Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
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 T-6 en vol
 
           
 
 
    Ali, probablement pour éviter d'autres altercations, était d'avis de se mettre en route tout de suite. Le chef de l'autre groupe, que j'appellerai Ahmed, voulait attendre le soir et marcher de nuit jusqu'à la willaya. Tout le monde se mit à parler en même temps et finalement on décida de partir sur le champ. Ahmed avait raison, malgré sa jeunesse ils auraient dû l'écouter. Pour la première fois depuis ma capture, nous suivions en rase campagne un large chemin de terre bordé de haies basses, et non un sentier étroit dans la forêt. Les collines, que dans ma fatigue je prenais pour des montagnes, s'étaient éloignées et autour de nous s'étendaient de petits champs de terre rouge plantés d'arbres fruitiers, des pêchers ou des abricotiers. Ils étaient clôturés par des murets de pierres, de faible hauteur et pour la plupart en partie effondrés. On croisait des quidams sur leurs ânes qui avançaient à petits coups de talons pressés sur le flanc de l'animal et me montraient le poing en passant devant nous. Aux fellaghas, ils tendaient des pêches, des abricots, en échangeant des phrases rauques et saccadées.
   Les fellaghas allaient fièrement, tout heureux de m'exhiber, comme des chasseurs leur gibier au retour d'une battue. C'est tout juste s'ils ne chantaient pas. Je marchais au milieu d'eux, en djellaba, la tête basse et les mains attachées devant moi. La willaya n'était pas loin et le repos imminent. Pour eux. Pour moi c'était autre chose...Soudain, en un rien de temps le ciel fut empli du vrombissement des avions et des hélicoptères. Un H34 "pirate" se mit à tirer au canon, devant nous, pour nous obliger à nous arrêter. Je voyais nettement le tireur, derrière son arme, par la porte latérale béante. L'hélicoptère tournait presque sur place, autour de sa cible, comme soudé au bout de son axe de tir, faisant péter les rochers et projetant en l'air des brouettées de terre. Bien que je ne sois pas encore débarrassé de mes geôliers, la joie m'envahit au point de presque me faire perdre la tête. Ma délivrance n'était plus maintenant qu'une affaire de temps, je faillis me mettre à courir droit devant moi. Je me souvins alors de la promesse d'Ali de me les couper si cela tournait mal pour lui. Je fis alors un effort violent pour garder mon sang froid. Je m'accroupis et regardai autour de moi. Fort heureusement, les fells, pour l'instant, pensaient à autre chose qu'à m'écouiller ou à me loger une balle dans la tête. 
    Les T6 se mirent à simuler des passes de tir en nous rasant les moustaches. Leur gros ventre en aluminium étincelait au passage, si proche que l'on pouvait presque le toucher. "Le Pluto courant avec une mitrailleuse entre les pattes" peint sur le fuselage était l'insigne des T6 de Tiaret. Je savais que Marc était là, parmi les quatre qui tournaient en noria, pour reprendre le terme technique. Visiblement les avions et le pirate ne voulaient pas prendre le risque de me tuer en tirant dans le tas. Ils voulaient que les fells se rendent et cherchaient à leur faire peur. Ali nous avait poussé derrière les murets les plus proches. Ahmed, avait choisi la fuite avec ses hommes. Ils avaient rebroussé chemin au trot en espérant se cacher derrière les haies. Ils se heurtèrent aux légionnaires qui marchaient vers nous et qui leur barrèrent la route. En face de nous, les commandos Georges, à portée de fusil, sautaient de leurs camions. Derrière les murets les hommes d'Ali ouvrirent le feu avec leurs médiocres moyens. Pendant ce temps, les commandos avançaient par bonds à travers les petits champs, d'un arbre à l'autre, au mépris des coups de feu.
   Ahmed entre temps était revenu avec la moitié seulement de ses hommes. Ils prirent position à leur tour derrière les murets, tirant dans toutes les directions puisque nous étions proprement encerclés. Mon tirailleur, près de moi, vidait ses chargeurs avec calme et méthode. Il m'avait entraîné dans un fossé où il m'avait obligé à me coucher et, assis presque sur mon dos, menait sa guerre. Nous étions assez loin des autres qui se déplaçaient sans cesse en essayant de se dégager des légionnaires et des commandos Georges qui se rapprochaient rapidement. Quand ils furent informés que je n'étais plus parmi le groupe des fellaghas, les T6 et le pirate donnèrent l'assaut.
  Je n'avais jamais assisté, du sol, au combat inégal de l'homme contre l'avion. Les roquettes, de la taille d'une baguette de pain, partaient des barillets accrochés sous les ailes par salves de trois ou quatre. Au sol, les corps comme frappés par d'énormes marteaux, sautaient à des hauteurs prodigieuses, disloqués, parfois coupés en deux ou trois. Les débris de terre, de roches et de chairs sanglantes retombaient ensuite en pluie et nous aspergeaient, le tirailleur et moi. Les fellaghas défendaient leur peau avec courage et continuaient à tirer, mêmes blessés. On ne respirait plus qu'un air saturé de poudre, les détonations se suivaient sans interruption, dominées par les coups sourds du pirate et les explosions sèches des roquettes. Il y eut comme une accalmie et les coups de feu cessèrent soudain. Peut-être qu'un officier, qui supposait que les fellouzes étaient morts ou allaient se rendre, donna l'ordre de cesser le feu. Peut-être qu'aussi tout le monde en avait marre de tirer. Un T6 se détacha pourtant du ciel où ils étaient collés et plongea vers nous dans un impeccable piqué d'école. Un fellagha de l'équipe d'Ahmed, à demi nu, se dressa alors sur ses jambes. Il tenait le fusil-mitrailleur 24/29 qu'il posa dans la fourche de deux maîtresses branches d'un petit pêcher proche. Il visait le T6 qui glissait vers lui, comme sur un rail. Je m'étais mis debout.
    –  Redresse, Marc. Je suis là, vivant ! Redresse nom de Dieu !
   Le fusil-mitrailleur tressautait sur sa branche. Un nuage bleu coulait du tireur jusqu'au sol tandis que l'avion oscillait faiblement d'une aile sur l'autre. Il faisait feu vers le FM, de ses quatre mitrailleuses légères AA 52. On sentait que chacun était arc-bouté sur sa détente. Tout d'un coup, j'ai vu des petits bouts de tôle qui s'envolaient de l'avion, comme si on les lui arrachait. Des épluchures grandes comme ma main. Puis la verrière explosa. L'avion fila alors au-dessus de ma tête et disparut dans mon dos. Sans bruit, comme une pierre jetée du ciel. Un énorme impact secoua le sol. Je ne m'étais pas aperçu que mon tirailleur était mort. Il gisait le nez dans le fossé, une balle dans la tempe. Les hommes de Georges étaient là. On m'entourait, on me palpait, on me détachait les mains. J'avais du sang en quantité parait-il, sur mon dos, mais pas de blessure. Le sang du tirailleur probablement. J'étais hébété, deux fellaghas seulement n'étaient pas morts. Dont Ali, indemne, qui me tendit en passant, tandis qu'on l'emmenait, la carabine US M1. Le gars du FM était toujours accroché au pêcher, le haut du corps en bouillie. Il n'était pas nécessaire que je me rende auprès de l'avion. Je savais que le pilote était mort. J'arrêtai Riguett, un lieutenant de chez Georges, un ancien fellouze lui aussi.
  - Je voudrais que l'on enterre ce gars selon les usages musulmans. Je lui montrai mon tirailleur. C'était un bon gus ! Un ancien des tirailleurs algériens, plein de médailles.
  Riguett acquiesça tandis que les cadavres étaient chargés sur un camion. J'avais ramassé la mallette du padre qui ne m'avait jamais quitté, un geste réflexe. J'attendais, les jambes pesantes et la tête emplie de brouillard que les gars chargés d'aller inspecter les débris de l'avion, reviennent. Georges Grillot se tenait près de moi et me parlait. Au bout d'un moment j'ai fini par comprendre ce qu'il voulait.
    - C'est quoi cette mallette...? 
     – Un souvenir.
   Un lieutenant de la légion est arrivé sur ces entrefaites. Il revenait de l'avion et ramenait quelque chose dans son béret. Il l'a posé devant nous, sur un capot de jeep. C'étaient les plaques d'identification et les gris-gris de Marc. Et je le savais.
 
  Marc a été enterré à Saintes. À deux pas d'arènes en mauvais état, orgueil de la ville avec un arc de triomphe, tous deux gallo-romains, où batifolent les touristes par beau temps. Auparavant, il y a eu une cérémonie religieuse à Tiaret avec remise de médailles. Sa mère et Mireille étaient présentes. Il y avait aussi un homme encore jeune et bien élevé qui les accompagnait et leur donnait le bras. C'était un ami proche, un libraire à ce que j'ai cru comprendre. Il m'a semblé qu'il portait beaucoup plus d'attention à la mère qu'à la fille. Il m'a serré longuement la main : "J'ai souvent entendu parler de vous..."
   Je m'attendais à des reproches, à des invectives de la part de la mère. Et bien, non ! La douceur même. Elle tremblait de douleur et reniflait son chagrin en se pelotonnant contre moi. J'ai refermé mes bras comme sur un flocon de neige. J'avais envie de lui crier : "Mais enfin, si je ne lui avais pas demandé de venir ; si je n'avais pas tiré sur les légionnaires ; si je ne m'étais pas stupidement planté dans la montagne avec mon avion, Marc serait encore vivant !" Je serrai les dents et ne dis rien. Elle me supplia de passer les voir, à Saintes. "C'est comme si vous étiez mon fils maintenant..." J'ai promis. Mireille m'a embrassé tendrement. Elle n'avait plus son appareil dentaire. J'ai rendu la mallette au successeur de l'aumônier. Un grand jeune homme brun qui sortait du séminaire. Il me ressemblait, même taille, mêmes yeux bleus. Pure coïncidence. Il en a fait l'inventaire, puis m'a tendu la chasuble avec un sourire. « J'ai la mienne... » a-t-il dit. Je lui ai demandé si l'avion le rendait malade. Il m'a assuré que non, mais qu'il préférait attendre un peu avant d'aller visiter les détachements. Mais que, si j'étais d'accord, c'est avec moi qu'il irait. Déjà une inclination à devenir martyr.
   On a enseveli l'aumônier à Tiaret, dans le cimetière chrétien. Il ne semblait pas avoir de famille proche, juste des amis qui étaient venus en nombre. Celui qui a dit la messe le connaissait de longue date et m'en a parlé ensuite, plusieurs heures durant, comme d'un saint. Il m'a invité dans le monastère où il est abbé... Je crois que je vais y aller, simple curiosité, durant quelques jours, ou quelques semaines. Le capitaine médecin dit que ça me fera du bien de me reposer.
 
 
 
 
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   Avant de partir, je suis passé chez Rosette. Michèle n'était plus là. Partie avec un légionnaire qui rentrait chez lui, en Allemagne. Juste après que l'on ait annoncé mon accident. Tout le monde savait en ville et ne donnait pas un franc de ma peau.
    –  Pauvre chou, m'a dit Rosette en me servant une bière, ce que tu as dû en baver !
   J'ai voulu monter avec une fille, en me forçant un peu, pour que la vie redémarre par le bon bout. J'ai choisi une blonde, un peu fofolle mais distinguée. Il n'y avait presque pas de clients mais, malgré mes efforts et les siens, et Dieu sait qu'elle en a fait en prenant bien son temps, je ne suis pas parvenu à bander. Le toubib m'a juré que c'était normal, que mon psychisme devait faire le point et digérer l'aventure. Il m'a dit que je resterais comme ça quelque temps, avec des réactions bizarres puis que tout redeviendrait comme avant. Il a failli dire : normal ; mais il s'est ravisé et a dit seulement : comme avant. Á force de croire qu'on allait me les couper, j'avais l'aiguillette nouée, c'était à peu près ça, d'après lui. C'est vrai aussi que je suis un petit peu fêlé maintenant. J'ai débarqué au Bourget, de bonne heure et j'ai voulu aller me promener dans Paris. M'offrir une journée de capitale avant de prendre le train pour le monastère. Marcher dans une ville en paix, croiser des gens tranquilles qui ne songent pas à vous balancer une grenade dans les jambes ou à vous planter un couteau dans le dos. Et m'offrir un bon gueuleton, chez une célébrité du fourneau. Je me suis retrouvé à plat ventre derrière un arbre sur les Champs-Élysées. J'ai cru qu'on me tirait dessus. C'était juste une automobile qui pétaradait.
 
   Le monastère du copain de feu l'aumônier est situé un peu à l'extérieur d'un village (1), au bord d'une rivière et à quelques kilomètres de Poitiers. Il abrite des bénédictins et on y fabrique des émaux réputés, comme d'autres moines ailleurs fabriquent de la liqueur ou des savonnettes. J'ai été accueilli par l'abbé en personne qui est venu me chercher à la porte. Avant le repas, et après m'avoir lavé les mains et un pied, il m'a serré dans ses bras devant la centaine de moines présents, comme s'il retrouvait un frère égaré. J'ai la chambre de Paul Claudel, celle qu'on lui réservait lorsqu'il venait faire retraite, d'après ce que l'abbé m'a dit. En vérité une cellule ordinaire aux murs blancs comme il se doit, avec un lit de soldat étroit et un pichet d'eau pour se laver. Et un grand crucifix qui ne vous quitte pas de l'oeil, accroché en face du lit. Je peux entrer dans la bibliothèque du monastère quand je veux et un frère lai fera mon ménage. Chez eux, on mange les produits de leur ferme et on boit le vin de leur vigne. Un paradis écologique. Sans filles, naturellement, sauf le dimanche à la grande messe, derrière des grilles. Moi, qui suis laïc, j'ai le droit de les regarder, alors je les regarde, mais avec une certaine indifférence.  Le monde est loin dont on perçoit difficilement et à certaines heures seulement, le seul bruit qui le rappelle : le  son d'une maigre cloche quelque part dans la campagne. Un son si chétif qu'on la dirait mourante. Mais suffisant pour que je me souvienne qu'elle existe, cette cloche, dans un village peuplé de gens qui triment, qui aiment et se reproduisent. J'assiste et participe à toutes les prières, même à celles de deux heures du matin. Les Vigiles. J'aime le chant grégorien et les moines chantent comme des fous de musique, à plein ventre. Comme s'ils avalaient des flots de notes et  s'en nourrissent.
    Pendant les offices, je repense à l'aumônier et à la manière dont on l'a tué. Je pense aussi à ce qui me serait arrivé s'il n'avait pris ma place. Avait-il compris que les fells avaient échangé, involontairement, nos personnages ? A chaque fois, je me demande si le blanc-bec qui l'a égorgé l'a fait rapidement et proprement. Sans qu'il souffre. Mais comment le savoir puisque tout le monde est mort. Je songe aussi à mon ami Marc et je me dis qu'il aurait pu éviter cet absurde piqué final. Peut-être me croyait-il mort et voulait-il me venger ? Peut-être voulait-il mourir à son tour ? Peut-être voulait-il faire le malin, tout bêtement ? Un grand moine chauve entre deux âges ne me quitte pas, je lui raconte mes souvenirs. Entre deux offices, nous devisons tranquillement en suivant de longs couloirs ensoleillés, ou assis sous des arbres tièdes. On se lave les pieds dans la rivière, toujours en bavardant, on discute autour de bouquins qu'il me demande de lire.
   – « Il y a temps de tuer et temps de guérir, temps d'abattre et temps de bâtir », me répète-t-il souvent. Et encore : « Les hommes meurent comme des bêtes et leur sort est égal. Comme l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres respirent de même, et l'homme n'a rien plus que la bête : tout est soumis à vanité... » Il me dit aussi que je suis un protégé de Dieu. Ce que je commence à croire, au fur et à mesure où je réfléchis à ce qui m'est arrivé. Je les regarde faire leurs émaux. Je crache moi aussi sur la plaque de cuivre pour faire tenir les poudres. Il parait que ma salive est tout à fait convenable. Ils travaillent pour Picasso, pour Matisse. Admirable. Je me suis acheté un coq signé Picasso. Un soir, dans le lit de Paul Claudel, j'ai pu bander de nouveau. Un mouvement naturel, si je puis dire. Le lendemain, j'entendais plus nettement la cloche dans la campagne et j'avais des envies d'aller au cinéma, de boire un verre à une terrasse de café, d'inviter une fille à danser. Avant de partir, j'ai écrit à madame Messer, sur du papier à en-tête du monastère. C'est tout ce que j'avais. Une belle lettre triste dans laquelle je lui demandais pardon. Pour ne pas qu'elle s'imagine que j'étais entré au couvent, je lui ai raconté la stricte vérité à mon sujet. Le vrai roman de ma vie depuis le viol jusqu'à aujourd'hui, sans oublier les fellouzes, Marc et l'aumônier. Cela m'a soulagé.
   J'ai dit au revoir à l'abbé et aux moines. Je les sentais un peu déçus. Quoi, je demeurais en leur compagnie, je priais avec eux, je mangeais avec eux et pendant le repas j'écoutais le lecteur avec attention, cela sans qu'une seule fois Dieu ne me fasse signe de rester ? Le grand moine m'avait posé cent fois la question : « Vous sentez-vous aujourd'hui plus proche de Dieu, mon fils ? » comme si j'étais un alpiniste se rapprochant pas à pas du sommet. Eh ! bien non, je n'avais pas été touché par cette grâce, Dieu me prévoyait sans doute autre chose. En fait, je n'avais plus jamais ressenti l'extraordinaire présence qui m'avait un instant subjugué, lors de ma crise de larmes. Je quittais cependant ce monastère si confortable avec un petit pincement au coeur.
 
    J'étais attendu dans la famille de Marc. Aussitôt nous sommes allés au cimetière, tous les trois. Jolie tombe, très émouvante et très fleurie. Mais j'aurais préféré Marc vivant, je le leur ai dit, et tout le monde s'est mis à pleurer. J'ai retrouvé ma chambre avec ses rideaux et ses draps fleuris et gais. Le matin, tout comme avant, Mireille m'apporte mon petit déjeuner au lit. Maintenant, j'aime bien. Elle arrive en peignoir, toute pomponnée, lustrée comme un chaton et son oeil noir pétille. Moi, je bande comme un ogre sans arrières pensées. Elle m'emmène souvent au bord de la Charente qui est à deux pas. Nous nous asseyons sur un banc, près des quais déserts et nous ruminons nos souvenirs, échoués côte à côte comme deux morceaux de bois. Finalement, à part les batifolages du matin, le seul lien qui nous unit, c'est la mémoire de son frère. Je le lui ai dit et elle en est convenue. Je m'empiffre aussi, couvé par sa mère qui trouve que j'ai mauvaise mine, qui me tâte les côtes et me prend le pouls pour un oui ou pour un non. Il est loin le temps où elle me regardait de haut et me parlait à peine. Je plante aussi quelques clous pour rafistoller ici ou là, j'ai peint la grille d'entrée et je tonds le jardin...Souvent, l'homme qui les avait accompagnées à Tiaret vient nous voir. Il arrive le soir, joue aux cartes avec nous et nous parle des livres qu'il a lus, va dormir avec madame mère,  et repart le lendemain autour de midi.
   Mais quelque chose s'était réveillée et se tortillait de plus en plus en moi, comme un serpent sortant de son hibernation. Tout à la fois une absence douloureuse, un déséquilibre dont j'ignorais l'origine et une envie inassouvie. Je finis par me morfondre et perdre l'appétit. Je pensais de plus en plus souvent au T6 qui, malgré qu'il m'ait abandonné chez les fellouzes et se soit planté avec Marc, m'emmenait d'ordinaire si gaillardement à la bagarre. Avant que je ne quitte Tiaret pour Paris-Le Bourget, le Grand chef m'avait affirmé que la commission d'enquête avait conclu à un accident qui ne m'était pas imputable. Je m'étais rapproché du sol par nécessité. On ne disait pas que c'était de la faute de ce pauvre aumônier, mais presque. Je conservais donc mon macaron, mon brevet de pilote n'était pas remis en cause. Il se trouve aussi que je découvre, et trop facilement à mon gré, les traces surabondantes de Marc. Dans la maison naturellement où chaque détour de couloir, chaque pièce, chaque arbuste et brin d'herbe me le rappelle, avec beaucoup d'insistance parfois. À telle enseigne que je soupçonne les deux femmes d'en rajouter. Sciemment, pour une raison que j'ignore, peut-être pour me montrer la vanité de toute oeuvre humaine et de tout engagement pour une cause. Pour, en fin de compte, m'obliger à quitter l'armée et à rester auprès d'elles. Cultiver leur jardin en leur compagnie.
   En rentrant à Saïda, il était prévu que je retrouve ma place auprès de Varron, Bouin et Saubat. Ce dernier, tout à coup chaleureux, m'avait accompagné jusqu'au Nord 2501 qui me ramenait en métropole pour me dire que finalement, Bouin et lui pensaient que j'avais l'étoffe d'un très bon pilote. Et qu'ils souhaitaient que je revienne parmi eux. Il avait reconnu que Marc était un bon pilote aussi, mais que malheureusement il était moins bon que moi puisqu'il était mort et que dans ce métier il fallait être vraiment très bon pour survivre. Et patati et patata... Alors, j'ai décidé de retourner là-bas, près d'eux. J'étais désormais persuadé que je n'étais fait ni pour être moine, ni pour jouer au Candide saintongeais aux côtés de Mireille et de sa mère. J'étais un soldat, j'étais fait pour ça, bordel. Je n'étais rien d'autre qu'un soldat, un peu minus du caberlot peut-être, comme ils le sont tous. De la chair à canon, comme on disait chez les anciens. En vérité, je regrettais Ali et le tirailleur. Tout bonnement. Ça m'avait sauté aux yeux dans le train qui me ramenait à Paris. J'étais là, bien calé sur la moleskine, les bras ballants et l'esprit vagabond, entouré de gens qui paraissaient importants et qui feuilletaient des journaux où l'on disait les mêmes choses depuis l'invention de l'imprimerie. Ces gens-là, qui se remplissaient la cervelle avec componction oubliaient, j'en étais persuadé, ce qu'ils avaient lu dans les dix minutes qui suivaient, comme l'on oublie le goût du thé une fois la dernière gorgée bue. Moi, je ne voulais pas oublier. Avec les fellaghas, j'avais vécu cinq jours épouvantables, mais je les avais vécus, au sens énorme du terme. Seconde après seconde, sans en gâcher une seule. Je me souvenais encore de chacune et, parole, je brûlais de pouvoir les revivre de nouveau. Prisonnier, j'avais pu mesurer le poids et la saveur de cette vie, héritée en quelque sorte du padre. Non pas sa valeur, car la vie à une valeur déterminée pour un vieillard, un grand de ce monde où un criminel. C'est même la société qui la fixe, comme pour une marchandise. Mais sa densité, sa pression, ce qui fait qu'elle est en vous comme une eau tumultueuse remplissant tous les interstices.
  – Méfie-toi, m'avait dit le grand moine, Dieu peut un jour te retirer sa protection. Exactement comme un impresario laisse tomber l'artiste dont il a épuisé la veine créatrice.
   Malgré cet avertissement, j'étais de tous les coups de feu, de tous les assauts. Je cavalais vers l'enfer. J'étais devenu comme ces chevaux sauvages, ces camarguais gavés de jusquiame que j'avais vus, enfant, galopant dans tous les sens, comme fous à lier et qui avaient fini par se noyer dans la mer. Jusqu'au jour où une lettre, dont je reconnaissais l'écriture est arrivée d'Angoulême. Elle me fixait un rendez-vous dans un petit bois sur la route de Jarnac et me suppliait, cette fois, de prendre mon temps. Alors, que voulez-vous, j'ai ramassé mes cliques et mes claques et dans l'avion qui me ramenait en France, je me suis dit que reprendre mes études sous la direction d’un professeur de talent serait le genre de vie qui désormais m’irait comme un gant.
 Ne cherchez pas à bâtir une fin plus ou moins heureuse à cette histoire ou à trouver un dénouement qui vous convienne : pour ce genre d'homme, la guerre ne s'arrête jamais c'est même leur raison d'être.
 


 Jean-Bernard Papi ©       

(1) Ligugé.

                                        
                                                  
T-6 EALA /                               
T-6 de l'escadron "Argonne" basés à Tiaret (Algérie)  Insigne d'escadrille : Le Pluto courant avec sa mitrailleuse. Sous l'aile bien visible le Pod avec la mitrailleuse AA52 et deux roquettes T10. En place arrière le navigateur, ou l'aumônier dans ce récit.  Ce texte entièrement fictif utilise les T 6 de cet escadron. Qu'il en soit remercié et me pardonne cet emprunt. J-B Papi                                                                          
Ci-dessous "L'acte de décès" de l'escadron d'avion léger d'appui ARGONE le 31/01/1962