Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

  suite 3  Socrate et les technocrates.



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    C'était bien de l'uranium, mais très dilué. Quatre grammes pour mille, confirma Hans, lequel maintenant embauché par la Compagnie minière avait arrêté son camion-benne chargé de terre et de minerai près de la boutique de Charlène et d'Emma, car Socrate avait tenu parole. La boutique ressemblait à sa première bergerie. Rien d'étonnant à cela puisque c'était elle, remontée pierre par pierre par Daniel et les autres, au bord de la nouvelle route. Elle sentait bien un peu le suint, mais elle était sympathique avec ses étagères de bois fraîchement raboté et à peine teinté de brou de noix où s'entassaient les fromages, les bougies colorées, les sandales du nain et les oeufs dans des nids de fougère fabriqués par le muet.
   Au début, les camions chargés de minerai qui se suivaient de cent mètres en cent mètres sur la route, même la nuit, avaient ignoré la boutique, sa terrasse et ses trois parasols. Bienque certains camionneurs, en passant, fassent des signes amicaux à Charlène et à Emma à travers la vitre de leur cabine. Ils avaient ignoré également le circuit culturel qu'avait instauré Socrate un peu plus loin, à partir des vestiges abandonnés par le chantier. Par parenthèses, les archéologues locaux incapables de donner un sens aux « découvertes » avaient très vite déserté les lieux. Un site, disait le tract publicitaire rédigé par Socrate, qui posait une énigme grandiose et exaltante aux savants du monde entier. On dirait, écrivait-il encore un peu plus loin avec hardiesse, sachant que pour attirer le badaud plus c'est gros mieux ça marche, on dirait qu'un vaisseau spatial trop lourdement chargé d'objets témoins, il y a longtemps de ça, a largué à l'entrée de Saint-Andoz-le-vieux une partie de sa cargaison, depuis recouverte par la poussière du temps. C'était osé mais pas impossible et en tout cas très "Disney". Socrate avait déposé un paquet de ces tracts dans les villages des alentours et dans le camping "Au bon accueil" puis avait attendu les visiteurs.
   Ce baratin attira quelques convaincus de la venue prochaine des extraterrestres qui réclamèrent d'abord de voir le fameux vaisseau spatial ou, au moins, les traces laissées par son passage. Puis ce flux touristique particulier se tarit et il ne vint plus personne, pas le moindre promeneur ou chercheur de champignon. Socrate, secrètement satisfait, retourna à ses chèvres et laissa le lierre et les ronces recouvrir la dalle funéraire de Dalibert le Pieux, la colonne et le chapiteau roman aux éléphants. Seule la boutique demeurait ouverte, obstinément. Un soir donc, Hans, qui se souvenait des faveurs que lui avait accordé Charlène lorsqu'il était l'hôte de la communauté, arrêta son camion devant la boutique, bien que cela fut interdit par le règlement de la compagnie. Pour le prix d'une bougie, d'un fromage et de trois oeufs, Charlène qui considérait que son corps avait peu d'importance en regard de son âme, lui accorda ce qu'il voulait sans rechigner. Le lendemain deux camions s'arrêtèrent et les jours suivants trois, puis cinq, puis dix.   Charlène se fit aider d'Emma et ainsi, à elles deux et en se relayant, elles écoulèrent sans peine toute la production de fromages, de bougies, de sandales et d’œufs de Saint-Andoz-le-vieux.
    Les camionneurs, des Maghrébins et des Portugais principalement, étaient peu exigeants sur le service et sur la qualité des boissons. Ils s'arrêtaient, poussaient gentiment l'une des femmes vers leur cabine, parfois fumaient une cigarette préparée par les jumeaux ou buvaient un verre de vin. Un quart d'heure plus tard, repartaient en grignotant un fromage après avoir rangé un paquet de bougies et trois oeufs de plus dans le vide-poches. Ils allaient ensuite, le cœur en paix, livrer leur fret  à une usine de transformation située un peu à l'écart de Forestelle, c'est à dire à une trentaine de kilomètres plus bas
   Ils s'arrêtaient surtout à la nuit tombée, comme si l'obscurité, la douceur de l’air et le flamboiement des étoiles les rendaient plus sentimentaux. Ils s'épanchaient aussi en bavardages, évoquaient leur ville, leur femme, leurs enfants ou des copines restées au pays, mais aussi et surtout ils parlaient des étranges bruits qui circulaient chez les chauffeurs de la Compagnie minière. Il n'était question que d'une maladie mystérieuse qui les décimait. On ne pouvait conduire dans la montagne plus de huit mois d'affilées, au bout de ce temps ils étaient obligés de rentrer chez eux. Les plus costauds, en arrivant, traitaient les autres de lavettes, puis s'en allaient à leur tour quelques mois plus tard, victimes de diarrhées, de maux de tête et de vomissements. Le médecin de la Compagnie minière accusait l'air de la montagne trop riche en oxygène qui perturbait le métabolisme des hommes et un microbe, bénin pour les indigènes, qui proliférait dans la forêt sur le tronc des mélèzes et des chênes.
   Cette pause dans la boutique constituait bel et bien une violation du règlement de la Compagnie, mais, allez donc faire comprendre cela à des étrangers qui ont un microbe forestier sur le dos, respirent un air trop oxygéné et surtout qui ne voient personne en dehors des autres chauffeurs, du grutier de la mine, étranger lui aussi, ou des techniciens en scaphandre qui réceptionnent le minerai dans l'usine de Forestelle. Lorsqu'ils n'étaient pas dans leur camion, ils vivaient dans des caravanes près de l'entrée de la mine, dans une zone sans herbe, cernée de barbelés et de clôtures électrifiées, éclairée dès le crépuscule par des projecteurs et gardée par des chiens. Socrate comprenait ces précautions : l'uranium était un produit stratégique qui devait être surveillé. Le hic était qu'il ne voyait pas trop bien ce que l'on pouvait chercher à voler dans cet endroit. Cependant, pour fuir les chiens qui le reniflaient à cinq cents mètres, il avait décidé de se tenir à l'écart des gros tas de cailloux que les excavatrices, nuit et jour, sortaient du sous-sol. Les affaires de la boutique marchant du feu de Dieu, il avait dû acheter d'autres chèvres, des alpines chamoisées au poil superbe et un bouc de race auvergnate très encorné qui avait fière allure. Daniel pour sa part avait investi dans vingt quatre poules pondeuses, des berrichonnes à longues plumes et dix couples de lapins très quelconques. Emma, occupée par les clients, avait confié ses moules à bougies à deux associés et le muet avait été embauché pour servir à boire. Certains soirs, la boutique restait ouverte jusqu'à deux heures du matin. Cette prospérité inhabituelle attira un tisserand et deux potières lesbiennes dont les ponchos, les couvertures et les cruches enrichirent pour un temps les étagères du magasin. Il y eut même un aquarelliste qui demeura tout le printemps à Saint-Andoz-le–vieux, dans ce qui restait du presbytère.
 
   Plus bas, dans Saint-Lambert, madame Maurin faisait grise mine car personne ne s'arrêtait plus chez elle, même pour acheter des cigarettes. Alors, sur le pas de sa porte, elle regardait avec colère le va-et-vient grondant des bennes qui descendaient vers la vallée ou montaient vers la mine à vive allure et songeait très sérieusement au suicide après avoir fichu le feu à l'épicerie, au bistrot et aux plans du futur restaurant de spécialités régionales.
Si on lui avait demandé son avis aujourd'hui, elle aurait volontiers exigé que cette route passât devant chez elle. Mais elle avait été la première à souscrire des deux mains au tracé actuel, suivant en cela le point de vue des ingénieurs et des écologistes de Paris, du député, du sous-préfet et du maire de la commune. Le propriétaire du camping à la ferme "Au bon accueil" partageait son opinion. Il avait cru héberger une partie des employés de la Compagnie minière, mais pas un seul n'était encore venu camper chez lui, même pour un petit week-end en famille. Une catastrophe économique. Et par-dessus le marché, les habitués se plaignaient du bruit que faisaient les camions et regrettaient les fromages de chèvre, si bons marchés, bien que saupoudrés de terre et de paille, que Socrate ne livrait plus.
   Un soir le vaillant Hans vint faire ses adieux à Charlène et à Emma. Il ne se sentait vraiment pas bien depuis quelques jours. En peu de temps, il avait beaucoup maigri et était si fatigué et pâle qu'on ne reconnaissait plus le costaud aux joues roses qui avait déterré Dalibert le Pieux avec sa pelle mécanique. Le mal local, avait diagnostiqué sans hésitation le médecin de la mine.
   - Personne n'y échappe, jeune homme. Vous verrez une fois chez vous, tout ira mieux. Fini cet air trop oxygéné, cette humidité pernicieuse qui nous vient des torrents et des sources. Prenez un appartement au premier étage dans une grande ville, à Vienne par exemple, et dormez la fenêtre ouverte. Vous reviendrez nous voir dans un mois, pétant d'énergie et de santé. Vous le retrouverez votre camion, ne vous en faites pas !
   Charlène et Emma avaient fait le calcul, en quelques mois plus de dix chauffeurs étaient ainsi repartis chez eux, les jambes flageolantes et si épuisés qu'ils avaient l'impression d'avoir les os brisés. Victimes de l'inéluctable mal local et de son microbe spécial, compliqué parfois d'une "turista" assez incompréhensible compte tenu de la nourriture de la cantine. Mais pas un seul n'était revenu pour reprendre le volant de son soixante tonnes.
   - Tu ne trouves pas ça bizarre, avait demandé Charlène à Socrate, tous ces jeunes gens qui sont malades ?
   Socrate avait grogné une vague réponse où il était question de marins explorateurs mystérieusement disparus, de soldats mutinés, de Christophe Colomb hésitant à poursuivre, de la Nina et de L'Astrolabe, de La Pérouse etc. En vérité il se fichait des malades comme de patin-couffin. Depuis qu'il avait sextuplé son troupeau, il n'avait plus une minute à lui, d'autant que les chèvres, malicieuses et primesautières comme chacun sait, se plaisaient à mourir par vagues, elles aussi atteintes d'un mal mystérieux. Toute sa science n'y pouvait mais. Ce n'était pourtant pas faute de consulter son petit folio "Pour plaire aux chèvres" enrichi au fil du temps d'une foule de notes et observations manuscrites, mais chaque mois, malgré ses soins, une demi-douzaine de bêtes crevaient. Dans la communauté on mangeait de la chèvre à tous les repas. Le matin en sortant de la bergerie, elles étaient comme d'habitude, peut-être un peu trop calmes et somnolentes, le pis flasque et sans appétit, puis à midi elles passaient l'arme à gauche. Socrate suspecta une herbe, une racine, un arbrisseau mais ne trouva rien d'inhabituel et d'anormal dans les pâtures. Il se mit alors à soupçonner la poussière qui volait autour de la mine et que le vent emportait dans les prés. Il mena ses bêtes dans des pâturages à l'abri du vent, les fit boire à des sources éloignées et l'épizootie cessa.
   - La mine nous empoisonne à petit feu, dit-il à Charlène, il faut s'en aller.
   - Pour aller où, maintenant qu'on gagne de l'argent ?
 
    Daniel eut des saignements de nez et une diarrhée dont il refusa de parler. Il jeûna, pria, se flagella matin et soir et garda le lit durant quatre jours. Le jeûne, la prière et la mortification ne lui servirent à rien. C'était la fin de l'été, dans la montagne les châtaigniers prenaient des teintes orangées et les sous-bois fleuraient le champignon. Daniel avait l'habitude d'aller chercher des cèpes et des châtaignes en cette saison et toute la communauté, assemblée au pied de son lit, attendait qu'il se lève, mais il restait obstinément couché à grelotter, malgré les exhortations. Socrate fit venir le médecin de la mine.
   - C'est le mal du coin ? lui demanda-t-il de sa voix douce et posée.
   Le médecin ne répondit pas. Il pesa et mesura Daniel, s'enquit de son alimentation et de ses fréquentations, s'il allait au village dans la vallée, qui il y rencontrait ?
   - Il ne voit personne et vit avec son Dieu, ses lapins et ses poules, dit Socrate.
   Le médecin parut soulagé.
   - Combien êtes-vous ici ?
    Socrate fit ses comptes, se trompa, recommença. "Une  quinzaine" répondit-il enfin. Le médecin sortit de sa serviette une boite de la taille d'un kilo de sucre remplie de petits cachets blancs.- C'est de l'iode. Prenez-en un tous les matins, vous et les autres. Y compris celui-là, il montra Daniel sur son lit qui gémissait, un filet de bave rose au coin des lèvres.
   - Qu'est-ce qu'il a finalement ? demanda quelqu’un.
   - Dénutrition, marmonna le médecin, pas de résistance physique... Il lui aurait fallu du poisson, de la viande rouge, du vin. Même les moines mangent ce qu'il faut. Peut-être la mine aussi, la poussière c'est malsain pour les poumons. La vie au grand air c'est malsain aussi, l'homme est un animal urbain. Vous devriez foutre le camp, retourner en ville. Même sous les ponts vous seriez mieux. Pour lui c'est trop tard.
   Il prit la main de Socrate qui l’écoutait.
   - Monsieur, chuchota-t-il après un instant d'hésitation et en le regardant dans les yeux, je mens tous les jours. La science n'appartient plus aux chercheurs et aux savants ! Savez-vous à qui elle appartient la science ? Aux politiciens, monsieur, parfaitement ! Politiciens et financiers, c'est la même chose. Dans le temps, les rois et les seigneurs s'étaient emparés de la religion. Vous m’approuvez monsieur ? Comme vous avez raison et je vois par-là que vous n’êtes pas dépourvu de culture ! Que dites-vous ? La grande famine ? Saint Christobaldus ? Connais pas ! Mais aujourd'hui qu'elle ne paye plus la religion, ils se sont tournés vers la science. Car la science paye par contre. Grands laboratoires, usines géantes, avalanches de pilules... Partez monsieur, allez en ville, au plus près de votre député si vous le pouvez ! Et serrez-lui la main trois fois par jour, offrez-lui quelques cailloux de la mine, parmi les plus jolis, glissez les dans sa poche, dans sa voiture, dans son lit. Qu'il ait la diarrhée à son tour, sacré nom d’un chien !
   Le médecin se calma, se peigna et se lava les mains dans un seau d'eau posé près du lit. Il continua néanmoins à marmonner des mots inintelligibles. Faut bien vivre après tout, dit-il à Socrate qui tendait l'oreille. Ce dernier voulut le payer, l'autre l'écarta d'un geste.
   - Payer pour quoi ?
   Socrate se gratta la tête.
   - Pour les pilules, dit-il finalement.
   - C'est la mine qui les offre.
   - Alors pour le déplacement ?
   - Très juste. Le médecin sortit une calculette de sa poche : soixante kilomètres en auto, soit 6 litres de super à 7 francs le litre. Vous me devez 42 francs.
   Socrate paya et ajouta un fromage mi-dur, une paire de sandale en peau de chèvre et trois bougies bleues. C'est trop, se défendit le médecin qui glissa néanmoins le paquet dans sa serviette. Partez, tous ! Et vite, leur lança-t-il encore d'un air sombre avant de monter dans son auto. Le lendemain Daniel mourut. La communauté choisit pour lui une jolie tombe parmi celles qui étaient encore debout dans le cimetière de Saint-Andoz-le-vieux. Socrate, qui ne connaissait de lui que son prénom l’ajouta au couteau, sur la pierre tombale d'un Ferdinand Belou. Après l'enterrement, il partagea les pilules en parts égales et les distribua, ensuite il retourna près de ses chèvres.
Ce qui arrivait aujourd'hui était inéluctable et dans l’ordre des choses, pensait-il, inscrit quelque part dans l'infini où se cachait l’avenir des hommes. Il avait lu que certains nombres, comme pi, qui n'avaient pas de fin et contenaient tous les nombres possibles dans leur mantisse étaient appelés des nombres-univers. Il était persuadé qu'il y avait aussi des pages-univers qui contenaient le destin de chacun inscrit dans toutes les langues imaginables passées et à venir, à l’image du code génétique sur son ruban d'ADN. La civilisation l'avait coincé. Charlène avait raison dans un sens de ne plus vouloir partir, à quoi bon. Il n'était même plus question de résister désormais ; il était vaincu d'avance. Babylone l’impure s'était faite les dents sur Daniel, elle allait peaufiner sa méthode sur les autres mais à la fin, elle abattrait son poing sur lui et l'écrabouillerait comme un cancrelat. Elle payait le prix fort pour l'avoir : une route, une mine, une usine, des dizaines de morts ! Qui pouvait se vanter de valoir autant.
   Au lieu de devenir Jean Cousturier, professeur d'histoire médiévale dans une université de qualité, ainsi que l'envisageait son directeur de thèse, l'éminent historien et chartiste Paul Glanisson, auteur de plus de cinquante publications internationales, il était devenu Socrate le puant, gardien de chèvres et piètre fromager. Il avait trompé son monde et détourné les espoirs placés en lui comme un banal escroc les économies des pauvres gens. Bachelier à dix sept ans, lauréat du concours général, famille aisée et libérale, un joli brin de plume, tout ce qu'il fallait pour réussir. Les femmes ? Non, les femmes n'y étaient pour rien. Pas même sa mère affectueuse et présente. Même pas une cousine à la cuisse trop légère, ou une amourette de premier communiant. Rien. Il s'était mis à haïr toute forme de civilisation, et en particulier la nôtre, en étudiant pour sa thèse, la manière dont le Moyen-âge civilisé avait traité les malheureux habitants de la vallée du Doubt. C'était la petite vallée qui s'étendait aujourd'hui au-dessous de Saint-Lambert. Il s'était dit alors que les hommes, et en particuliers les puissants, étaient, quelles que soient les époques, incontestablement et désespérément cruels et corrompus et qu'il était préférable, à tout individu sain d'esprit d'éviter de trop les fréquenter. Son séjour aux Etats Unis, durant lequel il avait été fortement bastonné par les policiers, avait complété sa mutation.
   En 1237 puis en 1238 les récoltes de vin, de blé, d'orge et de seigle dans la vallée du Doubt furent catastrophiques. Non en raison de mauvaises conditions climatiques, il avait plu et il avait fait chaud quand il le fallait et comme il le fallait, mais à cause des batailles incessantes que se livraient les deux seigneurs suzerains de la vallée, lesquels depuis trois ans massacraient des monceaux de chrétiens bien vivants pour s'approprier les ossements poudreux d'un vieux saint oriental. Quelques années auparavant, à chaque extrémité de la vallée, s'étaient installés des moines dans de beaux et prospères monastères tout fraîchement construits et joliment peints. L'un de ces monastères reçut en don une omoplate, un tibia, une dent gâtée et un morceau de crâne de saint Christobaldus des mains de brigands repentis qui avaient pillé un couvent syrien. Les moines placèrent les ossements dans une châsse limousine d'une orfèvrerie et d’un émail admirables, firent courir le bruit de quelques miracles et les pèlerins affluèrent de partout. Ce que voyant, les moines de l'autre monastère attisèrent la jalousie de leur seigneur jusqu'à ce que ce dernier s'empare par surprise de la châsse, un vendredi saint pendant la messe de deuil. Il s'ensuivit, entre les nouveau et les anciens propriétaires de saint Christobaldus, de grandes batailles et de non moins grandes déprédations. Le seigneur voleur la perdit, la reprit, la reperdit et ainsi de suite pendant trois ans.
   Cette guerre employait évidemment tous les manants et vilains disponibles. Avec une joie non dissimulée, et tout à fait impie, on brûlait les récoltes de l'ennemi, on violait ou on tuait ses femmes, on dévorait ses vaches et ses cochons jusqu'à ce que la famine en 1238, puis la peste un an plus tard, immobilise et ratiboise tout le monde sur place. Les moines des deux camps prièrent alors saint Christobaldus pour que cessent ces fléaux envoyés par Dieu. Ils sonnèrent les cloches des deux monastères enfin unis, nuit et jour et organisèrent moult processions, mais rien n'y fit. Ils finirent même par périr à leur tour, ce qui prouve que Dieu est non seulement bon mais également juste. La guerre dite de saint Christobaldus avait tué la moitié de la population, la famine avait supprimé ensuite les trois quarts des survivants et la peste les trois quarts du reste. Les rares pauvres bougres qui échappèrent à ces calamités s'enfuirent de l’autre côté de la montagne vers le royaume paisible de Grenade, en jurant qu'ils ne reviendraient jamais plus céans.
   Des voleurs mécréants, de nouveau, emportèrent au diable Vauvert la châsse et les os poudreux de saint Christobaldus et les pèlerins s'éloignèrent à jamais de ces lieux maudits. Un formidable délabrement s'abattit alors sur la vallée du Doubt. Jadis riant et fertile, ce petit coin de paradis où poussait en quantité le blé, la vigne, les cerisiers et les abricotiers, devint une sorte de forêt vierge, une jungle infestée de détrousseurs de voyageurs, d'ours, de loups et de sangliers. Après six siècles de léthargie, la vallée se réveillait, secouée par le roulement incessant des camions chargés de pechblende et de minerai d'uranium. Socrate imaginait sans peine ce qu'allaient être les résultats de cette nouvelle et moderne version de la guerre de Christobaldus. Déjà un premier mort officiel : Daniel le valeureux.