Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
       Á ma grande surprise Ali aimait la France et connaissait Paris, au moins l'essentiel du Paris touristique. Il avait travaillé un peu en métropole, c'était bien le terme employé par Ali, en métropole. Il se disait Tunisien.
    – Ne va pas croire, il y a beaucoup de Tunisiens et de Marocains chez les fellouzes. C'est plus facile à recruter et à entraîner. Nous sommes tout d'abord des Arabes.
    – Et les Algériens ?
   – Il y en a naturellement, mais pour beaucoup ils sont restés dans leurs villages. Ils nous aident pour la nourriture et nous cachent...
   C'est à ce moment-là que, dans le ciel, est apparu le premier T6. Il suivait une ligne de crête et passa pratiquement au-dessus de nos têtes. Le commando s'était immobilisé. Chacun savait que depuis l'avion, il ne serait repéré que s'il bougeait. Faire un pas suffisait. Ceux-là avaient l'air de savoir et restaient plus immobiles que des pierres, jusqu'à ce que l'avion disparaisse. Pour m'éviter toute tentation de gesticuler, le moustachu qui me gardait s'était collé dans mon dos et respirait violemment dans mon cou. J'avais aussi sa baïonnette entrée d'au moins un bon centimètre dans le creux des reins. 
    – Ils te cherchent, me dit Ali. Tu es précieux, un prêtre est précieux chez les Francaouis et un pilote aussi. Nous allons nous cacher jusqu'au soir.
   Il sortit d'un havresac une carte d'état-major qu'il étala sur le sol. Un des hommes de mon escorte, appelé en renfort, montra du doigt quelque chose sur la carte puis se mit à parler avec impétuosité en me désignant à grands gestes. Je crus qu'il réclamait ma tête. Un vide glacé s'installa brusquement dans ma poitrine. Tout ce que je souhaitais c'était que cela soit vite fait. Une balle dans la tête. Après, ils pourront faire de moi ce qu'ils voudront, me tailler en rondelles ; je m'en foutais.
   – Il dit que tu devrais lire dans un livre, en marchant. Que c'est ainsi que font les prêtres chrétiens, fait Ali dans une grimace.
  L'autre me sourit et hocha la tête vigoureusement. C'était le second des moustachus, celui qui me harcelait de son couteau, une arme fabriquée dans une lame de ressort d'amortisseur de camion, quand je portais encore l'aumônier sur mes épaules.
   – J'étais tirailleur pendant la guerre et je me souviens, me dit ce moustachu.
   – C'est vrai, mais je suis attaché. Je savais le bréviaire du curé dans sa mallette. Ali me détacha les mains.
   – Remets une attelle à ton doigt et fais ta lecture puisque c'est ainsi. Mais la religion, c'est toujours la merde.
    – C'est la merde quand elle agit contre son peuple.
    – Peut-être.
   Mon doigt était enflé, j'utilisai mon mouchoir pour l'immobiliser dans un pansement sommaire. Toujours en marchant je sortis le bréviaire. Je l'ouvris au hasard, dans les premières pages. C'était écrit en latin : Confiteor Deo omnipotenti, beatae Maria semper virgini... Pourvu qu'ils ne me demandent pas de traduire. J'avais pourtant fait du latin dans le temps, mais un an à peine. Si Mireille était là, elle m'aiderait, elle qui parle latin comme un Dominicain, pensais-je. C'était bien le moment de me souvenir d'elle. Et l'aumônier, avait-il une petite amie, une soeur, quelqu'un qui se souviendrait de l'homme qu'il était. Et puis, nom de Dieu, qu'apprenait-on au séminaire ? Que devait-il faire dans sa journée en dehors de lire le bréviaire et de dire la messe, bénir les oiseaux et les plantes ?
    – On va se cacher dans une grotte, tu pourras lire tranquille, dit le tirailleur. Il me ficela les mains devant, cette fois-ci, de façon à ce que je puisse m'en servir pour lire et conserver plus facilement mon équilibre pendant la marche.
    Quatre T6 et deux T28 tournaient tout près, en larges boucles et au ras des arbres. Il fallait sans cesse se cacher ou s'immobiliser, comme dans cette ronde enfantine où l'on doit conserver sa position à un signal donné par le maître du jeu. Les hélicoptères, les gros Sikorski H34 dont certains, les "pirates" étaient équipés d'un canon de 20 mm, bondissaient au-dessus des arbres et débouchaient des crêtes sans qu'on les entende venir. Leurs gros flap-flap-flap remplissaient la vallée et on ne savait jamais où ils étaient. L'endroit allait être rapidement intenable pour les fellaghas.
    Les collègues savaient où était tombé mon avion, sans cela, ils ne seraient pas dans le coin. À ma montre, il était quatre heures de l'après-midi. Dans quelques minutes, ils allaient héliporter des commandos de la Légion ou des gars de chez Georges et je serai délivré.
    –  S'ils nous prennent ou nous encerclent, je te couperai les couilles avant, me prévint Ali.                                              



                                                                               5

 
 


    Nous avions atteint la grotte et tout le monde s'y était engouffré. Formidable cachette, avec un dédale de gros rochers et de pins pignons qui masquaient l'entrée et empêchaient tout tir direct de roquettes ou de missiles. En plus, elle se situait à la mi-pente d'un piton escarpé et difficile d'accès, même par le haut. Un nid d'aigle comme on disait alors avec romantisme, un bunker facile à défendre. Ali se frotta les mains.
    – Niqués les Francaouis !
  Il posta un guetteur et on s'installa pour quelques heures. Rapidement certains s'endormirent, simplement allongés par terre. Le moustachu ex-tirailleur ne me quittait pas des yeux. J'ouvris le bréviaire et commençai à lire tout bas : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l'âme ; mais craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et le corps dans l'enfer... Les cheveux même de votre tête sont tous comptés... » Passionnant, et si à propos. Le moustachu qui écoutait, approuvait gravement de la tête. Dehors, on entendait des bruits d'hélicoptères, des appels entre soldats qui pouvaient provenir des commandos de Georges ou des légionnaires. La forêt proche résonnait de cette présence turbulente. Je me rapprochai d'Ali qui me regarda venir d'un air suspicieux.
    – Ils ont probablement trouvé le pilote, lui dis-je à voix basse.
   – Non, impossible, nous l'avons jeté dans une crevasse avec des branches, des cailloux et des feuilles par-dessus.
    Il vérifia quand même et questionna, en arabe, l'un de ceux qui s'en étaient chargés. Un jeune lui répondit, brièvement et d'un air gêné qui mit Ali en fureur. Le tirailleur, qui apparemment était maintenant mon seul surveillant, me dit d'un ton confidentiel que le jeune n'avait pas eu le temps de cacher complètement le corps, mais qu'il était quand même dans une crevasse. Intérieurement, je jubilai. On allait trouver le padre et lui donner ensuite une sépulture décente, mais on saurait dans le même temps que j'étais vivant et aux mains des fellouzes. Ali, fou furieux, invectiva et mit une dérouillée à son bidasse à coups de crosse de carabine, jusqu'à ce que l'autre saigne abondamment d'une arcade sourcilière éclatée. Tout le monde s'était mis à jacasser, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, même mon gardien s'en était mêlé. Avec un peu de chance on allait les entendre de la forêt, en contrebas.
    Cependant, personne ne vint rôder autour de la grotte. J'ai su plus tard qu'il n'y avait que des légionnaires sur le terrain. Il y aurait eu les commandos de Georges Grillot, tous anciens fellaghas ralliés, cela se serait passé différemment. Ils connaissaient les caches utilisées par les fells et savaient suivre une trace mieux que les Hurons de Fénimore Cooper. Ils se fiaient à l'herbe écrasée, aux pierres déplacées, aux branchettes cassées ou simplement repoussées sur le côté. Je les avais accompagnés toute une journée en opération, invité par le capitaine qui les commandait. Nous nous étions rencontrés dans la librairie, Georges Grillot aimait les livres de Jean Hougron, comme moi. Je lui avais demandé cette faveur, pour rompre la monotonie de mon travail de transporteur et de chauffeur de taxi.
    Il fallait les suivre ; ils filaient en petites foulées, courbés vers l'avant, l'arme tenue en bout de bras, avec une vélocité de champion olympique. Jamais fatigués, mangeant et buvant sans s'arrêter de courir, ils parcouraient ainsi des distances considérables, le nez sur une piste. Ce jour-là nous avions fait au moins trente kilomètres, droit devant nous, au flair et à la boussole, à travers la montagne.
           
    Quand le soir tomba, nous n'entendîmes plus ni les moteurs des hélicoptères ni les voix de ceux qui nous cherchaient. Le vacarme avait cessé brusquement. Ali rappela son guetteur et tout le monde sortit. Mais les Français s'étaient montrés plus malins. Sachant que nous ne devions pas être loin, ils avaient laissé du monde en embuscade. C'est l'odeur de la fumée de cigarette qui alerta Ali. Á ce moment-là, on suivait à la queue leu leu une sorte d'étroit sentier, probablement un passage de sangliers. Il devait nous mener de l'autre côté de la crête qui nous barrait l'horizon. Nous ne trouvions que ça comme chemins, des passages de sangliers ou de cerfs. La zone que nous traversions n'avait jamais été habitée, sauf par les fellaghas épisodiquement. Les sources, où pullulaient les sangsues, infestées par l'urine des animaux venus boire, puaient la pissotière de collège. Mais on n'avait pas le choix, c'est tout ce que l'on trouvait pour remplir les gourdes.
   Ali envoya en éclaireur celui qu'il avait si bien tabassé. Probablement pour lui faire savoir qu'il lui gardait encore sa confiance, malgré tout. Un jeune bondit alors à mon côté, m'enfonça son poignard dans les côtes, me bâillonna de sa main et me fit comprendre qu'au moindre geste il m'embrochait. Le tirailleur moustachu, dont c'était le travail, en resta comme deux ronds de flan, un poil vexé. L'homme à la cigarette ne devait pas être loin puisque l'éclaireur revint une minute plus tard. Il décrivit la situation par signes. La Légion était à moins de cent mètres, une trentaine d'hommes en embuscade. On rebroussa chemin.
   Ali prétendit, quand je lui en parlai plus tard, que son boulot n'était pas d'attaquer l'armée française mais d'occuper le terrain. On revint donc sur nos pas. Les fellaghas connaissaient par coeur les vallées, et les passages qui permettaient d'aller de l'une à l'autre. Les légionnaires nous attendirent probablement toute la nuit. Nous crapahutâmes par une sente moins reposante et nous traversâmes plusieurs vallées dans la nuit. Bien que j'eusse préféré, et de loin, être délivré, je n'étais pas mécontent non plus d'avoir évité l'embuscade des légionnaires. J'étais certain au moins de ne pas tomber sous leurs balles. La nuit, ils m'auraient confondu, sans remords excessifs et peut-être même secrètement satisfaits, avec un fellagha. Je savais qu'Ali ne voulait pas me tuer, sinon cela aurait été fait depuis longtemps. Il laissait ce soin au responsable de la willaya que nous devions rejoindre. Le chemin était long d'ici à la willaya et on aurait le temps de me délivrer, espérais-je.
   Au petit matin, fourbus, on fit une pause. J'aurais donné mon âme pour un bol de café et des tartines grillées et beurrées. Depuis deux jours que j'avalais du lait concentré et de l'eau pourrie, je commençais à avoir la diarrhée. Les fellaghas s'en foutaient et me laissaient peu de temps pour faire mes besoins. Quelques secondes, je devais bien calculer mon coup et me préparer à l'avance. Ils n'étaient pourtant pas mieux lotis et se contentaient de morceaux de mouton froid, vieux d'une semaine, enveloppés dans du papier journal. Je dévorai les hosties, sous l'oeil surpris du moustachu ex-tirailleur. Je lui en donnai quelques -unes en échange d'un petit bout de mouton, aussi résistant et élastique qu'un pneu d'avion.
  On sympathisait, lui et moi. Cinq ans de tirailleur dans l'armée française pendant la guerre de 40, me répétait-il à tout bout de champ. D'après ce qu'il me racontait, sa compagnie était toujours la plus exposée. Là où les Américains et les Français pur jus ne voulaient pas aller, c'étaient les tirailleurs Algériens qui s'y collaient. Combien de fois avait-il été l'unique survivant de sa section ? Cinq ou six fois au moins. Cependant, c'étaient ses frères et ses cousins qui laissaient leur peau en Italie ou ailleurs, pour rien le plus souvent, dans des attaques de diversion, et il s'en souvenait. Allah l'avait protégé, il ne s'expliquait pas autrement qu'il soit encore vivant. Il n'admettait pas qu'Ali se moque de la religion et que je sois un prêtre le confortait dans sa foi. Je m'étais montré courageux, autant qu'un fell, et cela faisait beaucoup pour la gloire et la réputation du Seigneur mon maître. Mais, de toutes manières, le vrai dieu était celui des fellaghas et non celui des chrétiens, avait-il affirmé ensuite d'un ton pénétré. Laissant ainsi transparaître une autre raison de se faire la guerre. Ainsi soit-il. Je lui posai quelques questions sur sa famille, comme l'aurait fait un véritable aumônier. Ça eut l'air de lui faire plaisir et il se mit à me parler de sa femme et de ses fils. Tous de fiers gaillards, solides et travailleurs, dont deux déjà étaient fellouzes.
    – J'espère que, après, le pays sera fort et bon pour nos fils, soupira-t-il.
  Ce tirailleur ne devait pas être tout jeune. Plus du double de mon âge, au moins. Il avait le corps noueux et musclé, des yeux pétillants dans un visage osseux et sombre de métis. À chaque pause, il se déchaussait pour remettre en place les bandes de lainage qui lui tenaient lieu de chaussettes. Il se massait aussi longuement les pieds, et les orteils plus particulièrement.
   – C'est indispensable si l'on veut marcher sans fatigue et sans ampoules, me dit-il, m'invitant à me déchausser à mon tour.
   Je commençais effectivement à souffrir de ces marches forcées. Un pilote, ou un curé, n'est pas obligatoirement un champion en marche à pied. Mon garde m'avait montré comment se masser les pieds et la cheville et avait frotté mes ampoules naissantes avec une racine tirée de son havresac. Une mère poule ce vieux coquin. Ali, qui ne manquait pas d'humour, lui répétait à satiété de laisser tomber les soins, que j'allais être égorgé bientôt, et que les ampoules n'entraveraient pas le passage du couteau. Le tirailleur avait marmonné une réponse indistincte sous sa moustache. Il avait été blessé à Monte Cassino et soigné par des médecins français, me dira-t-il en confidence.
    Ali était intelligent, vif et léger comme un insecte. Plutôt petit, il n'en était pas moins costaud comme un chat. Je me souvenais encore de sa gifle. Il était le seul à porter l'uniforme fellagha complet avec la vareuse beige et la casquette plate. Il avait un nez en bec d'aigle facile à reconnaître, même si nos barbes, la fatigue et la crasse nous maquillaient un peu. Je le retrouverai, plus tard, quand cette équipée sera terminée, chez les commandos Georges, rallié à son tour. Il avait fait alors semblant de ne pas me reconnaître mais j'avais son nez dans l'oeil, si je puis dire. Il n'en menait pas large le drôle ce jour-là, persuadé que j'allais lui faire payer cher la mort du "pilote". Quand je lui avais dit la vérité, il n'en avait pas cru ses oreilles. J'avais discuté de son cas avec Georges Grillot et nous étions tombés d'accord pour ne pas le dénoncer aux autorités, et à Bigeard en particulier.
    L'assassin de l'aumônier était censé s'être perdu dans la nature. Sacré Ali, en réalité Si-Nouar, il m'en avait été reconnaissant ensuite "à la vie, à la mort", comme on disait quand nous étions gosses. Lors de l'indépendance, il s'était livré à ses anciens copains en toute confiance, lesquels l'avaient fait bouillir tout vif, selon les lois d'indulgence et de pardon alors en vigueur dans le tout jeune état.
           
  
                                                                   
 
                               6
 
 
 
    Le troisième jour s'était écoulé sans encombre, du moins hélas ! en ce qui concerne les fellaghas. Les avions et les hélicoptères continuaient à chercher autour de l'épave alors que nous étions loin. Ils passaient au-dessus de nous, mais très haut dans le ciel et nous n'avions rien à craindre d'eux. Leurs pilotes étaient loin de se douter de notre nouvelle position.  J'imaginais le dialogue entre le Grand chef, Bouin ou Saubat :
   – Inutile de continuer nos recherches, disait l'un d'eux. Ce con a trouvé le moyen de se faire embrocher par un fell et il est mort à l'heure qu'il est.
   – Avec sa tête de cochon, c'est normal, devait ajouter finement Bouin. Il n'y a pas de raison qu'ils aient tué l'aumônier et laissé cet idiot vivant. Etc. Il n'y avait que mon ami Marc qui devait vouloir poursuivre et qui devait les harceler pour que les patrouilles décollent. Il devait même faire partie de chacune, infatigable et fidèle. Brave Marc ! J'aimerais bien retrouver notre cambuse à Saïda. Les larmes m'en venaient aux yeux en pensant à nos lits de fer au sommier arqué comme un dos de chatte en chaleur, à notre poêle à charbon si fatigué qu'il semblait venir tout droit d'une tranchée de 14-18, à nos deux chaises et à notre table à écrire minuscule dont il fallait se partager le tiroir. Je regrettais en particulier notre petite armoire en tôle qui contenait mes trésors. Mon Beretta tout neuf, acheté à un pied-noir chez Rosette, mes photos, surtout celle que j'avais pris en douce en classe d'anglais. On y voyait madame Messer de profil et sur la pointe des pieds qui écrivait au tableau noir, cambrée comme une gazelle en train de cueillir une faine. Et d'autres bricoles encore dont mes livres. Tout ça, je le léguais à Marc, mon pote. Je n'ose écrire mon "vieux" copain, à cause du vieux marc de cognac.
 
     Tout en marchant, je pensais à l'aumônier, à son étrange destin. À son patron aussi, le Très-haut, celui qui l'avait placé entre mes mains avec si peu de prescience. Il en avait fallu des évènements, tous plus merdiques les uns que les autres, pour que cet excellent homme soit égorgé à ma place. Si ça avait été moi le blessé, il m'aurait porté sur son dos jusqu'à la limite de ses forces et aurait refusé obstinément de m'abandonner !  Un repentir cuisant me tordait le coeur et les tripes. Qu'avais-je donc supposé quand on l'avait abandonné ? Qu'ils allaient l'évacuer sanitaire ? Appeler un médecin ? J'aurais dû hurler et refuser de partir. Me dénoncer comme étant le seul et vrai pilote. L'aumônier se serait fait passer pour le pilote, lui ! Ne serait-ce que pour obliger Ali, qui n'aurait pas zigouillé un prêtre même mal en point, à nous emmener tous les deux. J'étais revenu à la case départ. Je n'étais pas très fort pour faire le philosophe... J'aurais dû bouger aussi, gesticuler au passage du premier T6, lorsque nous étions près de l'épave, nous aurions été découvert et l'aumônier sauvé. Mais peut-être pas non plus, nous étions sous les arbres et pas faciles à repérer. C'est la fatalité me disais-je, abattu, l'effet d'une volonté supérieure dont j'ignore les visées. Un mort, ça va ça vient au cours d'une guerre, c'est du consommable, même un pilote poignardé par les fells. Mais un curé chrétien égorgé par des musulmans, ça prend une dimension autre, historique, de la taille à déclencher une croisade. L'aumônier allait devenir un martyr, un béatifié, peut-être un saint. Maigre consolation, malgré tout.
   Je n'avais pu me confesser à lui, à propos de madame Messer. J'étais certain qu'il m'aurait compris, et m'aurait donné les clés pour apaiser mon repentir. Il m'aurait dit de lui écrire et de lui demander pardon. C'est ça, oui, de lui écrire une lettre honnête où je me dévoilerais tel que j'étais ! Je réfléchissais maintenant comme lui. Je venais de trouver la bonne solution, le moyen d'apaiser mes remords et de cicatriser les brûlures de mes lamentables souvenirs. Un bonheur subit m'envahit et me chavira comme si je venais d'avaler un grand verre de whisky. Je glissai alors sur une pierre, tombai dans le vide et me mis à dégringoler la pente abrupte au bord de laquelle nous cheminions. Je roulais et rebondissais sur les rochers comme un sac de fèves, incapable avec mes mains entravées, de me remettre sur pieds ou même de me retenir au moindre arbrisseau.
   Un coup de feu claqua, puis plusieurs. En haut, quelqu'un croyant à une évasion me canardait. Les cailloux, frappés par les balles, giclaient à vingt centimètres de mon visage. Enfin, je m'arrêtai dans un gros buisson et me relevai, hagard et titubant. À cent mètres au-dessus de ma tête, Ali et ses hommes pointaient leurs armes sur moi. Le tirailleur me voyant vivant dévala la pente en courant et m'aida à remonter. Baraka ! Allah est grand ! dit-il en voyant que je n'étais pas blessé, sauf quelques écorchures.
   J'étais si fatigué, si humilié par ma chute, par l'incontrôlable chiasse qui dégoulinait dans mon pantalon et par la puanteur qui m'accompagnait, si persuadé de ma fin proche, si désespéré de quitter bientôt ce monde de cons, si magnifiquement peuplé d'Ali, de légionnaires, de Bouin, de Saubat ou de Varron, que les larmes jaillirent soudain de mes yeux. Je ne pouvais les empêcher de couler, c'était plus fort que moi. Une panne, une avarie de mes glandes lacrymales venait de se déclarer. Je faisais des gestes de dénégation, je disais que tout allait bien et mes larmes continuaient de se répandre comme d'un robinet inaccessible. Puis, j'ai eu un geste insensé qui impressionna vivement les fellaghas : je tombai à genoux et me mis à prier à voix haute avec une ferveur de miraculé. Les mots se suivaient et s'entrechoquaient, mêlant des bribes de textes sacrés appris je ne sais où, des morceaux de chansons et de prières. Ils sortaient sans effort, comme si je les lisais. Et toujours avec les larmes qui ruisselaient sur mes joues et tombaient sur mes mains qui en étaient toutes mouillées. Les fells s'étaient immobilisés et me regardaient interloqués. Je remerciais Dieu de m'avoir créé et de m'avoir laissé vivre jusque-là, de m'avoir permis de rencontrer Marc et Michèle, qu'il serait bienvenu qu'ils se marient ensemble et aient des enfants. Je me frappais la poitrine en demandant pardon de mes péchés, j'appelais l'aumônier et madame Messer à mon aide. Bref, je fis un tintouin tel qu'on me crut devenu fou. La crise cessa aussi brusquement qu'elle avait surgi. J'en sortis effaré et engourdi, comme d'une crise d'épilepsie, sous les regards admiratifs de mes geôliers.
    - On a bien vu que tu parlais directement à ton dieu, me chuchota à l'oreille le tirailleur extatique.
  J'éprouvais à cet instant un étrange bien-être, je n'étais plus fatigué et la mort ne m'effrayait plus. Pendant ces quelques minutes, qui m'avaient semblé durer une bonne heure, j'avais eu l'impression d'être en face, et même à l'intérieur, d'une entité indescriptible qui m'avait rassuré, comblé, rassasié d'elle-même. J'étais devenu marabout, saint, aux yeux du tirailleur qui se mit à crier au miracle et à me proclamer intouchable. Ali, qui ne l'entendait pas de cette oreille, colla une baigne retentissante au malheureux pour qu'il retrouve son bon sens. Le tirailleur se le tint pour dit mais continua de me couver des yeux, comme une bigote la statue de la Vierge et de tous les saints, ce qui agaça les autres qui le traitèrent de vieux fou. Maboul !
    On approchait d'un point de rendez-vous important. Un autre commando allait se joindre au nôtre, puis nous accompagner jusqu'à la willaya dont nous n'étions plus qu'à quelques heures de marche. Un groupe de paysans chargés de provisions vint à notre rencontre. Nous étions à moins d'un kilomètre de leur village et ils avaient préféré venir à notre avance plutôt que de nous voir déambuler chez eux en plein jour. Il y avait là trois hommes mûrs et une femme plus âgée. Ils furent surpris de me découvrir. Pour marcher, j'avais les mains liées devant moi, ce n'est que pour la nuit qu'Ali ordonnait que l'on me lie les mains derrière le dos. Le tirailleur, qui débloquait constamment maintenant, leur expliqua qui j'étais et quel sacré marabout j'étais devenu. Á ma grande surprise, la femme s'approcha de moi, me prit les mains et les porta à ses lèvres. Les plus jeunes se moquèrent d'elle mais elle leur glapit au visage, en postillonnant, toute une tirade gutturale sur la religion qu'il ne fallait surtout pas mépriser. Le tirailleur approuvait de la tête et me traduisait ses paroles au fur et à mesure.
    Je ne sais pas si j'étais marabout, mais le fait était que j'étais devenu serein, éloigné des contingences. J'avais l'attitude que l'on prête à Jésus lors de son procès ou celle des martyrs dans la fosse aux lions. Je ne parvenais pas à m'en défaire, c'était ainsi. Peut-être que cela venait de ma fatigue, de la boue, de la morve, de la sanie, de la crasse et de bien d'autres choses encore accumulées. Ma combinaison de vol en était toute raide. Je mangeai de bon appétit ce que les villageois nous avaient apporté et la femme veilla à ce que je sois servi comme un autre. Je sentais que ce n'était pas du goût de tout le monde, en particulier des jeunes et d'Ali qui avait hâte de se débarrasser de ce paroissien.
    – Vivement que l'on soit à la willaya, me glissa-t-il narquois. Et il ajouta : couic ! Et sa main  glissa sur son cou.
           
     Pour la nuit, le commando se partagea en deux. Les jeunes se rendirent au village pour y dormir, et y rencontrer des femmes, je suppose. Ali et les quadragénaires, mariés et fidèles, restèrent autour du feu. Il fallait bien me garder.
    – Tu devrais partir, te sauver, me souffla  le tirailleur.
    – Où veux-tu que j'aille. Je ne sais même pas où je suis et je ne suis pas en état de marcher longtemps.
     – Tu es malin, et tu auras vite fait de retrouver les français.
    J'en conclus que nous ne devions pas être très loin d'un poste militaire. Il était en fait si proche que j'apprendrai, par la suite, qu'un des hommes du village était allé avertir le chef du poste de notre présence. Détendu et remis en forme par le repas chaud, je dormis comme une brute cette nuit-là. Pour la première fois je ne claquai pas des dents dans la nuit glaciale, sous ma chasuble trop légère. Ali m'avait tendu une djellaba grise. 
   – C'est pour toi, un cadeau du village. Ça nous sera bien utile quand nous devrons aller à la willaya, tu passeras plus facilement inaperçu.
    On est à l'aise  dans une djellaba, on peut affronter le vent et le froid. On peut y dormir comme dans un sac de couchage. Il ne manquait à mon bonheur qu'une douche et la liberté. Le lendemain, comme nous devions attendre l'arrivée de l'autre groupe, j'eus la permission de me baigner dans un petit lavoir à l'écart du village, mais tout près du campement. Le tirailleur m'accompagnait.
     – Si tu veux, tu pars. Tu me donnes un coup sur la tête, je m'écroule et tu t'en vas. Par là c'est le village et une route nationale ensuite. Tu pourras même prendre mon couteau, me dit-il.
    J'étais propre, réveillé, je pétais le feu. Je cherchai, dans les buissons autour du lavoir, un gourdin de bonne taille quand j'entendis de sonores « Salam ! Salam aleïkoum salam ! » C'était raté. Je fis semblant de me reculotter. Apparemment, il s'agissait du groupe que nous attendions. Mon garde s'interposa entre les nouveaux venus et moi et les renseigna rapidement sur ma personne. J'entendis plusieurs fois le mot marabout. Mais, hélas, les nouveaux venus ne firent qu'en rire en tapant sur l'épaule du tirailleur. Ils étaient mieux équipés que les hommes d'Ali. Ils portaient des grenades quadrillées à la ceinture et de véritables poignards de combat. En outre, ils étaient tous armés de pistolets-mitrailleurs, sauf un qui se payait le luxe d'un fusil-mitrailleur, le redoutable 24/29 français. Apparemment, ils ne manquaient pas non plus de munitions et leurs uniformes étaient propres et neufs.
    J'appris d'Ali qu'ils avaient passé la frontière depuis peu. Alors, me dis-je plein d'espoir, les miens savent où ils sont. La frontière électrifiée était surveillée étroitement et ceux qui parvenaient à la franchir étaient suivis ensuite, pas à pas, par les réseaux de renseignements. Ils firent les fanfarons et les matamores devant les hommes d'Ali. Probablement parce que plus jeunes et mieux équipés. L'un d'eux voulu même m'égorger, sur le champ. Pour montrer sa détermination et sa force. Son attaque fut si soudaine que je n'eus pas le temps de l'esquiver. En une seconde il fut sur moi et me glissa son couteau sous la gorge tout en me tirant la tête en arrière, par les cheveux. J'avais les mains attachées mais pas les pieds et l'on m'avait appris le close-combat à Cognac. Je lui écrasai bêtement les orteils d'un coup de talon vigoureux et me dégageai rapidement. Il poussa des cris furieux, jeta à terre son poignard et arma sa mitraillette. Par bonheur, les hommes d'Ali parvinrent à le calmer. Cependant les deux bandes se faisaient face et je crus bien qu'ils allaient en venir aux mains, voire à la fusillade générale.
    Soudain, Ali, d'une bourrade, m'expédia à terre et marcha sur le chef de l'autre groupe en armant ostensiblement la carabine qu'il serrait contre sa hanche. C'était devenu une affaire de chefs, de prérogatives et d'honneur entre l'ancien et la bleusaille aux dents longues. J'étais le prisonnier d'Ali, il m'avait capturé et devait me ramener à la willaya. C'étaient les ordres. Il le fit savoir à l'autre, les yeux dans les yeux. Ce dernier fit un geste d'apaisement et ordonna à ses hommes de poser leurs armes. On en resta là. J'avais eu chaud. Je me promis, si j'en réchappais, de déposer un ex-voto à la mémoire de l'aumônier qui semblait si bien me protéger du ciel où il devait être maintenant installé.
    Je me promis aussi d'être attentionné, gentil et agréable désormais avec tout le monde, et en particulier avec Mireille, qui avait certainement de grandes qualités, puisqu'elle avait un frère qui était presque le mien et qui devait me chercher partout. Comme un furieux, remuant ciel et terre, patrouillant tous azimuts. Je priais l'aumônier d'aider Marc et de faire plus encore, d'intervenir en haut lieu pour que l'on vienne me délivrer, et vite, car avant demain je devais être livré à la willaya. Et couic !