Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

Suite 5 Socrate et les technocrates.




                                                                                      4
 
 
 
   Il ouvrit la portière de l’énorme machine. La clef de contact était restée sur le tableau de bord, nickelée et brillante dans la lumière blanche du plafonnier. Il regarda cette clef longuement, pesant apparemment le pour et le contre, en réalité subjugué, et épouvanté, par la quantité d'aiguilles, de cadrans et de voyants qui garnissaient le tableau de bord. Il se dit alors que son entreprise était vouée à l'échec, qu'il ne parviendrait même pas à faire démarrer l'engin.
   Il se faufila pourtant derrière le volant. Le siège était confortable, moelleux à cause d'une sorte de pompe pneumatique qui le soulevait et l'abaissait avec une mollesse délicate. Il posa un bout de fesse sur le bord du siège et fit pivoter la clef. Une nuée de petites lumières s'allumèrent et le moteur s'élança, Socrate fit un bond sur son siège et se cramponna au volant de toutes ses forces, le coeur comme emballé et prêt à lui traverser la poitrine. Puis, lentement, il se calma et finalement se contraint à ne pas hurler de joie car une partie de la tâche qu'il s'était fixée était accomplie, le moteur tournait. Ses vibrations puissantes lui chatouillaient même gentiment les testicules et lui secouaient mollement la verge. Il regretta de ne pas avoir pensé à mettre un slip, ce qu'il ne portait plus depuis longtemps. Il allait être gêné durant la route.
   Il se remémora la mort de Charlène. Il ne lui restait d'elle que les lunettes qu'il portait en ce moment, pas même une photo. Sur la fin, elle était devenue squelettique et urinait du sang en permanence. Lors de son agonie, elle avait crié pendant des heures, ne retenant plus sa douleur, secouée de spasmes et de quintes de toux. Il l'avait lavée et habillée avant de l'enterrer. Il avait été frappé alors par ses seins, jadis lourds et gros, juteux pourrait-on dire, devenus comme deux noix dans un sac de peau. Pauvre Charlène, pauvre Emma, pauvre Daniel, pauvre muet... Allez Socrate, c'est à toi maintenant !
   En se tortillant pour atteindre les pédales, il embraya et poussa un levier au hasard, puis un autre, le camion fit un bon en avant et le pare-chocs fracassa Dalibert le Pieux en trois morceaux. Il cala, se rendit compte qu’il avait enclenché le crabotage, remit tout au point mort, redémarra et chercha une vitesse. Il engagea l'une des marches arrière et la machine recula lourdement. Comme un dinosaure, songea Socrate surpris. Il n'eut pas les réflexes assez vifs pour freiner à temps, le camion et ses quarante tonnes de pierrailles heurtèrent l'un des murs de la boutique et la fit s'effondrer comme un jeu de cubes.
   Socrate pensa au chauffeur enfoui sous les pierres et les poutres et fit une prière pour qu'il en réchappe. Normalement, il était à l'abri, allongé sous les tables de gros bois. Il trouva l'une des marches avant. Le camion fit deux ou trois bonds, comme pour sauter une légère bosse, puis il se calma et commença à s'engager lentement sur la route. Socrate chercha la commande des phares mais ne parvint à allumer que les veilleuses et un projecteur sur le toit de la cabine. Ce dernier devait être orienté vers la droite car il n'illuminait qu'une partie de la route et du talus. Tant pis se dit-il, allons-y, la lune m’éclaire suffisamment. Il enfonça l'accélérateur mais ne parvint à prendre que peu de vitesse, à peine celle d'un homme au pas. Il chercha, fit craquer les engrenages et finit par trouver une vitesse qui le catapulta sur la route comme un météore.
   Malgré, ou à cause de la direction assistée, ne parvenant pas à maintenir une trajectoire rectiligne, il se mit à zigzaguer. Il se réfugia alors au fond de son siège et tenta, en respirant profondément, de maîtriser le tremblement de ses mains et de ses genoux. Il sentait le lourd véhicule qui tanguait et qui menaçait à tout moment de se coucher sur le flanc entraîné par l'inertie des terres entassées dans la benne. Tout en faisant son possible pour caler la trajectoire sur une ligne imaginaire au milieu de la route, il ne pouvait réfréner et taire la peur qui lui tordait le ventre tandis qu'une sueur glacée dégoulinait dans son dos. Il s'aperçut soudain que son pantalon de velours était mouillé entre ses jambes et il eut honte. Dehors, accompagnant l'arrivée de l’été, une chaleur d'orage écrasait la vallée. Les grenouilles doivent être à la fête près de Fontfroide, se dit-il pour penser à autre chose.
   Il l'avait si souvent descendue en vélo cette route, plus pratique que le petit sentier d'antan, pour aller à Saint-Lambert qu'il en connaissait tous les virages. Mais la route de ses souvenirs n'avait rien à voir avec celle furieuse qui dévalait sous la gueule d’un monstre de soixante tonnes lancé à quatre vingt kilomètres à l'heure. Il braqua à fond pour éviter une parois de rochers rouges qui déboulait sur sa droite, puis il frôla, au prix d'un coup de volant brutal de dernière minute, un camion qui remontait à vide et à toute vitesse. Le chauffeur fit des appels de phares qui trouèrent la nuit dans le dos de Socrate et donna du klaxon comme pour rameuter la garde. Peu après, la radio de bord se mit à grésiller un charabia haché de sifflements. Glissé de biais sous le volant pour mieux atteindre l’embrayage, il chercha une vitesse plus lente mais, comme il regardait le levier avec la fixité d'un dresseur de serpent, il rabota la falaise sur sa droite. Le camion sembla se tordre, grinça, couina, et des étincelles orange fusèrent d'un peu partout entre le pare-chocs et la benne. Tout en serrant le volant à s’en briser les phalanges, Socrate se mit à appeler au secours d'une voix perçante. Le rapport de la boîte à vitesse sur lequel il tomba par hasard ramena le camion à trente ou quarante kilomètres à l'heure. Il freina de toutes ses forces et s'arrêta au bord de la route. Trempé de sueur et tremblant de la tête aux pieds, il ouvrit la portière avec l'intention de s'enfuir droit devant lui dans la nuit, et de disparaître à tout jamais.
   - Tu ne vas pas abandonner maintenant ? se morigéna-t-il un pied sur le marche-pied, tu es presque arrivé...
    Une, deux, trois, quatre, cinq, six, Socrate montait les vitesses avec détachement, presque avec allégresse. Même assis de travers, il maîtrisait désormais le monstre. Il se mit à chantonner la chanson du Portugais. Pourvu qu'il soit vivant, pensa-t-il en songeant à ce qui restait de la boutique. Il soupira. Ce qui est fait est fait. Il constata que les camions  de la Compagnie minière étaient tous arrêtés, dans les deux sens de la route, et que les chauffeurs descendus à terre, le regardaient passer. Beaucoup lui firent des signes amicaux. Ils se tenaient en général dans le faisceau des codes, pour qu’il les voit bien. Deux ou trois étaient garés à droite et avaient mis leurs feux de détresse. Il les apercevait de loin et voyait les feux disparaître puis réapparaître au gré des virages et des tunnels. La radio continuait à fricasser et il chercha à régler la netteté du son.
   La police va m'arrêter, pensa-t-il soudain. Mais comment arrêterait-elle un engin pareil ? Il ricana en se remémorant les pandores dans leur vieille 4L bleue. Il les avait si souvent identifiés avec le mal, dans sa jeunesse. Il pensa aux barricades à Paris, au boulevard Saint-Michel où CRS et étudiants s’affrontaient, à la rue Coypel où il était né. Roule Socrate, ne pense à rien d’autre qu’à ta mission. Place-toi bien au milieu de la route et laisse aller la mécanique. À l'entrée de Forestelle il ne vit personne. Les rues étaient désertes, anormalement désertes. Quelqu'un baragouina quelque chose à la radio de bord, une voix de femme chaude et bien timbrée. Elle s'adressait à lui et l'appelait monsieur Cousturier, en prononçant fortement le s. Il l'écouta attentivement mais ne put répondre, ne se souvenant plus où se trouvait le micro et surtout ignorant ce qu'il fallait faire pour le mettre en marche. Elle le priait courtoisement de ranger son camion sur le bas-côté, qu'il n'y aurait pas de poursuites engagées, qu'elle était sous-préfète et qu'elle n'avait qu'une parole. Elle l’appela "marginal", naïvement, comme s'il s'agissait d'un statut spécial, d’une tribu ou d’une population officiellement reconnue.
   Par la vitre baissée, il lui cria d'aller se faire aimer chez les séminaristes. Elle continua néanmoins à jacasser et lui demanda même s'il voulait de l'argent et combien ? Peut-être voulait-il un nouveau troupeau de chèvres ? Une jolie maison au bord de la route avec une bergerie toute proprette et blanche ? Finalement, reconnut-elle, on lui devait bien ça. Puis une voix masculine, avec un fort accent alsacien, se mit dans la tête de lui expliquer le fonctionnement de la radio de manière à ce qu'il puisse répondre à madame la sous-préfète qui commençait à s'impatienter de son silence, car ce n'était pas des manières pour un beatnik, un moins que rien, de voler un camion chargé de minerai.
   - Vous savez ce que c'est au moins que ce minerai ? hurla soudain la voix. De l'U-RA-NIUM, parfaitement de l'uranium ! Pour faire des bombes ! Et je vous conseil d'aller vite fait à l'usine pour nous le confier, espèce de con de hippie ! C'est dangereux, pour vous et pour tout le monde, enfoiré de...
   La voix de femme le coupa.
   - Monsieur Cousturier, il y a des enfants, des femmes dans le ville, ne faites pas n'importe quoi de votre chargement. C'est une mère qui vous supplie.
   Socrate chercha le micro là où la voix mâle avait dit qu'il était. Il appuya sur la commande et graillonna une phrase insipide comme quoi il n'était ni contre les enfants, ni contre les femmes de ce pays, qu'il ne bandait plus depuis plusieurs années et que de toute façon Charlène et Emma étaient mortes et qu'il se fichait du reste. À force de discutailler dans cette radio, il s’aperçut qu'il avait loupé la route de l'usine. Visiblement, il roulait depuis un bon bout de temps dans les rues ; il déboucha sur une place, en fit le tour accélérateur au plancher pour revenir sur ses pas tandis que la sous-préfète continuait à lui donner des conseils d'une voix qui maintenant tremblait un peu. Il s'aperçut alors, à la faveur du demi-tour, qu'il était suivi par cinq ou six autos. Il accéléra encore et fit rugir le moteur jusqu'aux dernières maisons de Forestelle.
    Il crut reconnaître la route qui menait à l'usine, et s'y engagea. Une route repérée dans la journée devient totalement incompréhensible la nuit et il crut s'être trompé. Il freina brutalement. Un grand bruit de tôles déchirées le fit sursauter, les autos qui le suivaient s'étaient télescopées et il entendit des cris de surprise, des ordres qui fusaient et des appels à l'aide. Il haussa les épaules et repartit. Tout à coup le grand cube de métal avec ses vitrages illuminés et sa cheminée sur le toit, surgit dans la nuit, devant lui. La voila ! J’y suis arrivé, jubila-t-il en enfonçant l'accélérateur. Il coupa la radio et fonça sur le poste de surveillance. Les occupants en giclèrent comme des moineaux surpris et coururent vers l'usine. Il broya et balaya la guitoune et sa barrière sans même ressentir un choc, ni ralentir.
   C'est du bon matériel tout de même que ce camion, songea-t-il avec la fierté d'un propriétaire. Droit devant lui maintenant se dressaient, derrière une paroi de verre, les deux étages de bureaux, déserts mais éclairés comme en plein jour. Il grimpa les deux marches d’un large perron, défonça une grande porte vitrée et sans ralentir, en écrasant tout sur son passage, ordinateurs, armoires, téléphones, chaises et tables de travail, il pénétra dans l'usine comme un fer chaud dans du saindoux. Il percuta et écrasa au passage un escalier métallique qui entraîna dans sa chute une grande partie de l'étage lequel s'effondra dans un vacarme de ferrailles et de verrières en chute libre.
Sorti des bureaux, il entra en trombe dans un vaste hall, en arrachant avec son pare-chocs deux ou trois cloisons d'aluminium et un paquet de câbles électriques qui se mirent à fumer et à projeter des étincelles dans tous les sens. Quelques techniciens en combinaisons blanches, masqués et chapeautés comme des chirurgiens s'affairaient autour de cylindres, aussi longs et volumineux que son camion, qui tournaient lentement sur eux-mêmes. Des tuyauteries de différentes couleurs, de la taille d'un tronc d'arbre, couraient le long des murs et sur le sol. Son intrusion cloua les techniciens sur place pendant qu'une sirène se mettait à hurler dans toute la boutique.
  Fébrile et effrayé par tout ce tintouin, Socrate freina à mort mais, malgré tout, termina sa course dans les tuyauteries qui vomirent une boue rougeâtre et fumante. En voulant quitter sa cabine au plus vite il fit une fausse manoeuvre et déchargea son minerai dans un fracas d’avalanche qui résonna comme une canonnade dans une cathédrale. En quelques secondes le camion fut entouré par une centaine de techniciens en combinaison blanche, verte ou orange. Socrate n'eut pas le loisir de se demander ce à quoi correspondait une couleur particulière ; en se tortillant comme un asticot, il échappa aux mains qui voulaient le saisir et grimpa sur le toit de la cabine. L’image de Jean-Paul Sartre juché sur son bidon de deux cents litres et haranguant les ouvriers des usines Renault à Billancourt, lui traversa l’esprit et lui donna du courage.
   - Mes amis, cria-t-il, je suis venu vous délivrer et vous prévenir. Chaque caillou que vous manipulez est susceptible de vous tuer aussi sûrement qu'il a tué Charlène, Daniel, Emma, le muet et les autres. Fuyez d’ici le plus vite possible. N'écoutez pas le médecin et ceux qui vous payent, eux-même à la solde des multinationales égoïstes et sans scrupules. Détruisez cette usine maudite avant qu'elle ne vous détruise...
   - Et du boulot, c'est toi qui nous en donneras ? vociféra une voix.
   - Et le minerai, cria un autre, celui que t'as répandu sur le sol, qui c'est qui va tout ramasser et décontaminer ?
   - Descend de là-haut et viens discuter avec nous si t'es un homme !
  Socrate se rendit compte qu'il ne parviendrait pas à calmer les énergumènes avec des explications théoriques. Il se racla la gorge et commença à raconter l'histoire édifiante de la guerre de saint Christobaldus, l’histoire de ces ossements censés, grâce aux miracles, apporter aux hommes les plus grands bienfaits. Les techniciens l'écoutèrent en silence pendant une ou deux minutes puis quelqu'un cria : On s'en fout de tes vieilleries, ramasse tes os et descend ! Ce qui fit rire les autres. Ils reprirent ce « ramasse tes os ! » sur l'air des lampions, enjolivé d'insultes et de menaces dont les moindres étaient qu’une fois attrapé, il finirait chez les fous ou en prison.
   Socrate, pressé de convaincre, s'énerva, traita d’ignares les premiers rangs, tenta d'obtenir le silence en donnant le chiffre exact des massacrés au nom de la foi, des morts de faim et des victimes de la peste de 1238, se trompa dans les chiffres revint en arrière et reprit son énumération. On l’insulta de plus belle et de vilaine manière. Il commit l'erreur de balancer un coup de pied rageur dans un caillou, au hasard. Le caillou atterrit dans la foule.
   La riposte ne se fit pas attendre et une pluie de pierres roula autour de lui. Plus effrayé que véritablement blessé par l'une d'elles, il trébucha, glissa et tomba du haut de la cabine, sur le béton. Immédiatement et soudain consternée, la petite foule l'entoura. Les gendarmes qui étaient parvenus à se délivrer des tôles froissées firent irruption dans le grand hall. À leur demande, tout le monde s'écarta et se tint à distance. Quelqu'un décrocha un téléphone mural pour appeler une ambulance.
  Socrate ne sentait plus ni ses bras, ni ses jambes et son corps était glacé. "Il est foutu le pauvre vieux", entendit-il. C'était une voix familière mais il ne parvenait pas à mettre un nom sur cette voix, ni sur le visage qui se penchait vers lui tant sa vue se brouillait. Le visage ajouta, en lui écartant les mâchoires :
  - Il est mal nourri, pas assez résistant. L'air de la montagne est nuisible pour ces gens-là. Il y a aussi des microbes teigneux sur le tronc des mélèzes. Il aurait dû aller vivre en ville, à Paris, sous les ponts comme je le lui conseillais...
   Tandis qu’on le glissait sur une civière, Socrate sourit. Oui, l'air de la ville lui convenait parfaitement, San Francisco, Paris, Londres, New York ; il y donnera des conférences, plus tard. Un murmure parcourut la foule. "C'est madame la sous-préfète", lui dit un individu qui étendait une couverture sur ses jambes. Un parfum fleuri et délicat lui fit ouvrir un œil tandis qu’une femme se penchait vers lui et lui souriait.
   - C'est bête ce que vous avez fait là monsieur Cousturier, lui souffla-t-elle à l'oreille. L'usine va fermer, ne le répétez à personne surtout, mais le minerai est maintenant trop pauvre, il ne vaut plus le coup.Socrate soupira de bonheur et ferma les yeux. Il avait gagné.      

 
Jean-Bernard Papi ©