Jean-Bernard Papi, romancier, essayiste, nouvelliste et poète

                                        Il n'y a de recette de jouvence que le rire.
                       Partageons nos plaisirs. Vous lisez ! J'écris !      

                                                                                    

                    Des espions dans la gare                                       

                         L'affaire   Marcus.                 

 À messieurs Julien D. et Camba.
  
  Le soir commençait à tomber sur Angoulême quand il descendit du train venant de Paris. Non loin  de lui, sur le quai, une bonne centaine de voyageurs marchaient à grands pas vers la sortie, pour la plupart chargés de paquets comme des portefaix ; on n’était pas loin de Noël, deux jours à peine. Ils se grouillent, 
se dit-il, comme si de rester cinq minutes de plus sur le quai présentait un danger mortel. Il adressa un petit sourire railleur et méprisant à l’adresse de ces gens pressés. Lui ne se hâtait jamais, c'était bon pour les péquenots d'être toujours affairés comme des mouches.
 (C’est à cet instant, sur ce quai, que commença l’affaire Marcus une embrouille des plus crapuleuse. Une affaire tordue comme le sont les histoires d'espions. Au départ, Angoulême, une ville provinciale , rien d'un nid d'espions. La nuit qui tombe, nous sommes en hiver, dans une gare
 sur la ligne Paris-Bordeaux, cadenassée comme un coffre-fort, toutes les portes fermées aux voyageurs. Vers minuit une fusillade dont personne ne comprit sur le moment l’origine et, naturellement, l’objet. Enfin la présence d’un étudiant mal en point dans les toilettes de la gare. Il était en un si piteux état qu’il sera plongé dans un coma artificiel durant plusieurs jours. Une fois rafistolé, quand on put enfin le questionner ce fut pour s’apercevoir qu’il ne savait rien. Ou ne voulait rien dire. L’enquête, se compliqua au fur et à mesure que nous relevions des indices et interrogions les voisins de la gare. Lesquels se contredirent tant et si bien qu’au bout de six mois nous en savions moins qu’au premier jour. Après interrogatoire de l'étudiant, voici comment les faits se sont déroulés. Je précise que muté par la suite à Bordeaux comme commissaire divisionnaire, je reçus l’ordre d’oublier rapidement cette affaire et de ne jamais chercher à poursuivre qui que ce soit en justice : Confidentiel défense, n'est ce pas)     
   Revenons à notre voyageur qui vient de descendre du train de Paris. Pour se rendre à Royan chez sa mère, but de son voyage, il devait prendre l’autorail de 20 heures 30 qui stationnait « sur un quai miteux à l’écart des voies réservées aux grands rapides et aux TGV » selon ses dires. Comme il avait deux bonnes heures d’attente devant lui, il décida de mettre sa mallette, son seul bagage, à la consigne et d’aller ensuite se promener un peu dans la ville. Peut-être même trouver dans les Galeries Lafayette un cadeau pas trop cher pour sa mère.
  Il ne prévoyait pas de trop s’attarder en ville. Il n’avait pas suffisamment d’argent pour diner, même frugalement dans une des brasseries autour du marché. L’autorail de 20 heures 30, bien qu’omnibus et lent autant que le métro, était pour lui la seule manière d’atteindre Royan avant minuit. Faute de quoi, c’était, dès l’aurore, l’autobus garé place Bouillaud. Comme il détestait se lever tôt et qu’il n’avait pas non plus les moyens de se payer l’hôtel, il ne pouvait pas se permettre de louper l’autorail. D’habitude, lorsqu’il se rendait à Royan et n’avait pas envie de marcher, il patientait devant un café crème au buffet de la gare, ensuite, il montait dans l’autorail dès que le conducteur faisait chauffer le moteur. Il choisissait toujours un siège le plus loin possible des ouvriers et des habitués qui jouaient à la belote ou bavardaient de sujets qui lui étaient étrangers, à lui le Parisien. Une fois assis, il ouvrait un bouquin et ne levait le nez qu’une fois arrivé à destination. Aujourd’hui, au départ de Paris il n’avait pas eu le temps de prendre un livre à cause de la réunion du Comité. Il avait même oublié son shit dans son placard. Il l’avait mis de côté en prévision de son voyage pour le fumer à Royan... La poisse. Difficile d'en dénicher dans la station balnéaire en cette saison. Mais pas impossible, il avait une ou deux adresses.
  Pour éviter la bousculade dans l’escalier d’accès à la sortie, il se planta devant le tableau d’affichage des départs et des arrivées, sur le quai. Les voyageurs en passant, avec un sans-gêne qui le mettait hors de lui, le heurtaient sans s’excuser. Il fit un effort de volonté et garda son calme. Il tenait aussi à s’assurer que l’autorail de Royan, un tacot sans confort, partirait bien à l’heure et sur son quai habituel. Il se méfiait des changements d’horaires de dernière minute, des grèves impromptues et de toute la chiennerie cheminote qui bouscule les habitudes des voyageurs. Mais s'il fallait que les cheminots se défendent contre le grand capital, ils pouvaient le faire quand il ne prenait pas le train À part l'autorail, il n’était pas prévu de départ avant cinq heures du matin : un TGV pour Paris en provenance de Toulouse arrivé à trois heures quatre. Ensuite cinq heures d’arrêt à Angoulême !
   Comme si une main invisible avait balayé les quais, en quelques minutes la foule disparut ; dans son dos le  train redémarra pour Bordeaux et la gare se trouva totalement déserte. Bien qu’il fit encore jour, un jour crépusculaire et blafard, sous la haute verrière encrassée qui couvrait une grande partie des quais, il faisait sombre, presque nuit. Comme souvent dans les gares, hauts lieux de courants d’air, un vent glacé s’engouffrait sous la verrière chassant les emballages de bonbons et les pelures d’orange vers la ville que l'on apercevait en hauteur, au bout des rails. Une pyramide de maisons serrées et de rues, plantée là comme une forteresse sur son rocher. Il boutonna son vieil imperméable jusqu’au menton et en resserra la ceinture. Il entortilla son cache-nez, une grosse étoffe rouge, autour de son cou et  se coiffa d’une casquette plate en cuir sortie de la poche de son imperméable. Maigre et de petite taille, avec sa petite barbiche clairsemée, ses yeux légèrement bridés et sa casquette, il ressemblait, croyait-il, à Lénine. Il en était très fier, malgré que ses amis du comité aient toujours contesté cette ressemblance. « Tu ressemblerais plutôt au duc de Bordeaux, ricanait Julien stupidement, lequel ressemble à mon cul comme deux gouttes d’eau, ajoutait-il ». Sacré Juju, quel comique, et aussi quel con ! Mais tout con qu’il fut, c’était lui le responsable du Comité. Sous son imper il portait un épais pull de laine blanc à col roulé tricoté par sa mère qui lui descendait presque aux genoux et des jeans pas mal usés. Il était chaussé de gros godillots de marche, les mêmes, été comme hiver. Il faut être bien chaussé pour participer aux manifestations dans Paris, disait-il aux jeunes. À Royan, l’hiver est humide, pas vraiment froid comme à Paris, mais avec de grandes bourrasques venues du large. Ce qui n’arrangeait pas sa sinusite chronique et les quelques rhumatismes qu’il prétendait avoir ici et là. Il n’allait pas à Royan en villégiature mais pour soutenir sa mère. La pauvre femme ne supportait pas son récent veuvage et restait prostrée des journées entières. Les voisins s’inquiétaient. L’un d’eux lui avait téléphoné à la fac pour le prévenir et il s’était décidé à passer quelques jours près d’elle. Ce n’était pas que cela l’enthousiasmait mais elle était âgée, et ce qui ne gâtait rien, pourrie de fric... De sa maison on voyait l’océan presque à toutes les fenêtres.
   Durant son séjour il espérait bien lui soutirer quelques billets pour ses faux frais. Elle ne pouvait pas lui refuser, lui qui ratait des cours importants pour venir la voir. Il sourit. Les cours qu’il était obligé de sauter, c’étaient ses salades habituelles. Elle ne vérifiait jamais et ne posait jamais de questions précises ; même si comme aujourd'hui les facs étaient en vacances elle fermait les yeux sur ses fables. C’est une bonne mère. À vrai dire, ses fameuses études pouvaient encore attendre. Elles attendaient depuis si longtemps, un peu plus, un peu moins… Il étudiait, un bien grand mot pour ce qu'il faisait, c’était plutôt une sorte de participation aux cours dans Paris 3. Un acte de présence épisodique et restreint dans les amphis, car en général il se glissait dehors au bout de dix minutes. Étant donné son âge, presque trente-cinq ans, on ne pouvait que s’étonner de le voir encore là. Quand on l’interrogeait, il répondait qu’il était à deux doigts de présenter sa thèse. Juju disait à son sujet qu’il n’y avait pas de cours dans cette fac qu’il n’ait redoublé. Ce qui était presque vrai. Il abandonnait au bout de quelques heures une matière dans laquelle il jugeait qu'il végétait pour en entamer une autre, à condition qu'elle soit enseignée au même endroit. Pas question de changer de fac. Nouvelle matière qu'il ne réussissait pas mieux que les précédentes, faute de se rendre aux cours et aux examens les bons jours et aux bonnes heures. On pouvait presque dire que depuis sa première inscription, il avait survolé, de très haut, la totalité des programmes de Paris 3. C’est bien simple, il connaissait de vue tous les profs.
   Ce qu’il préférait étudier, c’était la politique. Une politique simplifiée et limitée à l’affrontement du Bien et du Mal. Il était du côté du Bien, naturellement. Le Bien, d’après lui, était tout ce qui peut rendre l’homme heureux et satisfait de sa condition selon Aristote. Une définition qui avait le mérite d’être comprise par tout le monde et même par les professeurs de la fac. C’était sommaire, bien sûr, mais cette idéologie lui convenait. Le Mal par contre c’était tout le reste, y compris les empêcheurs de tourner en rond comme le recteur et ses sbires. Dans le mal il englobait aussi les autos polluantes, les guerres des Américains ploutocrates, la mondialisation avec certaines réserves, un patronat français égoïste, une planète menacée par tout un tas de tarés et par les prévaricateurs de toutes sortes installés au plus haut niveau des états. Les facs, et la sienne en particulier, n’enseignaient pas la politique et encore moins à lutter contre le mal. Elles enseignaient à perdre son temps avec un peu d’élégance et beaucoup de sueur. N’importe quelle idéologie, car une politique doit s’appuyer sur une idéologie, pensait-il, lui convenait puisque toutes s’enorgueillissaient d’œuvrer pour le bien d’autrui. Cependant il avait une nette préférence pour celle de la gauche ultra, et même celle de la gauche ultra de la gauche, car il n’y avait que chez ces gens-là que l’on trouvait des révolutionnaires de qualité.
   Comme Lénine, dont il avait lu deux ou trois lettres envoyées de Suisse à ses copains en Russie, il se voulait froid, réfléchi, et déterminé à mener à bien tous ses objectifs. Pourquoi prêchait-il la révolution ? Parce que, disait-il en montrant le poing, il n’y avait que par elle que l’on pouvait obtenir quelque chose d’intéressant dans ce fichu pays. Concrètement, lorsqu’il s’agissait de contrer le Mal, par exemple lutter contre ces salauds de producteurs d’OGM, ces masturbés de frais disait Juju, qui répandaient leurs semences un peu partout dans le monde, lui ou un autre en parlait au Comité à l’intérieur de la fac. Puis, si une majorité était d’accord, un camarade faisait un topo sur ces saloperies d’OGM qui pourrissent la vie des gens des villes et on votait une résolution. Parfois on décidait une manifestation de soutien ; par exemple on allait en stop donner la main aux faucheurs de maïs du Larzac. On affichait la résolution sur le tableau d'entrée de la fac et parfois on prévoyait une manifestation dans Paris avec d'autres comités et les potes de la CGT. Pas trop souvent tout de même car cela coûte en banderoles, camionnette et pancartes.
  Dans les manifs, il marchait toujours en tête du cortège, par conviction et pour que sa mère le voit à la télé. Ça lui prouvait au moins qu’il ne perdait pas son temps à Paris. Il arrivait aussi qu’une loi du gouvernement sur l'éducation ou l'emploi, par exemple, aille dans le sens du mal. Alors après décision favorable du Comité, ce qui pouvait prendre plusieurs jours de débats et moult assemblées générales, il lançait avec les copains une manifestation de grande ampleur. En premier, ils mobilisaient les étudiants. « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » avertissaient-ils en montrant leurs battes de base-ball. Puis ils dressaient des barricades de poubelles devant la fac pour la bloquer, préparaient les cocktails Molotov, sortaient les fiches FV -fréquentations et vices- établies sur les professeurs et sur un certain nombre d’étudiants, en particulier les responsables syndicaux. Ces fiches avaient le don de développer l’ardeur révolutionnaire des intéressés.
   C’est en pourchassant sans relâche le Mal et en le faisant savoir qu’il avait réussi à demeurer un éternel étudiant. Et cela sans qu’un doyen, un prof qui pensait comme lui, ou un fonctionnaire du rectorat n’y trouve à redire. Quelques-uns bien sûr critiquaient sa perpétuelle présence à la cafétéria et sa non moins sempiternelle absence des amphithéâtres, mais le trublion, souvent un fouille poubelle de journaliste débutant, était vite ramené à la raison. Peut-être pensait-on dans l’administration qu’il s’assagirait avec l’âge, ce qui le faisait rigoler. Ce genre de supposition le faisait toujours rigoler. Tout en contemplant le tableau des horaires, et poursuivant ses réflexions, il se dit qu’il aurait pu entrer à Sciences Po puis à l'ENA, mais les difficultés de la préparation et les bizarreries du concours l’en avait toujours tenu éloigné. En outre ce genre d’établissement n’entrouvrait ses portes aux fils de prolétaires qu’avec parcimonie. Il justifiait aussi sa présence dans Paris 3 en affirmant que les étudiants dans les facultés ne devaient pas, pas plus que d’autres, être tenus à l’écart des grands mouvements d’idées. Dans son for intérieur, il estimait avoir sacrifié une belle carrière de politicien afin de s’occuper « sur le terrain » de la piétaille universitaire. 
  Les lampadaires venaient de s’allumer dans la gare.
 Il s’engouffra dans l’escalier puis dans le souterrain qui menait aux différents quais et à la salle des pas perdus, là où se trouvait la consigne pour y déposer sa mallette. Le souterrain était de construction récente et quelques voyageurs continuaient encore à traverser les voies en les enjambant quitte à se tordre les chevilles sur le ballast. C’était le genre de comportement qu’il détestait. Pourquoi faire un passage sécurisé si quelques-uns continuent de braver les consignes en traversant sur les voies ? Il était le premier à souhaiter que l’on verbalise ces mauvais Français qui allaient justement dans le sens du mal. Mais peut-être se méfiaient-ils de ce long tunnel qui trépidait comme une bétonnière et perdait son revêtement quand un TGV traversait la gare sans s’arrêter ?
  Pourquoi ne prenait-on pas modèle sur le métro, pesta-t-il ? Les souterrains du métro sont archis sûrs et ils ne vibrent pas, ou presque pas. Encore une autre chose : Pour une raison que seuls les services techniques de la gare d'Angoulême étaient à même d’expliquer, l’éclairage dans ce souterrain ne s’allumait, quand il s’allumait, qu’une bonne heure après les réverbères. Il ne fut donc pas surpris de le découvrir plus sombre que le fond des mers, et vide de voyageurs. Seules brillaient les flèches indiquant la direction de la sortie. Le carrelage du sol luisait d’un vague éclat laiteux à l’aplomb des flèches, ce qui suffisait pour atteindre les différentes sorties sans s'étaler. Les escaliers qui donnaient accès aux voies, de part et d’autre du couloir, émettaient une lueur bleuâtre, mélange de la nuit du dehors et d’un lointain et parcimonieux éclairage. Une lueur suffisante, estimait-on à la SNCF pour accéder aux quais sans se casser une jambe.
  
 à suivre,