Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      
                                     Mémoires des autres guerres.  
 

                                      L'astronaute

   


    - Moi, astronaute, mais c'est complètement ridicule !
   La voix du commandant Mercuri s'enfla dans le bureau de son colonel au point de traverser la porte capitonnée et de faire sursauter la vieille secrétaire-planton qui somnolait derrière sa petite table.
    - Voyons Emilio, répondit la voix conciliante du colonel, pense au régiment !
   - Je me contrefous du régiment, c'est à moi que je pense, répondit le dénommé Emilio. J'ai passé l'âge de faire le zigoto dans une machine infernale et je voudrais terminer paisiblement le temps qui me reste avant la retraite.
    - Mais, tu fus volontaire, n'est ce pas ?
   - Volontaire, oui, mais il y a vingt-cinq ans de ça ! À l'époque j'étais encore un jeune homme. Tiens, regarde la photo, je venais juste d'être promu lieutenant, cria le commandant qui agitait son livret militaire sous le nez de son supérieur.
   - Est-ce ma faute si l'état-major a mis autant de temps avant de se décider, soupira le colonel. Là-haut, au ministère, le personnel est beaucoup trop occupé. Trop de charges de service. J'y suis resté assez longtemps pour pouvoir t'en parler. On n'est au courant des dossiers qu'au bout de longues, longues années, et lorsqu'on commence à comprendre, paf, on est muté ! Mon pauvre Emilio, ils ne te laissent même pas le choix. Lis toi-même.
  Le commandant saisit nerveusement le message et lut d'une voix lasse : "Mercuri, Emilio, Commandant au Xème Régiment des Grenadiers Aéroportés, abandonnera son poste de responsable de l'Aumônerie et du Foyer du soldat pour rejoindre, dans les anciens haras de San Lucia, l'école des astronautes en cours de création. Il servira d'élève témoin pour les premiers cours. Il pilotera également notre première navette spatiale, lorsque celle-ci sera en état de voler."
   -Te rends-tu compte, soupira Mercuri à l'adresse de son chef, une école d'astronautes parmi les bourrins !... Et puis qu'importe ! je te le répète, piloter une navette n'est plus de mon âge. J'ai pris une trentaine de kilos, j'ai de l'arthrite, des rhumatismes et un lumbago chronique. Sans compter mes difficultés à m'endormir et à me réveiller, mes digestions pénibles et ma lenteur à la selle...
   - Ils savent tout cela mon bon, trancha le colonel mais c'est toi qu'ils veulent et pas un autre. Je vais mettre le petit Marino à ta place à l'aumônerie, qu'en penses-tu ?
   Le commandant Mercuri, sanglé dans son uniforme le plus récent, qui le serrait néanmoins autour de la ceinture, se présenta le matin du lundi suivant aux haras de San Lucia. Là, un concierge civil, aimable et familier, après lui avoir offert une pastille à la menthe lui fit suivre une allée entre deux rangées d'écuries où piaffaient des chevaux. Allée qui le mena à l'Ecole Interarmes des Astronautes qu'une équipe de matelots achevait de peindre aux couleurs nationales, c'est à dire en blanc et vert. L'école était installée dans une série d'écuries désaffectées dans lesquelles les marins entassaient, depuis une quinzaine de jours, les matériels et les machines nécessaires à la formation des futurs chevaliers de l'espace. L'amiral qui commandait cette école le reçut dans un bureau flambant neuf et repeint de frais,
 la porte gardée par deux hallebardiers réglementaires comme son grade l'exigeait. C'était, ce bureau étroit, l'ancien box attribué à Tarzan un hongre de cinq ans. L'amiral le reçut dans une simplicité courtoise qui n'excluait nullement le respect de la hiérarchie. C'est ainsi qu'il pria Mercuri de se présenter selon le manuel, c'est à dire ennumérer ses noms, prénoms et titres après un salut à six pas. Il l'invita ensuite à boire une tasse de thé de Chine que le commandant plus porté sur le vin rouge ne put cependant refuser.
   - Mon cher, lui confia l'amiral, vous étiez le seul volontaire ! Et je doute qu'il y en ait d'autres dans l'avenir ! De toute façon ce n'est pas grave, notre navette n'a qu'une place et je pense qu'elle sera unique. Venez, je vais vous faire les honneurs du bord. Allons au manège...
  Tout l'espace intérieur du manège, dans lequel le sable avait été remplacé par du plancher, était occupé par les différentes machines destinées à mettre à l'épreuve la résistance physique et les réflexes du futur astronaute. De loin, on pouvait penser que c'étaient des sortes de balistes, de cages d'écureuil, de treuils moyen-âgeux et de catapultes perfectionnées, fabriquées à partir d'éléments récupérés sur des bidules de pointe comme en comportent les avions de chasse ou, parfois, les décharges d'appareils électroménagers.
   - Notre service d'espionnage s'est particulièrement montré à la hauteur, tous les plans de ces engins ont été dérobés aux Américains et aux Russes, pavoisa l'amiral... À propos, de quelle école d'officier êtes-vous issu ? C'est pour vous placer à ma table...
   L'amiral, aimablement, poussa Mercuri vers " la Centrifugeuse", une sorte de cage à oiseaux qui tournait folle sur son axe, à l'origine achetée à une laiterie et jadis destinée à faire cailler le lait. En plongeant la tête à l'intérieur de cette cage, d'apparence aussi agréable et confortable qu'un chevalet de torture, Emilio fut surpris par l'odeur résiduelle. Il eut un haut le corps puis s'épongea le front de son grand mouchoir blanc réglementaire avant de demander à l'amiral un nettoyage supplémentaire. Ils examinèrent ensuite "l'Ascenseur", 
dans lequel il serait étroitement sanglé dans une sorte de camisole de force, lequel tombait depuis la grande verrière du toit pour remonter dans la foulée, impétueusement hissé à l'aide d'un jeu de poulies par un cheval au galop. 
   - Vous y subirez au moins 20 g positifs et négatifs, certifia l'amiral.
   - Ah bon, très bien, très bien, bredouilla Mercuri qui ignorait ce que signifiait ces "g" propre aux pilotes d'avion un tantinet acrobates.
   Ils s'arrêtèrent devant "le Cercueil", dans lequel serait enfermé l'élève astronaute, deux ou trois jours de suite, pour y supporterez des températures alternativement tropicales et sibériennes ce qui, parait-il, était proche des températures spaciales.
  - Vous comprendrez certainement, soupira l'amiral que notre cher pays ne peut s'offir de ces combinaisons spaciales américaines ou russes hors de prix. Vous ne disposerez qu'une combinaison de peintre en bâtiment et d'un costume de scaphandrier pour vos sorties dans l'espace.
    - Parce que je dois sortir de la navette ?
    - En effet, mais tout est prévu pour vous récupérer, affirma l'amiral.
   Plus loin ce dernier s'extasia sur l'ingéniosité de "la Poubelle", un lourd cube métallique, un coffre-fort désaffecté ayant appartenu à une banque bien connue, que l'on faisait rouler sur un plan incliné, au grand dam du malheureux ficelé à l'intérieur. L'image d'un dé jeté sur une piste de 421 vint aussitôt à l'esprit du commandant. Elle l'obséda si bien qu'il n'entendit rien des explications de son mentor sur les utilités d'une pareille machine dans la formation des astronautes. C'était pourtant clair, il devait leur donner un avant goût de la rentrée dans l'atmosphère, en particulier si la navette, malgré les soins apportés, n'était pas strictement aérodynamique. En pénétrant dans le laboratoire médical, l'amiral proposa une pause-café car il était dix heures précises. Dans des casiers grillagés posés sur des étagères, grouillaient des rats de laboratoire surveillés et nourris par des matelots-laborantins et matelotes-laborantines. En voyant entrer le futur astronaute, ces malotrus ricanèrent, se donnèrent des coups de coude tout en se montrant du regard une photographie d'Armstrong marchant sur la lune collée près de la porte. Alors que Mercuri lapait à petits coups un café très léger, pour éprouver sans doute sa détermination à boire le calice jusqu'à la lie, deux matelots-laborantins agitèrent presque sous son nez des fioles remplies d'un liquide mousseux et rougeâtre.
    - Les repas pour astronaute, sourit l'amiral. Nous les testons en ce moment. Sur des rats, ajouta-t-il.
   Le parcours à l'intérieur du laboratoire était fléché. Emilio suivit d'un oeil dolent et en s'efforçant de contenir le tremblement qui s'était emparé de ses genoux, les explications d'une grosse dame en blouse blanche qui tournait autour d'une table nickelée en faisant claquer dans le vide les ceintures et les bracelets de maintien dont la table était équipée.
   - Rhéostats... entropie... syndrome de Coch... nombre de Mach... accélérations... fluidité du sang... oxygénation du cerveau... débitait la grosse dame d'une voix mécanique.
   Elle abaissait, pour les besoins de ses commentaires, de robustes manettes sur des panneaux chromés, ce qui avait pour conséquence de faire bondir de mystérieuses aiguilles noires sur des cadrans découpés en zones vertes, jaunes et rouges. Mercuri l'interrompit, parla de violents maux de tête et pria l'amiral de lui montrer ses quartiers. Le ragoût de mouton servi la veille dans le train l'avait incommodé, dit-il pour couper court. L'amiral, en regagnant son bureau, se demanda si le futur astronaute était suffisamment courageux et aguerri pour affronter ce qui l'attendait. Il se jura de rassurer Emilio en lui rappelant que le Président, qui tenait à ce que son petit pays soit l'égal des grands, n'exigerait pas de second vol si le premier était réussi.
   Mercuri passa la nuit à pleurer sur le confort et la sérénité de son Aumônerie ainsi que sur son cher Foyer du soldat qu'il avait mis tant de temps à installer et qu'il ne retrouverait plus jamais, s'il persistait à devenir un des héros de l'espace. Il se vit tournoyer d'une étoile à l'autre dans une "Poubelle" en folie et attendit l'aube en faisant le décompte des années de service qui lui manquaient pour prendre sa retraite. Il se leva au matin, les jambes flageolantes et les yeux rouges. Il se coupa plusieurs fois en se rasant, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant. Il pensa qu'il s'agissait là d'un signe défavorable du destin ; un de plus.
   Il retrouva un amiral pimpant et lotionné qui l'attendait dans son bureau, devant une tasse de thé. Après l'avoir salué, Mercuri se laissa tomber dans un fauteuil en gémissant sourdement afin d'écouter sa première conférence. Un capitaine de corvette, jeune, mince, élégant et spirituel, lui retraça les péripéties ayant accompagné les débuts de la conquête de l'espace. Il fit le compte des rats, des chiens et des singes morts pour la science, des volontaires égarés dans le cosmos dont on n'avait plus de nouvelles, des accidents au décolage, des incendies de navette avant même le décolage et des pannes en vol qui avaient touché aussi bien les moteurs de propulsion que le plus annexe des gyroscopes. Il termina en réclamant une minute de silence à la mémoire des victimes du devoir en général, et de l'espace en particulier. L'amiral se mit aussitôt au garde-à-vous, le regard enflammé. Mercuri mit quelques secondes avant de pouvoir se dresser sur ses jambes, incommodé et gêné par un début de colique qui lui transperçait l'abdomen comme un poignard.
   Quand la nuit fut venue, sa décision était prise. Le lendemain, sans prévenir personne, il prit le train pour la capitale. Avec pour seul sauf-conduit son titre d'astronaute officiel, il exigea d'être reçu par le chef d'état-major en personne. Celui-ci interrompit une réunion à laquelle il participait concernant la longueur des jupes des sous-officiers féminins et alla lui-même lui ouvrir la porte.
   - Mon cher ami, dit-il à Mercuri, après que ce dernier eut exposé ses craintes concernant son aptitude à être astronaute et ses doléances sur son avenir de soldat, que puis-je faire pour vous ? Je ne peux pas vous promettre d'être mieux payé, car vous ne servez pas pour de l'argent, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas un mercenaire tout de même ? Le chef d'état-major fit une abominable grimace en disant cela. Mercuri naturellement, approuva : il n'était pas un mercenaire c'est certain.
    - Vous promettre le grade supérieur, si vous réussissez, n'est pas dans mes attributions. On me prête des pouvoirs que je ne possède pas, voyez-vous. C'est très compliqué l'avancement, il y a des gens ici qui se tuent à faire cela proprement. Je ne peux pas intervenir dans leurs affaires sans tout chambouler. Non, ça, je vous l'assure, c'est impossible, d'ailleurs, ils ne me le permettraient pas. L'avancement, c'est chacun à son tour, mon vieux.
    Mercuri, qui tortillait entre ses doigts son mouchoir réglementaire, était abattu.
    - Mais, reprit le chef d'état-major soudain enthousiaste, il vous reste la gloire, mon cher ! Venez. Il prit Mercuri par les épaules et l'accompagna jusqu'à la fenêtre qui donnait sur la plus belle avenue de la capitale noire de monde à cette heure de fin du travail dans les bureaux. Ah, la gloire ! La foule qui vous reconnaît dans la rue et vous acclame, qui vous accompagne en vous bousculant amicalement jusqu'à votre autobus, les photographes, la télévision nationale ! La gloire mon cher ami, c'est le vrai salaire du héros, et du soldat ! Pensez à Gagarine ! Pensez à notre pays, petit certes mais si valeureux. Pensez au Président, à tout ce que cela coûte au contribuable. Un astronaute, même un seul, ça coûte cher... Moi-même, si j'avais votre âge...
  Quand Mercuri eut repassé la porte, regonflé à bloc et bombant le torse, le chef d'état-major s'épongea le front et retourna à sa réunion. En passant devant son adjoint chargé du personnel, il lui dit :
   - Lorsque ce Mercuri en aura terminé avec ses voyages dans l'espace, vous me le muterez à l'exploration sous-marine, sur notre foutu Nautilus, qui malgré sa propulsion nucléaire, refuse de descendre au-delà de deux-cents mètres de baille ! Ça lui apprendra, nom de Dieu de nom de Dieu, à venir m'emmerder avec ses états d'âme ! Est-ce que je me plains moi, et pourtant il y aurait de quoi !

Jean-Bernard Papi © 2000
                                            
                                                  
                                
  à suivre