte postale, ajoute une autre... C'est moi qui en ai parlé au maire. Nous sommes inquiètes.

 Sur la lande, nous avions "notre maison" où nous nous retrouvions pour jouer à "quand nous serons mariés..." C'était une cabane de berger, ou de chasseur, peut-être de contrebandier, abandonnée et enfouie dans ces maquis d’épineux robustes et agressifs qui vous déchirent les vêtements au passage. Mina disait qu'elle avait appartenu à son arrière-grand-père qui élevait des moutons. Elle aimait passionnément cet endroit isolé que nous croyions être seuls à connaître. Elle s'y réfugiait quand j'étais au lycée ; je ne revenais dans l'île que le samedi et le dimanche. Elle faisait le ménage et colmatait les gouttières en m'attendant. Nous y avions une litière de paille et de genêts ; en hiver, nous allumions des feux de brindilles dans la cheminée.

     Le maquis est toujours aussi hargneux et j'abandonne aux ronces un morceau de ma veste. La cabane n'a guère changé ce qui prouve qu'elle a été entretenue, juste la toiture un peu plus affaissée. Je pousse la porte et une puanteur me fait reculer. J'ouvre en grand porte et volet. J'attends un peu avant d'entrer. De toutes façons, je sais ce que je vais y trouver.

     Elle est étendue sur le sol, devant la cheminée. En réalité, ce qu'il reste d’elle. Le crâne est enfoncé, près de la tempe. Elle porte une robe rouge, assez semblable à celle qu'elle mettait quand elle venait m'attendre au débarcadère. Je reconnais le collier avec la médaille qu'elle tenait de sa mère, une pièce d'or avec une chouette gravée. Elle n'est pas morte sur le coup et elle a tracé trois mots sur le sol de terre battue : Joss je t'aime.

     Mon enquête est bouclée en un temps record, le divisionnaire sera content. Joss à refusé de reconnaître son crime, naturellement, mais tout l'accable, à commencer par les témoignages des vendeuses. Il dit qu'il était en mer durant cette période. Le maire m'a parlé d'un voyageur débarqué en douce en canot à moteur aux environs de Noël, qui serait resté deux jours à errer sur la lande. Un individu que personne n'a vu de près, bien entendu, et qui est reparti comme il est venu.

     De tout ça, je m'en fous et je l'ai dit au maire. Mon travail, c'est de mener Joss devant le juge, sur le continent. Reste ce : je t'aime, écrit sur la terre battue. Ça m'a surpris de lire ça. Je l'ai effacé et je n'ai laissé que le prénom de ce salaud. Je ne pensais pas que Mina pouvait survivre, même quelques heures, à un pareil coup sur la tempe et surtout qu'elle soit amoureuse de Joss. En débarquant cet hiver j’étais persuadé qu’elle m’aimait encore, j'ai dû déchanter. Une vraie tigresse folle furieuse quand je me suis approché d’elle. Comme quoi on se trompe facilement sur la nature des femmes et sur la force de leur amour.


        ©Jean-Bernard Papi (extrait de Socrate et les technocrates).

 

 
 

 

 

 

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