Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

   Il s’approcha encore de quelques pas, poussé par une puissante et inquiétante pulsion. Alors la voix se fit encore plus chaleureuse et persuasive. Il ne comprenait pas clairement ce qu’elle lui racontait mais la soif desséchait jusqu’au sang sa gorge et son palais. Dans le même temps, le goéland là-haut semblait l’inviter à s’envoler vers des mers et des plages tropicales surchauffées. Il s’y vit même en compagnie de la belle inconnue. Soudain, des centaines de bouteilles embuées apparurent devant ses yeux qui laissèrent couler leur contenu, telle une source dorée et glacée tombant du ciel vers ses lèvres. Il ouvrit la bouche...
Une main l’agrippa par sa manche et le tira en arrière. Aussitôt la soif disparut.
   –  Alors mec, on ne connaît pas tante Suzie ? fit une voix moqueuse.
  Une jeune femme le tenait fermement par le bras. Il chancela et eut l’impression d’être à deux doigts de s’évanouir.
   – Tante Suzie, le nec plus ultra de la pub, continua la jeune femme en montrant l’affiche. On ne connaît plus que ça, la publicité hypnotique. C’est même mon boulot. Beaucoup d’électronique, de chimie et un peu de psychologie. Cependant ça ne marche convenablement, disons sans trop de casse, que si la proie est habituée, saturée même par les pubs ordinaires. Pour, elle hésita sur le mot, les étrangers, ou ceux qui n’ont pas l’habitude, le choc est tel qu’il risque de les rendre cinglés pour un bon bout de temps !
   – Je vous crois volontiers, murmura N. en se frictionnant les yeux et les tempes. Impressionnant.
   – N’est-ce pas. C’est pas mal foutu et j’ai quelques remords à bosser là-dedans, aussi, après le travail, je parcours la ville pour éviter que de pauvres couillons ne tombent dans les filets des tantes Suzie et courent dans l’épicerie la plus proche s’acheter une caisse de cette cochonnerie. D’où venez-vous pour vous être fait piéger si facilement ?
   – Je sors de prison. Une perpète commuée en vingt ans, déclina N. machinalement et d’une voix caverneuse. Dans la seconde, il fut médusé par la sincérité et la désinvolture de sa réponse.
   – C’est l’effet « sérum de vérité » des tantes Suzie, un effet secondaire destiné à forcer le consommateur à avouer ce qu’il possède dans son porte-monnaie. Il ne faudrait pas qu’il achète au-dessus de ses moyens, vous comprenez. Par bonheur, son effet ne dure pas... Je ne connais pas les raisons qui vous ont amenées en prison, mais vingt ans c’est un bail. Vous avez trucidé un banquier ou une vieille dame pour lui voler ses économies ?
   N. sourit. La conscience lui revenait lentement.
   – Même pas, répondit-il. Je vais vous surprendre, je n’avais rien fait. J’étais suspect, c’est tout. Comme toutes les personnes présentes au moment du... du drame.
   – Sincèrement, bien que vos affaires ne m’intéressent pas, j’ai de la peine à vous croire, murmura-t-elle.
   N. se demanda soudain pourquoi il cherchait à convaincre cette fille. La réponse était qu’il désirait ardemment être cru, clamer son innocence devant cette inconnue tombée du ciel ; l’effet sérum de vérité sans doute qui se poursuivait encore un peu. Cette pub, décidément, produisait des effets terrifiants et sournois.
   – Vue de loin, votre affiche est tout à fait ordinaire, anodine. Il faut s’en approcher pour s’apercevoir qu’elle est dangereuse. Sachant cela les gens l’admettent quand même dans leur environnement et personne ne songe à la détruire. Je vous demande juste de vous comporter de la même manière avec moi et de m’accepter. Vous pouvez me croire dangereux si ça vous chante, je ne cherche pas à me vendre, ni à délivrer une bonne parole. Je vous dis ce qu’il en est, c’est tout. Vous me paraissez très sympathique et sincère ; mais si vous le voulez, je peux m’en aller tout de suite et arrêter là la discussion.
   – Non, non, ça va, je vous crois. Mon nom est Clara, et ne vous avisez pas de casser une tante Suzie vous retourneriez illico en prison.
  – Merci de me prévenir. Je m’appelle N. Rien que N. Je suis à la recherche d’un travail, d’une chambre convenable et pas chère dans un quartier tranquille.
Clara examina le plan que tenait N. et lut l’adresse qui y figurait. Elle fit la grimace.
   – Un quartier tranquille ça ? Ce n’est pas vraiment le cas. Il y a le complexe hospitalier et tout près une énorme clinique. Les ambulances vont et viennent à n’importe quelle heure en faisant marcher leurs sirènes à fond comme si tout le quartier était sourd. Sans compter les hélicoptères, les camions et tout le reste... Même les fauteuils roulants y sont bruyants.
   – Où est-il le temps où près de cette sorte d’endroit on trouvait des panneaux « Hôpital-Silence », soupira N. C’était au temps de la grand-mère de mon grand-père, sans doute, quelque part au fond des âges.
– Les grands-mères racontent toujours des conneries sur le prétendu « bon vieux temps » affirma Clara avec l’apparence de la meilleure foi. En réalité elles souffraient du froid le plus vif et mangeaient un jour sur deux. Et encore des saletés qui les rendaient malades.
  – Fichtre ! Dans quels pays vivaient-elles ces pauvres femmes?
Clara se mit à rire.
   – C’est ce qu’il convient de dire aujourd’hui quand on aborde ce sujet. J’ai appris ça dans mes cours de pub. On y raconte aussi que c’est grâce aux entreprises planétaires que les gens mangent à leur faim et n’ont plus froid... Vous devriez venir dans mon quartier, dit Clara soudain redevenue sérieuse. En face de chez moi, il y a des chambres à louer.
   N. approuva et lui emboîta le pas.
   – Dites N., vous qui êtes costaud, vous  pourriez m’aider le soir, après le travail, à empêcher les gens de s’approcher des tantes Suzie ?
   – Peut-être, si vous m’aidez pour autre chose.
   – Quelle autre chose ? fit Clara sur ses gardes.
   – J’ai besoin de tuyaux sur une résidence, la résidence de l’Ouest, dit N.
  Longtemps après cette conversation, il s’était demandé pourquoi il avait aveuglément fait confiance à cette gamine. L’instinct, probablement ; cet instinct qui permettait de jauger les hommes au premier coup d’œil et qui s’était développé, peut-être, car c’était bien la première fois qu’il avait affaire à lui, dans l’univers farouche de la prison.
   – Drôle d’idée. Si c’est pour un hold-up, je vous préviens qu’elles sont surveillées et gardées autant qu’un bagne.
   – Pourquoi un hold-up ? J’ai juste quelqu’un à voir, dit N. d’une voix neutre.
   - Une ex-petite amie ? Clara avait un sourire ambigu en disant cela. Votre génération passe pour être si sentimentale.
   – Non, quelqu’un qui me doit de l’argent et qui ne veut pas me le rendre.
   – Très bien, je vous aiderai d’autant mieux que mon père y est gardien. Enfin vigile, gardien n’est pas un mot qu’il affectionne.
   N., par la pensée, remercia la providence qui avait placé Clara sur sa route. Il examina la jeune fille du coin de l’oeil. Il constata d’abord qu’elle n’était pas très grande mais qu’elle avait la démarche énergique de quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Puis il regarda le visage aux joues halées, grêlées de taches de rousseurs et vit que les traits étaient harmonieux et délicats, que la bouche était menue et que deux fossettes amusantes l’encadraient. Ses yeux croisèrent ceux bleu-marine, vifs et pénétrants, de la jeune fille qui l’examinait aussi à la dérobée. Elle lui fit un sourire. La combinaison de polyvinyle mauve et blanc moulait un corps aussi musclé que celui d’un garçon, malgré tout agrémenté de seins agréablement volumineux. N. déplora que les jeunes filles, du moins celles qu’il avait croisées sur sa route ne conservent guère plus de cheveux sur le crâne qu’un fusilier marin américain du « bon vieux temps ». Clara, pour son compte n’en avait gardé que quelques millimètres, drus et d’un roux sombre. Un pelage qui convenait à la beauté virile et naturelle qu’elle semblait vouloir cultiver.
   Que voulait-elle dire par une génération sentimentale ? se demanda-t-il soudain. Il lui posa la question mais elle lui répondit par un rire joyeux et un geste de la main qui voulait dire que tout cela n’avait pas d’importance. C’était juste pour parler, dit-elle. Excusez-moi, je n’ai plus l’habitude des gens, et moins encore l’habitude des filles, admit N.
En chemin, ils intervinrent pour dégager un noir en guenilles qui se tordait les mains de désespoir et roulait des yeux angoissés, des pattes d’une tante Suzie qui lui brandissait sous le nez un panier de fruits qui ressemblaient à d’énormes pommes rouges. Le noir fila ensuite sans demander son reste, exactement comme un animal sauvage délivré d’un piège.
   – Vous voyez, lui dit Clara, ici ce sont des fruits, tout à l’heure c’était de la boisson, mais ce peut-être n’importe quoi.
   – Comme par exemple ?
   – Au début, grâce à ça, on a vendu du mâchefer dans des boîtes en carton, des centaines de tonnes provenant des usines d’incinération et de retraitement. Des déchets dont le gouvernement ne savait plus que faire. Les épiceries ont dû rester ouvertes jour et nuit. J’ignore ce que les gens en ont fait ensuite. Certains journalistes ont tenté de démontrer que cette opération en réalité, avait été menée pour éliminer les surplus de carton. Carton ou mâchefer, c’est comme ça que les choses se passent aujourd’hui...

                                                                            6
 
  
   Il existait malgré tout dans la ville quelques personnages riches qui n’avaient pas cru nécessaire d’aller habiter dans les résidences. Le docteur C. était de ceux-là. Son cas était cependant un peu différent des autres, artistes et excentriques pour qui la bohème était avant tout un art de vivre, car c’était un médecin, un homme rassis, un scientifique ayant la tête fermement plantée sur les épaules que rien, en dehors peut-être d’un effondrement de la cote des impressionnistes français, n’effrayait. Il possédait dans la ville la plus grosse clinique du comté, une clinique renommée qu’il dirigeait lui-même et qu’il ne pouvait par conséquent déserter, même la nuit. Il s’y était fait aménager au dernier étage un appartement somptueux, dans lequel était exposée sa fabuleuse collection de peintures, dont la vue donnait sur le fleuve et l’autoroute et dans lequel il demeurait toute l’année.
   Cette clinique, la clinique Saint François d’Assise, était à l’origine spécialisée en traumatologie mais sous l’impulsion de C. elle était devenue l’unique pourvoyeuse en organes humains du gigantesque complexe hospitalier voisin, spécialisé dans les greffes et réputé pour ça dans le monde entier. Les prélèvements d’organes, leur vente et les greffes qui en découlaient, représentaient l’un des marchés le plus juteux de la médecine moderne. Au fil des années, et grâce aux progrès de la biochimie, et Dieu sait si la biochimie était devenue une science complexe et omniprésente dans pratiquement toutes les disciplines scientifiques, on était parvenu à greffer d’un humain à l’autre tous les organes imaginables, sauf le cerveau. Encore que des expériences fussent en cours qui permettaient d’espérer des résultats durables dans un avenir proche.
   Car le cerveau n’était plus cette terre inconnue de naguère et on était parvenu, petit à petit, à en comprendre les mécanismes les plus dissimulés et les plus mystérieux. Toutefois la greffe du cerveau posait quelques problèmes juridiques et moraux, en effet, en cas de délit qui était coupable, l’ancienne ou la nouvelle personnalité ? Le juge T., dans une émission de télévision restée célèbre, en avait débattu avec des psychologues et des philosophes qui souhaitaient qu’une loi vienne le plus rapidement possible trancher ce nœud gordien. Il y avait des modes aussi. En ce moment la grande vogue était la greffe d’utérus chez les homosexuels qui souhaitaient avoir des enfants par la voie « naturelle ». Hier, il était de bon goût de se faire greffer un bras ou une jambe de couleur différente, voire un nez ou une oreille supplémentaire. C. dans des articles pour les magazines féminins encourageait ces petites dérives qu’il estimait fort amusantes, et lucratives.
   En utilisant des rabatteurs et des campagnes publicitaires habiles, c’est d’ailleurs à l’occasion de l’une d’elles qu’avaient été expérimentées pour la première fois les tantes Suzie, la clinique ne manquait jamais de donneurs. « Vendez votre cœur pendant que vous êtes en bonne santé, vous pourrez en récupérer un autre plus tard et vous enrichirez, en attendant, ceux qui vous aiment. » affirmait un slogan. Un autre ventait les mérites qu’il y avait à se débarrasser d’organes superflus et susceptibles d’attraper des cancers et autres cochonneries de maladie coûteuses à soigner. Les arguments pour s‘alléger d’un intestin, d’un rein ou d’autre chose ne manquaient pas.  La plupart des donneurs se contentaient de vendre l’un des organes en double, comme les reins, les poumons, les testicules, les yeux, les pieds, les bras, les mains ou en abondance comme les doigts, les dents, les orteils, les cheveux ou les intestins. Mais quelques-uns allaient plus loin et vendaient leur foie, leurs deux poumons et leur cœur, organes rares et par conséquent payés à prix d’or, acceptant de vivre par la suite avec l’assistance permanente des machines de la clinique.
   En général, lorsqu’ils en arrivaient là, ils vendaient aussi tout ce qui était monnayable, y compris leurs deux jambes qui ne leur servaient plus à rien. Le docteur C. au cours des visites préliminaires les y incitait car la place tenue par un cul-de-jatte, même alité, n’est pas celle d’un individu entier. Ces ventes, qui étaient censées rapporter une fortune au donneur en vérité enrichissaient d’abord ses héritiers, enfants, vieille maman ou conjoint. Ses « petits pensionnaires », comme il les appelait affectueusement, étaient également des réservoirs inépuisables de peau, de sang et de moelle épinière. Les seules obligations qu’il imposait aux donneurs avant d’acheter quoi que ce soit, étaient qu’ils fussent dans la force de l’âge et en parfaite santé. Ceci pour des raisons évidentes de qualité. Ils étaient en priorité recrutés chez « les tiques et les puces » qui espéraient ainsi sortir de leur misérable condition. Jadis ils auraient été gladiateurs, sportifs ou mercenaires. Il arrivait aussi que des illuminés, des mystiques, viennent se proposer d’eux-mêmes et à titre gracieux afin de soulager les souffrances de leurs prochains. Les prochains en question vivaient en général dans des résidences fastueuses ou sur quelques îles du Pacifique ou des Caraïbes réservées aux très grandes fortunes et se moquaient des donneurs comme de leur première rognure d’ongle. Ce qui les préoccupait avant tout c’était d’avoir l’organe le moins cher et de la meilleure qualité.
   Ainsi va le commerce mondial, pensait fataliste le docteur C. qui fabriquait néanmoins de fausses lettres de remerciement, sur parchemin, qu’il remettait solennellement à ces saints modernes. Il ne faut pas non plus décourager le bénévolat, prétendait-il fort justement. Ses affaires avaient été rapidement si prospères qu’il avait monté, dans divers pays voisins, une douzaine d’autres cliniques succursales auprès d’un nombre équivalent de complexes hospitaliers. D’autant que les lois internationales propres au marché des organes le favorisaient, au détriment des donneurs et des receveurs. Bénéficiant pratiquement d’un monopole, C. imposait ses prix, arguant de frais importants de conservation, sans oublier l’entretien des fameux « petits pensionnaires » qui lui coûtaient chaque année un peu plus. Il avait succédé à son père, chirurgien renommé, qui lui-même avait succédé à son père, ancien médecin militaire. Ce dernier, après son départ de la marine, s’était établi dans la ville, florissante et belle à l’époque, pour y construire sa première clinique. Issu d’un milieu où l’argent était dépensé sans compter, fils et petit-fils de médecins réputés, rien ne semblait devoir troubler la carrière prometteuse du jeune C.
Sa thèse qui portait sur les xénogreffes, ou transplantation d’organes d’animaux vers les humains, avait impressionné le jury et avait reçu la mention excellente. Sauf accident, et Dieu sait si le jeune C. vivait dans un monde protégé, et même calfeutré, il allait faire une carrière sans anicroches et augmenter substantiellement la fortune déjà grande de la famille.  
   L’accident avait pourtant eu lieu, malgré toutes les précautions prises. Au sortir de l’université, il s’était amouraché, comme un héros de roman de gare, d’une demoiselle au beau visage et au corps sans défaut qui brillait dans la chansonnette. Il l’avait invitée dans la villa de ses parents à l’occasion des vacances d’été, elle avait accepté avec l’intention de changer d’air et de se reposer avant de préparer son prochain tour de chant.
Il fit très chaud cette année-là. Dans la vaste et confortable villa des C. on vivait à demi nu au milieu d’une abondante domesticité, ou employés du tertiaire, dont les tâches essentielles étaient de préparer chaque jour une fête nouvelle pour les invités. Le clou en était le dîner du soir, car le cuisinier, sorti major d’une école hôtelière britannique, aurait pu rivaliser avec les meilleurs chefs du pays. Naturellement les C. choisissaient méticuleusement leurs convives et l’on se battait pour en être. Quelques jours avant que se terminent les vacances, au cours du dîner, le jeune C., plus amoureux que jamais, avait demandé la main de la chanteuse avec toute la gravité et la solennité qui sied à un descendant de la si glorieuse famille C. Laquelle avait aussi compté un abbé bien connu au siècle précédent. La jeune femme avait répondu sèchement « Non ! », et rien que non, devant la famille déconfite et les invités ébahis et surtout choqués que soit ainsi gâchée, pour des futilités sentimentales, l’une des dernières fêtes de l’été.  Pis, elle l’avait humilié en se moquant ouvertement du peu d'exaltation qu’il mettait à lui faire l’amour. Ce parler sans détour et cette attitude brutale et directe était une mode à l’époque chez les jeunes gens branchés et donnait un style percutant, voire explosif, aux conversations en général. Et à celles des artistes chanteurs en particulier, quand leur impresario leur en donnait l’autorisation.
   – Il faut t’agiter la nouille toute la nuit pour parvenir au matin, enfin, et pendant quelques secondes, à en faire usage convenablement, lui avait-elle jeté au visage.
   Elle avait certes beaucoup bu ce soir-là, mais elle en avait aussi sa claque du jeune homme, de sa famille illustre et riche et des amis pique-assiette. Cela l’amusait de couper les ponts sur un esclandre qui serait commenté le lendemain par les journalistes de toutes les télés nationales et de tous les journaux à potins. Elle voulait, en quelque sorte, une sortie de scène à son avantage, en outre, il était de bon ton, dans son milieu, de mépriser l’argent et le luxe. Le jeune C., mortifié, courut se cacher dans sa chambre et ne reparut plus. Le lendemain matin la chanteuse était retrouvée morte dans la piscine.
   Les gendarmes, confus d’avoir à pénétrer dans l’intimité d’une famille si éminente, et peu convaincus en vérité de l’importance de leur mission, menèrent une enquête sur la pointe des pieds. La réputation de cette jeune chanteuse étant comparable à celle de madame de la Trémouille laquelle, dans un lointain passé et selon l’avis des experts, avait usé plus de paires de couilles que la Grande armée n’avait usé de souliers, ils ne furent guère plus zélés que s’il s’agissait d’un vol de poulets. Bref, après avoir mené une enquête en dépit du bon sens, ils négligèrent la plupart des indices et des preuves. Il paraissait pourtant clair que le jeune C. était le plus soupçonnable, mais il jura solennellement s’être couché après avoir pris un somnifère sans avoir revu la jeune femme. Naturellement, les gendarmes ne mirent pas en doute sa parole. D’autant que le célèbre criminologue à la retraite Jacob C., en vacances dans sa famille, ne les quittait pas d’une semelle. En fin de compte, ils dénombrèrent cinq suspects parmi les hommes, en comptant quand même le jeune C. La demoiselle, qui n’était pas bégueule, ayant accordé ses faveurs à chacun, et plusieurs fois. Au point d’en avoir fait des rivaux, selon la philosophie des enquêteurs qui voyaient dans cette affaire un drame de la jalousie sans mystère. Ils n’allèrent pas cependant jusqu’à soupçonner les domestiques mâles car la chanteuse n’était pas dépravée à ce point.
   Aucun n’avoua le meurtre et le juge T. chargé de l’affaire inaugura, semble-t-il, la méthode qui allait le rendre célèbre. Il tira au sort parmi les suspects et c’est un ami du jeune C., que ce dernier avait invité également pour les vacances, un étudiant en sciences politiques dénommé N. qui fut déclaré coupable en bonne et due forme, et, évidemment, condamné. Plus tard, l’avocat de N. se battit pour que le procès soit révisé et que l’enquête reparte à zéro. Tout ce qu’il obtint au bout de dix ans de procédure fut que la peine de perpétuité soit commuée en vingt ans de réclusion. Les parents de N. payèrent l’avocat, puis ruinés, se laissèrent mourir.
Dire que les remords empêchaient C. de dormir serait exagéré. A peine si, de temps en temps, les gémissements et les borborygmes que poussa la chanteuse, tandis qu’il lui maintenait la tête sous l’eau dans sa baignoire, remontaient à sa mémoire. Il les chassait alors comme l’on chasse les souvenirs d’enfance dans lesquels on ne se présente pas à son avantage. À quatre heures du matin, il avait jeté le corps dans la piscine puis était allé rédiger un certain nombre de lettres pour mettre de l’ordre dans ses affaires, car il était tout à fait convaincu que l’on viendrait l’arrêter dès le meurtre connu. L’enquête lui ayant prouvé le contraire, le procès terminé il s’était lancé dans son travail de chef de clinique comme d’autres entrent en religion, avec ferveur et abnégation.
   Le juge T. lui, n’avait pas été dupe et connaissait le coupable. Ses propres déductions, meilleures que celles des gendarmes, l’avaient conduit indubitablement au jeune médecin. Au cours d’un repas, car le juge était devenu un familier de la table des C., il avait décortiqué l’affaire en changeant les noms, les lieux et l’époque. Seul le jeune C. avait compris de quels événements il s’agissait.
   – Pourquoi ne pas avoir fait arrêter le vrai coupable, lui avait-il alors demandé d’une voix brisée.
   – Parce que ce coupable-là ne pouvait récidiver, avait répondu le juge. Ce n’était ni dans sa nature, ni dans son éducation. De plus, il était plus utile à la société dehors que dedans. Par contre, le criminel désigné par le tirage au sort, dès cet instant, pouvait à tout moment commettre un meurtre abominable, par vengeance principalement mais, même si cela parait extravagant, pour justifier aussi de son arrestation. Il fallait donc le condamner durement. Le condamnant durement, il devenait un exemple très dissuasif. Par dépit C. ne s’était jamais marié, il avait épousé la science, affirmait-il pompeusement quand on l’interrogeait. Certains disaient qu’il avait épousé d’abord le fric et qu’il passait ses nuits, tel le comte Dracula cherchant une victime, à déambuler parmi les centaines de petits pensionnaires ficelés à leurs machines dans le vaste sous-sol carrelé et climatisé de la clinique Saint François d’Assise avec l’espoir de leur prélever un chicot ou un moignon pour presque rien. 
   Qu’il fut rapace et insatiable au point de les dépecer petit bout par petit bout, presque quotidiennement, que leur vie serve à l’enrichir et à prolonger l’existence de gens de médiocre caractère n’effleuraient pas les donneurs. Ce qu’ils enduraient était logique, normal, conforme aux règles depuis longtemps admises du commerce et la société les invitait à continuer. A commencer par les impôts dont ils étaient exemptés jusqu’à la fin de leurs jours, les décorations qui ornaient leur poitrine ou les places assises qui leur étaient réservées dans les transports en commun. Ils étaient même reconnaissants au docteur C. de les avoir choisis et cette reconnaissance, chez quelques-uns, frisait l’idolâtrie. En retour, il régnait sur leur existence comme un despote tendre et adulé.
   Il aimait le pouvoir qu’il avait sur eux. Devant eux, il se rengorgeait comme un général vainqueur face à ses troupes, son âme se gonflait de joie devant leurs yeux humides pleins de soumission, leurs narines frémissantes et leurs mains tendues, quand ces organes existaient encore. Il mesurait sa puissance, et la grandeur de la science qu’il servait, au degré d’humilité de ces êtres qui lui mendiaient un petit attouchement, un mot, une parole, la caresse même légère du père à son enfant. C’était lui et lui seul qui en avait fait ce qu’ils étaient. Il lui arrivait même de se comparer à Dieu, quoique Dieu ne fasse en général que des êtres bêtement standard, mais plus souvent il s’assimilait à une sorte de manager de génie capable de deviner l’impossible chez un artiste au talent apparemment modeste.
Parfois, par badinage et pour ne pas perdre la main ou même à des fins d’expériences sérieuses, il leur greffait un pied, une main supplémentaire, un nez à la place d’autre chose ou un doigt n’importe où. Des frivolités divertissantes, des foucades de savant qui faisaient malgré tout avancer d’un petit epsilon la science médicale et qui enrichissaient un peu plus les cobayes qui se prêtaient au jeu. C’étaient ensuite des fous rires dans le sous-sol de la clinique, des pitreries et des exhibitions entre pensionnaires qui faisaient sourire paternellement le bon docteur C.
Poursuivant les travaux de sa thèse, il avait aussi tenté, et réussi, sur des humains des greffes d’organes provenant d’animaux, malgré que les églises s’y opposassent fermement. C’est ainsi que certains de ses hôtes vivaient avec des prothèses pour le moins exotiques. On chuchotait perfidement, chez les médecins rivaux, donc jaloux, à propos de sirènes, de satyres, de centaures, de mélusines, qu’il aurait fabriqués et qui vivraient à l’écart des autres, dans des caves profondes et secrètes, pas plus malheureux pour ça, bien au contraire.

 
                                                                                           7
 
 
   Clara présenta N. à son père. Il y avait maintenant une semaine qu’ils partageaient le même appartement. Il affichait auprès d’elle une gentillesse protectrice qu’elle prenait pour du respect et de l’amitié. A peine installé, pour se rendre utile et par goût de l’ordre, il avait réparé tout ce qui était en panne, de la prise électrique carbonisée à l’évier bouché en passant par le robinet qui fuit. En prison, il avait appris avec plaisir, les rudiments de plus de douze métiers courants. Il s’était ensuite attaqué au problème ardu des boîtes aux lettres.
Il avait arraché la vieille boîte qui pendait au milieu d’autres toutes semblablement disloquées, et vissé une boîte neuve. Le lendemain il l’avait retrouvée aussi cabossée que ses voisines avec sa porte défoncée à coups de marteau. Une sorte d’habitude locale. Furieux, il avait réinstallé une nouvelle boîte qui avait subi le même sort malgré qu’il ait monté la garde tout à côté une grande partie de la nuit. Cet entêtement de N. oblige à confesser qu’à la vérité les facteurs ne passaient plus depuis bien longtemps déposer le courrier chez les particuliers. Mais c’était pour le principe.
   Il avait alors appelé Duc à la rescousse. En un tourne main ce dernier avait découvert les vandales et les avait conduit devant N., bien amochés et délestés de leurs économies, livret d’épargne compris. N. les avait un peu secoués à son tour jusqu’à obtenir d’eux la promesse de veiller désormais sur la boîte aux lettres comme sur les doigts de leurs mains. Cette virtuosité pour régler un problème jusqu’alors réputé insoluble dans le quartier, et plus généralement dans toute la ville, avait séduit et impressionné J. Aussi, quand N. lui avait demandé s’il n’y aurait pas une place pour lui dans l’équipe des vigiles de la résidence de l’Ouest, il avait promis de l’appuyer de tout son poids auprès du patron.
   En prison N. n’avait obtenu que peu d’informations concernant le juge T. Il avait seulement appris, grâce aux indiscrétions des gardiens et du bibliothécaire, qu’il était devenu un juriste renommé, qu’il demeurait dans la résidence de l’Ouest à quelques kilomètres de ville où N. avait vécu et qu’ayant atteint l’âge de la retraite il s’y était définitivement retiré. Le lendemain de son installation chez Clara, N. s’était rendu au Palais de justice pour en savoir un peu plus. Il y apprendra, de la bouche d’un greffier, celui-là même qui avait transcrit les minutes de son procès, les étapes de la carrière du juge et aura la confirmation de ce qu’il savait déjà, enrichi d’une foule de détails intéressants. Le Palais de justice avait bien changé. A l’époque de son procès, on y traitait à peine deux ou trois affaires par jour et les couloirs, comme les salles d’audience, étaient presque toujours déserts. Les avocats alors y lanternaient par petits groupes nonchalants qui s’interpellaient et s’arrêtaient pour bavarder. Certaines sessions de peu d’importance et dont l’issue ne faisait aucun doute, comme les divorces, se traitaient même dans les jardins, à l’ombre des arbres ou près du bassin des carpes, lorsque le temps le permettait. La buvette du palais était remplie de bavards, de curieux, avocats et journalistes, qui se connaissaient, s’appelaient par leur prénom et s’offraient à boire.
Aujourd’hui, la salle des pas perdus et les couloirs étaient envahis de policiers en uniforme qui se cognaient les uns aux autres comme des électrons libres, allaient et venaient au pas de course les bras encombrés de dossiers ou de pièces à conviction. Les anciens du prétoire avaient cédé la place à des jeunes gens impatients, aux cheveux teints et coupés à la mode, qui charriaient d’énormes serviettes boursouflées et galopaient dans tous les sens en faisant virevolter leurs grandes robes noires avec dans l’oeil l’absence de conviction d’un pingouin décervelé.
Pas de doute, côté justice le progrès c’est de la crotte, songea N. qui cherchait son chemin dans cette cohue en évitant de son mieux les plaignants qui se bousculaient, les avocats ébouriffés et haletants et les juges au visage soucieux qui bondissaient d’une audience à l’autre sans reprendre leur souffle.
   La buvette, si joyeuse et animée jadis, était devenue un libre service sans âme. Perdu dans la foule des consommateurs et désorienté par tant de nouveauté, N. s’était fait interpeller par le greffier alors que, dépité, il s’apprêtait à quitter le Palais pour ne plus y revenir. Ils étaient allés, bras dessus, bras dessous, s’installer dans un bar d’une rue voisine. Le greffier avait commandé deux bouteilles en forme de banane contenant un liquide plus visqueux et noir que de l’huile de vidange.
   – Du Pouac ! J’en raffole, avait-il jubilé en se penchant vers N., par-dessus la table. J’en bois au moins douze bouteilles par jour et avec les points qui les accompagnent, je pars en vacances à la montagne tous les ans avec ma famille. C’est un produit presque entièrement naturel, vous savez, qui a été mis au point par ordinateur en 8 nanosecondes. Et qui est contrôlé quotidiennement par des experts notoires !
   – Des experts en Pouac ! ironisa N. Et si nous parlions de mon affaire maintenant que nous avons une bonne bouteille devant nous.
   – Je n’ai jamais aimé les méthodes nouvelles en matière de justice, soupira le greffier après avoir bu une gorgée de Pouac. Celles du juge T. étaient les pires de toutes. On peu dire qu’il avait éveillé la curiosité des journalistes et du public avec ses méthodes. Même après le jugement, on venait encore nous poser des questions sur des points de détail concernant les attendus ou l’enquête préliminaire. Il faut dire que les enquêteurs sont devenus de moins en moins sérieux et compétents. Submergés par la paperasse et les travaux annexes qu’ils disent.
   – Les travaux annexes ?
   – Match de foot entre les brigades, secrétaire-planton de député, kermesses pour les œuvres de la police, figurants dans les films, gardes du corps, sans compter parmi eux les écrivains, peintres et musiciens qui occupent leur temps à rêvasser au soleil. Je me souviens en particulier de deux personnes, des gens bien élevés et qui s’y connaissaient, des sortes de professeurs d’université, si vous voyez ce que je veux dire. Deux hommes et une femme. Les questions qu’ils me posaient au sujet de votre procès m’ont beaucoup intrigué. J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait de journalistes, mais non, après plusieurs visites rien n’a paru dans la presse. Je n’ai jamais su ni leur nom ni leur adresse, ou alors j’ai tout oublié. Vingt ans de ça, c’est loin. À mon tour je pars profiter de ma retraite et aujourd’hui je peux dire que j’en ai vu des procès, des milliers, mais de tous les procès menés par T. c’est le vôtre qui m’a le plus choqué. Vous étiez si jeunes les uns et les autres, et vous en particulier, tous si plein d’avenir, si sérieux en apparence. Il fallait vous gracier tous ou vous condamner tous. Personnellement c’est la deuxième solution que j’aurais préconisée ; mais personne ne m’a jamais demandé mon opinion, sur rien. Je fais un métier de caca, mon cher. Vous ne comptez pas plus qu’une bouse. Vous êtes là, aux ordres mais jamais on ne vous utilise à des tâches nobles comme de donner votre sentiment sur le châtiment à appliquer. Le juge T., oh ! comme je le hais ! m’avait chargé de surveiller le niveau du papier hygiénique dans ses toilettes personnelles. Du rose avec ses initiales, il ne devait jamais en manquer, même quand il était en congé. Avec ça aucune ligne de crédit pour en acheter, vous n’imaginez pas les bassesses... C’est comme ça que j’en suis venu à m’adonner au Pouac.
   Le greffier approcha son visage blême et souffreteux, de celui de N. Dites-moi, cher monsieur, je ne suis pas croyant mais Dieu, ce jour-là, a-t-il, par l’intermédiaire des dés, désigné le coupable ? Dites-moi oui ou non ? C’est une question qui me fait souffrir encore aujourd’hui et je voudrais tant savoir avant de quitter cette pétaudière. Car après tout, le juge T. avait peut-être raison.
  Le malheureux avala d’un trait le reste de son verre.
  – Non, je n’étais pas coupable, répondit N. d’une voix ferme et nette.  
   Les larmes roulèrent sur les joues du greffier qui s’effondra en gémissant sur la table. N. comprit que le pauvre homme, au fil des procès et des approvisionnements difficiles en papier toilette, était devenu complètement timbré. L’idée que le juge T. en était en partie responsable renforça sa détermination et son désir de vengeance. Il vida le reste de sa bouteille dans le verre du greffier et se leva.
   Pour briguer un poste de vigile dans la résidence de l’Ouest, N. s’était inventé un passé irréprochable. Il racontait partout qu’il rentrait d’un séjour en Afrique. Il citait un état au hasard, le Burkina ou le Gabon, où il jurait s’être fait voler ses papiers par les membres d’une tribu redevenue primitive lesquels assaillaient les touristes avec des haches de pierre et des sarbacanes en bois de bongo-rongo. J. ne s’en étonna pas. Les deux chaînes de la télévision nationale étalaient complaisamment les difficultés que l’on rencontrait, si l’on voulait vivre d’une manière à peu près normale, dans la presque totalité des états de la planète. Que ce soit en Asie, en Europe, en Amérique ou en Afrique on ne comptait plus les diffusions d’images sanglantes, jacqueries matées à la mitrailleuse lourde et au lance-flammes, guerres tribales ou entre gangs, assassinats dans la rue et enlèvements de chefs d’état contre rançon.
   – Encore heureux qu’il en soit revenu vivant. On est vraiment bien que chez nous, dans nos belles résidences, avait-il confié à sa fille.