Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
  suite 4  Socrate et les technocrates


                                                                                              3

  
 
 
   Dans l'année qui suivit, Emma puis Charlène moururent après avoir enterré successivement le muet, Scarbo le nain, les jumeaux, les nouveaux fabricants de bougies et leurs successeurs, le Belge ainsi que ceux qui avaient repris l'élevage de Daniel. Le tisserand et les potières étaient partis s’installer ailleurs, juste après le décès de Daniel, sans un mot d’explication mais avec tout leur stock de cruches et de couvertures. Exactement comme s’ils avaient vus le diable. Il ne restait aujourd'hui que Socrate à Saint-Andoz-le-vieux. Il avait perdu la plupart de ses chèvres et emmenait paître la demi-douzaine qui lui restait le plus loin possible de la mine. Mais il s'était refusé à aller habiter ailleurs. C'était écrit et il ne voulait pas fuir son destin. En outre, il ne savait où aller.
Il avait repris ses livraisons de fromages au village et ravitaillait de nouveau le camping "Au bon accueil". Malheureusement, il courait de si vilaines rumeurs sur la vallée que les campeurs, même les plus assidus, refusaient désormais d’y mettre les pieds. L'épicière avait perdu son dernier et unique client, le pilier de bar rougeaud qui s'était fait écraser par un camion de la mine en traversant la route pour rentrer chez lui. Elle attendait, mélancolique, la venue de Socrate en grignotant les fromages de chèvre que personne n'achetait plus. Socrate était devenu, par la force des choses son ami et son confident et ils passaient des après-midi moroses à parler du bon vieux temps en buvant ce qui restait de vin blanc à deux francs le verre, tandis que derrière eux, sur la route maudite, roulaient les bennes dans un grondement d'orage.
   Quand il était avec ses bêtes, Socrate ruminait ses souvenirs et s'interrogeait sur la perfidie diabolique qui le maintenait encore en vie. Quelquefois, pour l'obliger à se démasquer, il montait vers la mine respirer à pleins poumons son air contaminé. Tout en faisant des mouvements de gymnastique respiratoire, il suivait des yeux la volte   gracieuse de la grue qui entassait dans les camions le minerai prélevé sur un gigantesque tas. Tandis que s'ouvrait le godet et qu'une cataracte de terre grise coulait dans la benne, d'épais nuages de poussières se dispersaient dans sa direction. Socrate toussait alors comme un fumeur néophyte en recevant dans ses poumons la poussière mortifère. Il continuait aussi, par respect pour la mémoire des deux femmes, à ouvrir de temps en temps la boutique, accueillant quelques camionneurs désireux de s'épancher autour d'un verre de vin. Il leur tenait compagnie, et, dans ces instants de fraternité qui suivent plusieurs verres de vins consommés de conserve, leur contait avec chaleur l'histoire de saint Christobaldus et de la vallée du Doubt comme aucun conférencier n'aurait su le faire. Il se réveillait souvent aussi, au matin, la bouche pâteuse et le crâne douloureux, étendu tout habillé sur le sol de terre battue. De faire ainsi la fête avec ceux qu'il considérait comme ses amis et, comme lui, futures victimes de la Civilisation et du Progrès, le comblait d’un bonheur enfantin jamais éprouvé jusqu’alors.
   Il lui arrivait aussi de les entraîner, et c'était pour lui comme un pèlerinage aux sources, parmi les objets historiques du parc culturel désormais presque entièrement caché par les ronces et la mousse. En les faisant jurer de tenir leur langue, il narrait alors l'histoire de leur présence avec autant d’emphase, sans doute, que devait mettre Homère à décrire l'entrée du cheval en bois dans la ville de Troie. Mais il ne pouvait empêcher ensuite que les camionneurs, qui avaient beaucoup bu, pissassent, par habitude de camionneur et sans penser à mal, des jets drus sur Dalibert le Pieux. Socrate, alors, avait l'impression, secrètement désagréable, que ces hommes purs et droits, urinaient aussi sur l'historien Jean Cousturier et sur son savoir à jamais gâché. 
   - Pourquoi conduis-tu ces camions puisque tu sais que tu seras malade un jour ? avait-il demandé à un Portugais plus large que haut, un nouveau venu qui était entré pour boire un verre de vin blanc.
   - Parce que je gagne beaucoup d'argent, avait répondu ce dernier avec simplicité. De retour à Nazaré au bord de la mer Atlantique, je ferai construire une très belle maison sur la falaise. Pour moi, je louerai une bicoque où j'élèverai des poulets et des pigeons. Je chercherai la plus jolie fille du pays et je l'installerai dans ma belle maison. Tous les jours je viendrai lui rendre visite pour lui donner des nouvelles de ma santé et si Dieu le veut, un an plus tard on se mariera.
   - Mais pourquoi les poulets et les pigeons ?...
   - S'ils survivent à ma présence, on les mangera.
   Un récent matin et de bonne heure, Socrate était descendu avec lui tout en bas dans la vallée, jusqu'à l'usine qui traitait le minerai près de Forestelle. Il voulait savoir à quoi elle ressemblait. Le Portugais l'avait déposé peu avant l'entrée de l'établissement car il craignait que l’on aperçoive son passager. Pendant la route, il lui avait expliqué l'usage de quelques boutons, manettes, pédales et leviers, un peu pour l’impressionner et aussi pour passer le temps. Il lui avait même appris un couplet d'un chant de son pays. Socrate avait retrouvé, dans cette escapade, comme une saveur du temps où, lycéen, il prenait le métro sans billet. L’usine, un cube de métal gris, de plastique jaune et de verre surmonté d'une grosse cheminée métallique qui laissait échapper un filet capricieux de fumée blanche guère plus épais que le bras, était installée à la sortie de la ville. Clôturée de hauts grillages et gardée par des molosses et des vigiles, son entrée ressemblait à celle d'une caserne modèle avec un sas en verre réfléchissant et une barrière rouge et blanche. Deux individus en uniforme se tenaient d'ailleurs dans le sas, pour manoeuvrer la barrière et contrôler les laisser-passer des chauffeurs. Après quoi le camion faisait quelques mètres à l'intérieur d'une cour goudronnée jusqu'à une porte automatique par où il pénétrait et où des techniciens, portant un masque à gaz, des bottes et une combinaison de protection blanche, l'attendaient. Ils surveillaient le déchargement du minerai dans une fosse qui se refermait aussitôt l'opération terminée. Le camion remontait ensuite vers la mine pour un second voyage.
   - C'est pas compliqué, non ? avait dit le chauffeur.
   Socrate avait répondu que, en effet, ce n'était pas compliqué. Ils avaient ensuite terminé la journée dans la boutique à boire du vin, à manger du fromage et à chanter. Pour la première fois depuis la mort de Charlène, Socrate s'était senti, ce jour-là, prêt à pardonner à la Compagnie minière et à oublier la mort de son amie et celle de Daniel. Quelques semaines plus tard, par un soir sinistre et orageux, le Portugais entra dans la boutique avec une mine défaite.
    - Je suis obligé de partir, j'ai la chiasse, la tête me tourne, je pisse du sang et j'ai envie de dégueuler. Donne-moi une bouteille de vin blanc.
   Il s'était assis à une table de la terrasse, à l'écart, sous un parasol orange maintenant déteint et couvert de fientes de tourterelles. Socrate avait respecté son désir d'être seul. Lui-même depuis trois ou quatre jours ne se sentait pas bien, il lui semblait que sa tête se vidait subitement, comme une citerne dont on arrache la bonde. Il avait perdu l'appétit et dans ses selles un filet de sang était apparu. Moi aussi, je dois retourner à Paris humer les gaz d'échappement, avait-il ricané en s'adressant à ses chèvres. Depuis peu aussi, et sous l'effet de fièvres ardentes et brutales, tantôt il se voyait dans un amphithéâtre bourré à craquer d'étudiants, le doigt menaçant, décrivant les malheurs qui s'abattent sur une société lorsque ses membres se laissent emporter par leurs penchants les plus vénaux et mercantiles. Il citait alors, à l’appui de ses dires, la guerre de saint Christobaldus et la fameuse famine de la vallée du Doubt. Ce discours n'était pas neuf, il le savait, mais il ne pouvait se taire, c'était dans sa nature d'homme généreux et bon d’en parler. Tantôt il se voyait dans une librairie de Saint-Germain-des-Prés en train de signer son dernier livre portant sur un point capital, et ignoré, de l'histoire du Moyen-âge en général et de la vallée du Doubt en particulier. Tout en glissant un petit couplet pédagogique sur les méfaits de la cupidité. Et même se disait-il, avec un peu d'obstination et de courage, il aurait, pourquoi pas, pendant ses vacances, retrouvé la trace de la châsse limousine de saint Christobaldus et l’aurait ramenée entière, avec ses os, dans son université. Quelle gloire mes aïeux ! Ne sachant trop s'il aurait fait carrière à Paris ou en province, il s'offrait aussi une existence d'historien régionaliste dont quelques éditeurs, cachés dans des sous-préfectures endormies, immanquablement devaient se disputer les fascicules et les petits romans historiques. Il épluchait, dans son délire, des archives inconnues dans le fonds ancien des bibliothèques ou dans les greniers des châteaux, accumulant les trouvailles et les observations sur des cahiers numérotés.
   Toute une vie de savant défilait devant ses yeux hallucinés, son élection dans une académie de province, puis à l'Académie des belles lettres, son bureau qu'il aurait aménagé avec Charlène, oui avec Charlène, dans une maison vieille de plusieurs siècles, pleine de recoins obscurs et semée d'escaliers qui grincent. Une pièce qui sentirait le vieux papier et l'eau de mélisse, avec des étagères surchargées de livres, une table de travail disparaissant sous la paperasse et, réflexe de magister, tournant le dos à la fenêtre et au jardin, mais faisant face à la porte.
Il aurait ainsi pleinement mérité son surnom de Socrate, donné, il s'en souvenait encore avec émotion, par un Anglais qui faisait le tour de France "des léproseries du progrès" comme il disait, et qui était resté une semaine à Saint-Andoz-le-vieux. Cet authentique lord, hippie jusqu’au bout des ongles et richissime, s'en était retourné dans son château deux ans plus tard pour y barbouiller d'infâmes croûtes libidineuses après avoir épousé une actrice française au sourire triste.
   Serait-il riche aujourd'hui ? Quelle auto aurait-il possédée ? Où serait-il allé passer ses vacances ? Aurait-il fait partie du Lion's club ou du Rotary ? Il aurait sûrement aimé les bons vins, les voyages, les femmes. Il aurait traîné dans les musées de toutes les capitales d’Europe, accompagné de Charlène et de leurs enfants, peut-être. Une vie bien conventionnelle certes, tout ce qu’il haïssait, mais Charlène serait encore là... Il rêvait les yeux ouverts, étendu dans les herbes à deux pas de ses chèvres sans même voir les nuages qui, en cette saison, s'accumulaient sur le pic du Doubt. La pluie, trois fois par jour, s'abattait sur lui et le trempait jusqu'à la moelle des os sans qu'il s'en rende compte, diluant ses rêveries dans la gadoue tout en refroidissant mortellement sa chair. Par lassitude, il préférait ne pas rentrer, ni même se mettre à l'abri. Les chèvres avaient beau bêler d'impatience et se grouper autour de lui, il restait allongé, les yeux dans le vague, crucifié jusqu'à l'âme et maudissant son destin. Le chauffeur portugais s'était saoulé et Socrate l'avait regardé boire, sans rien dire.
   - On crèvera dans pas longtemps, mon vieux Socrate, car toi aussi tu crèveras. Toute la vallée crèvera. Les villages comme la grosse ville en bas qui se croit la plus forte avec son usine de merde, avait hoqueté le Portugais avant de s'effondrer sur la table.
   Socrate l'avait étendu sur le sol dans la boutique, puis il était allé, de son pas traînant, se planter sur le seuil. Les camions sur la route faisaient trembler les murs de la boutique et les phares en passant l'éclairaient violemment lorsqu'ils abordaient ou sortaient du virage. Ce virage à angle droit dont l'existence avait mobilisé toutes les forces de la petite communauté de Saint-Andoz-le-vieux selon ses instructions, à lui, Socrate l'érudit. Tout ça pour rien. Il se retourna pour regarder les étagères où ne figuraient plus les sandales du nain, les bougies colorées d'Emma, les oeufs de Daniel et ses fromages à lui, à lui et à Charlène. Charlène, ah !...
    Le Portugais avait garé son camion près des vestiges archéologiques et l'une des roues avant se trouvait même à un demi-mètre à peine de la pierre tombale de Dalibert le Pieux si souvent compissée par les visiteurs. Socrate, mu par une soudaine et inexplicable tendresse pour le vieux chevalier, l'avait dégagé récemment de sa gangue végétale et Dalibert dardait de nouveau ses yeux furieux vers le ciel comme pour maudire un Dieu par trop cruel envers ses créatures. Il posa une fesse osseuse sur le ventre du chevalier et se mit à réfléchir. Peu de temps en fait, car sa décision était prise dès l'instant où il était sorti de la boutique et qu'il avait aperçut le camion. C'était à lui, au survivant de l’holocauste, de vaincre l’ennemi et de rétablir enfin la paix sur la vallée du Doubt.