Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                La littérature est un art de combat.  

Ma ville sous les eaux

Samedi 21 Février 2026
Ma ville sous les eaux
Ma ville sous les eaux. 
 
 
 
  Vue des bords du fleuve, en ces temps de grandes eaux, ma ville, mon quartier, ressemble à une rizière lointaine mal entretenue et mal exploitée. Les collines qui plaisaient tant aux Romains, peuple de fer et de discipline, parce que facile à défendre ne sont plus que des ilots qui dominent les toits engloutis. Les arbres dans la grisaille, nus comme des vers, semblent grelotter autour de leurs branches hautes. La Charente frissonne elle aussi sous le vent qui, chien de berger, la déniche dans de lointains fourrés et la mordille pour la ramener dans son lit. Mais le courant s’agite mollement, sans se presser, comme si l’eau s’était épaissie, freinée par les grandes marées à l’embouchure du fleuve. En bas de mon jardin, à cinq mètre plus bas quand même, dans le parc du voisin, l’eau remonte du sol à petits jets rigolos et commence à recouvrir le sol. Avant de venir jusqu’ici, à cent mètres du fleuve à vol d’oiseau, combien de fondations s’imprègnent de cette rivière souterraine qui risque de faire exploser les maisons les plus fragiles.
  Les pompiers sont partout et surveillent ; mais que peuvent-ils face au Déluge combiné à la traversée de la mer Rouge. Des pompes désespérées évacuent en crachotant l’eau des caves, c’est comme ça dans le bar « Le petit Bacchus » en bas de chez moi. Les habitants du quartier quittent ou regagnent leurs logis, lorsqu’il est encore accueillant, en jouant les danseuses sur des madriers guères plus large que ma main, posés sur des parpaings. Une lassitude morne et muette semble s’être installée chez ces gens d’un naturel plutôt bavard et affable. Ils pensent peut être aussi aux assurances qui en ont assez de payer et qui vont vous laisser tomber tels des boulets encombrants qui leur coutent plus qu’ils ne leur rapportent.
  On s’est logé dans le lit du fleuve, on a construit où il ne fallait pas ; et alors c’était au siècle dernier et même au temps de Prospère Mérimée lequel a si bien sauvé l’Arc de Triomphe et la ville. Déjà en ce temps les campagnes se dépeuplaient, on s’installait dans la grande ville pour vivre mieux et on construisait là où l’on pouvait. Le chemin de fer, les écoles, l’industrie, les commerces montraient l’exemple.
  Et maintenant que faire ? Les éboueurs, dont la mission est de ramasser et vider les poubelles ont trouvé une solution élégante. Ils invitent les naufragés à aller porter leurs poubelles dans un lieu au sec, souvent à une deux centaines de mètres faute de trouver un bon itinéraire et faute de camion adapté… Je croise le facteur imperturbable qui fait son boulot comme d’habitude. Ce qui l’honore, lui et les pompiers et ceux fidèles au poste comme les gendarmes.
  Pour éviter ces inondations il n’y a rien à faire a dit un aréopage de savants. Si ! On peut. Nous sommes face à une incroyable richesse et nous ne la voyons pas. Cette eau manquera à nos gosiers dans une décennie ou deux peut-être plus mais c’est inéluctable. Pour nos gosiers et pour l’industrie nouvelle associée à l’IA et aux semi-conducteurs, contre la sècheresse à venir.  Il faut donc la stocker, impérativement, maintenant et dans toutes les zones inondables du pays. Dans des réservoirs enterrés ou aériens, injectée sous terre ou intégrée au paysage. Il faut la stocker, c’est une juste précaution qui bénéficiera à nos descendants et dès demain aux paysans, aux industries, aux particuliers. Ces réservoirs se rechargeront à chaque inondation qui ne sont pas prêtes à cesser. Au moyen-âge, avec trois fois rien, les moines assainissaient des zones trop humides, on creusait des canaux, des retenues comme dans le marais poitevin, pour évacuer les eaux vers la mer ou vers un lac, on plantait, bref on se bougeait. C’est à nous aujourd’hui de faire ces efforts.
  Les « cygnes noirs », c’est ains que l’on appelle les catastrophes imprévisibles, sont légion de nos jours et les inondations sont même répertoriées mais il faut plus que du courage pour y faire face. On se contente de pleurnicher pendant quinze jours, on satisfait quelques caprices d’élu et ensuite, hop ! on attend la prochaine avec sérénité. Ce sont les assurances qui ont raison. Il faut un aiguillon dans le dos de l’Etat.
Jean-Bernard Papi ©
  

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