Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
     Un matin, le lieutenant Bouin qui jouissait de me trouver la mission la plus merdique possible, m'ordonna d'aller chercher l'aumônier de la zone sud, à la maison mère. Ce dernier voulait nous faire une petite visite apostolique. Il avait une réputation solide de poule mouillée. En vol, il gémissait sans cesse sur l'inconfort de nos avions et un virage un peu brusque le faisait vomir. Il fallait vraiment qu'il ait besoin de faire des heures de vol pour monter dans un T6. Un avion rustaud qui pue la ferraille, c'est vrai, où l'on est assis sur son parachute et qu'il faut manier à grands coups de manette des gaz et de palonnier. Il préférait l'hélicoptère, la gentille Alouette, confortable et pépère comme un corbillard de nonnes. Un engin de transport pour généraux et ministres aux hémorroïdes chatouilleuses. J'aurais préféré moi aussi, mais, malheureusement, d'Alouette nous n'en avions pas. Dans le T6, pas grand-chose ne vous sépare de votre passager, assis en tandem derrière vous, si ce n'est le poste de radio, et la perspective de l'aumônier vomissant sur mon dos ou sur ma nuque, n'avait rien de réjouissant.
     - Il a besoin de faire des heures de vol pour sa retraite, me dit Varron. Ça compte chez les aumôniers comme chez les humains. Ne le secoue pas trop, sinon, tu es bon pour un mois de plus à faire le taxi. Il a l'oreille de Bouin, le Padre, souviens t'en.                                                


                                                                             3
 
 
 
   
    Je partis le jour même afin de passer la soirée chez Rosette, comme me l'avait ordonné le Grand chef. En réalité la  "Villa des Roses". Rosette, c'était le surnom de la folle du 3° Spahis qui servait au bar. Une belle villa dans la banlieue, avec un grand jardin gardé par la Légion où l'on pouvait abandonner sa jeep en toute sécurité. La salle du bar, où l'on choisissait sa pute, était lambrissée d'acajou, avec des lampes roses aux murs et des tableaux soi-disant érotiques. Guère plus prompts à vous faire bander qu'une Descente de croix ou une image pieuse pour premier communiant, à vrai dire.
    Les filles se baladaient en jupe courte ou en déshabillé, selon ce qu'elles croyaient le plus apte à les mettre en valeur. Moi, j'aimais la fille simple en tailleur droit et talons plats, avec juste ce qu'il faut de maquillage pour échapper à l'impression de sauter une tuberculeuse. Avec ces dames, mes inhibitions disparaissaient. Je me sentais libre et sans contrainte, sans retenues d'aucune sorte, comme en présence d'une mécanique ou d'une poupée.
    Il y avait une nouvelle, une petite brune jeunette et jolie. Elle me raconta l'histoire habituelle que s'inventent les putes : mariée, puis divorcée sans ressource, elle avait suivi la filière jusqu'au boxon. Pas une seule de ces bêcheuses qui n'avoue être là par goût, pas par vocation tout de même, mais par goût de la baise. Comme une bonne vieille chienne de chez nous. Elle s'appelait Michèle. Je lui ai dit que ses histoires de famille ne m'intéressaient pas, que j'en voulais juste pour mon argent et que c'était une thérapie ordonnée par le Grand chef. Je devais me vider les burnes régulièrement.
   – Pourquoi ne fais-tu pas ça tout seul, alors ? me demanda cette ex-ménagère philosophe. Ça te coûterait moins cher.
   – C'est bon pour les abrutis de légionnaires paumés dans le djebel ou pour les gars mariés qui ne veulent pas ramener une vérole à la maison ou encore qui mettent du fric de côté pour se construire une bicoque en rentrant... Et maintenant, montre-moi ce que ton mari t'as appris ?
   Elle s'est très bien conduite et le mari pouvait être félicité. Elle en savait des choses salées, cette dame. Elle avait une belle carrière devant elle. Les gens disent que pute c'est un métier avilissant qui ruine la santé. Pas plus que de se coucher tard, après avoir regardé la télé ou fait sa vaisselle, et de se forcer à faire une gâterie au mari pour qu'il vous laisse dormir en paix. Il n'est pas non plus, plus avilissant que le boulot de la secrétaire, pardon de "l'assistante", que son patron traite de conne, ou d'autres mots aimables, deux fois par jour et qui doit rentrer chez elle après le dernier métro à cause des heures supplémentaires, payées d'ailleurs avec un lance-pierre. Je dis qu'il y a des femmes aujourd'hui qui font des boulots plus avilissants que de se faire sauter, pour du fric, par de joyeux drilles en goguette. Et puis dans un boxon, on peut surveiller la santé de ces dames. Je n'en dirais pas autant de quelques nanas qui font ça pour le plaisir avec le premier venu au bord des plages, l'été. Point à la ligne. Ceci dans un esprit militant pour le retour des bordels dans les villes et l'abrogation de la loi Marthe Richard.
   Chez les militaires aussi, la loi interdisait les boxons, mais il y avait la légion étrangère et cette sorte de loi ne semblait pas pouvoir lui être appliquée.  Donc le lendemain en début d'après-midi, je ficelle mon aumônier sur son siège avec les harnais de sécurité après lui avoir expliqué l'art et la manière de se sortir de l'habitacle, puis de ramper sur l'aile pour sauter en parachute. En cas de pépin, seulement. Je l'ai vu blêmir. Je lui ai demandé s'il voulait une arme, un bon vieux pistolet MAC 50 aussi lourd et encombrant qu'une tronçonneuse. Il m'a répondu qu'il avait son bréviaire. Amen donc.
   Á priori, contrairement à ce que l'on m'avait raconté, il ne paraissait pas trop désagréable comme homme, ce baba. Assez jeune, très diplomate distingué, cheveux blonds argentés plaqués sur le côté, lunettes à fine monture, dents en or et sourire pour publicité, longs doigts fins et manucurés. Physiquement tout fringant et piaffant, sans graisse ni bide. On le disait futur évêque dans le civil. Il avait enfilé une combinaison de vol de bonne grâce et s'était mis en caleçon devant moi sans faire de manières. Il avait laissé son battle-dress sur place, après l'avoir soigneusement plié. En vieux célibataire convaincu, avait-il dit dans un sourire. Puis il m'avait fait un clin d'oeil. Rien d'égrillard, juste une complicité d'homme à homme qui lui plissait le regard. Il me plaisait ce curé. Il avait refusé de mettre la mallette qui l'accompagnait dans le coffre à bagages de l'avion, avec la carabine US M1 et la trousse de sauvetage.                      
    – Jésus doit voyager en première classe. Je la mettrai sur mes genoux. J'ai des hosties consacrées dedans, vous comprenez. Je dirai une messe en arrivant. Vous me servirez d'enfant de choeur ?
    – On verra. Je ne suis pas allé à l'église depuis mon baptême. Mais si vous y tenez, je chanterai avec vous et on partagera le vin de messe.
    Je l'avais entendu rigoler. J'avais pris toutes les précautions possibles pour décoller en douceur. J'avais fait une large boucle avant de prendre le cap pour ne pas le secouer. Bref, je me peaufinais mon curé.
    –  On m'a dit que vous étiez malade en l'air ? Lui demandai-je par l'interphone.
   – Hélas, oui mon fils. Je me prévois les pires difficultés lorsqu'il me faudra rejoindre Notre Seigneur au ciel. Ce sont surtout les acrobaties qui m'obligent à vomir.
    Il n'y avait pas que les acrobaties. Les trous d'air, les petits changements de cap, l'odeur de l'essence et de l'huile chaude, le confinement, tout le faisait dégueuler. Et il y allait de bon coeur. L'habitacle puait si fort que je crus que j'allais vomir à mon tour. Rendons- lui grâce cependant, il se débrouillait pour vomir sur le plancher, la tête entre les jambes.
    – Nous allons descendre au ras du sol pour voler verrière ouverte. L'air vous fera du bien, lui dis-je dans l'interphone.
    – Comme vous voudrez mon fils, mais c'est plutôt d'un seau d'eau dont j'aurais besoin. Quels dégâts dans l'avion...
     – Ne vous inquiétez pas, on fera nettoyer ça par les harkis.
   J'aimais voler en radada, en rase-mottes, mais lorsque le terrain, comme autour de Cognac, n'était pas trop accidenté. Ce n'était pas tout à fait le cas aujourd'hui. Nous suivions le fond d'une vallée avec de la forêt à flanc de montagne. Les cimes des arbres filaient de part et d'autre de mes ailes et à quelques mètres au-dessous. Il faisait très chaud dehors et j'avais, effectivement, entrouvert les verrières. L'air balayait l'habitacle de ses miasmes et l'aumônier ne vomissait plus. J'avais la carte sur les genoux. Pas question de voler en ligne droite, il fallait suivre le relief et se faufiler d'une vallée à l'autre, jusqu'à destination.
   Je pensais à Michèle. Pour la première fois, je me souvenais du visage et du corps, y compris des grains de beauté, d'une des putes de l'admirable établissement. Cette fille me plaisait, et cette bonne volonté qu'elle mettait à vous faire jouir était tout à fait touchante, émouvante même. Je me dis qu'ayant Jésus derrière moi il fallait que je chasse ces pensées paillardes, et nouvelles, qui me tarabustaient.
   L'odeur était maintenant presque supportable, autant que d'être enfermé dans une étable de cochons au mois d'août.
    –  Ça va mon père ?
    –  Ça va mieux, me répondit une voix chevrotante. Je ferme les yeux.
    –  Vous fermez les yeux ?
   –  De voir défiler le paysage si près, ça me fait tourner la tête.
  J'aurais dû ne pas tourner la mienne. J'avais perdu de l'altitude pendant que nous bavardions. L'espace d'une seconde je regardai à ma droite. C'est ainsi qu'un arbre, un eucalyptus énorme, un peu à l'écart et plus haut que les autres nous barra le chemin. L'oued que nous suivions s'arrêtait brusquement pour céder la place aux arbres. Et nous aussi, nous allions nous arrêter brusquement. Un mur de verdure se dressa devant nous.
   J'avais tiré sur le manche de toutes mes forces. Le fuselage rabota le sommet d'un arbre, sur l'aile droite une dérive de profondeur fut arrachée et une pale d'hélice cassa net. L'avion piqua du nez à droite, vers la montagne, et plongea dans la forêt. Le vacarme était énorme, tonitruant, les branches éclataient sur notre passage tandis que des morceaux de ferraille giclaient de tous les côtés. Par miracle, bien qu'épluchée de tout ce qui dépassait, la cabine demeura à peu près intacte. Après une cinquantaine de mètres de plongeon entre les branches des eucalyptus et des pins, elle s'immobilisa sur le sol et versa sur le côté. Nous étions environnés de tôles déchiquetées et de débris de branchages.
   Je me tortillai pour m'extraire de la cabine, sachant que la carcasse et ce qui restait des ailes avec leurs réservoirs, pouvaient prendre feu d'un instant à l'autre. L'air était saturé d'essence. Une fois debout, je constatai que j'étais en bon état, mis à part une estafilade à la joue et un doigt cassé à la main gauche, le majeur, retourné. J'arrachai mon gant et remis mon doigt en place, sur le champ, à chaud, en profitant de la douleur comme d'un anesthésique. Puis, j'aidai le curé à sortir. Il avait perdu ses lunettes, avait une bosse énorme au front, malgré le casque, et une plaie qui saignait au genou gauche. Je n'étais pas secouriste mais comme il pouvait encore le plier, j'en conclus que rien n'était cassé.
  Il récupéra sa mallette, intacte. "Dieu est avec nous", dit-il d'une voix rauque et essoufflée. J'avais des doutes là-dessus. J'avais averti la maison mère par radio que je descendais à cent pieds, lorsque nous nous étions rapprochés du sol. Mais, évidemment, je n'avais pas eu le temps de la prévenir que nous nous écrasions. Les secours allaient s'organiser lorsque l'on s'apercevrait que nous devrions être posés à Saïda depuis un temps raisonnable. Cependant, le nombre de vallées, sur la route que nous étions censés emprunter, était grand. J'eus l'idée d'utiliser le poste radio, mais la batterie chargée de l'alimenter gisait à deux mètres de là, complètement disloquée et éventrée.
   Je jetai mon casque trop encombrant, pris la trousse de sauvetage, la carabine et ses chargeurs et persuadai mon curé de quitter les lieux au plus vite. Mettre le feu à l'épave m'était venu à l'esprit, pour alerter les secours. Mais c'était aussi prévenir les fellouzes. Je réussis à traîner l'aumônier sur une centaine de mètres, lui et sa fichue mallette. Il boitait et se plaignait du thorax et de la tête. Je l'obligeai à garder son casque jusqu'à l'arrivée des secours, on ne savait pas comment c'était là-dessous.
   Dans la trousse, je trouvai de l'eau de Dakin, ainsi qu'une aiguille et du fil pour recoudre son genou, ouvert jusqu'à l'os sur la largeur d'une main. Foutue planche de bord, pour peu que l'on soit novice on avait toutes les chances de cogner du genou dessus si on n'allongeait pas les jambes en cas de crash. Je lui fis une piqûre de morphine. Il y avait une demi-douzaine d'ampoules auto injectables dans la trousse. Il eut l'air de reprendre des couleurs, après ma petite intervention chirurgicale.
  Je mis une attelle à mon doigt, posai un pansement sur ma joue et suçai quelques grammes de lait concentré et sucré, en tube. Je sortis les panneaux rouges destinés à baliser, sur le sol, notre point de chute. Je les plaçai dans l'espace déboisé par le T6. J'avais aussi des fusées de détresse pour le cas improbable où on nous survolerait la nuit, et d'autres bidules comme un miroir pour faire des signaux lumineux, une boussole, des tubes de lait, une boite d'eau minérale et même du papier hygiénique.
   L'aumônier, étendu au pied d'un arbre et à l'ombre de la forêt, la tête posée sur sa mallette, réclamait ses lunettes d'une voix lointaine, à peine audible. Je lui fis avaler un peu de lait concentré et de l'eau, puis préparai un petit feu pour la nuit. Nous aurions dû nous poser depuis une heure maintenant et les recherches devaient commencer à s'organiser. Malheureusement, la nuit tombait et nos T6 n'étaient pas équipés pour voler la nuit loin de leur terrain d'atterrissage.
   On ne pouvait risquer sottement la vie d'autres pilotes pour des gens qui étaient certainement morts. C'est ainsi que j'imaginais le raisonnement du Grand chef, de Bouin ou de Saubat. Quant à demander à la Légion ou aux commandos de Georges Grillot de venir nous chercher, autant exiger qu'ils ratissent le Sahara. Nous allions devoir passer la nuit ici. Les recherches seront plus efficaces demain durant la journée, me dis-je.
   Le padre finit par s'endormir, une deuxième morphine dans les fesses. J'avais avalé un cachet de benzédrine, des amphétamines en tablette trouvées dans la trousse de sauvetage, pour tenir le coup et monter la garde sans somnoler. Je m'étais installé un poste de guet, derrière un tronc d'arbre abattu. Je tenais sous le feu de ma carabine la zone déboisée par l'avion et une partie de la forêt par où pouvait surgir l'ennemi. Le feu flambait à quelques mètres dans mon dos, à côté de l'aumônier. J'avais posé mon pistolet  à portée de ma main, dans un buisson, sûreté enlevée, prêt à tirer. Je tenais la carabine appuyée au creux de mon coude.
     J'avais lu quelque chose comme ça dans Fénimore Cooper quand j'étais gosse, c'était la position d'attente des coureurs de prairies lorsque l'indien menaçait de les attaquer. Malgré cela, dans la forêt touffue qui nous environnait et dans le crépuscule naissant, il ne m'était guère possible de distinguer quelque chose au-delà des premiers troncs. Mais il fallait que je me rassure en pensant à Oeil-de-Faucon et à Cerf-Agile. Je devais, la nuit, me fier surtout à mon ouïe et à mon odorat, encore un truc des chasseurs coureurs de prairies.

 
 
                                                                                4

     


   Le sous-bois est abondamment pourvu de branches mortes dont les craquements m'avertiront si quelqu'un approche, me dis-je. J'avais plusieurs fois monté la garde, à Cognac, auprès d'un tas de vieux bidons d'essence et nombre de baraques sans intérêt. Je conservais, de ces nuits passées à la fraîche, une expérience très relative de l'obscurité, de ses tromperies et faux-semblants. Mais enfin, je n'étais pas totalement novice. Les petits animaux de la forêt, malgré le feu, n'étaient pas loin. Je percevais leurs frottements sur l'herbe et la débandade de leurs courses brusques. Vers le milieu de la nuit, un froid vif et pénétrant me tomba sur les épaules. J'avais laissé à Saïda mon blouson de vol molletonné, une occasion de plus de maudire mon insouciance stupide. Je me rendis près du feu pour me chauffer et remettre du bois.
    – Avez-vous froid ? demandai-je à l'aumônier qui venait de se réveiller.
    – Ça va, me répondit ce brave homme en claquant des dents de fièvre. Couvrez-vous donc de ma chasuble, dans la mallette.
    Je le rapprochai un peu plus du feu et l'enveloppai dans un morceau de parachute, puis je sortis la chasuble, blanche avec une large bordure de broderies dorées, et l'enfilai. C'était, en fait, un poncho de coton et de laine, plutôt voyant mais suffisamment chaud pour me permettre de veiller dans de bonnes conditions. J'obligeai l'aumônier à boire son vin de messe, pour se refaire des forces. J'envisageai de partager avec lui la poignée d'hosties, si le lait concentré venait à manquer. Toutes les trois heures, j'avalais une gorgée de lait et une benzédrine. Dire que ma nuit de garde fut de tout repos serait mentir. J'entendais des bruits suspects, des appels indistincts, des cris comme si une armée nous encerclait. Les arbres craquaient sous le froid mordant et le vent les agitait en rafales, histoire de semer un peu plus le trouble dans ma cervelle. Je sursautais à chaque bruit et crispais mes doigts sur la carabine à en attraper une crampe. L'envie me démangeait de faire feu au hasard. Je me mis à penser à Michèle, puis bizarrement à Mireille. Des prénoms voisins mais des talents fort éloignés. Mais après tout, qu'est-ce que j'en savais ? Quand la soeur de Marc entrait dans ma chambre avec mon petit déjeuner, combien de fois son peignoir s'était-il ouvert sur ses cuisses, à l'occasion d'un geste faussement naturel et spontané ?
   Elle avait de jolies jambes la binoclarde et même les lunettes lui allaient bien, finalement. Au physique, peu de différences entre Michèle et Mireille. Même taille, mêmes seins gros comme le poing, mêmes jambes longues et nerveuses de sauteuse en hauteur. Finalement, j'aurais pu me montrer plus entreprenant avec Mireille et goûter au charme d'un baiser, même sur un fond électrostatique de treillis métallique. Un baiser et plus encore, en me forçant un peu. Juste pour lui faire rentrer dans la gorge son "abruti en bronze massif". Qui serait venu nous déranger ? Marc ? Je suis persuadé qu'il aurait été content que ce soit moi. En réalité, mes souvenirs de Mireille étaient flous, comme passés à l'acide et je me pris à le regretter. Il faudra que je réclame une photo à Marc quand nous nous retrouverons. Je vois sa tête d'ici... Ce cher Marc et ses gris-gris. De ce côté-là, je n'étais pas mal loti non plus, dans le genre, avec ma chasuble.
   Etonnant comme nous avions les mêmes goûts, lui et moi, les mêmes lectures avec un penchant pour les auteurs américains. Une passion aussi pour le cinéma, pourvu qu'il soit d'action. Ah, les westerns et les films de guerre, "Tant qu'il y aura des hommes" que nous étions allés voir trois fois ! Je me demandai ce que penserait Mireille, si elle me savait dans une forêt infestée de fellaghas en compagnie d'un aumônier blessé ? Serait-elle effrayée, inquiète ? Et madame Messer, mon professeur d'anglais au lycée dont j'étais alors si amoureux le serait-elle ? Je dévorais des yeux sa silhouette légère, malgré ses presque quarante ans, quand elle marchait de long en large dans la salle de classe ou qu'elle traversait la cour d'un pas de danseuse. Elle le savait, l'hypocrite qui posait une fesse, ronde et dure comme un ballon de hand-ball, sur un coin de ma table ou se collait contre mon épaule pendant que, à sa demande, je traduisais Jérôme K. Jérôme en bafouillant. Elle sentait l'eau de lavande et la fraîcheur acidulée d'une brassée de genévrier. Elle avait aussi des seins pointus qui me rentraient dans l'épaule et une taille telle que je n'en avais jamais vu de si fine. À vous faire rêver. Et quelle classe dans ses jupes étroites et ses chemisiers blancs dont elle tripotait sans cesse les boutons, comme pour m'inviter à les défaire.
   Je les avais défaits, justement. Je venais d'entrer en école de pilotage. Nous nous étions rencontrés en ville et nous avions bavardé comme de vieux copains. Je frétillais auprès d'elle, tel un jeune chien attendant un sucre. J'avais la voiture de mes parents, je venais de passer mon permis. C'était mon oncle Roger V. qui était examinateur pour les permis de conduire, à Angoulême. Je faisais donc le fanfaron avec l'Aronde de mon père. J'avais invité madame Messer à faire une promenade. Nous avions tourné autour d'Angoulême, de village en village jusqu'à la nuit. Elle m'avait demandé de la ramener chez elle avec un brin de regret dans la voix. Nous avions parlé de la langue anglaise, "d'études indispensables pour réussir", de Mermoz, de Guillaumet, de Vol de nuit. Elle connaissait la vie de Saint-Ex et ses bouquins sur le bout des doigts. Le courage de Guillaumet dans les Andes.Je l'avais écouté, comme lorsqu'elle nous parlait de la conquête de l'Angleterre par les Normands, en lui regardant toutefois les jambes à la dérobée. Dans la voiture, sa jupe s'était tirebouchonnée jusqu'à mi-cuisses et son chemisier n'était qu'à peine fermé. Elle portait un soutien-gorge blanc avec de la dentelle à trous. Il était prévu que je passe le lendemain la chercher. À deux heures, au coin de sa rue. Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit. Elle était à l'heure, dans une robe légère et colorée, fermée par des boutons sur le devant. Je l'ai emmenée tout droit dans un bois, sur la route de Jarnac, que je connaissais pour y avoir accompagné mon père lorsqu'il avait la manie des champignons. Elle avait l'air d'accord. J'avais une couverture pliée dans le coffre pour ne pas nous tacher. Elle est descendue de voiture, toute guillerette et m'a embrassé la première. Mais moi, j'étais comme un taureau furieux. J'avais une verge à la place du cerveau. J'ai déboutonné sa robe et pétri ses seins avec brutalité et maladresse. Je devais avoir les yeux d'un véritable fou pour qu'elle prenne peur comme elle l'a fait et cherche à se sauver. Je l'ai maintenue en lui retournant un bras dans le dos et j'ai remonté sa robe puis arraché sa culotte. Elle a cessé de se débattre et s'est mise à pleurer. Je n'ai pas été long. Après, je me serais tué volontiers. Je n'ai même pas osé lui parler.
    Je l'ai ramené à toute vitesse chez elle et je n'ai plus voulu toucher à la bagnole pendant des mois. Ni aux femmes. Le visage de madame Messer me réveillait la nuit. Toutes les nuits. Je fuyais toute présence féminine, même au cinéma ; une femme, une jeune fille, s'asseyait à mon côté et je changeais de place. C'était comme si en la violant, je les avais violées toutes. J'aurais donné dix ans de ma vie pour revenir en arrière et recommencer la promenade, en gentleman. J'avais seulement pour excuse d'avoir tant attendu ce moment et surtout de ne rien connaître des femmes. Et maintenant en savais-je plus ? Pas sûr, mais quelle leçon j'avais pris ce jour-là ! Je n'en avais parlé à personne, jamais. Il n'y avait qu'avec les filles de la Villa des Roses que je ne me sentais pas en faute.
   La nuit passe vite quand on ressasse ses scélératesses et que l'on récapitule pour la centième fois, les conduites, les réflexes et les bonnes manières que l'on aurait dû avoir alors. J'en parlerai au curé demain, s'il va mieux, me dis-je soudain. Peut-être aura-t-il un traitement à me donner, pour oublier. Ou du moins m'écoutera-t-il, et me fournira-t-il les explications que j'attends, même si en échange je dois me peler la peau des genoux en prières. Á l'aube, l'aumônier gavé de morphine s'était rendormi, tassé près du feu qui rougeoyait. Le ciel était devenu gris et on distinguait la cime des arbres et le sommet des montagnes. Je me suis dit que les recherches allaient vraiment commencer et que, du côté de Saïda comme de Tiaret, on faisait déjà chauffer les moteurs des T6. Peut-être même que les légionnaires étaient déjà en train de monter dans leurs camions. Leurs GMC hauts sur pattes, seuls capables de rouler dans les fonds d'oueds et sur les pentes abruptes. Euphorique, j'avalais d'un trait la moitié d'un tube de lait, persuadé que dans la journée on allait nous tirer de là.
    La consigne est formelle en cas d'accident : rester près de l'épave, coûte que coûte. De toute façon, l'aumônier ne pouvait supporter une marche en montagne. Je m'agenouillai prèd de lui et introduisis l'orifice du tube de lait dans sa bouche. Il ouvrit les yeux et fit l'effort de me sourire.
     – Père, je voudrais vous raconter quelque chose, vous pourriez m'aider à comprendre et à oublier, lui dis-je à l'oreille.
    Il fit oui de la tête et me prit la main qu'il serra. Nous serions bien restés comme ça une partie de la matinée, mais les fellouzes étaient autour de nous et nous braquaient avec leurs armes. Je ne les avais pas entendus arriver. Je savais que je n'étais pas un guerrier très affûté et leur présence ne me surprit pas outre mesure. J'avais posé la carabine près du feu. Elle était dans les mains de celui qui devait être le chef et qui l'examinait avec satisfaction.
    Tout le monde appréciait la carabine à répétition US M1, précise, légère, solide, un vrai petit bijou. Le chef fell partageait l'opinion commune. D'un coup d'oeil, je vis qu'ils étaient huit ou neuf, un commando, des jeunes aux yeux fanatiques et au visage fermé et des vieux moustachus bonasses. Tous assez petitement armés de fusils de chasse, de vieux MAS 36 et d'un seul pistolet mitrailleur MAT 49. Du matériel français, naturellement. Le chef me fit signe de me lever et d'enlever ma chasuble. Il nous fit fouiller et ouvrit lui-même la mallette de l'aumônier. Il tripota avec dédain le petit ciboire et les burettes en fer-blanc, le livre de messe et les linges liturgiques puis referma le couvercle sans rien prendre. Je n'avais pas de carte d'identité sur moi. C'était la consigne. Juste mes plaques d'identification autour du cou, nom, prénom, date de naissance. L'aumônier était également sans papiers d'identité.
    – Tu vas venir avec nous, dit le chef. Prends ton copain sur ton dos.
   Je chargeai l'aumônier sur mes épaules. J'en profitai pour lui faire une injection de morphine. Je pris aussi sa mallette. Je suis grand et costaud et l'aumônier était plutôt léger. On s'enfonça dans la forêt. Les fellouzes discutaient en arabe entre eux avec une certaine véhémence. Je crus comprendre qu'il s'agissait de déterminer ce qu'il convenait de faire de nous.
    Le chef laissa sur place deux de ses hommes chargés de voir ce qu'il était possible de rafler sur l'épave, mitrailleuses, roquettes ou poste de radio. J'étais tranquille de ce côté-là. L'avion n'était pas armé pendant les missions de transport et pour ce qui était de la radio, je savais à quoi m'en tenir. J'espérais aussi qu'ils ne trouveraient pas mon pistolet lequel était, malgré tout, assez loin des débris de l'avion. Que le T6 ne soit pas armé était plutôt un bon point pour nous, aux yeux des fellaghas. À part la montre de bord que l'on pouvait à la rigueur emporter, ils en seraient pour leurs frais. Je ricanai.
   Le chef se précipita sur moi et me donna une formidable gifle qui me fit tituber. Ses sbires m'entourèrent et se mirent à m'insulter en arabe. J'avais toujours l'aumônier sur les épaules, lequel se mit à gémir et à se plaindre. Un vrai charivari. Selon moi, ça les démangeait de nous descendre immédiatement. Les armes étaient pointées sur mon ventre et les doigts crispés sur les détentes. Mes genoux se mirent à trembler nerveusement. Heureusement, le chef donna l'ordre du départ. Ils marchaient d'un bon pas et escaladaient la montagne comme des alpinistes qu'une pin-up attendrait au refuge. Ils crapahutaient, écartés l'un de l'autre dans le sous-bois de plusieurs dizaines de mètres, s'interpellant seulement pour ne pas se perdre. J'avais, comme escorte, deux vieux vicieux qui me poussaient aux épaules, vigoureusement, et qui me piquaient les fesses. Ils craignaient l'arrivée des avions ou celle des biffins et voulaient s'éloigner au plus vite de l'épave. Je trottais du mieux possible en recevant, dents serrées et stoïque, des coups de baïonnette et de couteau dans le cul tous les deux ou trois pas. Le soleil était sorti de derrière la montagne et chauffait autant qu'un four. Ma combinaison de vol était trempée.
    Les fellouzes prirent cette suée pour de la bonne volonté et ralentirent un peu le pas. Le sol, en forte côte, était semé de gros morceaux de roches dans lesquelles je butais. Il fallait aussi constamment contourner des troncs de pins ou d'eucalyptus, traverser des buissons d'épineux et sauter des excavations creusées par l'eau de ruissellement. Trop heureux d'avoir capturé un pilote d'avion de chasse, ils allaient probablement m'exécuter selon une procédure raffinée, avec couilles tranchées et égorgement final, devant la population d'un quelconque village. Une manière de prouver lesquels étaient les plus forts. À cette pensée, j'en suais deux fois plus et pour peu j'aurais chié dans ma combinaison de vol. S'il ne se passa rien de tel, je le dus au lait concentré dont je me nourrissais depuis la veille. Bravo et merci Neslé ! Car je savais le sort qu'ils nous réservaient. On avait retrouvé quelques-uns de leurs prisonniers, des légionnaires et un équipage d'hélicoptère tombé en panne dans le djebel, exposés aux crachats des villageois. En plein soleil, sur la grande place. Le ventre ouvert et bourré de paille après avoir été longuement torturés puis émasculés. Morts après douze heures d'agonie, au moins, dixit le toubib.
    Quand nous fûmes de l'autre côté de la montagne, sur un coup de sifflet, le chef, que j'appellerai Ali, rassembla son équipe autour de lui. Les gars qui avaient fouillé l'avion étaient de retour, avec seulement les restes de la trousse de sauvetage et les panneaux de signalisation en tissu rouge. Ali ordonna une pause et répandit ce qui restait de la trousse sur l'herbe. Il garda la boussole et distribua le reste. J'avais posé mon curé sur le sol, près de moi. Il respirait avec peine et n'ouvrait plus les yeux. Ali s'agenouilla près de lui, lui toucha le front et secoua la tête. Avec un poids comme le sien sur les épaules nul doute que j'allais ralentir leur progression.
    –  Foutu, dit-il.
    –  Laisse-le là, qu'il meure tranquille, dis-je.
   – Pour qu'il puisse raconter à ceux qui nous cherchent dans quelle direction nous sommes partis ? Allez viens, prends tes outils et ta robe, on file !
   Ma parole, il me prenait pour le curé.  Il adressa une courte phrase à l'un des moustachus de mon escorte qui sortit du fil de téléphone de sa poche et qui me ficela les mains dans le dos. "C'est bien pratique le téléphone", me dit-il d'un air convaincu. Il fit sauter mon attelle qui le gênait dans ses manipulations et attacha la mallette du padre dans mon dos. Je faillis lui dire que ce n'était pas la peine de m'encombrer de ce barda, mais quelque chose, un vague remord ou un pressentiment, me retint.
     – En route, grimaça-t-il en me plantant la baïonnette de son MAS 36 dans une fesse.
   Je progressais mieux, évidemment. Ali se porta à ma hauteur. Couic, fit-il une main passant sur sa carotide. J'eus du mal à comprendre.
    – Ton ami, le pilote, est mort. Avec le fusil, on aurait entendu, pas avec le couteau. Il était déjà bien mal en point. Toi, je vais t'amener à la willaya. Ils sauront quoi faire de toi. Je n'aime pas la religion, mais je ne tue pas les prêtres sans nécessité, tu as de la chance.
    Stupidement, je rougis de honte. Mais après tout, pour l'aumônier c'était trop tard. Et moi, j'étais toujours vivant. De toute façon, le pauvre curé était sérieusement blessé, une hémorragie interne probablement. Pour le sauver il aurait fallu que les secours nous découvrent hier au soir. Dieu ne l'avait pas voulu ainsi. Je baissai la tête et marmonnai un morceau de prière qui remontait de ma mémoire. Un petit bout de "Je vous salue Marie" que je répétai jusqu'à m'en soûler. Je lui devais bien ça. Il devait dégueuler tripes et boyaux dans le voyage qui l'amenait au ciel, ainsi qu'il me l'avait dit hier. Il ne prévoyait pas que cela serait si proche. Ali, qui marchait à côté de moi, respecta mes semblants de prières.
   – La religion, on croit que c'est une bonne chose, en réalité c'est de la merde pour le peuple, se contenta-t-il d'affirmer.
   – Ceux qui ont tué par le poignard, périront par le poignard, lui répliquai-je entre les dents.
   Il m'entendit et me dit que j'étais bien insolent pour un prisonnier et que je devais m'estimer heureux d'être encore en vie. Si ça avait été lui, le prisonnier, chez les Français, il serait déjà mort. Une balle dans la nuque ou précipité dans le vide par la porte d'un hélicoptère. Il savait cela. Ça se murmurait en effet chez nous, bien que  nous n'y croyions pas trop. On disait que c'était de la contre-propagande. On disait aussi que certains commandos coupaient les oreilles des fells tués, pour se faire des souvenirs. Mais que ne disait-on pas. Il fallait que j'essaie de penser comme l'aurait fait l'aumônier.
    – Tu es bien jeune pour un prêtre ? me dit soudain Ali.
    –  C'est mon premier poste, depuis le séminaire.
    – Où es-tu né ?
    – Á Angoulême.
    – Chez Messali Hadje, alors ?
    – Si on veut. J'ai même connu sa fille. Je me mordis les lèvres. Je veux dire que ma soeur est allée à l'école avec la fille de Messali.
    Ali paraissait ravi et me demanda de raconter comment vivait le vieux leader. Je fis de mon mieux, lui parlai de l'Hôtel des Charentes, très propre et bien tenu, dans lequel il était en résidence surveillée. Ses promenades en ville, à pied, durant lesquelles il semait régulièrement ses gardes qui le suivaient en auto. Ce qui fit rire Ali. Je me souvenais de sa haute et maigre silhouette dans sa djellaba brune ; il traversait les rues sans jamais regarder ni à gauche, ni à droite. J'avais vu une fois ou deux sa fille, qui n'aimait pas la France mais qui portait un prénom français. Madeleine, il me semble. Je fis de mon mieux pour traiter de tout ça avec la hauteur de vue et le détachement d'un aumônier distingué, et non avec le parti pris du soudard que j'étais.