Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
 

   Duc se chargea de fournir à N. tous les témoins nécessaires à l’établissement d’une nouvelle identité. Le fonctionnaire, un Asiatique également, ne se montra pas regardant et établit sans ciller tout ce qu’on lui demandait, de la carte d’identité au permis de conduire en passant par les cartes de crédit. Quelques jours plus tard, nanti d’un passé inattaquable et sans taches, N. se retrouva devant le patron des vigiles pour un entretien d’embauche. L’appui de J. fut déterminant et le patron, quelques minutes plus tard, après deux ou trois banalités sur le temps et la saison de pêche au gros qui s’annonçait plutôt moche, lui signifia qu’il était engagé. Précisément dans l’équipe de J.
Dès le lendemain, après avoir touché son uniforme et ses armes, il se tenait dans la salle de contrôle en tant que garde débutant, en compagnie de J. et de quelques autres. Comme on l’a vu, la résidence était surveillée par un réseau touffu de caméras de télévision. Aucun endroit n’y échappait, les garages, les supermarchés, la piscine collective, le gymnase, le forum, l’intérieur des différents lieux de culte, tout était quadrillé par leur oeil minuscule. On disposait aussi d’une vue générale à partir d’un satellite artificiel dont les appareils embarqués étaient capables de suivre du ciel une souris traversant une pelouse.
   N. sur un écran de contrôle, reconnu soudain le juge T. qui sortait de chez lui. Une violente et brutale colère l’enveloppa qu’il masqua par une quinte de toux. Le juge n’avait pas changé, constata-t-il amèrement, à peine amaigri. Comme par le passé, il avançait à petits pas de podagre en s’aidant de ses cannes. Il avait un visage soucieux et regardait autour de lui comme s’il ne reconnaissait plus le paysage. Il tâta ses poches à la recherche de son badge puis fit demi-tour en grommelant des imprécations contre certaines mesures de protection excessives.
Une douzaine de vigiles travaillaient dans la salle de contrôle. Le plus grand nombre était affecté à la surveillance des écrans vidéo, le reste était réparti entre les écoutes téléphoniques et des manipulations d’ordinateurs dont les objectifs échappaient encore à N. Ce jour là, J. faisait fonction de chef d’équipe. Il allait d’un homme à l’autre, jetant un coup d’œil en passant sur les pupitres et sur les écrans, notant les évènements, même les plus insignifiants, sur un bloc-notes électronique qu’il tenait à la main. Il avait relevé l’heure de la sortie du juge à la seconde près et noterait son heure de retour avec le même soin.
   – Pour le cas où il lui arriverait un pépin pendant sa promenade, expliqua-t-il. En principe, J. consulta une fiche, il ne se promène jamais plus d’une vingtaine de minutes.
   En réalité, dans cette salle, constata N. il n’y avait rien à faire d’autre de sérieux que de se tourner les pouces, et ce n’était pas cette fausse effervescence autour des gadgets électroniques qui pouvait se révéler redoutable et l’empêcher d’agir. De plus, personne dans le poste de garde ne surveillait les vigiles durant leurs rondes ; ça ne leur serait même pas venu à l’idée de soupçonner l’un des leurs. Les hommes chargés d’effectuer les patrouilles, qu’il observa discrètement, partaient à l’heure pile lourdement harnachés et rentraient au poste, après leur mission pour rédiger leur rapport. RAS, rien à signaler, était ce qui figurait dans la presque totalité des comptes-rendus que N. avait pu consulter. Ce qui pouvait attirer l’attention d’un patrouilleur se résumait le plus souvent en une portion de grillage endommagée par un animal, un capteur en panne ou un arbre, voire même une fleur, abîmé par le vent. Rien qui ne puisse justifier une mise en alerte de la compagnie. C’était un travail désespérant de monotonie. 
   J. demanda que l’on amplifie le son pour écouter ce que disaient les quelques badauds qui flânaient dans les allées autour du forum ou bavardaient par petits groupes sous les arbres du parc. Bien que leurs conversations fussent banales et ternes comme la pluie, il en nota scrupuleusement les grandes lignes sur son bloc-notes après avoir mis en route les enregistreurs. Le patron des vigiles se justifiait en mettant en avant des risques de complots. Complots hypothétiques, bien entendu. Les communications téléphoniques interceptées sur le satellite se révélèrent également des plus anodines. Les caméras espionnèrent quelques épouses qui faisaient des emplettes dans l’un des supermarchés, qui engueulaient un domestique ou même qui prenaient leur bain, ce qui entraîna quelques sourires en coin. Car c’était aussi l’une des particularités de la résidence de l’Ouest de tolérer que les vigiles fourrent leur nez dans l’intimité des ménages. Encore une idée du psychologue de la compagnie. Si on ne voulait pas de bagarres et d’histoires sordides entre résidants, il valait mieux surveiller en douceur les hommes et les femmes dans les tranches d’âge vulnérables. Le psychologue se chargeait ensuite adroitement de les ramener à la raison ou à la discrétion. La paix à tout prix, telle aurait pu être aussi la devise de la compagnie.
   J. décida d’aller rendre visite aux chiens de patrouille et invita N. à l’accompagner. Les chiens, des bergers allemands de grande taille, sélectionnés par manipulation génétique, tournaient en rond dans des cages réparties autour d’une petite cour attenante au poste de garde. A leur entrée, ils se mirent à gronder et à aboyer en se jetant contre les grilles d’acier de leur enclos qui vibrèrent longuement sous les chocs.
   – C’est parce qu’ils ne te connaissent pas, dit J.
   – Et comment faire pour qu’ils me connaissent ?
   – Venir chaque jour passer quelques minutes avec eux. Se montrer patient et détendu. Au début je serai là, ensuite je te laisserai seul. Ça peut prendre quinze jours.
   – Très bien dit N., commençons tout de suite.

 



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   – As-tu rencontré la personne qui te doit de l’argent ? demanda Clara
   – Pas encore, répondit N. Je n’ai pas eu le temps de me promener dans la résidence. Ton père ne me quitte pas d’un centimètre et il m’emmène tous les jours passer l’après-midi chez les chiens. On en profite pour bavarder. On peut dire qu’il est méfiant le vieux J. Malgré que je sois officiellement embauché, il me pose toujours un tas de questions sur l’Afrique et sur ce que j’y faisais. Dieu merci, je m’étais documenté pendant que j’étais en prison et je peux dire que je connais l’Afrique aussi bien que si j’y avais passé dix ans à en visiter tous les recoins. Je voulais y vivre quand j’étais gosse. J’avais vu la photo d’un coucher de soleil rouge sur la savane, avec des éléphants à la queue leu-leu sur l’horizon. Pour moi, c’était ça l’Afrique.
   – Mais, dans ce cas, comment vas-tu t’y prendre pour approcher ton débiteur ?
   – Je l’ignore. Je vais y réfléchir. J’ai le temps, mon pognon ne s’envolera pas. Pour l’instant, je me familiarise avec mes nouveaux compagnons. Si tu veux mon avis, les vigiles de la résidence de l’Ouest sont aussi sympathiques que les matons de la prison du sud.
   Clara se mit à rire. N. était un garçon formidable, enjoué et débrouillard et elle ne regrettait pas de lui avoir loué sa chambre d’ami plutôt que de l’avoir présenté à la logeuse d’en face. Jamais un geste vulgaire ou une parole déplacée, il se comportait avec elle en ami dévoué, en grand frère, la plaçant en permanence sur un pied de stricte égalité.
Clara, malgré sa jeunesse ardente et son désir de profiter de la vie, adhérait totalement au plus extrême de ces courants de pensée qui avaient pris naissance une dizaine d’années plus tôt dans les milieux intellectuels féminins. Pour ces militantes l’amour conçu comme une suite d’abandons, de caresses et surtout d’accouplements, était à proscrire. « Cette chair étrangère, disait l’un de leur manifeste, qui fourrage en vous avec brutalité, la sueur qui nappe les corps, l’haleine de l’autre qu’il faut respirer, les postures avilissantes sont autant d’attitudes animales foncièrement dégradantes pour la femme et pour sa dignité... Sans compter les pratiques violentes et d’un autre âge qui relèvent plus de la psychiatrie que de l’amour véritable... L’amour oui, mais pur et clair comme du cristal, y lisait-on encore en conclusion après des dizaines de pages de la même veine, sans vils attouchements, sans caresses infamantes et avec un mâle fonctionnel délivré de sa perversité et de son chauvinisme. »
   Clara, à défaut d’avoir rencontré jusqu’alors le mâle fonctionnel à son goût, comptait avoir un enfant à sa convenance un jour futur en utilisant l’une des multiples banques d’embryons de la ville. Cependant ce N. tombé du ciel, beau, sympathique et robuste, bien qu’un peu âgé à son goût, pouvait devenir un jour ce que, dans leur langage codé, les adeptes de cette sorte d’amour courtois appelaient « Un parfait grand amour ». Même si son statut social n’était pas celui que ses père et mère, qu’ils aillent au diable, avaient rêvé pour elle. Elle avait donc renvoyé à plus tard ses prévisions de fécondation d’autant qu’elle avait des projets dans l’immédiat qui requerraient de sa part une entière disponibilité.
   N., conformément à son statut officieux de chevalier servant, quand il n’était pas de service et après avoir fait le tour en sa compagnie des tantes Suzie les plus malfaisantes, l’emmenait volontiers au cinéma panoramique ou l’invitait dans les restaurants et les dancings des complexes de loisir ultra chics. Tous d’ailleurs impeccablement gardés par des vigiles armés de fusils d’assaut et bardés de grenades défensives. Il se montrait partout en sa compagnie et en vivant sous son toit confirmait à tout un chacun sa position d’amoureux supposé. Cela sans jamais avoir fait la plus petite allusion à de quelconques sentiments de sa part. De ceux qui auraient pu les mener « aux si déplorables coucheries bestiales ». Bien entendu, elle ne lui avait jamais demandé non plus pourquoi il ne se comportait pas comme les autres garçons, lesquels lui auraient déjà sauté dix fois dessus au sortir de la salle de bain. Car elle était belle et appétissante, et cela même un eunuque inverti pouvait s’en rendre compte.
   N. de son côté avait accepté de partager son logement, fort cher au demeurant, surtout pour donner l’apparence de vivre comme un individu ordinaire, car il s’était très vite aperçu qu’il était surveillé étroitement par plusieurs individus qu’il supposait appartenir à la police. De plus Clara, en toute innocence, lui fournissait des informations de première qualité sur les habitants de la résidence de l’Ouest, en particulier sur le juge T. qu’elle connaissait bien, et même sur son propre père. Elle était intarissable sur le milieu des vigiles dans lequel elle avait grandi. Selon elle, s’ils se montraient si intraitables avec les autres, c’était pour mieux se livrer, en cachette naturellement, à toutes sortes de trafics pas catholiques. N. avait pris bonne note de la confidence.
   – C’est l’air du temps qui veut ça, lui avait-elle dit d’une voix empreinte d’amertume et de colère. Personne n’est honnête et vertueux aujourd’hui, à côté de l’honnêteté scrupuleuse qui avait cours au temps de l’âge d’or...
Ensuite, elle lui avait longuement détaillé ce qu’elle, et ses camarades, elle en avait beaucoup et certains de fort bizarres, entendaient par « l’âge d’or ». Elle lui avait énuméré les nombreux bienfaits que l’on pouvait en espérer, s’il revenait un jour. Par-dessus tout, elle en était convaincue, cet âge d’or devait ramener un esprit civique rigoriste et salubre chez les sauvages de la ville. Laquelle redeviendrait, comme autrefois, la patrie de la vérité, de la justice et de la liberté. Qualités perdues au fil du temps sans que personne ne sache trop quand et comment. Il avait accepté avec amusement, et sans croire à ce qu’il traitait en son for intérieur de rêveries d’adolescents, de jouer avec elle au conspirateur. Il lui avait, évidemment, en roulant des yeux angoissés, juré de ne jamais divulguer ce qu’elle pourrait lui révéler à ce sujet.  
   Clara, l’avait alors invité dans les lieux, boîtes de nuit le plus souvent, où se réunissaient ses amis. Il s’y était senti étranger, mal à l’aise et guère en sécurité. Trop de monde et trop de bruit, et fréquentés par une faune aussi insensée et hétéroclite que si l’on s’était donné rendez-vous à l’une de ces croisées de routes interplanétaires si chères aux films de science-fiction. Cependant, et c’était là l’essentiel à ses yeux, il faisait plaisir à la jeune fille en lui tenant compagnie, en lui versant à boire et en l’invitant à danser. La mode la plus en vue chez les garçons et les filles habitués de ces lieux, était d’être hideux et pour y parvenir l’on se faisait déformer le visage à l’envie dans des officines de chirurgie esthétique. On se faisait allonger le cou jusqu’à ressembler à un dindon, déformer les oreilles en cornet, tirer la lèvre inférieure jusqu’à ce qu’elle pende comme un bavoir, arracher une paupière ou percer le nez et les joues en de multiples endroits de telle façon que les dents où les gencives soient visibles. Sans compter les nombreuses cicatrices factices ou réelles, violettes et tuméfiées, que l’on exhibait sur le front et le reste du corps. Heureux celui qui naissait bigle, nanti d’un bec de lièvre ou qui, enfant, était tombé dans la friture. C’était pour ces jeunes gens une manière de combattre le morne univers qui les entourait, affirmait une école de sociologues ; pour l’école concurrente c’était au contraire le meilleur moyen de s’y intégrer.
   Quoi qu’il en soit, les amis de Clara, ceux que l’on pouvait qualifier de « normaux » pour autant que cette norme puisse être définie, étaient naturels, sincères et amicaux. N. les écoutait avec plaisir des nuits entières s’échauffer et débattre de l’âge d’or jusqu’à ce que l’un d’eux monte sur une table et invite tout le monde à le suivre dans la rue pour commencer illico la révolution. Plusieurs fois, il avait craint que la police de la ville n’intervienne, mais par chance, cela ne s’était jamais produit. Il faut dire aussi que ces révolutionnaires-là n’allaient jamais plus loin que la porte de l’immeuble qui leur donnait asile. Avec le retour de l’âge d’or, prophétisaient-ils c’était le bonheur pour tous assuré. Et, selon eux, ce n’était même pas difficile d’y parvenir...
   N. et Clara avaient, un soir, aperçu le docteur C. dans un restaurant huppé. Il était seul et paraissait s’ennuyer. Un tourbillon de réminiscences cuisantes avait assailli N. mais prudemment, il avait entraîné sa compagne vers une table dans un angle qui les masquait à la vue du médecin. Il avait cru voir un ancien détenu, un type dangereux, s’était-il borné à dire pour s’excuser. L’une des questions qu’il voulait justement poser au juge T. concernait le rôle exact de C. dans le meurtre de la jeune chanteuse. Si C. était le coupable, et il pouvait l’être plus que tous les autres, le juge devait s’expliquer sur son étonnante mansuétude à son égard.
   Tirer le coupable au sort, avec un assassin sous la main aussi plausible que l’était C., était insensé, sauf si l’on voulait le protéger. N. à cette époque, espérait faire une carrière de diplomate et avait commencé à passer avec succès les examens et concours nécessaires. Mais au lieu d’occuper un poste de choix dans une ambassade, d’avoir une vie heureuse et sans soucis, il était allé moisir en prison. Il y avait là motif à être révolté. Autant, sinon plus, que les petits copains de Clara.
   Après s’être étendue comme à l’accoutumée sur les félicités attendues d’un retour à l’âge d’or, Clara, justement ce soir-là, lui avait révélé qu’un soulèvement contre le gouvernement actuel et une prise du pouvoir par ses amis n’étaient pas à exclure dans les semaines à venir. Elle avait, à ce sujet, des informations sérieuses émanant des plus hautes instances du mouvement. Pour preuve, elle avait sorti un tract de sa poche et l’avait poussé vers N. après l’avoir masqué sous sa serviette.  Une fois passées les habituelles références aux droits inaliénables de l’homme et les sempiternelles exhortations au partage des richesses, Bossuet y faisait déjà allusion dans ses sermons se souvint N., on pouvait y lire : « Nombreux sont ceux qui refusent qu’il y ait plusieurs catégories marquées de citoyens, les riches qui se prélassent dans les résidences surprotégées et les innombrables pauvres qui meurent de faim dans des villes insalubres, tyrannisés par des hordes impitoyables et impunies. Nombreux sont ceux qui veulent une police efficace et une justice égale pour tous, qui refusent que la loi puisse être appliquée par des vigiles surarmés aux ordres de chefs de bandes eux-mêmes à la botte des plus riches. Nombreux sont ceux qui pensent que la santé doit être également accessible à tous et la vente d’organes humains réglementée de façon à ce que tout le monde puisse en bénéficier à des prix raisonnables. La science devra être contrôlée et surveillée de manière à ce qu’elle progresse harmonieusement pour le bien exclusif de l’homme. Nombreux sont ceux aussi qui souhaitent que la ville retrouve la beauté qu’elle a perdue et que nous avaient légué les générations précédentes. Enfin, nombreux sont ceux qui estiment que la production ou le commerce ne peut être une fin en soi mais qu’ils doivent répondre à des nécessités et à des aspirations exprimées par la population. Que ceux qui pensent comme nous viennent grossir les rangs des partisans de l’âge d’or. Apprêtez-vous à vous battre à nos côtés, ceux qui ne seront pas avec nous seront contre nous, etc. »
   La charte de l’âge d’or, qui circulait sous le manteau et dont Clara possédait un exemplaire, qu’elle avait même un soir fourré sous le nez de N., développait les mêmes arguments mais stipulait entre autres choses, ce que N. jugeait extravagant, que « grâce aux progrès de la médecine, les humains devaient naître strictement égaux désormais ».
N. en avait conclu, face à cette promesse de tumulte prochain et avant que le pays ne s’embrase, qu’il était temps de mettre ses projets personnels à exécution. Il avait cependant estimé prudent et honnête d’avertir son amie sur les résultats que l’on pouvait escompter d’une révolution dont les objectifs étaient aussi généraux et inconsistants que n’importe quel programme politique ordinaire. L’homme vertueux, l’état vertueux ? Pff, la plus néfaste des utopies ! selon lui. Il suffisait de plonger son nez dans les livres pour s’en rendre compte, lui disait-il, et il citait Zamiatine ou ce fou cruel de Saint-Just. Clara cependant voulait ignorer ce que les livres, et Zamiatine, enseignaient, le temps présent suffisait amplement à alimenter ses réflexions. L’âge d’or était dans sa tête, bien construit et en état de marche... N’en déplaise à ce trouillard de N., pensait-elle de son côté.
   N. chercha une bibliothèque publique pour lui prouver, à travers quelques documents historiques sérieux et bien sentis, ce qu’il avançait. Il n’en trouva qu’une encore en état dans la ville, mais elle ne disposait que de quelques romans sentimentaux et quantité de livres de cuisine. Comparée à la bibliothèque de la prison, si pourvue en bouquins de toutes sortes, celle-ci paraissait d’une pauvreté et d’une indigence sans bornes. On aurait dit que le bibliothécaire avait suivi à la lettre, peut-être judicieusement d’ailleurs, le conseil d’un vieil auteur qui écrivait jadis : « Nathanaël, jette mon livre ! ».
   Clara, qui ne renonçait pas, malgré tout, à l’embrigader, lui proposa un soir de prendre le commandement d’un groupe d’insurgés.
   – Non, c’est impossible ! lui avait-il répondu, et la violence de sa réponse l’avait lui-même surpris. Tu es peut-être un Robespierre ou un Lénine en puissance, mais moi qui suis un homme très ordinaire, je n’ai aucune aptitude pour tenir le rôle que tu veux me faire jouer. En outre, j’ai d’autres raisons, que je préfère taire, pour ne pas accepter... En vérité, je me demande même parfois si je ne préfèrerais pas retourner en prison ?
Après tout, avait-il réfléchi par la suite, éliminer le juge T. c’était aussi aider à l’avènement de l’âge d’or. Mais cela il ne pouvait l’avouer à Clara. Cette nuit-là, seule dans sa chambre comme à l’accoutumée, la jeune fille, après s’être demandée qui pouvaient bien être ce Lénine et ce Robespierre, trouva que son parfait grand amour avait parfois des attitudes et un comportement de parfaite poule mouillée.

 
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   Anna, l’épouse du juge T. était diplômée en droit, parlait et lisait plusieurs langues couramment. Elle était employée comme secrétaire-documentaliste dans un cabinet d’avocats renommé lorsqu’elle avait rencontré son futur mari. C’était au cours d’une visite professionnelle qu’il avait faite à ses employeurs, il y avait un peu plus de vingt ans de cela. Personne n’aurait eu l’idée ce jour-là de parler d’un coup de foudre, ils s’étaient serré la main cérémonieusement et plutôt froidement.
   À cette époque on voyait arriver dans les bureaux les ordinateurs de huitième génération. On prêtait à ces engins une forme d’intelligence capable d’analyse et de décision, et en tout cas suffisante pour tenir des postes d’un niveau de compétence relativement élevé.  Une machine de ce genre avait été installée, un beau matin, dans le cabinet d’avocats. Ce n’était pas une machine très encombrante, une portion de placard avait suffi à l’héberger. Aussitôt, elle s’était mise au travail, traduisant, comparant, analysant et synthétisant, sortant des lettres et des factures irréprochables et établissant des dossiers, peut-être monotones, mais sans une seule erreur et impeccablement renseignés. Elle effectuait des recherches dans les archives plus vite que n’importe laquelle des documentalistes et répondait au téléphone, souvent à plusieurs interlocuteurs en même temps, avec une célérité épatante. En tout cas cent fois plus vite que la petite Malienne affectée à l’accueil. Elle donnait même des conseils aux secrétaires en place d’une voix suave et distinguée, peut-être même légèrement ironique, puis vérifiait et insistait jusqu’à ce que ses recommandations soient suivies d’effets. Un après-midi, Anna, à bout de patience avait plaqué son travail en cours, pris son manteau et était partie pour toujours, ulcérée d’être corrigée par cette bécane trop zélée.
   – Ce que vous allez vous amuser maintenant ! lui avait confié son directeur d’un ton hypocritement enjoué en lui remettant la brochure du gouvernement qui traitait de ce genre de situation et son cadeau de départ. Elle avait ensuite vainement attendu chez elle les loisirs pharamineux qu’on lui promettait dans la brochure puisque désormais, y était-il écrit, « Les machines feraient pour nous les plus rebutants travaux en nous laissant plus de loisirs qu’aucune civilisation n’avait jamais connus ».
   Elle avait ensuite épousé le juge, qui l’en priait depuis longtemps, quand elle eut compris que ses efforts pour retrouver un travail à son goût seraient vains désormais et lorsque ses économies eurent fondu, car il lui fallait bien vivre et manger. C’est à ce moment-là qu’ils avaient acheté une villa dans la résidence de l’Ouest. Elle s’y était claquemurée pour y ruminer à son aise l’échec de sa vie professionnelle.  Plus tard, se rendant compte qu’avec le juge elle n’aurait au mieux qu’une existence de potiche agréable à regarder et tout juste bonne à organiser les somptueux banquets dans lesquels il se complaisait, elle était devenue positivement enragée, accusant pèle mêle la société, Dieu et son mari de l’avoir flouée et réduite à rien, à un zéro inutile. Bonne à jeter aux chiottes ! disait-elle amèrement d’elle-même.
   Au bout d’un long temps de réflexion, elle s’était alors rangée du côté de ceux qui rêvaient d’autre chose qu’un monde de machines, sans trop savoir d’ailleurs ce qu’elle aurait mis à leurs places. L’essentiel, pensait-elle, c’était d’avoir une cause à soutenir et partant un but à donner à sa vie. Progressivement elle en était venue à entretenir, avec quelques-uns des responsables du mouvement naissant pour le retour de l’âge d’or, une correspondance suivie et codée sur ce qui tenait lieu alors d’Internet. Car l’Internet de jadis s’était passablement déglingué, ne servant plus que la cause de nombreux fanatiques ou ne travaillant plus qu’au profit exclusif des marchands. Cela avait duré des années, le temps pour le mouvement de s’affirmer et de recruter ses militants et ses cadres. Bien entendu, son mari ignorait tout de cette activité, qu’il aurait estimé par ailleurs hautement subversive. Mais comment aurait-il pu se douter de quelque chose, lui qui l’avait toujours tenue pour une sorte d’évaporée sans consistance. N’avait-elle pas quitté, sur un coup de tête, une situation des plus lucratives et enviables ? Même de s’être mariée avec lui prouvait qu’elle n’avait guère de raison. Au contraire, pour les leaders de l’âge d’or, elle était de ceux dont les avis étaient les plus pertinents et les mieux fondés. Dans le gouvernement à venir, ils lui avaient réservé une place de choix au côté des dignitaires et lui avaient confié d’ores et déjà la direction de l’instruction publique. En attendant, elle dirigeait l’action de centaines de groupuscules clandestins chargés de propager leurs idées dans la zone sud.