Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
   La police arrêtait assez souvent quelques-uns de leurs militants, elle arrêtait aussi les militants d’un tas d’autres mouvements et partis, et éliminait parfois physiquement ceux qu’elle estimait les plus dangereux au nom de la raison d’état. Un camion un jour pulvérisait leur auto, l’avion dans lequel ils prenaient place s’écrasait au sol, ils se noyaient illogiquement au cours de leurs vacances ou faisaient une chute mortelle en montagne. Le mouvement ne ripostait pas faute de moyens mais en estimant aussi, fort justement, que les martyrs étaient plus utiles à leur cause que les terroristes morts au champ d’honneur. Le gouvernement tentait bien de les discréditer en leur attribuant quelques attentats bidons, malgré cela, ils avaient la sympathie d’une grande partie de la population. Que certains puissent rêver de retourner à l’âge d’or, et comploter pour y parvenir, gênait et irritait cependant beaucoup de monde. En politique, on ne revient jamais en arrière, affirmait-on dans les sphères du gouvernement, l’histoire ne repasse pas les plats. Pauvres arguments en regard des formidables et bénéfiques résultats que beaucoup en espéraient.
   Le gouvernement avait, de toute manière et périodiquement, à faire face à des émeutes fomentées par des mouvements revendicatifs de toutes sortes. La ville devenait alors un champ de bataille, qui se démantibulait de plus en plus, où s’affrontaient les véhicules blindés de la police et les troupes dirigées par plusieurs centaines de petits chefs, presque tous rivaux. L’âge d’or n’était qu’un de ces mouvements, mais il était le seul qui ne reposait pas sur la volonté de s’enrichir d’un petit nombre en se maintenant au pouvoir par la force et la terreur. Au cours de ces affrontements, les véhicules blindés de la police tiraient sur les manifestants, à l’aveuglette, au canon et à la mitrailleuse à eau à très haute pression, ce qui avait pour conséquence d’estropier beaucoup de monde et d’anéantir quelques monuments au voisinage. Les manifestants de leur côté jetaient des grenades au phosphore grosses comme un ongle qui incendiaient les véhicules blindés et assez souvent aussi une partie du quartier. Cela se passait ainsi depuis quelques années et plusieurs fois par an. Jusqu’à présent le gouvernement et la police avaient toujours gagné mais de l’avis de tout le monde l’issue des affrontements, avec certaines bandes bien armées, devenait de plus en plus incertaines et les batailles de plus en plus meurtrières.
   Les reporters de télévision, munis de leurs caméras miniaturisées, se glissaient parmi les uns et les autres en souhaitant que les empoignades se poursuivent longtemps car l’audience, en temps ordinaire plutôt faiblarde, grimpait alors de deux ou trois points. Dans les résidences, c’était l’alerte rouge et les vigiles montaient aux créneaux avec l’état d’esprit des archers d’antan se préparant à repousser les Vikings.
Les tenants de l’âge d’or, qui n’avaient pas les moyens d’acheter des armes et des grenades au phosphore, étaient par contre vaincus et dispersés en moins d’une heure, mais tout ce qu’ils demandaient c’était que la télévision soit présente et parle d’eux.
   Le Juge T. exécrait tous les trublions quels qu’ils soient et l’idée même d’un retour à l’âge d’or lui faisait bouillir le sang, sans qu’il puisse expliquer clairement pourquoi. Il lui semblait même que c’était après une échauffourée criminelle organisée par ces crétins que l’idée de tirer au sort les coupables lui était venue, car ce jour-là, ceux qui avaient été ramassés par la police se prétendaient tous, stupide raisonnement s’il en est, également fautifs.
N. n’avait pas tort en prétendant qu’éliminer le juge servait le retour de l’âge d’or, car même à la retraite son influence demeurait considérable parmi ses collègues et confrères. Le personnage était pittoresque, sa silhouette monstrueuse et sa voix profonde et puissante comme le tonnerre avaient inspiré de nombreux dessinateurs humoristiques et même des scénarii de feuilletons à la télévision. Il exposait ses idées et débattait de ses théories dans de nombreux articles qui paraissaient dans les journaux de la magistrature ainsi que dans ceux du grand public et il n’était pas rare qu’il participe à des débats télévisés où ses connaissances du droit émerveillaient tout le monde. Sa réputation avait d’ailleurs été bâtie par des journalistes qui avaient d’abord apprécié ses très médiatiques jugements. Ils estimaient fort justement qu’il était le seul juriste dans le pays capable d’interpréter avec brio l’Himalaya des lois et décrets de l’état. 
   Il possédait de nombreux amis parmi les députés et les membres du gouvernement et on lui avait plusieurs fois proposé un poste élevé au ministère de la justice. Il avait toujours décliné ces offres estimant que sa vie avait été suffisamment bien remplie et que sa mauvaise santé lui donnait droit au repos de son choix. Il était clair pour lui qu’Anna se comportait à peu près comme toutes les femmes de la résidence. Trop rarement, pensait-il, elle se rendait dans l’un ou l’autre des lieux de culte et trop souvent malheureusement dans l’un des nombreux bars pudiquement appelés « Salon de Thé » où l’on servait tous les alcools et toutes les drogues possibles et imaginables. Pour être tout à fait franc, et il était le premier à le reconnaître, sa femme vivait plutôt comme tout le monde dans la résidence où la majeure partie des habitants occupait son temps à chasser son ennui. Elle passait aussi de nombreuses heures par jour à bavasser avec des inconnus sur Internet ; mais il n’existait aucun site sur le réseau où l’on ne traitât pas de choses parfaitement insipides et niaises. C’était une mode bien ancrée que de se donner des rendez-vous par écrans interposés et d’y débattre, avec un sérieux de philosophe, de poncifs et de lieux communs du niveau des classes primaires de jadis. Du temps de l’âge d’or justement, ricanait le juge T.
   Le réseau comme on l’a vu, était devenu si touffu, si chaotique, que l’on pouvait y semer aisément les curieux tentés de savoir ce qu’un quidam en particulier y boutiquait. Seuls les authentiques initiés pouvaient s’y retrouver, un peu comme parvenaient à se diriger encore quelques rares habitants des vieilles villes, Mexico, Moscou ou Londres, réputées comme les plus inexpugnables des labyrinthes. Anna fréquentait aussi un ou deux clubs féminins, notamment un club réputé de tir à l’arme à feu. Pour quelles raisons s’entraînait-elle à tirer avec diverses pétoires, dont certaines fort dangereuses et puissantes ? Le juge n’en savait rien, probablement pour se donner une raison d’exister, par jeu peut-être ou par bravade. Peut-être encore pour défendre la société, allez savoir avec ce genre de femme. Il aurait préféré qu’elle fréquente des clubs de lecture ou les associations caritatives pilotées par le Palais, ce qui correspondait tout de même à des goûts plus dans leur style de vie. Mais il ne pouvait intervenir et surtout pas lui donner des ordres. Elle était libre, et pas question de restreindre cette liberté. A l’image de beaucoup d’autres femmes elle laissait les commandes de sa maison à son personnel et ne regardait son mari que lorsqu’elle butait contre lui.
   Elle avait évidemment quelques copines qui lui ressemblaient et avec qui elle passait un ou deux après-midi par semaine. Un jour le juge lui avait demandé ce qu’elles faisaient ainsi réunie. Elle avait prétendu qu’elles jouaient au poker, au football américain ou prenaient une cuite entre elles ou avec des copains. A l’examen de ses emplois du temps, le juge n’avait vraiment aucune raison d’imaginer quoique ce soit d’anormal. En outre elle ne quittait pratiquement jamais la résidence, ce qui était, pour lui, un signe évident de désintérêt pour le monde. Il se souvenait combien elle avait été jolie, de cette beauté flatteuse et tout à fait conforme aux canons adoptés par la publicité de l’époque. C’était alors le rêve de chaque jeune fille de suivre au plus près le standard mondial : Lèvres charnues, visage ovale, cheveux flous, grands yeux inexpressifs, longues jambes et poitrine menue. Beaucoup dépensaient des fortunes en chirurgie esthétique pour s’en approcher et Anna, dont les parents étaient riches n’avait pas été la dernière à en profiter. Aujourd’hui c’était autre chose, on faisait dans l’horrible, « chacun est libre d’être comme il veut » pouvait-on entendre ou lire un peu partout. La mode tournait au gré des marchés. Si les autres sont un miroir pour soi, ce miroir aujourd’hui n’était pas flatteur, grinçait le juge T.
   Dans les premiers temps de leur installation, Anna s’était ennuyée à mourir dans l’univers sécurisant et insipide de la résidence et avait même eu une liaison avec l’un des vigiles. Le juge l’avait rapidement su mais n’avait rien dit. Là encore elle était libre de faire ce qu’elle voulait et, à sa décharge, il n’avait guère de temps non plus à lui consacrer. Et puis les vigiles étaient considérés par beaucoup guère plus que des animaux de compagnie. Les rencontrer était facile, on les trouvait partout, patrouillant, contrôlant, surveillant. Sur un simple soupçon, un rôdeur, un individu non identifié se déplaçant dans la résidence, ils pénétraient chez vous en coup de vent sans prendre la peine de vous avertir. Maintenant qu’il avait le temps d’observer leur manège, leurs fameuses opérations coup de poing, leurs patrouilles, les contrôles d’identité, les changements périodiques de badges, les convocations pour vérification d’emploi du temps, il n’était pas loin de penser que les résidants étaient entièrement à leur merci.
L’idée lui déplut et, alors qu’il se rendait à sa réunion sur la sécurité, il frissonna désagréablement en les voyant déambuler à plusieurs dans un sentier proche, roulant des épaules et comme toujours, puissamment armés. Il leur trouva même des têtes particulièrement patibulaires malgré leurs sourires de circonstance et les saluts militaires qu’ils lui firent.
   En tant que président de séance, il exposa sa théorie, à savoir que les vigiles les tenaient en leur pouvoir, aux résidants qui s’étaient déplacés. Ce fut un tollé et l’un des bougons de service proposa qu’il soit démissionné pour avoir osé soupçonner leurs anges gardiens de louches desseins. Il calma tout le monde en affirmant qu’il ne s’agissait là que d’une vue de l’esprit et se rangea à l’avis de ceux qui voulaient que les chiens fussent plus nombreux à patrouiller dès sept heures du soir. Il savait que cette décision ferait jurisprudence et que de nombreuses résidences leur emboîteraient le pas. Il soupira de dépit. En tout cas, se dit-il, cela plaira au gouvernement. L’heure choisie n’était pas innocente. C’était l’instant où commençaient les jeux à gratter sur les chaînes de télévision privées. Il n’y avait alors plus personne dehors car tout le monde jouait à ces jeux électroniques en espérant bénéficier en retour peut-être pas des largesses de dame Fortune, mais au moins des nombreux bidules inutiles qu’elle distribuait.



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   Les chiens supportaient désormais sans broncher la présence de N. et le patron décida, suivant en cela l’avis de J., de lui faire effectuer sa première patrouille. Vu le nombre de rondes à mener de sept heures du soir à l’aube, la patrouille se composait d’un seul homme armé et d’un chien. L’animal valait d’ailleurs plusieurs vigiles et était infiniment plus dangereux que n’importe quelle arme en raison de son caractère fortement agressif et de sa force colossale.
  N. comptait bien profiter de la crainte que le chien inspirait à tout un chacun pour faire parler le juge T. Il avait regardé attentivement, dans la salle de garde, les films consacrés au dressage de ces animaux. On y voyait des bergers allemands, frères des leurs, s’attaquer à des individus dans des endroits aussi variés qu’une maison, la rue ou une auto, les terrasser et déchiqueter leur cuirasse en un clin d’oeil. « Personne ne peut résister plus d’une dizaine de secondes à leurs assauts », affirmait fièrement le dresseur sur l’écran. N. apprit, dans les jours suivants, à leur donner des ordres et de se faire un tant soit peu obéir. Il espérait que le juge T., en tant que responsable du comité de sécurité de la résidence, connaissait lui aussi le contenu de ces films et que, dans ce cas, il en avait été grandement impressionné.
   Il était retourné, plusieurs fois, voir le greffier dingue au Palais de justice. Ils avaient relu ensemble les minutes de son procès que ce dernier avait sorti clandestinement des archives du tribunal. On y trouvait les dépositions des suspects interrogés à des moments différents et par différents enquêteurs. On y lisait surtout le témoignage des gendarmes qui avaient mené l’enquête. Ces derniers ne s’étaient jamais intéressés aux lettres que C. avait rédigées la nuit du crime. Que C. les ait écrites entre quatre et cinq heures du matin, selon ses propres déclarations, n’avait étonné personne. Naturellement C. ne les avait pas postées et reconnaissait même les avoir détruites. Personne non plus n’avait songé à lui demander ce qu’elles contenaient. C. reconnaissait aussi avoir menacé la chanteuse devant tout le monde et une employée l’avait croisé dans le couloir qui menait aux chambres des invités, peu après minuit. Cela, il l’avait admis aussi, puis était revenu sur cet aveu, accusant la femme de mentir. Comparées aux dépositions sans fards des autres suspects, celles de C., emberlificotées et confuses, avec des contradictions et des inexactitudes flagrantes étaient accablantes pour leur auteur. Ses avocats, les meilleurs et les plus chers du pays, avaient pourtant démontré le contraire au cours de l’audience. Le juge T. avait ensuite tranché.
   En prison, N. avait longuement réfléchi à la manière dont il se vengerait du juge après l’avoir fait parler. Le plus simple était de lui vider le chargeur d’un pistolet dans le ventre avant de s’enfuir. Mais, estimant le procédé peu glorieux, il décida de n’utiliser son arme qu’en dernière extrémité. Connaissant bien maintenant les goûts et les habitudes du juge, il préférait tenter de l’étouffer à coups de foie gras, de homard, de caviar et de grands crus. C’était tout à fait possible et il avait relevé de nombreux cas et exemples historiques au cours de ses lectures, notamment chez les papes et quelques empereurs. Il n’avait eu aucun mal à se procurer les produits nécessaires grâce à Duc, même s’ils lui avaient coûté un bon mois de salaire. Il espérait une rapide, belle et définitive indigestion. Tu périras par où tu as péché, gros con !
   N. se glissa donc, vers une heure du matin, en compagnie d’un gigantesque berger allemand du nom de Bertha, dans le jardin potager du juge T. Il portait un sac à dos pesant dont les bretelles lui sciaient les épaules…
A la même heure, le docteur C. effectuait une dernière visite à ses chers petits pensionnaires avant l’extinction des feux. Il les connaissait naturellement tous, possédait tous les détails de leur vie et les appelait par leur prénom. Ils étaient aux anges lorsque, par exemple il condescendait à prendre des nouvelles de leurs proches, qu’il connaissait aussi bien que s’il s’était agi de sa propre famille. « Nom d’un chien, il n’est pas fier pour deux ronds ! », disaient-ils de lui. C’était le moment idéal pour en profiter et leur demander un petit prélèvement gratuit, trois fois rien, un timbre-poste de peau ou un verre à porto de sang. Ce à quoi la plupart accédaient volontiers, pour le seul bonheur de lui faire plaisir et de voir sa face de sacristain habituellement sévère et mélancolique s’illuminer d’un sourire.
Avec ceux qui rechignaient malgré tout, il se lançait dans des tirades sur le désintéressement, sur le don, sur sa valeur symbolique, ciment de toute bonne démocratie. Il décrivait en des termes pathétiques les souffrances physiques et morales de ceux qui attendaient ce zeste de peau, cette once de moelle épinière, ce rien de sang. Il lui arrivait même de pleurer, emporté par son lyrisme. Il était alors, avec son visage affligé tout inondé de larmes, absolument irrésistible.
   Il lui arrivait aussi de parler placements, rentes et investissements en bourse avec eux. Il les conseillait, débattant des avantages et inconvénients des fonds communs de placement, des obligations ou des warrants d’obligation etc. Il avait même servi d’intermédiaire pour des achats d’oeuvres d’art et s’était montré alors un expert avisé. Avoir des petits pensionnaires, disait-il noblement et la main sur le coeur, c’est avoir charge d’âmes. Je me considère comme leur papa gâteau ! Néanmoins, ainsi que le permettait la loi il prenait un petit 5 % de commission sur toutes les transactions.
   Tous les pensionnaires étaient alités bien entendu et chacun avait sa chambre. Il disposait soit de sa propre machine de survie soit de faisceaux de tubes et de câbles électroniques qui le reliaient à une machine collective. Chacun disposait aussi, pour son usage personnel, d’un téléphone sur satellite, d’une télévision en trois dimensions et d’un ordinateur qui lui permettait de se déplacer à sa guise dans une foule d’univers commerciaux.
On citait un seul cas d’un petit pensionnaire qui ayant su augmenter confortablement sa fortune, s’était fait ensuite greffer les organes qui lui manquaient. Il avait quitté la clinique, heureux et couvert de cicatrices. Hélas ! ce fut pour se faire écraser par un camion, presque devant la porte de la clinique. « Bien fait pour lui ! », avait laissé échappé C. devant tout le monde. Un manque de pot extraordinaire, tout de même, avaient pensé quelques-uns. Le record en matière de prélèvements était détenu par une mère de famille qualifiée à l’unanimité « d’admirable ». Agée d’une quarantaine d’années, elle n’avait plus ni coeur, ni foie, ni utérus, ni jambes, ne possédait plus qu’un rein, qu’un demi-mètre d’intestin, qu’un sein, qu’un poumon, qu’un oeil, qu’un conduit auditif, qu’un bras, le gauche avec la main presque entière, une partie de sa chevelure et la moitié seulement de ses vertèbres. Elle avait donné seize fois sa moelle épinière, vingt-sept fois son sang et six fois sa peau. Elle était devenue très riche et sa famille, qui la bénissait chaque jour, vivait dans l’opulence. C. lui demanda comment elle allait.
   – Bien répondit-elle, en clignant son œil valide. Et mieux depuis que mon ordinateur a été réparé.
   – Nous avons fait le plus vite possible, dit C. rougissant sous le reproche.
   – Ma fille va se marier dans un mois, docteur, et je voudrais bien lui faire un petit cadeau personnel.
   – Nous verrons cela, répondit C. redevenu guilleret. Elle avait des dents magnifiques et en ce moment la demande en dents était forte. Il considéra le visage de la femme avec bonté. Nom de Dieu, pensa-t-il ému, en arriver là par amour pour ses enfants ! Quelle mère ! Quel exemple pour les générations à venir !
   Il lui tapota sa chère main gauche, consulta machinalement les feuilles de soins accrochées à son lit et se pencha pour l’embrasser sur le front. Un baiser de sa part était exceptionnel et sanctionnait une action d’éclat, un événement hors du commun. C. parti, elle se dépêcha de téléphoner aux autres. Il m’a embrassée leur dit-elle, et elle fit des envieux.
    Le docteur C. revenu dans son bureau consulta son agenda avant d’aller se coucher. Il lut que le lendemain il avait rendez-vous avec le juge T. et quelques autres notables pour leur repas hebdomadaire qui serait, comme à chaque fois, un modèle de gastronomie. Il en saliva de plaisir et gagna sa chambre en sifflotant « Que je t’aime». Il faillit sonner son valet de chambre mais se souvint qu’il était parti en vacances au bord de la mer avec des amis grâce à des points obtenus avec l’achat d’un certain nombre de denrées alimentaires, notamment du Pouac. À la même heure encore Clara quittait ses amis après une discussion des plus âpres concernant la répartition des divers ministères entre les différentes tendances du mouvement. Une fois le pouvoir entre leurs mains et le retour de l’âge d’or assuré, naturellement. Elle avait obtenu, pour elle, un poste important au ministère de l’intérieur et elle avait du mal à cacher sa satisfaction en regagnant son appartement. Par contre, ce qui n’était toujours pas réglé, c’était le financement de la révolution. Chaque chose en son temps, avait souri dans sa barbe le responsable suprême, décontracté comme à son habitude.
   Le chef de groupe J. qui n’était pas de service cette nuit-là dormait paisiblement près de sa femme, dans leur maison de la résidence du Nord.
   Le juge T. qui lisait dans sa bibliothèque en croquant du nougat, entendit du bruit dans le petit potager qu’il faisait cultiver derrière sa villa. C’était un jardin de condiments et d’herbes aromatiques. Il les estimait indispensables et tenait absolument à ce qu’ils soient frais. Ce qu’il entendait n’était pas le tumulte connu d’une opération coup de poing. C’était plus discret, un pas d’homme furtif. Un voisin qui voulait lui piquer de l’estragon ou du serpolet ? Ridicule. Sa femme qui rentrait ou qui se promenait ? Elle dormait en ce moment dans sa chambre, au second étage et avait le sommeil plutôt lourd. Un vigile ? Les vigiles en patrouille, ordinairement, ne pénètrent pas chez les gens. Il pensa alors à l’inimaginable : un rôdeur, un voleur, un voyou, un criminel tentait de s’introduire chez lui. Il se mit à trembler.
   De son fauteuil, il parvint à orienter la caméra à infrarouge de son réseau personnel de surveillance extérieure et ne vit qu’un voile rougeâtre sur l’écran de contrôle. Elle était encore en panne, un oiseau avait dû lâcher une fiente sur la lentille ou sur la cellule. Demain c’est juré, il convoquera la commission de sécurité pour que soient supprimés, une bonne fois pour toute, ces maudits piafs. Il regretta de ne pas avoir accepté que les caméras de la salle de garde puissent fouiller sa maison. C’était Anna, cette idiote, qui, pour protéger sa pudeur avait refusé. Mais comment pouvait-il imaginer que sa vie puisse être menacée un jour, ici dans la résidence de l’Ouest ? Il mit en route les détecteurs de son qu’il avait fait poser la semaine dernière, ironie du sort, pour faire plaisir à l’un de ses amis qui en fabriquait. Le fracas d’un halètement rauque et de chaussures pesantes écrasant du gravillon emplit alors la pièce.
Quelle sorte de monstre abominable était donc tapi derrière la porte ?
   Il voulut appuyer sur le bouton de l’interphone de l’autre côté de sa table de travail, afin de prévenir sa femme, mais ne put l’atteindre. Une douleur d’une extrême violence venait d’exploser dans sa poitrine. Un infarctus, pensa-t-il tout de suite, encore un. Merde ! On lui avait greffé un coeur, le cinquième, il y a deux ans au cours d’un voyage à l’étranger, mais le travail avait été saboté, pour reprendre l’expression de son ami le docteur C. Un coeur dégueulasse, pratiquement pourri lui avait été installé au prix fort. Il en payait aujourd’hui les conséquences.
Le juge tenta alors de se lever pour enfoncer le bouton d’alarme générale placé sur une console, à un pas de là, mais ses jambes refusèrent de le porter. Il fit un effort violent pour crier mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il retomba sur ses fesses et glissa au fond de son fauteuil au moment où l’inconnu ouvrait la porte derrière la maison à l’aide d’un passe électronique. Dans un brouillard rouge il distingua en face de lui un grand gaillard de vigile qu’il ne connaissait pas, accompagné d’un énorme chien couvert de bave et tenu en laisse courte. Il pensa : Je suis sauvé, il va donner l’alerte. Le vigile posa à terre un sac à dos lourdement chargé et s’approcha du juge.
   – Tu me reconnais ? demanda-t-il.
   – Non, souffla le juge interloqué. Préviens l’hôpital s’il te plaît.
   – Je suis N.
   – Préviens l’hôpital, nom de Dieu au lieu de me faire chier avec tes devinettes ! râla le juge dans un effort prodigieux.
   N. attira une chaise et raconta son histoire. Il se sentait las, ce n’était pas ainsi qu’il avait imaginé leur entrevue. Le juge T. l’écoutait, l’oeil vitreux, sans comprendre.
   – Je t’ai apporté du foie gras des Landes, dit N, et des truffes du Périgord, des noires revenues dans du lard avec du thym et du laurier. Tiens sent !
   Il ouvrit le bocal et promena les truffes sous le nez de l’obèse. L’oeil du juge s’alluma, puis s’éteignit aussitôt. Il fit un petit geste de la main comme pour dire que c’était inutile et réclama encore l’ambulance. N. sentit alors l’odeur aigrelette de sa propre sueur. C’est parce que j’ai encore peur de cet homme, pensa-t-il, même mourant, il me fait peur. C’était dérisoire et terrible. Le chien gronda comme s’il s’impatientait.
   – Qui à tué la petite chanteuse, chez les C.
   Le juge esquissa un sourire. C’était donc ça, il allait crever à cause de cette histoire à dormir debout. La plus conne de toute sa carrière. Il eut un sursaut et crispa sa main sur sa poitrine.
   – Mon cul, parvint-il à bafouiller avant de mourir.
   N. après avoir supprimé l’enregistrement vidéo de la télé interne et celui des détecteurs de son, nettoyé toutes les traces de son passage, quitta la maison. Dans le jardin, il effaça les empreintes de ses pas ainsi que celles du chien et enleva le cache sur la caméra infrarouge. À moins de faire parler le clébard, il ne risquait plus rien.
Il termina sa ronde au pas de charge et de retour dans la salle de garde rangea le caviar, le foie gras (d’oies gavées aux figues), les truffes noires, le homard de Floride et tout le reste de la mangeaille dans son armoire personnelle. Avec ça, pensa-t-il, ils allaient faire une fête à tout casser le lendemain, Clara et lui.
   Au cours de la nuit, il passa plusieurs fois près de la maison du juge. La lumière brillait toujours dans la bibliothèque. Sur le matin, il fut à deux doigts de donner l’alerte. Mais ce n’était pas la seule maison où brillait la lumière et ce n’était pas non plus l’usage d’alarmer tout le monde parce qu’une ampoule électrique était restée allumée chez quelqu’un.

 
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   N. fut interrogé sans conviction par la police, guère plus longuement que ses collègues qui n’étaient pas de service. L’hypothèse d’un assassinat était proprement impensable dans une résidence comme la résidence de l’Ouest et personne n’y songea un seul instant. La mort du juge T, qui fit la une des journaux de l’après-midi et les deux tiers du journal télévisé de la première heure sur les chaînes de la télévision nationale, paraissait à tous des plus naturelles.
   Quand sa femme avait découvert son corps, dans la bibliothèque, le juge avait encore un morceau de nougat dans la bouche et le livre qu’il lisait était tombé à ses pieds. C’était les mémoires d’un vieux militant socialiste devenu président de la république, il y avait de ça de nombreux lustres, un classique aujourd’hui que l’on étudiait à l’école. Il avait fait abroger la loi autorisant la peine de mort, ce que le juge T. avait toujours réprouvé avec vigueur. En cela seulement il rejoignait les tenants de l’âge d’or. Le médecin légiste et le commissaire de police supposèrent que la lecture de l’ouvrage, notamment le chapitre concernant cette abrogation, avait suffi pour provoquer une forte colère et l’arrêt d’un coeur bricolé à l’extrême. Une odeur de truffe noire flottait bien dans le bureau, mais aucun policier, connaissant la gourmandise proverbiale du disparu ne trouva cela extraordinaire. Tout au plus fit observer l’un d’eux, la truffe se mariait-elle  assez mal avec le nougat.
    Sa femme, qui jurait ne trouver le sommeil qu’avec l’aide des somnifères, n’avait rien entendu ni vu quoi que ce soit de particulier. Le commissaire, renseigné à l’occasion par le patron des vigiles de la résidence, lequel la croyait inoffensive et la supposait même un peu ramollie du cerveau, n’insista pas. Tout le monde ignorait, et la police aussi bien entendu, que cette nuit même, Anna avait longuement conféré avec les leaders de l’âge d’or sur le réseau crypté d’Internet avant d’aller se coucher, après avoir avalé deux cachets de somnifère. Il s’agissait, pour la nième fois de se répartir les fonctions et le pouvoir. Quelques jours auparavant elle avait reçu l’ordre de réviser les plans relatifs à la prise de contrôle de la résidence de l’Ouest. Un exercice qui se répétait périodiquement depuis quelque temps d’une résidence à l’autre, comme si quelque chose d’imminent se préparait. J. ne s’était pas fait prier pour l’aider. Elle lui avait donné rendez-vous dans l’un des bars luxueux du complexe de loisir, là où elle se rendait assez souvent avec ses copines et où elle était connue. Elle voulait vérifier, en particulier les caractéristiques techniques du satellite de télécommunication et de surveillance affecté à la résidence et faire le point sur les nouvelles recrues de la compagnie, leur moral et leur degré d’entraînement.
   Elle lui avait donc posé un tas de questions du ton de la conversation, en usager soudain inquiet pour sa sécurité. J. avait répondu de bonne grâce, soucieux de la rassurer, livrant les nouveaux codes d’accès et les clés d’autodestruction du stellite sans se méfier le moins du monde. C’était un matamore et Anna jouait avec dextérité de son besoin de faire le fanfaron devant elle. Vingt ans que le mouvement se préparait en grand secret à prendre le pouvoir, vingt ans que l’on mitonnait l’opération Arcadie, c’était le nom de code de leur révolution, d’une manière quasiment militaire.  Ils n’étaient à l’origine que sept hauts dignitaires dans la confidence. Certains étaient morts depuis mais avaient transmis oralement ce qu’ils savaient à leurs successeurs. L’opération ne devait pas échouer, sinon c’était tout le mouvement, et les espérances qu’il portait, qui sombrerait définitivement et sans espoir de renaître.
   On enterra le juge T. avec les fastes dus à une haute personnalité et en présence d’un grand nombre de représentants du gouvernement, du barreau et de la magistrature. Les vigiles firent une escorte martiale à celui qui avait été, entre autre, un brillant président du comité de sécurité de la résidence de l’Ouest.
   – J’ai touché mon argent, mais il s’est beaucoup déprécié, soupira N. devant Clara, venue elle aussi pour l’enterrement. Mais elle ne comprit pas ce qu’il voulait dire.
   Le docteur C. accompagna tout naturellement son ami à sa dernière demeure. Dans le cimetière, alors qu’il se trouvait au premier rang des personnalités, il ne remarqua pas les coups d’oeil furtifs que lui jetait un grand vigile qui faisait partie du groupe qui présentait les armes. Ce dernier, après s’être faufilé dans la foule, l’accosta au moment où il allait remonter dans sa voiture, la cérémonie terminée. Avant qu’il n’ouvre la bouche, le docteur C. lui intima le silence d’un geste sec de la main et le toisa d’un oeil professionnel. Bien qu’il ne fut plus très jeune le vigile paraissait en pleine forme et surtout possédait une denrée rare en ces temps de nutrition industrielle, de longs membres solides et musclés.
   Souvent des inconnus, des donneurs potentiels toujours, l’accostaient ainsi dans la rue, poussés par une tante Suzie ou mus par un élan spontané et irrationnel. Il était connu car il passait plusieurs fois par mois sur l’une ou l’autre des chaînes de télévision en tant qu’expert pour expliquer les détails d’une découverte médicale, ou tout simplement pour se faire un peu de publicité. C. était donc habitué à ce qu’on l’aborde ainsi, et son chauffeur aussi qui patientait tout en tenant la portière de la berline ouverte.
   – Vous m’intéressez en effet, mon ami. Je serais preneur d’un bras, d’un poumon, d’une jambe ou deux et peut-être du sexe s’il est en rapport avec le reste. C. cligna de l’oeil vers son chauffeur qui sourit discrètement de la saillie du patron.
   N. qui voulait seulement se faire reconnaître de son ancien ami en resta pantois. Il bredouilla quelques mots que C. prit pour un acquiescement.
   – Dans ce cas venez à la clinique pour des examens préliminaires. Disons demain matin, si vous êtes libre.
   – Tu ne manques tout de même pas d’argent à ce point ? Lui reprocha Clara quand il lui parla de son rendez-vous. Elle le trouvait beau garçon entier mais avait de la peine à l’imaginer manchot, cul-de-jatte ou borgne.
   Depuis quelques jours, depuis en fait le refus de N. de participer à l’action qui se préparait, elle souhaitait prendre ses distances avec lui et oublier ce parfait grand amour si peu courageux et si décevant pour une jeune fille de sa trempe. Mais ses tentatives se traduisaient surtout par des sautes d’humeur incontrôlées qu’elle qualifiait elle-même de manigances d’adolescente. Tantôt elle le maudissait dans son fors intérieur et lui tournait délibérément le dos avec des paroles blessantes, tantôt elle recherchait sa présence et se serait même jetée dans le fleuve, pourtant peu ragoûtant, s’il le lui avait demandé.  Elle avait fini par comprendre qu’elle était amoureuse. Elle se demanda alors, fugitivement, ce que ses amis et surtout ses chefs qui lui avaient fait confiance, allaient penser de cet état de fait. Ce qu’elle chassa de son esprit aussitôt ; tant pis elle n’y pouvait rien, c’était à eux de prévoir ça. Elle était une femme après tout. Comme pour la torturer plus encore, cette faiblesse tombait au plus mal, pile au moment où elle avait besoin de toute sa clairvoyance et de la totalité de ses forces pour le rush final. À sa grande surprise, N. ne s’apercevait de rien et malgré ses rebuffades ou ses élans affectueux, il se comportait avec elle toujours de la même manière, avec la même gentillesse chaleureuse et la même patiente attention. 
   – Est-ce que tu te marierais avec moi si l’occasion se présentait ? lui avait-elle demandé ce jour-là, en prenant un ton détaché.
   – Pourquoi pas, lui avait-il répondu avec désinvolture. Puis il avait eu un soupir profond et son visage s’était assombri. Il faut que je t’avoue quelque chose.