Le glaive et le bouclier.

Au début du siècle dernier, l’avion (ou aéronef/ aéroplane) ressemblait par sa rusticité, la faible puissance de son moteur et son coût dérisoire à un drone. L’envie d’explorer le domaine nouveau de la troisième dimension et les perspectives financières qui ne manqueraient pas d’en découler, firent émerger progressivement un certain nombre de découvertes technologiques qui permirent l’avènement d’un appareil capable de décoller du sol et d’emmener un pilote. La Grande Guerre et ses besoins en observations pour le réglage de l’artillerie, puis les combats aériens pour déloger l’intru qui occupait le ciel donnèrent une impulsion capitale à l’ensemble de la mécanique. Cependant les armes dites de bord, de la simple carabine à la mitrailleuse légère, étaient indépendantes de la machine et le plus souvent manipulées par un passager. L’invention du tir synchrone à travers l’hélice par Roland Garros allait changer totalement la vision de l’avion. En effet, il passait de simple transporteur d’une arme à l’intégration de cette arme à la cellule (1) donc à l’aéronef lui-même. L’avion devenait ainsi un système d’arme et le pilote le maitre de ce système.
De perfectionnement en perfectionnement l’avion, en particulier le chasseur, a aujourd’hui atteint une sophistication dont il est impossible de prévoir les limites. Et pourtant face aux drones, qu’ils soient d’observation, d’attaque ou suicide, ce monstre de progrès technologiques parait presque ridicule. Car pour abattre un drone coûtant quelques milliers de dollars et volant à basse vitesse il lui faut utiliser un missile air-air, Mica ou Meteor si l’avion est français, dont le prix approche le million de dollars.
Un basculement s’est opéré il y a plusieurs décennies, la mitrailleuse de 12,7 puis le canon de calibre 30mm, ont progressivement quitté le devant de la scène au profit des missiles accrochés sous les ailes en emport extérieur. Le Rafale comporte encore un canon de 30 mm mais est doté de seulement 150 obus, ce qui lui donne un temps de feu de 3 secondes environ compte tenu de la cadence de tir du canon, soit 2500 coups minute. Dans les années 1950/80, le Mystère IV de Dassault équipé de deux canons de 30mm, emportait 300 obus par canon soit 600 obus au total. Le retrait progressif du canon sur les avions récents s’il profite à l’industrie militaro-industrielle fabriquant les missiles, rend la destruction d’un drone hors de prix. Même s’il n’est pas donné, l’obus, qu’il soit explosif-incendiaire ou même inerte, est largement concurrentiel.
Le drone, même s’il inaugure un retour dans le passé avec sa faible vitesse, sa rusticité, sa fabrication à la portée du pauvre et sa faible puissance de destruction reste un outil moderne car il se joue des limites de l’avion. En poursuite, ouvrir le feu au canon sur un drone demande à réduire sa propre vitesse afin de conserver sa cible un temps indispensable. Trop réduite, cette vitesse peut mener au décrochage et en basse altitude au crash. Ce n’est pas simple mais peu se résoudre en utilisant un canon automatique qui ouvrira le feu sans intervention du pilote dans un laps de temps très réduit. On peut envisager également la remise à niveau d’avions lents d’anciennes générations équipés de viseurs et de canons modernisés ou encore la création du drone anti-drone…
L’éternel problème du glaive, le drone, et du bouclier, l’avion, prend aujourd’hui toute son acuité et le retour du canon qu’il soit de 20 ou de 30 mm, emporté en nacelle sous le ventre ou sous l’aile de l’avion, est une solution contre cette arme que n’importe quel pays peut désormais se procurer ou fabriquer.(2) Bientôt, il y a fort à parier que la plupart des Etats qui jusqu’alors n’avaient pas d’armée de l’air, vont se doter d’une flotte de drone conséquente. Et alors gare au terrorisme et aux attaques surprises d’autant que le lancement d’un drone n’exige ni piste ni équipement particulier, une plateforme de camion peut suffire…. Mais rien n’est perdu, il ne nous reste plus qu’à perfectionner le bouclier.(3)
Jean-Bernard Papi ©
(1) La cellule comporte la carrosserie de l’avion plus les raidisseurs et autres équipement destinés à la rigidifier.
2) Il semble que notre Armée de l'air nous ait écouté et soit en train d'envisager de monter une conduite de tir (viseur, télémétrie etc) associée au canon de 30mm du Rafale et de le doter de roquettes de faible coût.
(3) Le drone anti-drone ukrainien P1-Sun efficace à 85% semble remplir cette fonction de bouclier.
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