Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                                 Partageons nos plaisirs, j'écris vous me lisez.  


                                  Mémoires des autres guerres.  
  
 

                             Histoire du sergent Diego.



 
 
   Sur l'immense plateau caillouteux et blanc coupé d'une étroite piste de poussière qui s'enfonce vers le Nord, plusieurs centaines de cavaliers, au coude à coude attendent tandis que leurs chevaux piétinent et piaffent. Voici trois jours qu'ils sont arrivés devant notre fortin. Ils sont armés de fusils et de pistolets mitrailleurs du dernier modèle vendu sur le marché international. Malgré cela ils brandissent des lances de bambou aux longues pointes d'acier sur lesquelles danse le soleil.
   Sous chaque pointe est attaché un grossier chiffon de laine écrue destiné à s'imbiber du sang de celui qui sera embroché. Ces messieurs ne veulent pas se tacher. Depuis le rempart crénelé du fortin, la vue de ces chiffons nous remplit d'effroi bien plus que celle des fusils. J'ai, lorsque je regarde ces lances barbares, la sensation, la perception exacte du fer s'insinuant en grinçant entre mes côtes. Dans une heure, quand le soleil sera à l'aplomb, quand l'ombre de nos murs ne sera profitable ni à l'assaillant, ni au défenseur, ils donneront l'assaut...
   Moi, Sergent Diego, né dans un pays de vallées gorgées d'eau où bruissent les arbres et où chantent les oiseaux, je vais mourir dans ce pays sec et inhumain où planent les vautours. Je mesure aujourd'hui la folie qui m'a poussé ici, aux confins de notre empire, sur cette frontière entre le monde civilisé et le monde sauvage. Tout à l'heure, le chef des cavaliers s'est avancé pour nous inviter à nous rendre. Il a parlé de liberté, de colonialisme et d'esclavage, du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes ; il a conseillé à mes hommes "d'égorger le blanchâtre" puis de venir le rejoindre. Pas un de mes trente-trois goumiers n'a bronché. J'aurais dû l'abattre à cet instant...
    Je sais ce qu'il veut. Il veut le puits qui est dans le fort. Il se moque bien de la liberté, du droit des peuples, que les frontières soient ici ou là, qu'untel gouverne plutôt qu'un autre. Il veut l'eau, car avec l'eau il sera riche. Il s'emparera de notre puits au nom du pays d'où il vient, le pays du bout de l'horizon. Mais 
il lui faut des justifications, des raisons qui maquillent le voleur en chef d'une guerre juste. Et c'est pour l'empêcher d'agir à sa guise que nous sommes ici. Le fort existe afin que le puits reste à tout jamais la propriété de l'Empire. Lequel en vérité possède des milliers de puits de par le monde... Mais qu'importe, il n'est pas prévu que nous nous interrogions sur le bien fondé des ordres qui nous sont donnés.
    Quand je suis arrivé ici, il y a belle lurette, il y avait un lieutenant, un adjudant et je n'étais que caporal. Le lieutenant est parti et n'a jamais été remplacé, l'adjudant est mort d'ennui et je suis devenu sergent. Ce jour-là, un méhariste est venu m'apporter un message de mes chefs qui me nommaient commandant du fortin, "Avec toutes les prérogatives afférentes ". C'est à ce moment-là que j'ai compris. J'ai su que les cavaliers allaient venir et que mon sort était déjà scellé. J'aurais pu demander à rentrer en métropole, j'y avais droit et plusieurs fois plutôt qu'une. J'ai préféré rester avec Lugo.
    Dans le fond, je ne peux pas dire que j'aie été malheureux ici. J'ai pris le rythme de vie du pays et j'ai mené la même existence que les gars qui m'entourent. Le matin, dès levés, pour déterminer l'ordre des corvées nous commençons la journée 
par la palabre, assis en rond dans le patio, à l'ombre de quelques arbustes venus de ma province et acclimatés à grands renforts d'eau et de soins. À midi, les équipes pour la garde et la patrouille du soir sont désignées. L'après-midi nous nous retrouvons pour brouter le qat que nous vendent les caravaniers qui font halte ici, une fois par semaine.
   J'ai fini par prendre goût à ces cochonneries de feuilles. Lugo me trie les meilleures, les plus tendres, prépare mes coussins, l'eau fraîche et le thé. Nous mâchons et nous buvons, abrutis et assoiffés par la drogue, jusqu'à la tombée de la nuit. Vers le milieu de l'après-midi, survient toujours une courte période d'excitation, parfois nous en profitons pour faire l'amour. Lugo se glisse contre moi, il a un corps lisse et frais comme du marbre. Du marbre noir.
    Quand je suis arrivé ici je n'étais pas homosexuel, enfin presque pas. À peine quelques caresses furtives échangées entre garçons dans le vieux lavoir, après l'école. J'avais même une fiancée au pays qui m'attendait. J'avais prévu de passer juste une année dans le fortin, pour me faire un peu d'argent, de quoi me marier et acheter des meubles. Un soir, un adolescent s'est glissé dans mon lit. Il m'avait deviné à des signes imperceptibles de connivence et d'attirance que ne ressentent pas les gens "normaux". C'était Lugo. Depuis, il partage mon lit, s'occupe de mon linge et de mon gourbi. Une femme n
e ferait pas mieux.
    Le plus proche village est à plusieurs jours de route, c'est pourquoi il y a quelques femmes dans le fortin. Ce sont des négresses en ménage avec certains de mes hommes. Lugo est le fils de l'un de mes caporaux. Au début j'étais gêné, mais son père m'a fait comprendre qu'il y avait là un fait que l'on ne pouvait combattre. Lugo avait choisi sa vie et lui n'y pouvait rien.
    Mes supérieurs ont très vite su. Ce genre d'information circule dans le désert à la vitesse du vent. Dans mon cas ce sont les femmes, parties visiter leurs familles, qui en ont parlé. L'état-major a fait en sorte que je sois maintenu ici au-delà de la limite normale. On savait aussi que les cavaliers préparaient un raid. Un capitaine cynique et insolent, m'a assuré qu'un beau massacre, bien sanguinaire et sauvage, arrangerait bien des choses. Utilisée à bon escient et amplifiée convenablement, l'information remuerait suffisamment l'opinion pour que l'Empire envisage sereinement des représailles chez l'agresseur. Et pourquoi pas la conquête d'un territoire supplémentaire. Il avait eu un sourire cruel, même un misérable petit pédé peut devenir un héros national et servir la cause de l'Empire, avait-il ajouté.
   Dès que les cavaliers sont apparus sur l'horizon j'ai donné l'alerte par la radio et une voix anonyme m'a promis des renforts. Je sais qu'ils arriveront trop tard, c'est prévu ainsi... Nous pourrions capituler. Les hommes seront peut-être saufs et encore rien n'est moins sûr ; mais à Lugo et à moi ils couperont les couilles. Ils nous les enfonceront dans la bouche et nous agoniserons au soleil, couverts de crachats et de mouches. C'est leur coutume. Je ne veux pas que Lugo meure ainsi. Tout à l'heure, deux ou trois femmes nous ont incités à nous livrer, mais les hommes ont fait bloc autour de nous et les ont fait taire...
   Parfois, devant le fortin, à l'endroit où se tiennent les cavaliers en ce moment, un mirage nous montre une ville blanche. C'est toujours la même ville, avec une mosquée et des minarets à trois balcons, des maisons au
x toitures roses et bleues en gradins qui scintillent dans la chaleur. Nous l'appelons Addeh, ce qui veut dire : la clarté. Lugo malicieusement, a lancé l'idée que les cavaliers appartenaient à Addeh et qu'il convenait de ne pas les prendre au sérieux. Je lui ai répondu qu'ils n'appartenaient pas à la clarté mais à la nuit et à l'enfer. Nous avons craché par terre.
   Abrités derrière les créneaux et les merlons nous cramponnons nos carabines, à nous en faire éclater les phalanges. La peur, par moment, me fait grelotter, mais je serre les dents et personne autour de moi ne s'en rend compte. Seul Lugo comprend et me caresse la main, jusqu'à ce que le tremblement cesse. Le père de Lugo s'occupe du seul fusil mitrailleur. Il faut que nous tenions le plus longtemps possible...
   Un beau massacre, de l'héroïsme, avait suggéré le capitaine. Les visages de mes hommes sont gris, comme poussiéreux. Avant de monter sur le chemin de ronde, je leur ai rappelé qu'ils étaient de valeureux guerriers, des bâtisseurs et qu'ils représentaient la civilisation. De toute façon par nature ils haïssent les cavaliers qui appartiennent à une autre ethnie. Ce sont des primitifs, des sauvages, disent-ils...
   La nuit, les pierres du plateau craquent sous le gel et des tourbillons de vent, capricieux et chargés de sable, se forment au hasard. Il arrive alors que les hommes de garde aient, peut-être sous l'effet du qat et de cette froidure brutale, de curieuses visions. Ils affirment que des corps humains et des chevaux sortent de terre pour défiler dans la pierraille. Cette armée d'ombres serait celle des guerriers qui périrent ici depuis la nuit des temps. Egyptiens des Pharaons, Juifs de Salomon, Romains de César et Pompée, soldats de Souleiman et de Gengis Khan, Soudanais, Libyens, janissaires turcs, musulmans, chrétiens et soldats de l'Empire en dolman rouge et cape bl
anche, errent sur ces cailloux gorgés de sang, en quête du repos de leur âme. Prédateurs et conquérants, explorateurs et trafiquants, chacals ou agneaux, tous se sont entrégorgés sur ce plateau aride. Et il en sera éternellement ainsi parce que l'homme, depuis le fond des âges, a besoin d'aller plus loin, de dépasser son horizon. Dans quelques heures nous serons des leurs, si Dieu nous donne le courage de ne pas nous enfuir !
   Le soleil est maintenant au zénith. Un frémissement parcourt les cavaliers qui tout d'un coup, comme un seul homme, brandissent leurs lances au-dessus de leur tête. Dans le même mouvement, ils fouettent leurs chevaux et s'élancent. Les "you-you" hurlés par des centaines de voix, couvrent maintenant le martèlement formidable des sabots. Tout aussi soudainement et brutalement, un tourbillon se lève, violent, qui les enveloppe et rabat sur leur visage la poussière et le sable soulevés par les chevaux. Les cavaliers tentent de protéger leurs yeux de la main. Le désordre, presque la panique, gagne leurs rangs. Certain font demi-tour et heurtent du poitrail ceux qui continuent d'avancer. Lugo crie : "Les esprits des morts viennent à notre aide, Dieu soit loué mille fois !"
    Je commande alors le feu. Pour un beau massacre, ce sera un beau massacre mon capitaine !

Jean-Bernard Papi © 


à suivre,