Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
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    Une fois débarqué du train, N. délaissa les autobus ou les taxis qui se pressaient près des quais et choisit de marcher. Il aurait aimé prononcer une phrase étudiée, genre « A nous deux maintenant ! ». Une phrase qui marquerait ses retrouvailles avec la ville et ses ennemis, mais dire ça sur des quais branlants envahis d’ordures et d’herbes folles ne lui parut pas convaincant. Muni de son léger sac de toile qui contenait quelques objets de toilette, il franchit un passage au-dessus duquel il lut le mot « Sortie » bien que les lettres fussent à demi effacées et que le r soit absent. Il voulait gagner ce qui, dans le temps, était une esplanade d’où partaient les trois plus riches avenues de la ville ainsi qu’une bonne demi-douzaine de petites rues commerçantes et animées. Consterné, il mit un certain temps à comprendre qu’il posait les pieds non dans un décor de film minable, mais dans une métropole nouvelle que personne, dans la prison, n’avait cru bon de lui décrire avant son départ. Il s’arrêta, posa son sac à ses pieds, et les mains aux hanches contempla le paysage sans trop y croire.
   Tout autour de lui et aussi loin qu’il pouvait voir, les artères bruyantes encombrées de promeneurs et d’autos, l’esplanade avec ses arbres, étaient devenues des friches parcourues par quelques piétons qui erraient sans but apparent. Des chiens se prélassaient au soleil et des corbeaux s’abattaient tous ensemble en faisant un boucan du diable pour décoller presque aussitôt. Des superbes avenues et des rues voisines, il ne subsistait que les immeubles bancals et, ça et là, quelques plaques de bitume environnées de gravats. Une ligne de trois ou quatre arbres vigoureux et les dalles de béton d’un parking troué de souches où rouillaient des carcasses d’autos enveloppées de ronces et d’orties, représentaient tout ce qui restait d’un jardin public où l’on venait se délasser jadis entre deux trains.
   Les façades des immeubles, lézardées pour la presque totalité, étaient soutenues par des contreforts de bois grossier qui empiétaient largement sur ce qui restait de la chaussée. Cet enchevêtrement donnait au quartier l’allure d’un gigantesque et fragile chantier qui n’attendait qu’une tempête un peu violente pour s’effondrer. Le quartier tout entier est en rénovation, se dit-il pour se rassurer. Les fenêtres, malgré tout, étaient encombrées de linge mis à sécher car il faisait soleil et la température était douce. Parfois une musique ou des cris, et même des chants s’en échappaient, preuve qu’il y avait encore une vie intense et joyeuse dans ces taudis. Mais personne ne cherchait à empêcher le lierre et la vigne vierge de grimper partout sur les façades ou sur les toits. C’est bizarre ce délabrement en si peu de temps, réfléchit N., c’est même inimaginable.  Il y avait eu une guerre dont il n’avait rien su, c’était la seule explication. En prison il avait lu des tonnes de livres et son savoir aujourd’hui était grand, mais à tout prendre, il ignorait l’essentiel. Que s’était-il passé durant le temps où il avait été enfermé et contre qui cette guerre ? A supposer qu’il y ait eu une guerre. Il se ressaisit et repris sa marche. De toute façon, et pour ce qu’il en avait à faire, il se fichait éperdument de l’état de la ville. Les habitants pouvaient s’y sentir à leur aise ou y devenir cinglés, ce n’était pas son affaire et l’urbanisme aujourd’hui était le cadet de ses soucis. Il avait une tâche à accomplir et le reste était sans importance. Il entendit brusquement rugir une moto quelque part derrière un immeuble, puis le bruit décrut rapidement. La vie continue, se dit-il dans un sourire, comme avant.
   Un peu plus loin, il buta contre un grillage d’acier, aussi haut et indestructible que l’était celui qui entourait la prison. Il isolait une autoroute, bien entretenue et correctement asphaltée, surchargée d’autos rapides et d’autobus. Elle suivait un axe nord-sud sans dévier d’un demi-mètre. Une ligne droite parfaite, sans même un dos-d’âne. Il constata que, à quatre heures de l’après-midi, les lampadaires qui la bordaient étaient encore allumés. Il grimpa rapidement les marches d’un étroit escalier qui menait au sommet d’une butte pelée. Au milieu de l’herbe roussie, un belvédère encore debout exhibait une carte de la ville, au temps de sa splendeur, incrustée dans un béton passablement fissuré. Il chercha vers le sud le quartier où il était né. Il le reconnut, sur l’horizon, grâce au moignon déchiqueté de la haute tour de verre qui l’avait rendu célèbre jadis. Ses yeux cherchèrent le fleuve dont une partie serpentait au loin, entre des blocs d’habitations, puis ils se posèrent de nouveau sur l’étrange autoroute. Elle cisaillait l’ancien parc des Facultés d’un trait net et précis ; il se souvint qu’à cet endroit il y avait des étangs et que l’on pouvait s’y promener en barque. À l’évidence les étangs avaient disparu. Puis, toujours tirée au cordeau, elle tranchait des milliers de maisons, des milliers de jardins, des centaines de rues, laissant sur place des pans de murs isolés qui, dans la roideur de leurs chairs à vif, se dressaient encore comme les témoins hébétés d’un massacre.
Elle traversait aussi des collines, avec l’aisance froide d’un obus perforant, couvertes jadis de jardins et de sentiers pour promeneurs, aujourd’hui pelées et décapitées. Elle disparaissait ensuite vers le nord, dans la brume bleuâtre qui bouchait l’horizon. N., tout en s’interrogeant sur la destination de cette autoroute, trouva que le paysage ainsi transformé ne manquait pas d’un certain humour tragique. Il correspondait bien à la forme de blessure qu’il aurait infligé à cette ville maudite, il y a vingt ans, s’il en avait eu la possibilité. Un grand coup de hache... En tout cas à part une certaine décrépitude, il ne remarquait aucune des cicatrices noires et violentes qui témoignent des ravages d’une guerre.
   Puisque personne, nulle part, ne l’attendait, il décida de marcher au hasard, jusqu’à ce qu’il trouve un gîte. Il reprit son chemin en se faufilant dans le labyrinthe des bicoques. Les hommes et les femmes qu’il croisait, enveloppés pour la plupart de tissus usés, amples et bariolés, rasaient les murs et filaient sans s’attarder, comme s’ils craignaient d’être ensevelis à l’improviste sous une avalanche de gravats. Ils surgissaient sous son nez, brusquement, d’un porche chancelant, le saluaient d’un bref mouvement de tête, paraissaient vouloir s’excuser en quelques mots bredouillés, et incompréhensibles, avant de s’engouffrer dans une maison ou disparaître par une brèche dans un mur.
    Il se souvint qu’il y avait un musée dans le coin, et une station de métro à deux pas. Il chassa d’un geste l’envie saugrenue d’une visite au musée. Pourtant c’était peut-être la meilleure façon d’apprendre ce qui s’était passé. Mais il n’avait pas le temps de faire du tourisme ; le métro, par contre pouvait le pousser un peu plus loin, dans n’importe quelle direction. La station était fermée, murée de parpaings grossiers eux-mêmes couverts d’affiches déchirées. Au moment où il s’en approchait, il fut bousculé par un homme d’une quarantaine d’années qui le regarda d’un oeil affolé puis qui détala, droit devant lui. Interloqué, N. avait eu le temps d’apercevoir dans un panier deux ou trois poireaux et un mince bouquet de trois brins de muguet.  Il pensa à un voleur. Un voleur de poireaux ou de muguet ? C’est idiot ! Il se mit à rire. Il eut la tentation de lui courir après, au moins pour l’interroger et comprendre à quoi tout cela rimait, cette autoroute droite comme un I, ces bâtiments pourris et ces gens affolés. Il s’élança derrière lui. Bah ! A quoi bon, se dit-il après quelques foulées rapides, j’apprendrai bien le fin mot de l’histoire à un moment ou à un autre. Il tourna le dos au métro inutilisable et aux affiches, de toute manière écrites dans un charabia où il reconnaissait cependant de l’arabe, rédigé en lettres latines, et de l’anglais.
   Il croisa un peu plus tard, à un carrefour, une bande de filles et de garçons qui menaient un tapage de clochettes et de gongs tout en brandissant des banderoles couvertes de signes semblables aux idéogrammes japonais. Beaucoup étaient à pied, certains étaient grimpés sur de gros et larges percherons et portaient des sortes d’armures de fer hérissées de pointes et décorées de rubans multicolores. D’autres s’entassaient sur des camionnettes couvertes de graffitis ou dans des carcasses d’autos dont les moteurs ronflaient et pétaradaient librement.
C’est peut-être ces gens-là que mon voleur de poireaux fuyait, pensa-t-il. Des Gardes Rouges ? Mais non, les Gardes Rouges c’était du passé et c’était en Chine. « Les jeunes doivent être en révolte permanente. On a raison de se révolter », écrivait alors leur gourou. N. ne se souvenait plus s’il précisait ensuite, dans son pamphlet, contre qui ou contre quoi ils devaient se révolter. C’était aussi supposer à priori que ces galopins étaient spécialement vertueux, au-dessus de tout soupçon, purs comme des archanges dans la main de Dieu. Mais pourquoi auraient-ils été plus vertueux et purs que d’autres, que ceux qu’ils étaient chargés de corriger par exemple ? Dans le livre du gourou ce n’était pas précisé.
   Elle était bien loin cette époque qui croyait que l’on pouvait transformer l’homme en le tordant dans tous les sens. Même le meilleur fer se rompt à ce régime. C’est le contenu du temps présent qu’il faut changer et non l’homme qui l’habite. N. s’étonna de spéculer sur un sujet qui habituellement ne le préoccupait guère. Il en resta planté au milieu de la rue, tant et si bien qu’il s’écarta du cortège de justesse. Les processionnaires passèrent près de lui sans même lui jeter un coup d’œil. Un peu plus loin, il enjamba le squelette rouillé d’une énorme moto qui barrait une rue étroite. Rue De-l’Amour, lut-il sur une plaque encore fixée sur une façade. L’amour et son corollaire, la charité, on ne connaissait que ça quand il était jeune. C’était alors l’idéologie dominante, il fallait aimer son prochain jusqu’à l’idolâtrie. Les discours politiques, s’ils ne comportaient pas au moins dix fois les mots amour et fraternité étaient considérés comme des discours malveillants et sans intérêt.
   On organisait des concours de dons à autrui, en nature ou en espèces et ceux qui surpassaient tout le monde faisaient figure de héros que l’on célébrait pendant quelque temps. Le temps de trouver un nouveau héros. Il avait donné, comme ça une forte somme à un asile de vieillard, à l’occasion d’une fête de quartier et pendant une semaine les journaux et la télévision locale n’avaient parlé que de lui. A la télé on racontait combien on aimait son conjoint, ses proches, ses voisins, les habitants de la ville... Tout était amour, même le fromage et la moquette. Il ne serait venu à l’idée de personne de détester quelqu’un, seuls quelques originaux, des artistes, se permettaient cette fantaisie en public. Hélas ! cet amour exubérant ne rendait pas les malheureux plus heureux et, assez curieusement, cela n’empêchait pas non plus les crimes de sang.
   Des Asiatiques aux visages fermés et brutaux, enlaidis par des tatouages et des peintures agressives et obscènes qui leur couvraient le crâne, rasé, et les épaules, occupaient la terrasse d’un café. Ils s’interrompirent de jacasser pour le regarder passer. Il y eut quelques quolibets moqueurs dont il ne saisit pas le sens. On lui jeta des phrases insultantes dans un anglais guttural pour le prier de se soumettre, de son plein gré, à des actes homosexuels.
  Il se félicita d’avoir passé ses vingt ans de taule à lire certes, mais aussi à faire de la musculation. Il s’arrêta et pivota sur ses talons.  « Alors les barbares, Goths, Wisigoths et Vandales entrèrent dans Rome et ce fut le début du déclin. La ville qui comptait un million d’habitants sous Hadrien n’en compta plus que trente mille un siècle plus tard... » (1) Et encore : « Alaric, le chef Goth et chrétien, à la tête de ses troupes entra dans Rome. Il ne la pilla pas, ne la brûla pas mais éteignit le feu des Vestales qui brûlait depuis mille ans. Puis il quitta la ville pour conquérir la Sicile... » (1) Il avait été subjugué par ces phrases simples et lapidaires. Cruelles à l’extrême. Bien que pas tout à fait exactes car il y avait bien eu pillages et viols par les troupes d’Alaric, mais peu en regard des habitudes de l’époque. Ce qui l’avait frappé, bien que ce fut de l’histoire ancienne, c’est que Rome, la Ville éternelle, était tombée parce qu’usée, pourrie et rouillée de l’intérieur. Il était impossible, avait-il pensé alors de démolir de cette manière une civilisation moderne, bien armée de la vigueur et de l’énergie de ses citoyens et bien protégée par le bouclier de sa démocratie... Aujourd’hui, avec ce qu’il découvrait autour de lui, il n’en était plus aussi certain.
   Le silence se fit chez les Asiatiques. N. n’avait en vérité  aucune envie de se battre. Une rixe qui tournait mal, du sang versé, et c’était illico le retour en cabane. Il n’en voulait à aucun prix. Pas maintenant. Il ne voulait renoncer à sa vengeance pour rien au monde. Pourtant, il ne pouvait pas fuir non plus car il savait que, dans ce cas, si les voyous le rattrapaient, et ils le rattraperaient car il ne connaissait pas le quartier, il le payerait cher. Il jeta un coup d’œil au système de surveillance installé sur une façade voisine. La caméra était orientée vers le ciel et ne paraissait pas capable de bouger d’un millimètre. Comme partout ailleurs, le dispositif était en panne ou détruit. Il devait attaquer le premier, et d’une manière décisive, pour avoir une chance de s’en tirer. Il posa son sac, rassembla ses forces et se concentra. D’un bond il fut sur le plus proche, un garçon d’une vingtaine d’années, mince et musclé. Il l’arracha de sa chaise et lui mit un coup de boule juste au-dessus du nez et dans le mouvement, il le balança sur son épaule. L’action avait été si rapide qu’aucun des Asiatiques n’avait eu le réflexe de s’interposer. Il leur fit signe de rester assis.
   Chargé du garçon inanimé, il leur tourna le dos et repartit sans se presser. Il pensait qu’avec cet otage il ne risquait plus grand chose. Il avait montré suffisamment de détermination pour qu’ils puissent craindre pour leur copain. Au bout de dix minutes de marche, il posa son fardeau à terre. Il l’appuya du dos contre un mur et l’aida à se réveiller par quelques claques. Autour d’eux, les gens allaient et venaient à pas rapides en détournant les yeux, sans paraître vouloir s’intéresser à ce qu’ils fabriquaient.  Au bout d’un moment, le jeune homme cligna des paupières et se prit la tête entre les mains. Puis il planta ses yeux dans ceux de N. qui ne cilla pas et qui même continua à l’examiner tranquillement et froidement. Le regard du garçon de farouche devint attentif puis vira à la gaieté. Il tendit sa main et proposa la paix. N. accepta et ils se serrèrent l’un contre l’autre comme de vieux copains. Ça au moins, ça n’avait pas changé, songea N.
  – On m’appelle Duc, lui dit-il, c’est un surnom que j’aime bien et qui me rappelle un oiseau nocturne. Merci de ne m’avoir pas tabassé pendant que tu le pouvais. Si tu as besoin de moi, j’habite dans le quartier et je viens tous les jours au bar où tu m’as... vu. Tu peux y laisser un message. Maintenant, je dois te donner une rançon. N. refusa. C’est la loi ici, dit Duc et il tendit une liasse de billets, si c’était moi qui t’avais assommé, je t’aurais demandé plus encore.
   N. empocha donc les billets et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
   N. qui avait repris sa marche, se demanda surpris si les écoles existaient toujours, enfin, le système scolaire tel qu’il l’avait connu. Il n’en avait vu aucune depuis qu’il avait quitté la gare et guère de boutiques non plus. Il entra dans un bar et au comptoir commanda une bière et un verre d’eau. Il trempa son mouchoir dans l’eau et le posa sur son front où apparaissait une ecchymose une bosse.
   Le barman, un noir volumineux, dont la chemise beige clair était maculée par la sueur, posa devant lui trois bouteilles dont les formes suggéraient des fruits exotiques, ananas, banane, noix de coco.
Chacune des étiquettes représentait, à quelques détails près, le même paysage tropical sous le soleil.
   – On ne sert plus que ça, dit-il d’une voix lasse.
Il nomma chaque boisson. Des noms, des onomatopées plutôt, qui ne disaient rien à N. Il y avait un liquide opaque jaune, un autre brun rougeâtre et le dernier vert mat. N. montra du doigt le produit brun.
En prison, il buvait de la bière quand il le voulait et sans soulever de problèmes. Devait-il en conclure qu’elle était brassée sur place ? Le liquide brun produisait un effet curieux sur son palais, chaque gorgée y éclatait comme un pétard en paquets d’étincelles. Un paysage montagneux, calme et serein remplacé par une nuit fraîche et étoilée surgirent dans sa tête. Des visions nettes et vivement colorées. Une drogue. Sa soif n’ayant pas pour autant disparue, il en fit le reproche au barman. Le regard du noir, sous ses épais sourcils, se fit amical et il haussa les épaules.
   – Il faudrait changer tout ça, lui glissa-t-il à l’oreille et vite. Puis, voyant que N. ne bronchait pas, il se renfrogna et se mit à essuyer son comptoir avec un torchon de papier.
  – Même des torchons en coton, on n’en trouve plus, marmonna-t-il, maussade. Tout est jetable, comme la merde humaine. Et encore je me demande si c’est pas avec qu’ils fabriquent cette bibine.
  N. se rappela qu’en prison il avait entendu dire que certains détenus cultivaient du coton dans des champs alentour et que même on le tissait... Il cherchait une chambre pas chère et se renseigna auprès du gros barman.
 
1 Histoire du Juif errant. Jean d’Ormesson. Gallimard.

                                          
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   La résidence de l’Ouest, comme on l’a vu, était entourée d’un réseau électrifié, d’un rempart de barbelés, d’une zone minée et au-delà, d’un vaste no man’s land guère plus habité que le désert de Gobi. On ne pouvait y pénétrer que par une entrée unique, située près d’un bâtiment de surveillance absolument blanc qui abritait, en temps ordinaire, la moitié d’une compagnie de vigiles, l’autre étant de repos, et après avoir été contrôlé de la tête aux pieds par tout un système compliqué de détecteurs. Elle était considérée par le gouvernement, pour son inviolabilité et pour le pacifisme de ses habitants, comme une résidence modèle.
  Le chef de groupe, monsieur J., était l’un des plus anciens vigiles de cette résidence et il espérait bien y terminer sa carrière. Le travail y était facile et se déroulait dans une ambiance vigoureuse et disciplinée, quasi-militaire, qui lui avait plu dès le premier jour. J. comme les autres, employait indifféremment l’appellation vigile ou gardien. Selon le règlement interne de la compagnie, ils étaient gardiens lorsqu’ils filtraient les entrées et vigiles lorsqu’ils effectuaient des rondes. Sur le fond J. s’en foutait, mais trouvait tout de même que gardien faisait un peu vieillot et ringard. Surveillant de musée, si vous voulez. Mais vigile ou gardien, il fallait être obéissant, disponible, dur au labeur, costaud et se tenir toujours prêt à risquer sa peau. Façon de parler quand même, car en fait, depuis qu’il faisait ce métier, il n’avait jamais eu à tirer un seul coup de fusil. Sauf au stand de tir tous les lundis matin. Il aurait apprécié, au moins une fois avant sa retraite, de participer à une bonne et authentique bagarre, comme quelques-uns de ses collègues dans d’autres résidences. Mais les deux ou trois fois où les bougnoules de la ville étaient venus en nombre secouer les grilles de l’entrée en réclamant on ne sait quoi, il était de repos ou malade. La guigne.
   Sa fille Clara, il ne se souvenait plus à quelle occasion, lui avait dit que les résidants étaient, de fait, prisonniers des vigiles. Ça l’avait fait rire aux larmes. Les résidants se la coulaient douce dans leurs appartements climatisés ou dans leurs villas avec piscine et jacuzzi, pendant que les vigiles faisaient le sale boulot par tous les temps, ça oui ! Alors prisonniers ces veinards ? Il s’était même fait saquer pour des bricoles par des résidants mauvais coucheurs et avait même failli perdre son emploi, une fois. C’est dire si c’était un boulot pas marrant !
Il avait invité Clara, et en insistant, à l’époque où elle cherchait du travail, à briguer un poste de vigile mais cette sotte avait refusé catégoriquement en  prétextant un je ne sais quoi d’éthique. Une idée à elle. Pourtant, il lui aurait facilité les choses. Maintenant qu’elle travaillait dans une agence de publicité et qu’elle gagnait bien sa vie, la question ne se posait plus, mais c’était pour dire. Pour une intellectuelle comme elle, cantonnée à un poste peinard dans les bureaux, le métier de vigile aurait été plutôt agréable et sans grands risques.
   Il y avait des femmes naturellement chez les « opérationnels », J. devait admettre qu’elles étaient aussi des dures à cuire, autant que les hommes. Elles n’étaient pas les dernières à s’exciter lorsque le patron décidait d’une opération « coup de poing ». Le patron, qui pensait toujours comme le psychologue de la compagnie, disait qu’on ne savait pas ce qui pouvait se passer dans la tête des résidants quand ils s’emmerdaient chez eux, ou dans celle des vigiles quand la routine prenait le dessus. Alors pour distraire les uns et les autres, il organisait une opération « coup de poing ». Cette intervention musclée et énergique consistait à prendre pour cible la maison ou l’appartement d’un résidant choisi au hasard et à l’attaquer sans le prévenir, comme si son logement était devenu, tout à coup, un repaire de dangereux terroristes.  On tirait dans tous les sens, à blanc naturellement mais l’ambiance y était, on retournait la baraque et les meubles de fond en comble, on interrogeait les propriétaires toute la nuit. Parfois, à ce régime, ils avouaient en chialant des choses qui surprenaient tout le monde. Les gens sont vicieux, c’est pas croyable. Grâce à tout ça on rigolait bien entre vigiles, et après on fêtait la victoire par une bonne cuite, femmes et hommes ensembles. C’était parmi les meilleurs moments dans l’existence d’un vigile, admettait J.
   Certains résidants n’aimaient pas, mais en règle générale les opérations coup de poing étaient acceptées comme une nécessité à laquelle on ne pouvait se soustraire. C’était la vie moderne et périlleuse qui voulait qu’on se méfie de tout le monde et qu’on s’entraîne dur à débusquer les traîtres J. estimait qu’il gagnait bien sa vie car les résidants, qui avaient du pognon et n’étaient pas à plaindre, ne rechignaient ni sur les augmentations, ni sur les étrennes, ni sur les dons pour la fête de la sainte Barbe qui était leur patronne, ni même pour les mariages et les naissances dans la compagnie. Des occasions supplémentaires de faire la java entre eux, c’est à dire un gueuleton complété d’une beuverie. A la sainte Barbe, tout le monde devait être bourré et à poil à midi, c’était la tradition. Sauf le personnel de garde. C’est comme ça qu’en étant un bon vigile, il avait accumulé assez d’économies pour s’acheter une maison dans la résidence du Nord.
   On pouvait dire qu’il était parti de rien. Il avait fréquenté l’école très peu de temps. Le temps pour lui d’accepter l’évidence, il n’était pas assez intelligent pour continuer à étudier et peu doué pour les métiers manuels courants. On le lui avait fait comprendre après qu’il ait passé, plusieurs jours durant, des batteries de tests psychotechniques.
Il risquait fort d’appartenir dans ce cas à la catégorie « des tiques et des puces attachées à notre société comme des parasites au pelage d’un chien » selon les termes consacrés par les journaux et la télé, et admis par tout le monde. Le parti des intellectuels avait même ajouté dans un texte que J. connaissait par cœur : « Des tiques et des puces qu’il fallait accepter de nourrir de bonne grâce, comme le ferait un chien qui ne veut pas de maître.»
Ces petites phrases avaient fait grand bruit. Bien qu’il fût prévu au départ que seules les élites en puisse saisir le sens, J. avait compris que tiques et puces n’avaient, dans ce monde implacable, aucun avenir et qu’elles pouvaient être éliminées rapidement, au coup de sifflet. Ce foutu clébard pouvait très bien, un jour, se plonger dans de l’insecticide sans prévenir si l’on va par-là, s’était-il dit après avoir longuement réfléchi. À la suite de quoi il s’était abonné à plusieurs mensuels consacrés à des activités qu’il aimait bien, comme ceux traitant du maniement des armes à feu ou du dressage des chiens d’attaque. A force de se creuser les méninges sur ce genre de lecture et à force de réflexions personnelles sur la société en général, il était devenu suffisamment astucieux pour être vigile.
Appartenir un jour à l’élite qui fabriquait les petites phrases ingénieuses avait été ensuite son seul objectif. Maintenant, avec ce qu’il gagnait, sa maison dans la résidence du Nord, sa femme qui fréquentait les meilleurs instituts de beauté, la réussite sociale de sa fille, il se disait qu’il n’en était plus qu’à quelques longueurs. Encore un ou deux coups de collier et il y serait.
    Sa fille unique, la jolie Clara, n’était pas allée dans n’importe quelles écoles. Elle avait commencé par étudier dans les collèges que fréquentaient les gamins de la résidence de l’Ouest et avait été instruite par la quintessence des professeurs. Il en avait été de même pour l’université. La femme du juge T., et le juge lui-même, il leur devait une fière chandelle, l’avaient aidé en se portant garant de son honorabilité et de ses ressources.
Clara, à vingt deux ans était un beau parti, comme on disait dans le temps ; bien élevée, intelligente, elle touchait un bon salaire ce qui n’était pas à dédaigner chez une compagne. Elle fera partie de l’élite tôt ou tard, elle aussi, pronostiquait-il confiant.
   Elle demeurait cependant un mystère pour lui et pour sa mère. Contrairement aux jeunes gens de son âge, lesquels plus ils sont instruits plus ils deviennent rationnels et raisonnables, tout au contraire, Clara, avec le temps, était devenue de plus en plus utopiste et folle. Révolutionnaire pour employer un mot toujours à la mode, sans cependant brandir le drapeau rouge quand même. Il ne se croyait pas capable de lui démontrer qu’elle était dans l’erreur c’est un fait, mais il sentait obscurément que ses prises de positions en faveur de ce qu’elle appelait l’âge d’or, tout comme les discours fumeux des intellectuels survoltés et bavards qui gravitaient autour d’elle, tout ça ne valait pas tripette.
J. en ce qui concernait l’esprit et l’âme des jeunes filles se savait un complet ignorant ; il n’avait jamais eu le temps d’approfondir le sujet à vrai dire, son travail l’avait constamment tenu éloigné de sa fille. En fait quand il y réfléchissait, il reconnaissait volontiers ne rien connaître du caractère et des sentiments qui animaient ses semblables. Par exemple si sa femme était une respectable personne et Clara un mystère, c’était à peu près tout ce qu’il pouvait en dire. Il se sentait beaucoup plus à l’aise avec les chiens de la compagnie dont il devinait aisément les sentiments et les sautes d’humeur. Cependant, il y avait eu quand même une autre femme qui avait compté dans sa vie, en dehors de sa fille, de son épouse et de sa défunte mère, c’était Anna, la femme du Juge T. Il admirait beaucoup le juge T. pour sa rigueur et son sens reconnu de la justice, mais, nom de Dieu c’était tout de même un obèse particulièrement laid et difforme et il n’avait jamais compris comment un homme aussi monstrueux avait pu séduire une ravissante poupée, distinguée et intelligente comme Anna. Pas plus d’ailleurs ce qui avait pu intéresser Anna dans le modeste vigile qu’il était. Il les avait aidés à s’installer lorsqu’ils avaient acheté leur villa dans la résidence de l’Ouest, il y a une vingtaine d’années. Après quoi, tandis qu’Anna demeurait ici pratiquement en permanence à ne rien faire de ses dix doigts, le juge avait continué à siéger au Palais de justice du comté, faisant des allées et venues entre la ville et la résidence une ou deux fois par semaine, en voiture blindée et sous escorte armée. Tout ça payé par le gouvernement comme de juste.
   C’était une sorte d’accord tacite entre les vigiles que de prêter main forte aux nouveaux venus. Une tâche qui n’était pas inscrite dans le règlement mais que l’on exécutait quand même de bonne grâce. Ils donnaient des coups de main pour transporter les meubles, brancher les appareils ménagers et tailler les haies des jardins.
En plus, ça permettait de faire un rapport secret et détaillé sur les arrivants, sur leur façon de vivre en général, leurs goûts en matière de meubles, leur richesse apparente, tableaux et bijoux, les bouquins qu’ils possédaient, les vidéos qu’ils regardaient etc. Le psychologue et le patron en tiraient ensuite une foule d’enseignements confidentiels.
J. était encore jeune à l’époque de l’installation du juge, et cette femme, belle et distinguée mais toujours mélancolique, lui avait plu tout de suite. Il en était tombé amoureux à l’instant même où il l’avait vue. A force de rouler des biceps devant elle, de lui faire des compliments sucrés et des ronds de jambe, d’être toujours là quand il le fallait pour porter ses paquets, ouvrir la portière de sa voiture et lui servir d’escorte quand elle quittait la résidence, il avait fini par la convaincre de coucher avec lui. Leur liaison avait duré très peu de temps en réalité, car malgré sa bonne volonté elle était un poil frigide. Personne n’en avait rien su, semblait-il.
   Il conservait néanmoins un souvenir ému de leurs culbutes et le temps n’avait pas eu de prise sur ses souvenirs. C’était comme hier et pour retrouver intactes les émotions qu’Anna avait soulevées en lui il lui suffisait de penser à elle, à son corps superbe, même fugitivement. En galant homme, il se montrait encore très discret sur cette liaison, même pendant les beuveries où chacun pourtant y allait de ses vantardises. Il ne manquait jamais de lui témoigner autant d’empressement qu’au premier jour lorsqu’il la croisait et qu’ils étaient seuls. Il continuait aussi à lui adresser ces compliments qui la faisaient sourire et, aujourd’hui, il était intimement persuadé qu’il se ferait tuer sur place pour la protéger au besoin.
   Fort heureusement personne n’assaillait personne dans la résidence dont le taux de criminalité était de zéro. Zéro crime, zéro délit. On pouvait même dire qu’un crime, ou un délit quelconque, y était impensable et donc impossible.
Tout ce que les vigiles, J. comme les autres, avaient à faire en définitive c’était de montrer qu’ils étaient là, toujours là. Comme l’explicitait si élégamment la devise brodée sur l’écusson de leur uniforme, sous une tête de bull-dog la gueule ouverte et prêt à mordre : « La meute, c’est la force tranquille ».

 
 
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   N., muni du plan fourni par le barman, s’engagea entre deux immeubles calés mutuellement par des madriers et des poutrelles de fer jetées par-dessus la rue comme des passerelles. La municipalité n’a plus les moyens d’entretenir les rues et de retaper même les bâtiments publics, avait déploré le barman. Plus personne ne veut payer d’impôts. Tout est laissé à l’abandon. La plupart des propriétaires, qui ne reçoivent plus de loyers depuis belle lurette, laissent péricliter leurs biens. Quant à ceux qui auraient de l’argent pour investir, ils sont planqués dans des résidences luxueuses et s’en foutent.  N. pensa à sa prison et aux cellules repeintes tous les ans par les détenus eux-mêmes. Il croisa de nouveau quelques bandes hargneuses qui le dévisagèrent sans pudeur et des hordes de motards casqués qui filaient, tignasse au vent, droit devant eux en faisant rugir leurs machines. Sans se soucier outre mesure de l’état des chaussées, pas plus d’ailleurs que des piétons.
   Les jeunes filles et les jeunes hommes qu’il croisait maintenant étaient assez souvent vêtus de combinaisons ajustées en polyvinyle teinté. C’est la mode, avait grogné le barman à N. qui l’interrogeait du regard, après qu’un homme ainsi vêtu soit entré dans le bar. C’était assez joli mais de dos il était difficile de deviner à quel sexe l’on avait affaire. Mystère et beauté de l’androgyne, désirable et désiré de tous, avait alors  pensé N. Il se fichait d’ailleurs des androgynes comme du reste, n’ayant plus du tout de désirs charnels. Ils avaient disparu progressivement et inexplicablement, car il aimait la bagatelle avant d’entrer en prison. Il pensait qu’on l’avait drogué pour faire taire son sexe qui désormais, quoi qu’il arrive, pendait lamentablement, inerte comme un morceau de terre glaise.
   Il examina son pantalon de coton gris, sa chemisette et son blouson de cuir brun, vêtements qui lui avaient été donnés par l’administration pénitentiaire. Pas très dans le vent. Ils étaient tout de même propres et en bon état. Grâce à Duc et à sa rançon, il avait les moyens de s’habiller comme eux, ce qui lui aurait permis de passer plus facilement inaperçu, mais il ne vit aucune boutique de fringues dans les parages. Qu’importe après tout, il n’avait pas retrouvé la liberté pour faire le gandin. Cependant il se fit la remarque que, depuis qu’il avait quitté la gare, il n’avait rencontré que des épiceries, débordantes de primeurs de belle qualité, il est vrai.
   Le barman dans le cours de la conversation et d’une voix dégoûtée, lui avait révélé que tous les fruits étaient produits selon des normes et des techniques tenues secrètes et qu’ils provenaient d’une même ville dans le sud, peut-être même d’un même quartier. En entendant le nom de cette ville, N. avait sursauté, brusquement submergé par ses souvenirs. C’était un endroit qu’il connaissait bien pour y avoir passé des vacances, les dernières, lesquelles s’étaient très mal terminées pour lui.
   Une voix féminine et mélodieuse, « Monsieur, monsieur s’il vous plaît », le tira de ses pensées alors qu’il s’apprêtait à traverser une rue, où, miracle, on avait fait un effort pour boucher quelques trous et où circulaient quelques autos. La voix provenait d’une affiche qui représentait une femme à demi nue brandissant une bouteille de ce liquide jaune et opaque que le barman lui avait proposé quelques minutes plus tôt. Elle gazouillait ses « S’il vous plaît » d’une voix si suppliante  qu’aucun gentleman ne pouvait passer outre. N. s’arrêta donc pour l’écouter. La fille était étendue sur du sable d’un rose criard avec pour fond un ciel orangé traversé en biais par un goéland bleu outre-mer.
Immédiatement N. eut l’œil attiré par ce goéland qui paraissait de chair et d’os, emporté comme un duvet dans le ciel surchauffé par un vent chargé d’iode et de thym. C’était, par la pureté de ses formes et l’élégance de son vol, comme le symbole du bonheur de vivre planant au-dessus de la laideur du quartier. Pendant ce temps, la fille ou plutôt l’affiche, par un mécanisme caché, lui vantait d’une voix maintenant chaude et vibrante les mérites exceptionnels de la boisson. Ce qui lui tenait lieu de peau palpitait, rayonnait de désir et ses seins se gonflaient de si amoureuse manière qu’elle semblait offrir son corps en même temps que la bouteille.
N. aurait dû auparavant observer le manège des passants qui , en apercevant l’affiche, s’éloignaient à grands pas en baissant le nez et certains même en se bouchant les oreilles. Exactement comme si celle-ci représentait un danger qu’il fallait éviter.